CHAPITRE XIV
De l'esprit public dans ses rapports avec les mœurs et la religion.
iS ous n'aurions exposé que d'une manière incomplète le tableau de l'esprit public, si nous ne le présentions aux méditations de l'homme d'état et du philosophe sous ce point de vue délicat que nous voudrions pouvoir éluder, mais dont. l'importance nous fait un devoir d'affronter les écueils, et d'aborder les aspérités. Après l'avoir envisagé sous les rapports principaux qui nous ont paru le rattacher aux différentes divisions de l'économie politique, rien ne peut nous dispenser d'indiquer maintenant ceux par lesquels il se lie avec non moins d'intimité aux mœurs et à la religion. On aperçoit déjà toutes les difiicultés d'un sujet aussi solennel; tous les préjugés à braver, toutes les exagérations à combattre, tous les scrupules
à ménager. D'un côté, la susceptibilité prenant pour une irrévérence sacrilège tout raisonnement sur une matière où il lui paraît interdit; de Tautre, une audace effrénée confondant avec la liberté de la philosophie le scepticisme de l'irréligion , et les déclamations de fimmoraiité. Ici l'erreur respectable dans la bonne foi de ses intentions va nous accuser d'entremêler les intérêts frivoles des humaines institutions, et les principes éternels du culte et de la morale; là une rudesse inflexible nous reprochera au contraire une réserve puérile et de serviles ménagemens. Nous répondrons à ceux qui pourraient taxer notre circonspection de lâche timidité, qu'il n'en est pas de la religion comme de ces conventions sociales dont tout homme est appelé à juger les convenances et à discuter les principes , que, si l'objet de certains raisonnemens est une vérité immuable, il est absurde et criminel de la combattre , que, si c'est une erreur , il est barbare de tarir en la dissipant la source de toutes les consolations, et que l'écrivain qui consacre une plumé envenimée à cet indigne usage ne doit attendre de la société que les transports de la haine , ou la réprobation du mépris. Ceux qu'une conscience minutieusement timorée disposerait à
condamner des raisonnemens par lesquels nous prétendons rattacher un sentiment tout humain à ia religion , nous tacherons de les rassurer en protestant d'un respect profond pour la croyance presque universelle de notre pays, et d'une tolérance affectueuse pour toutes les autres ; nous leur ferons observer qu'en traitant des rapports qui existent entre l'esprit public et la religion , nous ne nous permettons ni d'en désigner aucune en particulier , ni d en approfondir les dogmes, ni d'en discuter les solennités; que nous voulons seulement ajouter une considération nouvelle à celles que nous avons développées sur une puissance irrésistible dans tous les gouvernemens, et qu'enfin la religion et la morale ne peuvent rien perdre à cette discussion. Commençons d'abord par celle-ci l'examen des principes, et l'application de leurs conséquences.
IjCS rapports de l'opinion avec les mœurs publiques et particulières ne sont pas de même nature que ceux qui la rattachent aux institutions civiles et politiques. Nous l'avons vue jusqu'ici se former d'elle-même, et indépendamment des efforts des gouvernemens pour la diriger ; ici , quoique non moins puissante quand elle est formée , elle oommence en quel-
que sorte par prendre l'ordre de l'autorité', elle se conforme à ses principes , elle se détermine d'après sa direction. Décente et inflexible quand elle reçoit d'en haut des exemples de vertu et de sévérité, relâchée et sans pudeur quand elle ne s'arrête que sur ceux du vice et de la dépravation. Minutieusement rigoriste dans la vieillesse d'un roi livré à toutes les puérilités d'une conscience inquiète , elle semble , sous une régence voluptueuse , franchir toutes les bornes de l'immoralité. Dans un demi-siècle on voit toute l'austérité d'une dévotion bien souvent hypocrite , et tout le scandale d'une perversité empressée quelquefois d'offrir encore un étalage exagéré de sa dépravation. A ce premier coup d'œil , on serait tenté de révoquer en doute l'empire de l'opiftion sur la morale. Il paraît d'abord téméraire à cet esclave aveugle d'un autre pouvoir de prétendre communiquer en cet €lat sa propre impulsion: si du moins elle semble réagir sur les mœurs de la population, ce sont donc des ordres étrangers qu'elle se charge de lui transmettre plutôt que les lois de sa volonté? Ne nous pressons pas de borner ainsi les effets de son entremise ; elle n'est pas destinée à jouer long-temps ce rôle passif d'instrument et d'in-
25^ termédiaire. Pour constater son retour à l'indépendance , on la verra elle-même imposer des digues à ce torrent dont elle a commencé par suivre le cours. C'est quand la mesure du mal est comblée, qu'oubliant la part qu'elle prit à son accroissement , elle y cherche enfin un remède dont la violence devient trop souvent insurmontable. Ouvrons les annales des derniers siècles de notre histoire; feuilletons, si nous en avons le courage , ces archives du scandale et de la dissolution. Depuis l'instant où la mort vint frapper ce monarque décoloré devenu déjà l'ombre de lui-même, jusqu'à cette époque où le plus infortuné des rois essaya de ramener par son exemple une morale sourde à sa voix paternelle , parcourons de saturnales en saturnales cette longue période de prostitutions et d'ignominie ; observons le degré d'ascendant qu'exercèrent sous ce rapport des chefs que des qualités incontestables ne sauveront pas des mépris de l'histoire et des reproches de la postérité ; nous verrons d'abord l'opinion commençant par excuser en faveur de talens brillans, et de grâces toujours séduisantes , cette immoralité qui va devenir la nuance caractéristique d'une époque avilie. Bientôt, -entraînée par un pouvoir magique, elle en suit
avec tant de rapidité l'impulsion , que c'est elle-même qui semble la communiquer ; plus de frein, la décence est reléguée dans la foule des gothiques préjugés ; le décorum lui-même, ce simulacre inventé pour déguiser une hideuse réalité, est dépouillé comme incommode et inutile; la dépravation marche le front levé, elle se communique de proche en proche à toutes les classes de la société; le scrupule devient sottise , et rougir est un ridicule ; l'hypocrisie du vice a remplacé l'affectation des vertus; on se vante d'écarts dont l'idée seule est un opprobre; la langue elle-même est obligée de se surcharger de termes nouveaux pour exprimer de nouveaux excès. Chaque année , chaque jour, chaque instant se signale à l'envi par des raffinemens inconnus dans l'art de la corruption. C'est en vain qu'après le cours trop long-temps prolongé d'un tel aveuglement, un monarque , ami de son peuple abusé , veut détruire ce désastreux enchantement ; des poisons ont circulé dans son sein pendant ce sommeil voluptueux, et le réveil sera mortel. Le temps a mûri le moment solennel où le vice doit expier son superbe triomphe. L'opinion se lasse enfin du scandale , elle va bientôt accuser les imprudens qui l'avaient entraînée ;
d^autant plus irritée quelle a plus à rougir, elle leur reproche à la fois et les turpitudes dont ils sont souilles, et la fatale docilité qui les lui fit partager. Aveugle dans sa haine comme elle le fut dans son entraînement , c'est par des excès d'une autre nature qu'elle menace de réparer ceux dont elle exprime son indignalion. Ainsi , par le dépit même de sa première faiblesse , elle va descendre à des vengeances aussi honteuses et non moins criminelles; au nom de cet honneur à qui elle fut aussi infidèle, on la verra prendre les principes pour prétextes d'une aveugle fureur , bouleverser tout en proclamant l'intention de tout régulariser , et entraîner dans le même abîme et les hommes qu'elle a proscrits, et les institutions qu'elle a prétendu réformer , et jusqu'à la vertu qu'elle a voulu venger. Elle ne tardera pas sans doute à regretter l'exagération d'une sévérité aussi peu calculée que le fut la mollesse de son premier abandon; puisse-t-elle alors, entre les deux extrêmes d'une licence immorale et d'une hypocrisie anarchique,rentrersouslaprotectionL de ses lois dans un état heureux et tranquille , aussi éloigné d'une austérité minutieuse, que d'une scandaleuse dépravation !
Dans ce tableau malheureusement trop
36o fidèle, on reconnaîtra les eCfets de l'impulsion donnée par les mœurs à l'esprit public , etTets injustes quelquefois , puisque lui-même n'est pas sans reproches , mais qui n'en sont pas moins le résultat de son irritation. Telle est la marche que nous avons pu observer dans les circonstances qui ont précédé, accompagné, et qui suivent aujourd'hui nos trop fameux événemens. Du port constitutionnel où nous sommes enfin arrivés, gardons-nous de nous dissimuler que, dans la multitude des causes qui mirent en jeu l'activité dévorante d'un peuple aussi impétueux dans ses préventions que dans son dévouement , l'état des mœurs n'en fut pas une plus indifférente que toutes les autres. C'est à un gouvernement éclairé par l'expérience, de profiter des leçons que doit y puiser la sagesse; c'est à lui, par ses exemples ainsi que par ses institutions, de donner aux mœurs publiques et particulières une direction contre laquelle ne viennent pas réclamer les remords ou la pudeur de l'esprit public. C'est ainsi que, recueillant les fruits d'une révolution à laquelle ne furent point étrangers les efforts de l'immoraiité , il éteindra dans ses mains la torche fatale, qui pourrait tenter d'en rallumer l'incendie.
Mais ce n'est pas assez, pour le pouvoir suprême, de re'gler l'impulsion qu'il doit donner à la morale sur l'influence qu'elle exerce à son tour sur l'esprit public ; il faut encore qu'il étudie les rapports de la religion avec ce même sentiment national pour y conformer ses principes et les efforts de sa sollicitude. Ce n'est point *par ses dogmes , nous nous hâtons de le répéter, ce n'est point par le fond de sa croyance qu'une religion quelconque peut agir directement ou indirectement sur l'opinion. Tsolée dans la conscience de chaque individu , exclusivement concentrée dans des méditations d'une nature supérieure , elle dédaigne tous ces frivoles intérêts d'un monde qui lui est étranger; c'est par d'autres nœuds que nous allons la voir se rattacher à notre système. C'est d'abord par une tolérance sans exception que l'autorité peut en faire, sous ce rapport, un de ses appuis les plus eflficaces.
S'il est vrai , ainsi que nous croyons l'avoir démontré plus haut, qu'une liberté absolue dans l'exercice de la pensée en matière poli tique , soit un des moyens les plus assurés de conquérir à l'administration toutes les ressources de l'esprit public , quel est l'homme d'état qui pourrait méconnaitre la nécessité
d'en étendre le principe au sentiment religieux, à cette portion la plus essentielle du domaine de la pensée ? Qu'un pouvoir ignorant et ombrageux pèse de tout le poids de ses préjugés sur l'indépendance de chacun , quand il s'agit de ses droits civils ou politiques; sans prétendre affaiblir aucun des dangers attachés à cette fausse théorie, il est vrai^ de dire cependant qu'une partie de la population absorbée dans des occupations journalières peut à la rigueur y demeurer froide et presque indifférente ; mais dans l'empire le plus vaste il n'existe peut-être pas un seul homme qui , gêné ou inquiété dans ses principes religieux , puisse en consentir l'humiliant sacrifice. De tous les droits assurés par la nature , celui de rendre librement hommage à son auteur, est celui auquel l'homme en société fut et sera toujours le plus inviolablement attaché. Il n'est point de considération qui l'engage , point de raisonnement qui le détermine à s'en laisser lâchement dépouiller. Et quel avantage un pouvoir fanatique prétendrait-il. même retirer d'un semblable succès ? Supposons que par des menaces réitérées , par des exemples de rigueur, il parvienne à triompher en apparence chez des âmes faibles de leur intime convie-
tion, pourra-t-il regarder comme réelle une soumission arrachée par la contrainte? pourrat-il espérer de la voir survivre aux circonstances qui l'auront commandée? pourra-t-il se flatter surtout que la haine pour les persécuteurs ne succède pas bientôt aux violences faites à la conscience ? de quelque titre enfin que l'on ose décorer un zèle aussi cruel qu'impolitique, ne finira-t-il pas par attirer sur le pouvoir toute l'animadversion de ses victimes? 11 avait bien senti tous les avantages d'un autre système, ce roi destiné à servir presqu'en tout de modèle , qui , victime si long-temps lui-même des fureurs de l'intolérance , n'apporta jamais à la liberté religieuse une impolitique restriction. Quels germes précieux de prospérité notre France aurait conservés dans son sein , que de plaies elle aurait eu de moins à guérir, si l'erreur d'un zèle inconsidéré n'eût pas fait après lui prévaloir d'autres maximes! Le sol de nos plus riches provinces n'eût pas été rougi du sang de ses enfans ; victimes d'un préjugé funeste, des citoyens utiles, expatriés par milliers, n'eussent pas transporté chez de? peuples rivaux une industrie vivifiante dont nous leur envierons long-temps les bienfaits ; et qui sait si, dans le ressentiment prolongé de
ces persécutions , l'homme d'e'tat ne de'couvrirait pas une des sources empoisonnées de nos derniers malheurs? qui sait si, sous les cendres long-temps couvertes des bûchers , n'ont pas couvé les feux d'un autre incendie? Quoi qu'il en soit de cette dernière présomption , il sera toujours incontestable aux yeux d'une philosophie éclairée, que toute atteinte portée à la conscience , outre qu'elle froisse les sentimens les plus chers du citoyen , affaiblit pour un gouvernement le nerf de sa popularité ; que l'opinion proportionne aux rigueurs de la persécution y les efforts inflexibles de sa résistance; et que plus sont sacrés les droits qu'on lui ravit , plus elle se roidit pour les recouvrer.
De telles considérations seront plus que suffisantes, sans doute, pour donner à un gouvernement sage la force de repousser toutes les insinuations d'un vil intérêt, comme celles d'une fastueuse hypocrisie. Il laissera aux exemples d'une religion qui ne doit combattre que par ses œuvres le soin de lui faire des prosélytes , dont le nombre n'intéresse ni sa politique, ni sa prospérité. Si le fanatisme s'emporte en clameurs insubordonnées ou en provocations séditieuses, il aura la fermeté de les
réprimer; le suffrage des hommes véritablement religieux le vengera des efforts impuissans de l'intolérance, et les sages, ces régulateurs invisibles de l'opinion, l'environneront en dernière analyse de tout son assentiment.
Nous devrions peut-être rougir de mentionner ici la stupide inconvenance de ces querelles religieuses , dont il est impossible que certaines époques de notre histoire ne suffisent pas pour signaler les dangers. Nous pourrions nous dispenser de développer aux yeux de l'homme d'état la nécessité de les étouffer, puisque telle est la situation actuelle de la société, qu'elle devrait rendre, sous ce rapport, l'intervention du pouvoir inutile. Le dégoût a fait justice de toutes ces extravagantes discussions , et toute la subtilité scoîastique essaierait probablement en vain d'en renouveler le scandale. On sait maintenant à quoi s'en tenir sur des disputes de mots dont la pureté du dogme était le prétexte , et une jalouse persécution le motif véritable : l'intérêt et îe fanatisme ne se lasseront cependant jamais de chercher à ramener ces époques de deuil pour l'humanité, et de pitié pour la philosophie. C'est pour cela qu'il est utile de les rappeler, et d'en faire ressortir le spectacle instructif
des effets qu'ils produisirent sur i'opinioii , et des divisions qui en furent l'inévitable conséquence. L'esprit public pouvait-il donc conserver cette froide impartialité qui doit être un de ses élémens essentiels, quand une partie de la population , armée contre l'autre de ces foudres mystiques qui laissaient sur leur passage ou l'exil ou la proscription , faisait passer ceux qui en étaient frappés des bancs de la théologie dans les cachots de l'autorité? Ces victimes journalières d'une ridicule argumentation pouvaient-elles donc réserver leurs suffrages aux actes d'un gouvernement qui les voyait persécuter, sans réprimer, que dis-je ! en protégeant leurs persécuteurs? et la privation de toutes les consolations religieuses étaitelle un moyen bien politique de concilier au pouvoir suprême ceux qu'il laissait ainsi opprimer au nom cruellement profané de la religion ? Que dirons-nous donc de ces apôtres incorrigibles de l'intolérance qui, dans un siècle ouvertement prononcé contre toute espèce de persécution, oseraient encore aujourd'hui rallumer les torches de la discorde religieuse au flambeau des vieilles argumentations ; qui voudraient ranimer ces schismes surannés, étouffés, pour notre repos, sous le poids du
mépris et du ridicule ; faire revivre enfin tous ces noms de sectaires qui se confondront un jour dans le nom ge'nerique d'idiots ou d'hypocrites? Félicitons-nous de Timpuissance probable d'efforts aussi criminels ; mais , s^il était possible qu'un pouvoir , assez aveuglé pour lier aux intérêts de la chose publique les excès du fanatisme et le zèle prétendu de l'intolérance, hésitât jamais à étouffer dans leur principe ces funestes essais , répétons-lui, d'après les leçons de l'expérience et les effets du passé, que, malgré le dégoût qu'ils ne peuvent plus manquer d'inspirer, les dissentimens religieux n'en sont pas moins à la fois le fléau de la religion , le scandale de la raison , et l'affaiblissement de l'esprit public. Molinistes intolérans, obstinés jansénistes , sectaires de toutes les espèces, minutieusement divisés sur des points insignifîans d'interprétation ou de discipline , faites à la concorde le sacrifice de vos débats puérils, de vos frivoles inimitiés; songez que les ennemis de toute religion s'emparent pour sa ruine du scandale de vos divisions, et qu'il est aujourd'hui un principe universellement proclamé par' l'opinion, c'est que ceux-là seuls attachent à la controverse une importance hypocrite, qui
sont sur le fond de la croyance ou tièdes ou indifférens.
II est un autre point de vue sous lequel la religion peut être considérée comme intimement liée à l'esprit public, et c'est encore une modification de ce système général de tolérance , qui seul peut étendre maintenant jusqu'aux intérêts civils la sphère de son influence. Je parle pour les pays où se trouve admise la liberté des différens cultes dans toute sa latitude ; car les autres doivent renoncer à voir l'opinion s'enrichir des tributs patriotiques du sentiment religieux. Il es donc essentiel , pour faire concourir aux vues de la politique cet esprit supérieur par sa nature à toutes ses combinaisons, d'attacher tous les cultes au gouvernement par le nœud commun de la reconnaissance , c'est-k-dire en d'autres termes, de ne rendre jamais illusoires les lois qui leur assurent à tous les mêmes droits et la même protection. Une des instructions les plus positives que l'autorité doit donner à ses agens, c'est de seconder, sans arrière-pensée comme sans ménagement, toutes les vues de la législation à cet égard; d'encourager également tout ce qu'elle réunit dans sa sollicitude , de réprimer sans exception tout ce qu'elle confond dans
i6g une égale sévérité. Sans doute il est difficile à l'homme bien pénétré de la religion dont il a sucé les principes, de ne pas lui accorder une préférence de conviction et d'amour sur toutes les autres dans lesquelles il fut accoutumé dès l'enfance à ne voir qu'imposture ou puérilité ; €t ce serait avec raison qu'il se refuserait , pour des vues politiques , au sacrifice de sa conscience : mais ce n'est pas une abnégation de cette nature que l'on demande à la prudence de son administration. Que, comme homme privé , il édifie les sectateurs de son culte par un zèle éclairé , par une exactitude scrupuleuse à en accomplir les préceptes ; il le peut , il le doit, et les conséquences de son exemple seront proportionnées au rang qu'il occupe dans la société : mais, comme chargé par son gouvernement de lui concilier tous les esprits, de réunir autour de lui toutes les opinions, il a d'autres règles à suivre ; il lui reste d'autres devoirs à remplir. C'est en ne mettant dans ses actes administratifs aucune différence entre la religion dont il est lui-même le disciple, et celles qui se partagent l'universalité de la population , qu'il produira en elles cet accord unanime de sentimens qui est pour l'esprit public son plus haut point de prospérité. Et quelle
situation favorable pour un empire, sous ce rapport , que le centre de cette Europe qui n'alimente dans son sein aucune religion inconciliable avec l'existence d'une opinion politique ! Point de ces dogmes désespërans de fatalité , qui , ne faisant que des esclaves et «des automates , éloignent 1 homme , par le principe même de sa croyance, de toutes les combinaisons utiles à la société , et lui interdisent tout perfectionnement, toute énergie, toute émulation ; point de ces grossières superstitions qui , l'absorbant tout entier, ne lui laissent plus ni attachement raisonné pour la patrie , ni intérêt à ses institutions. Partout, dans cette partie privilégiée de l'univers, une croyance religieuse basée sur les principes universels de la morale , et en harmonie avec les inspirations du patriotisme. Si quelque diversité dans le dogme, ou dans les solennités, établit aussi quelque différence entre les peuples dans leur manière de rendre hommage au Dieu qui les créa, il existe entre eux, quant aux principes sociaux, la plus heureuse unanimité. Dans les devoirs mêmes qui constituent la religion de chacun s'incorporent, si Ton peut s'exprimer ainsi , les devoirs envers la patrie : et combien le sentiment de l'esprit public s'accroîtrait en-
core davantage de toute l'influence religieuse, si , dans des exhortations un peu moins exclusivement consacrées au développement de dogmes métaphysiques, à 1 explication de mystères inexplicables, les ministres des différens cultes rattachaient plus souvent à la religion les principes de l'obéissance aux lois , de l'amour pour les institutions, et du dévouement pour la patrie ; si , dans les succès éclatans, ils profitaient des occasions den rendre grâces à l'Eternel, pour s'étendre avec un peu plus d'abandon sur ces intérêts terrestresp^que n'a pu vouloir interdire aux hommes ce Dieu qui fit pour eux le besoin de se réunir; si , dans les revers auxquels nous sommes condamnés à différens intervalles , au lieu de nous les peindre sans cesse comme les justes chàtimens du Dieu des vengeances , ils se vouaient avec un zèle moins décourageant à nous enflammer de cet enthousiasme national qui peut fournir les moyens de les réparer ; si , dans toutes les soiennités enfin, la morale politique s'associant à la morale religieuse, elles se fortifiaient l'une par l'autre, et si c'était ainsi au flambeau des cieux que s'allumât la flamme du patriotisme ! On a bien senti l'avantage de faire concourir les solennités de la religion à célébrer ces vie-
toires trop souvent désastreuses, qui constatent ie triomphe momentané d'un peuple sur ses ennemis ou ses rivaux; pourquoi n'en ferait-on pas un usage plus utile pour le relever de son abattement dans Tadversilé , pour raffermir dans le maintien de ses droits, pour l'intéresser enfin à la conservation de son état politique? Pourquoi l'établissement d'une loi rigoureuse, mais devenue nécessaire par de fatales circonstances , ne serait-elle pas confiée aux argumens persuasifs de cette religion , pour inspirer à ceux qui en sont frappés , la résignation dont elle leur ferait un devoir? Pourquoi , en appelant, à des époques déterminées, les inspirations divines sur les travaux de la législation , ne rappellerait-on pas à ce peuple , et les droits garans de sa dignité , et la reconnaissance qu'il doit à ses mandataires , s'ils veillent à leur conservation? Pourquoi la religion enfin, n'instituerait-elle pas quelques-unes de ces fêtes patriotiques qu'il est aisé de flétrir en n'en retraçant que les excès ou les abus, mais qui n'en influeraient pas moins heureusement sur l'esprit public, en l'associant, pour ainsi dire, au culte même de la divinité ?
De même que nous avons montré l'opinion recevant l'influence, et la renvoyant à son tour
en matière politique, il est facile de lui reconnaître, sous le rapport de la religion , la même réciprocité. Nous venons de la voir subordonnant au système religieux sa nature et son caractère , elle va nous paraître maintenant exerçant sur lui simultanément son empire ordinaire. S'il est incontestable que l'état général de la religion contribue à déterminer celui de l'esprit public, que de ses principes de tolérance ou de persécution dépendent les sentimens d'affection ou d'inimitié qu'il réserve au gouvernement toujours maître d'en autoriser les écarts ou d'en arrêter les excès , il n'est pas moins certain que c'est l'opinion qui rend ces mêmes principes de liberté ou d'intolérance , faciles ou impossibles dans leur application. Tel siècle regardera comme inconvenant ou impraticable ce que tel autre avait jugé prudent et nécessaire : tel abus passerait aujourd'hui pour le comble de l'absurdité , qui fut pris , dans des temps reculés, pour un monument: de zèle et de dévotion. Ces pieuses expéditions qui , sous la conduite d'un de nos rois , allèrent ensevelir dans les sables du désert la fleur de la jeunesse, et l'élite de la chevalerie , jugées dans le siècle qui les enfanta , comme l'effort le plus méritoire du
courage et de la religion , apprëcie'es maintenant par la philosophie , ne sont plus que le délire du fanatisme , et l'extravagance de la superstition. Quel est le souverain , même le plus religieux , qui se résignerait , dans ce siècle éclairé, à aller humilier sa couronne devant un pouvoir étranger , à accepter d'un pontife orgueilleux le châtiment et l'humiliation ? Est-il à craindre de nos jours que le successeur de ces prêtres rois , abusant contre les chefs des empires de cette puissance paternelle qui ne leur fut donnée que pour concilier et bénir , renouvelle le scandale de ces interdits universels qui , sous des prétextes religieux , privaient des millions de fidèles des secours mêmes de la religion ? et la révocation de cet édit de tolérance qui fut un des plus beaux titres de gloire du prince généreux qui le souscrivit , cette faute peut-être la plus grave d'un monarque abusé, serait-elle possible aujourd'hui que l'esprit public a éclairé la politique sur ses intérêts, et l'administration sur ses principes ? Ne faisons point un crime à Louis ix de ces croisades meurtrières ; elles furent la faute de son siècle , et il a donné , dans de sages ordonnances, dans les vues déjà philosophiques qui signalèrent le cours de son règne , un des
plus influens de notre monarchie , le dédommagement d'une erreur dont il ne dépendait pas de lui de se garantir. N'imputons pas à Henri iv la bassesse d'une humiliation dont il se fît absoudre par tant de grandeur. Pensons à la date encore récente de son abjuration, à la position délicate dans laquelle le mettaient les restes d'une ligue toujours défiante , et les soupçons du catholicisme sur la bonne foi de sa conversion ; l'exigence de son siècle servira d'excuse à l'exagération de sa docilité. Ne faisons pas un procès sans discernement à tous ces rois tremblans devant une puissance consacrée par l'esclavage universel. Voyons-les, aux menaces de la puissance sacerdotale , chancelans sur leurs trônes ébranlés , leurs peuples effrayés leur donnant eux-mêmes le signal impérieux de la lâcheté, et l'ordre absolu de l'obéissance; pardonnons-leur d'avoir courbé la tête sous un joug appesanti par la soumission de tout un siècle, et n'exigeons pas d'eux, au milieu d'une ignorance générale, les lumières personnelles de la philosophie et de l'instruction. Ne nous laissons pas même aller sans réserve à des déclamations rebattues sur l'intolérance d'un roi qui expie peut-être aujourd'hui, par des reproches trop amers, la bassesse des
adulations, et la servilité des hommages dont il fut l'objet. Livre' par les écarts d'une vie licencieuse aux terreurs d'une vieillesse dont s'emparaient des casuistes minutieux pour spéculer jusque sur son repentir, inquiété journellement par des scènes d'insubordination dont on ne manquait jamais d'attribuer aux religionnaires les excès et l'indocilité , anéanti par i'àge , et tourmenté par la conscience, habitué dès l'enfance aux argumens d'un siècle qui prenait encore la fureur pour ie zèle , et l'intolérance pour la religion; serait-il juste, tout en imputant à son règne une mesure aussi désastreuse , d'en rendre le monarque seul et exclusivement responsable? Non, sans doute; croyons-le pour sa gloire , il fut entraîné invo* lontairement et presqu'à son insu , dans cette démarche réprouvée par la politique autant que par la vraie religion ; elle appartient au fanatisme qui la conseilla, plus qu'à la faiblesse par laquelle elle fut consentie.
11 serait facile de trouver dans notre histoire et dans celles des autres nations , des circonstances de même nature que celles dont nous venons de rappeler ie souvenir; mais elles seraient monotones par leur similitude même, et nous les croyons inutiles à la démonstration
du principe qui nous les a fait recueillir. Elles prouvent suffisamment que c'est l'opinion qui rendit possibles alors des abus religieux dont elle garantit aujourd'hui la sagesse de l'autorité , et que par conséquent , si la religion exerce sur l'esprit public l'influence de son système et de ses principes, elle n'est point indépendante elle-même, dans sa marche , de l'action universelle de l'esprit public >
CHAPITPlE XV.
De l'esprit public dans ses rapports avec la stabilité de* institutions, par le système de l'éducation.
Persuadé, comme nous le supposons maintenant, de tous les avantages qui doivent résulter pour son propre intérêt de la coope'ration de l'esprit public, un gouvernement prévoyant ne manquera pas d'invoquer en lui, outre le protecteur de ses institutions, pendant qu'il tient les rênes de la puissance , le garant futur de leur stabilité. Car nous rougirions de nous adresser à ces autorités insignifiantes , qui tout entières à des calculs d'un jour, à des considérations d'un instant, ne soupçonnent point d'horizon au-delà de leur vue bornée , au-delà du moment point de postérité. Circonscrits dans la petite sphère de leur cupidité ou de leur amour-propre, que ces hommes d'état de la minute mettent à profit la durée d'une adminis-
tration dont ils ne se sont charge's que pour en exploiter les produits, qu'au milieu d'un cercle rampant de favoris et d'adulateurs, ils respirent l'encens banal qui doit brûler à leurs pieds , jusqu'à ce qu'un caprice de la fortune fasse justice à la fois de l'idole et des adorateurs : humilies du passé, enivres du présent, ils doivent se dérober à l'idée d'un avenir destiné sans doute à les replonger dans leur première nullité. Ce n'est pas à ces aveugles désespérés que nous prétendons présenter une lumière inutile, ils n'en pourraient seulement supporter les rayons : mais s'il est à la tête d'un gouvernement fort de l'esprit public un véritable homme d'état, capable d'en apprécier les services et d'en estimer l'influence; si des hauteurs d'un esprit juste et d'une généreuse philanthropie, il entrevoit les besoins des siècles futurs, et la reconnaissance dont ils entoureront sa mémoire pour les avoir mis en état de les satisfaire ; dévoré du noble sentiment d'une gloire si patriotique, il voudra perpétuer, pour le bonheur des générations, l'empire de cet esprit public auquel il doit lui-même les fruits heureux de son administration; il appliquera tous les calculs de sa sagesse, toutes les observations de son expérience à en chercher les moyens^ et il décou-
vrira le plus puissant de tous, dans l'impulsion nationale à donner à l'éducation.
C'est aujourd'hui l'objet d'une dicussion assez extraordinaire, que la supériorité des deux systèmes opposés dans cette partie essentielle de nos institutions. Convient-il d'encourager , dans une jeunesse naturellement turbulente , ce patriotisme naissant qui la porte à s'intéresser aux affaires politiques; ou une prudence bien entendue conseille-t-elle d'étouffer dans son germe cette dangereuse propension ? Une telle question paraît sans doute étrange aux yeux de la raison ; il est permis de supposer même qu'elle n'eût jamais été faite , sans cette série d'événemens qui , déplaçant toutes les idées , et faussant toutes les imaginations , ont fondu toutes les notions du bon sens dans les soohismes de la mauvaise foi, ou dans les terreurs de la prévention. Est-ce donc bien sérieusement qu'on en est venu au point de concevoir un doute aussi déraisonnable ?Est-ce véritablement la forme d'un raisonnement qu'il faut employer pour le résoudre? Quoi ! pour former des hommes religieux , on fait de la croyance la base de l'éducation; pour assurer à la société des hommes éclairés, on pénètre la jeunesse des élémens de la science, ainsi que des exemples
28l des savans qui l'ont heureusement cultivée; et, quand on voudra mûrir pour la patrie des citoyens capables d'apporter un jour à la masse leur contingent dans cet esprit national dont nous avons fait voir la nécessité , on contesterait celle de les y préparer de bonne heure par cet intérêt civique aux affaires de l'état qui doit devenir pour eux un devoir et une habitude l On commanderait avec inconséquence à cette jeunesse, dans laquelle la patrie voit sa plus chère espérance, d'étouffer en elle un sentiment noble dont on lui prescrira plus tard le développement! On la forcerait à l'insouciance de l'égoïste, pour en exiger ensuite l'entraînement du patriote et l'abandon du citoyen ! N'est-ce pas vouloir accorder les contrastes les plus disparates, arriver à un sommet par des abîmes, et demander aux ténèbres de la barbarie les lumières de la civilisation? Non, ne faisons pas à ce siècle de philosophie l'injure de lui supposer un tel aveuglement. Reléguons dans quelque manoir gothique les argumens rebattus de la stupidité ou de la prévention ; au principe bien reconnu de l'efficacité de l'esprit public, appliquons les conséquences qui n'en peuvent être séparées; et, puisque les gouvernemens on ^ un intérêt de tous les momens à en connaître
l'expression , tirons de là cette conclusion nécessaire que, pour perpétuer dans la génération future le bienfait du sentiment national, il est indispensable d'initier de bonne heure à ses inspirations ceux qui sont destinés à en devenir les organes.
Laissons ces hommes qu'effarouche l'idée de tout essor généreux , s'appuyer sur des argumens dignes de leur timide susceptibilité. Ils ne manqueront pas de nous dire que le temps de la jeunesse ne peut être l' ige de la maturité, que les tendres objets de l'éducation ont à acquérir d'autres connaissances que celles de cette science politique à laquelle ils sont trop heureux de pouvoir demeurer étrangers ; qu'il sera temps pour eux de s'intéresser au système de leur gouvernement et aux actes de son administration , quand le temps les aura lancés , pour leur malheur , dans cette arène de toutes les passions, sur ce foyer de toutes les calamités: des assertions si tranchantes ne sauraient démentir les leçons de l'expérience et les principes de la raison. Une des imperfections imposées a la nature humaine par son organisation , est celle de n'obtenir jamais des résultats aussi réels des habitudes contractées dans l'âge de la maturité, que de celles qu'elle a, dès sa jeunesse.
identifiées, pour ainsi dire, avec son existencei" Voyez cet élève alliant aux dispositions les plus heureuses une indolence insurmontable ; au milieu de l'émulation générale , il est de glace pour des travaux qui lui promettraient cependant des succès; il s'accoutume insensiblement à végéter dans une fatale oisiveté , il perd enfin par degrés cette facilité qui ne s'entretient que par la culture : un jour, à force de réflexion , il cherchera bien à lutter contre cette apathie dont il ne pourra se dissimuler à lui-même les fâcheuses conséquences, mais il ne recouvrera jamais l'activité qui eût p» faire un jour sa gloire et sa fortune. Remarquez au contraire ce jeune homme studieux jusque dans ses délassemens ; suivez-le dans cette retraite oii il se dérobe aux plaisirs de son âge, et aux poursuites de ses condisciples. 11 donne les heures destinées au repos , à des calculs devenus pour lui des plaisirs; il prélude, par les premières opérations de la science, à ces hautes combinaisons auxquelles il espère appliquer dans la suite un goût déjà irrésistible. Il est facile de tirer de cette ardeur précoce un horoscope tout différent du premier. A peine auront sonné pour ce jeune homme laborieux les dernières heures de l'éducation , qu'on le verra porter sur un théâtre
plus vaste une pareille émulation et de semblables succès ; il séiancera sans effort à toutes les hauteurs de la science dont il aura l'habitude d'aborder sans effroi les difficuUés; enfin , après avoir brillé , par un travail assidu , à la tête de ses condisciples, il éclipsera ses rivaux par la facilité qui résultera pour lui de ce travail même. Rien de plus infaillible que cette différence dans les résultats d'une même éducation ; elle est d'une expérience journalière, elle ne fut jamais d'ailleurs contestée. Si donc il est reconnu indispensable de s'accoutumer de bonne heure aux éiémens d'une science , aux travaux d'une profession , pour en parcourir la carrière avec tout l'éclat dont elle est susceptible , pourquoi ce principe n'aurait-il pas de même son application , quant à cette espèce de théorie politique , d'après laquelle tout citoyen est appelé à apprécier un jour le sjstème général de son gouvernement et les actes particuliers de son administraiiofi ? Est-ce quand il aura passé les années de l'activité et de l'imagination dans une insouciance absolue sur les besoins comme sur les droits de son pays , qu'il acquerra spontanément une grande aptitude à les discuter? Et la nature fit-elle en sa faveur une aussi subite métamorphose, est-ce quand il aura contracté
l'habitude de cet égoïsme passif dotit vous voulez lui faire si long-temps un devoir , que lui viendront aussi , par une inspiration du moment , l'amour du bien public et le zèle du patriotisme ? Et , dans l'impossibilité d'une pareille hypotnèse , que répondra-t-il à la patrie , cpaand elle lui, demandera une part dans les ffuil&de sa maturité? Qu'apporlera-t-il enfin à la masse de cet esprit public dont un gouvernement bien intentionné ne peut se dispenser, encore une fois , de consulter l'expression ? 11 est plus simple et plus commode de le reléguer lui-même: parmi les abus à détruire , et les préjugés à déraciner, qu'il n'est conséquent d'admettre l'utilité de son influence , et de le repousser avec dédain de l'éducatioTi.
- On nous accuserait sans doute de dissimuler une partre des raisons de nos adversaires, si nous ne disions un mot de cette effervescence réelle ou prétendue dont les symptômes ont paru si à propos pour donner une couleur à leur système, comme un prétexte à leurs invectives. Ce n'est pas sans un senticaent de pitié que les hommes sages et sa»s preYention ont pu voir l'esprit de parti s'emparer d utje circonstance à laquelle il n'est pas bien démontré qu'il soit même étranger, coimne d'une
arme de plus dans la guerre qu'ils font a ce sentiment national. Une jeunesse bouillante se permet de censurer les actes journaliers de tous les gouvernemens ; elle manifeste des opinions quand elle devrait se borner à une passive obéissance; à la hardiesse des idées, elle ose joindre quelquefois la licence des mots pour les exprimer ; elle en viendra bientôt à ne plus connaître de frein , à rompre tous les nœuds de la subordination : tel est avec quelques épithètes devenues techniques dans le langage de certains mécontens, l'acte général d'accusation dressé contre une jeunesse plus éclairée que dans aucun siècle ; et c'est avec cette logique , raisonneurs inspirés par le préjugé ou la mauvaise foi , que vous prétendez nous prouver les inconvéniens de l'esprit public dans l'éducation ! Convenez que vous vous montreriez moins sévères, si une jeunesse, enthousiaste de certains souvenirs, à genoux devant certaines prétentions , manifestait d'une autre manière l'esprit et la nature de son patriotisme.Vous en encourageriez alors l'expression , vous en exalteriez les principes , vous en béniriez les effets ; mais elle marche avec un siècle que vous réprouvez, elle consolide de tout son assentiment ces institutions récla-
mëes par les peuples, et déjà consenties par des princes sages et éclairés; elle ne laisse aucun espoir à des projets particuliers, aucune chance à de vaines espérances ; voilà la cause , l'unique cause de tant d'inimitiés. Voilà le fondement de ces accusations qui représentent l'espoir des empires , comme des générations ennemies et anlinationales. Mais si , dans ces pays mêmes auxquels votre aveugle dépit ne manque jamais de faire une assez maladroite allusion , cette même jeunesse, ajournant toute réflexion à l'aspect des dangers de la patrie, avait couru aux armes pour défendre, en France comme en Allemagne , son territoire et son indépendance ; si , après avoir payé sa dette au milieu des fatigues et des dangers , elle était rentrée au sein de ses foyers , respectueuse et soumise à des lois qui n'avaient pas toutes son assentiment; si chaque réforme amenée par la sagesse des gouvernemens , un peu lents à la vérité pour leur impatience , était accueillie par des transports plus vifs que ceux dont vous leur faites des crimes en d'autres circonstances; si, pleins de soumission aux chefs qui la gouvernent , elle n'attendait pour faire éclater le plus électrique abandon , qu'un système complet en harmonie avec des promesses tant
de fois prodiguées, que deviendraient alors vos déclamations contre un sentiment qui produit de pareils résultats? Est-ce avec le récit des actes de son dévouement que vous parviendrez à décolorer cet esprit national qui en fut le mobile? et , s'il était question de rechercher les causes véritables de cette espèce d'exaltation dans une jeunesse élevée au milieu de toutes les exagérations, de ces prétendus mouvemens que Ton feint de prendre pour les efifels d'une vaste conspiration , quand ils ne sont réellement que l'expression d'un mécontentement produit par plus d'une maladresse, seraitil bien difilcile à l'observateur impartial de les indiquer , au publiciste le moins profond d'en proposer le remède ?
Au surplus , quand tous les argumens de la prévention ne seraient pas ce qu'ils sont en effet , verba et voces , prœlereà que nihil , quand il serait vrai que cet agent universel pût dans les rangs de la jeunesse d.evenir dangereux par son exaltation , sans influer jamais heureusement sur la part qu'elle doit prendre un jour au système politique de son pays , encore cet inconvénient devrait-il cesser de nous occuper. Toute considération de cette nature disparait devant l'impossibilité de com-
primer , au sein de l'éducation , l'essor de l'esprit public. Est-ce après nous être assuré que tous les efforts d'un gouvernement ombrageux pour produire cet effet sur une population mûrie par les années , et éclairée par une plus ou moins longue expérience, seraient de toute inutilité, que nous pourrions douter de l'issue d'une semblable tentative sur des esprits échauffés de tous les feux de la jeunesse , et préoccupés des premières inspirations du patriotisme? Quoi! il sera défendu à la pusillanimité , ou , si vous l'aimez mieux , à une sage prévoyance , de prétendre imposer des digues au fleuve paisible de la maturité', et le torrent de l'âge le plus fougueux pourra supporter des entraves ! Dépositaires, quels que vous soyez, de l'autorité , ce n'est pas auprès de vous qu'il est nécessaire de faire ressortir une telle inconséquence, vous êtes désabusés dès longtemps de cette illusion ; eh bien ! abordez donc franchement un système qui réalise pour vous tous les avantages de l'esprit national , sans vous exposer à aucun des dangers dont on affecte d'environner ses élans ; il dépend de vous de changer en bénédictions , des murmures qu'on veut vous faire prendre pour des menaces ou des symptômes d'insubordination.
Le temps est venu pour l'autorité de marcher franchement dans les voies de l'esprit public : qu'elle fasse à l'opinion, à cette reine du monde , quoi que lui en disent journellement ses flatteurs , le sacrifice de quelques points incompatibles avec les progrès du siècle , et les lumières de la raison ; que des promesses faites solennellement au moment du danger ne soient pas oubliées dès que le péril est passé; que des institutions aussi nécessaires à la stabilité des gouvernans qua la garantie des gouvernés , soient le terme de toutes les inquiétudes et la clôture de toutes les révolutions; alors, loin devons croire intéressés à comprimer les élans du patriotisme, vous reconnaîtrez qu'il est d'une sage politique d'en appeler les conseils à l'appui de toutes les partres de votre système , et particulièrement de le laisser se développer librement au sein de l'éducation.
Ainsi que nous avons fait une juste distinction entre l'esprit public qui vivifie tout ce qu'il anime , et l'esprit de parti qui flétrit tout ce qu'il approche, nous devons, à côté de la convenance d'une intervention nationale dans l'éducation , signaler les dangers de ce même esprit de parti, s'il parvenait à s'y introduire
sous le masque de son adversaire. Cette observation n'est que trop justifiée par le scandale avec lequel nous avons vu , dans certaines circonstances , de prétendus guides de la jeunesse, et jusqu'à des instituteurs frénétiques de l'enfance , ne pas craindre de lés initier a leur sottise ou à leurs fureurs , calomnier à leurs oreilles le pays qui les vit naître, livrer à un coupable anathème ses plus précieuses institutions, et rendre grâces, au milieu d'un million d'ennemis, au bienfait de leur invasion. Etrange absurdité de l'esprit de parti! C'est au nom d'un monarque dont ils se prétendaient les exclusifs défenseurs , qu'ils cherchaient à saper dans ces jeunes cœurs l'attachement et le respect pour le monument le plus patriotique de sa sollicitude! Et quelles seraient donc les conséquences d'un renversement aussi complet de tous les principes , si l'administration chargée de la surveillance universelle, pouvait tolérer jamais de semblables écarts? A quels tristes résultats les générations futures se verraient-elles donc inévitablement condamnées? Imbus de ces doctrines de parti subversives de tout sentiment national, les malheureux dont la jeunesse aurait été livrée à leur influence porteraient un jour dans le monde ce faux zèle et cette intolérante
préventioii qui en sont les infaillibles conse'quences; ils soumettraient au jugement d'une animosité personnelle ou d'un enthousiasme étranger au bien général , tous les actes de l'administration ; n'appréciant que les hommes et jamais les institutions , on les verrait en favoriser la chute ou combattre pour leur conservation, suivant le nom des gouvernans dont elles seraient les ouvrages. S'ils venaient à prendre en animadversion la personne ou le système de leurs chefs (et telle est la susceptibilité ordinaire à l'esprit de parti ), ils ne rougiraient pas d'appeler, pour les renverser, les secours de l'étranger, sauf à l'employer à son tour contre ceux qu'ils devraient a son intervention : dans tous les cas, l'amour de la patrie ne serait qu'un masque perfide pour couvrir des fureurs véritables. Livrés dès l'âge le plus tendre à toutes les exagérations de l'enthousiasme ou à tout l'aveuglement de l'inimitié, comment auraientils jamais ce sang-froid de la sagesse, indispensable pour régler sur la nature réelle des actes d'un gouvernement, ou son assentiment ou son improbation? Et, dans une dépendance aussi déplorable , quelle place restera-t-il dans des cœurs ainsi préoccupés pour le sentiment impartial de l'esprit public ?
En éloignant ainsi des foyers de l'éducatioa cet ennemi-né de tout patriotisme, on concevra sans doute la nécessité de n'y pas laisser pénétrer davantage l'esprit d'engouement, qui ne fait que préparer pour les gouvernemens , ou d'aveugles séides, ou des adulateurs. Le pouvoir est toujours trop disposé à confondre la lâcheté qui approuve tous ses actes sans examen , avec l'assentiment éclairé qui les seconde après en avoir raisonné la nature, et jugé le mérite. Entraîné par ce penchant irrésistible qui nous séduit toujours en faveur de nos approbateurs , il entoure volontiers de sa protection des instituteurs qui se constituent sans relâche ses apologistes; de là, dans le sein de l'éducation, ces éternelles déviations de la bassesse en faveur de l'autorité , ces digressions ridicules par lesquelles une jeunesse attentive est obligée d'interrompre l'étude d'un point de doctrine important pour entendre un éloge presque toujours aussi gauchement amené qu'impatiemment écouté. Une administration bien pénétrée de tous les principes que nous avons cherché à développer jusqu'ici, loin de voir avec complaisance se perpétuer cet abus , emploîra tous les moyens qui sont à sa disposition pour l'extirper à jamais ;
et c'est dans son intérêt bien entendu qu'elle puisera des motifs pour s'y déterminer. Que peut-il donc résulter, après tout, de ces concerts monotones de louanges et d'admiration? Ou ils produiront sur des auditeurs bénévoles l'effet qu'en attendent apparemment ceux qui se chargent de leur exécution ; alors il ne sortira de ces indignes laboratoires que des machines adulatrices , aussi incapables de transmettre l'expression du vœu national , que de concourir à sa formation; et ce n'est pas là sans doute ce que cherche l'autorité animée des bonnes intentions que nous venons de lui supposer : ou les flatteurs brevetés manqueront leur effet sur des coeurs naïfs , encore étrangers à tout ce manège de l'intrigue et de la bassesse ; dans ce cas , des phrases ampoulées qui n'auront pu amener l'enthousiasme et la conviction , provoqueront à coup sur le mépris et le dégoût , une injuste prévention naîtra des efforts mêmes qu'on aura tentés pour produire une disposition toute contraire, et le pouvoir n'a pas plus à gagner dans cette hypothèse que dans la première , et l'esprit public pas plus de développemens à acquérir dans ce mécontentement , produit inévitable de l'adulation.
2Ci5 Au milieu des issues qu'un gouvernement libéral doit ménager à l'esprit public dans l'éducation , nous ferons donc une mention particulière du soin qu'il doit avoir de ne charger de ce précieux dépôt que des hommes aussi connus par leur dévouement aux institutions de leur pays , que par leur habileté dans les sciences dont l'enseignement doit leur être confié ; de veiller à ce que , loin de dérober à la connaissance et à la discusrsion modérée des élèves les actes d'administration qui peuvent intéresser le bien général , on leur fasse contracter de bonne heure , au contraire , cette habitude qui doit les mettre en état d'apporter un jour le tribut de leur instruction à la masse générale du patriotisme; enfin d'éloigner avec un scrupule égal des lieux consacrés à l'éducation , et l'esprit de parti capable de fausser dans de jeunes cœurs toutes les idées du sentiment national, et l'adulation faite pour leur inspirer sur le système et les actes de leur gouvernement ou l'aveuglement d'un stupide enthousiasme , ou le dégoût d'une injuste prévention. Telles sont sans doute les considérations qui sous ce rapport doivent exercer principalement la sollicitude de l'autorité ; mais serait-il impossible de faire con-
courir aussi d'autres moyens à ce même résultat ? Si , par exemple, par une application plus fréquente des sujets nationaux aux parties de la science qui peuvent en être susceptibles , on compensait pour les élèves la difficulté d'un travail souvent ingrat par l'intérêt qu'il offrirait à leur jeune patriotisme ; si on faisait concourir avec les époques nationales celles que l'enseignement est dans l'usage de solenniser lui-même; si, dans les cérémonies publiques , des places de distinction se trouvaient réservées comme encouragement ou comme récompense aux élèves les plus assidus ou les plus heureux ; si , dans des circonstances déterminées, leurs imaginations ardentes se trouvaient frappées du récit encore embelli des événemens de notre histoire qui ont signalé l'héroïsme et l'honneur français ; enfin , si une industrie véritablement patriotique savait multiplier pour la jeunesse les exemples de la vertu civique et du dévouement , qui peut douter qu'en la pénétrant de cet esprit national dont elle est destinée à recevoir les inspirations , on ne lui donnât la plus salutaire impulsion? Ces moyens pourront paraître à quelques esprits susceptibles, ua peu renouvelés des temps démocratiques , un
peu enlachés par conséquent des formes républicaines; peut-être leur rappelleront -ils avec inquiétude , les usages de Rome et les principes d'Athènes ; mais enfin , si l'on peut sans adopter leur mode d'organisation politique leur emprunter quelques modifications utiles, seraitil bien sage de les rejeter ? la source , pour n'être pas moderne, est-elle empoisonnée? et ces productions exotiques en sont-elles moins les fruits de la raison ? Au surplus , c'est en subordonnant une institution aux localités et aux usages du pays dans lequel on la veut transplanter , qu'on en recueille les avantages , en la dépouillant des inconvéniens qui peuvent lui être attachés : ce serait donc à l'autorité , si elle accueillait les vues que nous lui proposons ici , de consulter la sagesse et les convenances dans leur application.
Relativement à tout ce que nous venons de dire sur l'éducation, il est presque inutile de faire observer que la jeunesse seule a été l'objet de nos considérations. Il serait absurde de pré* tendre trouver dans l'âge délicat de l'enfance une aptitude chimérique à recevoir les inspirations de l'esprit public ; nous nous serions même épargné cette déclaration peut-être un peu naïve , sans les interprétations de toute es-
pèce auxquelles donneralieu nécessairement ce chapitre , s'il est lu par l'esprit de parti , ou par la prévention. INos principes ne peuvent être douteux , si on les juge par les pages de ce faible ouvrage qui en est l'expression. En réclamant avec franchise les droits de l'esprit public , en le proclamant à la fois impérieux et irrésistible , nous n'avons cessé d'invoquer avec les libertés nationales , les garanties de l'autorité. Toute application malveil lante serait injuste , et nous protestons contre la malignité qui pourrait nous supposer de perfidesintentions. Nous avons prétendu seulement combattre la chimère dont on voudrait effrayer les gouvernemens , pour les arrêter dans la route d'une noble popularité. Non , ce n'est point un complot dangereux que cet accord unanime de la jeunesse à joindre des notions d'économie politique aux différentes sciences dont elle s'occupe d'étudier les principes ; c'est la simple initiation à un droit dont la nature des choses lui garantit la jouissance. Si quelques abus , quelques écarts mêmes viennent se mêler à son exercice , l'autorité est investie des moyens de les réprimer : qu'ils soient légalement employés , et les hommes qui parlent de droits et de garantie ne sont
pas ceux qui blâmeront, en pareil cas, sa séve'ritë. Mais de quelque côté que se tournent les adversaires de cet esprit national aussi ennemi de l'anarchie que du despotisme , aussi favorable à l'autorité qui le consulte que rigoureux pour celle qui le méconnaît , il n'est point d'argument par lequel ils puissent justifier la tentative injuste, et d'ailleurs impossible, de l'exclure arbitrairement de l'éducation ; il n'est point de raisonnement insidieux qui puisse attribuer à son développement des dangers qui n'existeront jamais que dans une fatale obstination à le repousser ; il n'est point de déclamation capable d oter à l'autorité , avec les avantages résultans de ses inspirations , les moyens d'en réprimer sévèrement les écarts et les témérités. Nous bornerons à ces points principaux ce que nous avions à dire sur ce sujet : la bonne foi , la raison n'ont pas besoin d'autres argumens pour leur conviction , la sottise et l'esprit de parti ne sont pas en état de nous écouter»
3oo CHAPITRE XVL
De la décadence de Tesprit public et des causes qui peuvent la précipiter.
Nous avons étudié l'esprit public dans les rapports qui le lient aux principales divisions de l'économie politique , ainsi qu'aux élémens principaux de la prospérité et de la gloire nationales ; nous l'avons ensuite rattaché aux intérêts de la morale comme au système général de la religion ; enfin nous en avons fait ressortir des observations particulières sur l'éducation ; maintenant il nous semble à propos de l'observer dans son affaiblissement, et d'indiquer la marche ordinaire de sa décadence. Ce point de vue, plus sombre que les premiers, n'aura pas moins d'utilité, puisque, s'il est important pour un gouvernement de subordonner au sentiment national l'ensemble de sa marche et les actes individuels de son administration, il lui est indispensable de connaître à
3oi
la fois ses moyens d'accroissement pour les employer , et ses causes de dissolution pour s'en garantir. Cette considération nouvelle acquiert encore un surcroit d'intérêt , si l'on réfléchit aux suites inévitables de son anéantissement. Après les preuves que nous avons données de la nécessité d'un guide tel que l'opinion , pour empêcher le pouvoir de s'égarer à travers les résistances des préjugés, les obstacles de la routine et les pièges de l'adulation , il est naturel d'en faire dériver, comme conséquence immédiate, le besoin de lutter contre tout ce qui peut affaiblir son action, ou compromettre même son existence. Après que, par un noble respect pour cette reine du monde à l'empire de laquelle est subordonné celui de toute autorité, quelles que soient son nom, sa nature et ses modifications, les chefs d'un gouvernement sont parvenus à faire de son appui la plus forte colonne de leur édifice, quand ils ont intéressé à leur administration toutes les classes qui en ressentent proportionnellement les bienfaits , lorsqu'ils marchent entourés de cet assentiment général garant de leur force et de leur puissance , ce serait en vain qu'ils prétendraient se reposer sur un état de choses aussi rassurant; il leur faut, pour le conserver, autant de per-
sévérance qu'il leur a fallu pour l'établir, de soins, de philosophie, et d'abnégation. Il est rare, au surplus, qu'un si bel accord soit détruit par ceux mêmes dont il est l'ouvrage ; ils en recueillent journellement des résultats trop positifs, pour ne pas se dévouer, autant qu'il est en eux, à les perpétuer. C'est par des successeurs impérieux ou inexpérimentés qu'est bouleversée le plus souvent cette combinaison politique dont leur vue trop bornée ne peut apercevoir la hauteur, dont leur esprit trop rétréci ne peut calculer tous les avantages. L'orgueil , apanage ordinaire de la médiocrité , s'indigne des entraves par lesquelles un siècle qu'il désavoue a prétendu embarrasser ses opérations, et borner son pouvoir. Le système établi a fait la gloire et la renommée de ses auteurs , on prétend à son tour marquer le temps de son administration d'un sceau particulier ; c'est à renverser l'édiûce pour le reconstruire à son gré, qu'on va mettre toute son activité et toute son émulation; les mesures par lesquelles un gouvernement sage avait acquis une heureuse popularité sont remplacées par des réactions vexatoires ou ridicules; une froide insouciance dans les administrés prend la place de cet intérêt patriotique qui animait
3o3 toutes les classes de l'état; bientôt l'autorité' sa trouve seule avec son orgueil, et son inexpérience , et ses dangers. Un moment aveuglée par une vanité puérile , elle ose être fîère de cet isolement, elle attribue au respect qu'elle inspire une froideur qui n'est que le fruit de la haine ou du mépris : le temps amène cependant une de ces circonstances critiques où le pouvoir saturé de stériles hommages les échangerait avec joie contre les efforts devenus nécessaires d'un dévouement national. C'est alors que, trouvant tous les courages glacés, toutes les volontés languissantes, il reconnaît trop tard le besoin de cette popularité qu'il a stupidement dédaignée; il regrette ces dispositions bienveillantes que lui léguaient des prédécesseurs dont il a pris en pitié la politique circonspecte, et les timides ménagemens; il n'a plus qu'un moyen de salut et qu'une chance encore incertaine : puisset-il, adoptant franchement d'autres principes, rappeler par un noble aveu et par une conduite analogue, les secours trop long-temps repoussés de l'esprit public.
Dès qu'une nation est arrivée à ce point de civilisation d'avoir vu naître dans son sein un esprit national , il n'existe plus qu'une seule came qui puisse en amener la décadence et en
3o4 paralyser les effets ; c'est toujours du gouvernement que vient cette funeste révolution. Tant qu'un peuple peut être convaincu, tant qu'il peut supposer du moins que son bien-être est l'objet constant des sollicitudes de l'autorité, l'intérêt, la curiosité , cet amour-propre patriotique presque aussi naturel aux hommes en société que la conservation de leur existence, mille sentimens enfin se réunissent pour leur faire prendre à l'état politique de leur pays une part proportionnée à leur propre situation. La prospérité n'est pas même une condition de leur dévouement ; c'est au contraire dans les éclipses delà fortune qu'ils se plaisent souvent à le développer avec le plus d'abandon. Mais , du moment où ils sont obligés de se croire étrangers à tous les actes de l'administration , dès qu'ils en voient tout le système renfermé dans un cercle non interrompu d'intrigues, d'égoïsme, d'avidité, et de corruption; que chacune des opérations est empreinte d'un mépris offensant pour les conseils de l'esprit public ; alors ce noble sentiment disparaît, il s'absorbe tout entier dans l'apathie du découragement , dans l'engourdissement de l'indifférence. C'est dans ce sommeil léthargique qu'il devient trop souvent pour l'autorité l'ojù^t
4'utie fatale illusion. Entourée d'adulateurs qui lui peignent le silence sous les traits de l'approbation, et l'accablement sous ceux de la tranquillité , elle ne soupçonne ni la nature de l'assoupissement , ni les dangers du réveil ; elle tombe enfin pulvérisée sous la foudre, sans avoir même aperçu le nuage qui la recelait.
Ainsi donc que le développement de l'esprit public, d'après notre définition, se reconnaît à cette part plus ou moins active que prend la partie éclairée de la population au système général de son gouvernement y et aux actes particuliers de son administration , la décadence de ce même sentiment se manifeste dans l'indifférence générale de la population pour ces actes mêmes auxquels elle prenait un si vif intérêt. La cause en doit être exclusivement attribuée à l'inexpérience ou à l'aveuglement d'une autorité qui n'a su apprécier aucun des avantages de ce précieux mobile; examinons maintenant les symptômes qui en annoncent la disparition , et les crises qui en précèdent infailliblement le retour.
Avant que cette indifférence glaciale qui constitue pour ainsi dire le sommeil de l'esprit public ait gagné simultanément toutes les classes de la population , il est un état inter-
3o6 médiaire qui peut présenter à l'observateur cette apathie générale dans une prochaine perspective, si une administration vigilante ee se presse d'apporter à ce mal politique des remèdes analogues à son intensité. Ce ne peut être par un changement tout-à-fait subit qu'un peuple accoutumé à se rattacher d'intention à tous les actes de son gouvernement , passe à cet état d'insensibilité absolue par laquelle il semble s'en isoler sans retour. 11 prélude à cette léthargie morale pai" un malaise qu'il ne peut dissimuler, et par des plaintes plus ou mal fondées. Mais c'est surtout par le ridicule que s'exhalent en France les derniers accens de l'esprit public. Du moment où , d'une désapprobation raisonnée des actes de l'autorité, on en est venu à la dérision habituelle de ceux qui l'exercent , soit que ce dernier aliment de la vigueur nationale vienne à s'épuiser, soit que le gouvernement par des remèdes mal calculés contribue lui-même à ce résultat, un accablement général ne tarde pas à se faire sentir, il produit ce sommeil d'engourdissement dont nous avons parlé , et que l'œil de l'inexpérience peut prendre aisément pour celui de la mort absolue de l'esprit public. Rappelons encore ici l'invasion de ces crises
poliliques par lesquelles nous étions condamnés à payer l'établissement d'une liberté constitutionnelle : cet exemple rappellera, il est vrai, de funestes souvenirs, mais il n'en ira pas moins à son but, et ce n'est pas dans des temps réguliers que la toute-puissance de l'opinion éprouve de ces sortes de vicissitudes. Empruntons donc aux archives de l'histoire cdk dernières années d'atonie qui précédèrent de trop fatales convulsions. Comment la nation la plus active et la plus bouillante en était-elle venue à ce point d'indifférence que des ministres incapables prirent trop légèrement pour de la résignation ? C'est après que l'enivrement, fruit momentané des victoires de Louis XIV, eut fait place aux murmures causés par la misère et l'ignominie qui en devinrent les uniques résultats , c'est quand des profusions pardonnées peut-être à l'éclat de cette époque brillante et désastreuse se furent perpétuées sous un règne qui n'avait ni les mêmes événemens pour les justifier , ni la même gloire pour s'en faire absoudre , c'est alors que le mécontentement se manifesta par des signes aussi multiplies que peu équivoques; de plaintes reconnues inutiles on passa bientôt à ces. explosions de l'arme parmi nous la plus dange-
3o8 reuse ; ce fut par le sarcasme et le ridicule que s'exprimèrent long-temps la baine et l'indignation; tout dépositaire d'une autorité détestée ou avilie devint l'objet d'attaques de cette nature ; ainsi se décolorait par degrés cette monarcbie retranchée derrière quatorze siècles de durée et d'illustration; ainsi s'évanouissait insensiblement ce prestige qu'il n'est donné d'alimenter qu'à la prospérité publique et particulière. En cet état de choses un nouveau règne s'ouvre sous des auspices rassurans pour l'esprit public ; cette époque est marquée par quelques réformes , elle en est redevable à la bonté personnelle du monarque; mais des ministres inhabiles ou corrompus viennent détruire ce premier enchantement, la mollesse continue de présider à tous les conseils, les dilapidations deviennent toujours plus criantes, les abus plus scandaleux. L'opinion ouvertement méconnue ou méprisée revient enfin à cette irritation dont l'avait fait sortir un moment d'espérance. Elle fait entendre de nouveaux murmures, elle éclate en nouveaux transports d'animadversion. A défaut d'une résistance dont elle rougirait encore de faire usage contre un monarque dont elle ne se dissimule ni la faiblesse ni les bonnes intentions , c'est à
ses conseillers qu'elle impute les nouveaux dédains dont elle voit accueillir ses conseils et ses remontrances ; elle répartit sur cette série peu interrompue de victimes qu'elle se dévoue , toute sa malignité ; enfin de sarcasme en sarcasme elle épuise tous ses traits, elle en reconnaît l'impuissance , et tombe dans cet anéantissement qui punit le pouvoir par l'apparence trompeuse de sa docilité. C'est dans cet état qu'elle semble donner au despotisme le pouvoir de tout entreprendre , et le droit de ne rien redouter ; voyons combien de temps elle est destinée à rester dans cet engourdissement léthargique, et par quelle explosion s'annonce le moment inévitable de sa régénération.
Lors donc que l'opinion plongée dans la stupeur du découragement , semble vouloir ainsi donner le temps au pouvoir de recouvrer cette popularité dont il a méconnu l'importance , il n'est point de règle fixe pour indiquer la durée d'un état si contraire à l'impatience naturelle de l'esprit public ; elle est subordonnée au degré d'irritation qui l'a précédé, et à la nature des circonstances à intervenir. Chez un peuple impétueux, accoutumé à porter dans tous ses sentimens la fougue et l'emportement de son caractère ,, cette
paralysie morale se prolongera avec moins de perséve'rance que chez une nation froidement apathique dont le naturel est un garant plus probable de sa longanimité; il faudra à celle-ci plus de temps pour se ranimer , il lui faudra peut-être des assauts plus multipliés. Le temps du réveil dépendra aussi en partie de la violence plus ou moins forte des secousses par lesquelles l'administration bravera îa profondeur de l'assoupissement. Si , mollement endormie dans le sein d'une tranquillité qui suffit à ses prétentions , elle se contente de jouir sans excès des charmes du pouvoir , et de la douceur apparente de sa position , il est possible que le terme de cette langueur politique se recule avec les oscillations qui la termineraient. Enveloppé lui-même dans toutes les langueurs de la nullité , un gouvernement peut à la rigueur ajourner l'instant d'une crise inquiétante pour sa fragilité ; mais celte torpeur générale ne saurait être éternelle , ou l'état sans défense ; abandonné aux attaques d'une ambition étrangère devenue forte de sa faiblesse, serait condamné bientôt à une dissolution inévitable. Heureusement pour l'indépendance nationale , car l'excès du mal peut quelquefois être un bien , du sein de
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cet ensfourdissement même s'élèvera bientôt un gouvernement vigoureux pour redonner la vie du patriotisme ou celle de l'irritation à ce corps politique plongé depuis trop long -temps dans les langueurs de la léthargie ; les peuples ne sont pas destinés a voir se multiplier sans interruption ces pouvoirs indolcns sans influence comme sans résultats : voilà donc un chef, ou des magistrats (je parle pour toute espèce de gouvernement ) , capables de tenir d une main ferme et assurée les rênes de l'autorité ; quels vont être les effets de cette nouvelle circonstance? Sera-ce un Henri iv dévoré de la passion véritablement royale du bien public , portant l'œil du patriotisme , car c'est en cela qu'il consiste pour les rois , sur toutes les parties d'un empire fatigué de querelles sanglantes ou déplorables, jaloux de réveiller enfin cet enthousiasme national qui doit être un jour son plus solide appui ? Alors l'opinion , frappée comme d'un coup électrique, va se relever avec tonte sa vigueur à la- voix d'un roi assez philosophe pour l'associer à son pouvoir , elle va le couvrir de son égide, l'entourer de ses plus utiles inspirations ; de concert avec elle il marchera de réformes en réformes vers la félicité universelle ;
quelque soit eud'a le re'sultat de leui's efforts
reunis, l'intérêt de tout un peuple se por- '
tera de nouveau sur une administration qui
a pour objet sa prospérité ; cette époque
sera marquée par la renaissance de l'esprit
public.
Au lieu de cette circonstance remarquable
dans l'histoire des peuples , supposez un gou^ vernement cherchant à prolonger par sa mollesse le sommeil de l'opinion; il ne sortira pas moins un pouvoir énergique de cette mollesse ' même; le réveil de l'esprit public n'en sera pas moins la conséquence inévitable. Seulement, au lieu de cette tranquillité que nous venons de voir présider à un changement aussi favorable , il faudra , dans ce dernier cas» passer à travers toutes les épreuves des révolutions politiques ; et c'est encore cet exemple que nous offre dans toute sa fatalité la suite de nos derniers événemens. Sans doute , jusqu'aux dernières années de ce règne voluptueux et frivole où tout semblait frappé d'engourdissement , excepté les calculs de la bassesse et les raffinemens du plaisir, l'opinion ne fatigua pas l'autorité de plaintes importunes; le désordre des finances , la corruption des favoris, la nullité de l'administration, tout in-
disposait bien un peuple accoutumé à voir le spectacle du vice et de l'immoralité moins à découvert; mais enfin on semblait fatigué de murmures inutiles ; au mécontentement semblait avoir succédé la résignation, et ce n'est pas par une vigueur tyramiique que l'infortuné monarque qui vint saisir les rênes d'un* pouvoir décoloré , put donner à l'opinion le signal d'un réveil menaçant. Malheureusement le temps avait mûri dans le silence d'un accablement prolongé le germe d une irritation d'autant plus violente , qu'elle avait été plus long-temps assoupie , et d'autres que les au* teurs du mal étaient réservés à en devenir les victimes. Mais enfin l'opinion se réveilla naturellement d'un assoupissement dont la durée même la faisait rougir , elle fît présager par des murmures d'abord modérés les convulsions prochaines dont elle devait être tourmentée ; dans le silence de son apparente résignation elle s'était appesantie sur des idées dont rien ne pouvait plus distraire l'opiniâtreté de ses prétentions : une sage politique se fût emparée de ces dispositions nouvelles , elle eût marché à la tête de cette opinion, elle en eût emprunté, par des concessions devenues inévitables, une force et des moyens cxtraordinai-
res, elle eût fait tourner au profit de rautorité même ce réveil plus imposant qu'il ne devait être dangereux : au lieu de cette marche indiquée par la nécessité autant que par la raison , quelle conduite fut adoptée à cette époque délicate ? celle de l'inexpérience et de la pusillanimité. A des insinuations philosophiques on opposa des délais insidieux et des promesses mensongères , on espérait fatiguer la constance de l'esprit public , on ne fit qu'irriter son obstination ; enfin les premiers éclats de la tempête annoncèrent l'approche de la foufire, il était temps peut être encore de la conjurer ; mais la même imprévoyance qui avait empêché de voir s'amasser les orages , vint s'opposer aux mesures qui seules pouvaient en détourner l'explosion. N'hésitons pas à le proclamer, la révolution la plus terrible fut l'ouvrage du réveil subit de l'esprit public, réveil rendu inévitable par la durée même de l'assoupissement.
En attribuant h cette puissance irrésistible la crise générale dont nous commençons à nous rétablir insensiblement , hàtons-nous de déclarer que nous n'entendons point la rendre individuellement responsable de chacun des
détails eflrayans qui en ont signalé la carrière, et trop souvent souillé les résultats. A ces nobles élans de l'opinion, il était impossible que l'intérêt particulier, la malveillance et les pré- Tentions ne vinssent pas mêler les intrigues de l'esprit de parti , et nous en avons fait remarquer ailleurs l'exagération et les fureurs. Il est inutile de revenir ici sur cette distinction , nous avions besoin seulement de restituer à cet ennemi acharné du patriotisme , une part qu'on ne pourrait laisser à celui-ci sans absurdité, comme sans injustice. On voit au reste que les causes du réveil de l'esprit public sont conformes aux élémens de sa formation, et que, s'il résulte inévitablement pour un peuple qui ne l'a point encore connu, des efforts même de l'autorité pour l'empêcher de s'y naturaliser, il ne doit pas moins son retour chez une nation autrefois pénétrée de ses inspirations, au système même par lequel on prétend prolonger son engourdissement. Imposante leçon pour l'autorité qui ne doit jamais faire entrer dans les calculs complaisans de son despotisme la possibilité d'enchaîner pour long-temps ce surveillant utile, quoique incommode ! Koble motif d'encouragement pour les peuples qui ,
3i6 courbés momentanément sous le joug de la honte ou de l'oppression , ne doivent désespérer jkmais de l'efficacité des secours d'un pareil auxiliaire pour recouvrer leur dignité ou leur indépendance î
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