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CHAPITRE XVII

De la nature de gouvernement la plus favorable aux développeœens , comme à l'influence de l'esprit public.

JN ous nous sommes engagés , dès le commencement de cet ouvrage , à considérer quelles sont les institutions les plus en harmonie avec l'esprit public , quelle est par conséquent la nature de gouvernement la plus favorable à ses développemens ainsi qu'à son indépendance. Nous ne pouvions nous livrer à cet examen , sans nous occuper préalablement des caractères distinctifs qui le constituent , du degré d'influence des différentes parties de l'économie politique sur son existence , et de celle qu'il exerce à son tour sur l'organisation de chacune d'elles , enfin des causes les plus ordin'aires auxquelles on peut attribuer sa décadence et son renouvellement. Après l'avoir successivement

considéré sous chacun de ces points de vue difïérens , invariablement fixés sur son origine, sa marche et ses effets, nous pouvons maintenant aborder ce chapitre important qui doit , en rappelant tous les autres , en être l'application et la conséquence. Nous nous livrerons avec d'autant plus d'intérêt à cette discussion , qu'elle nous convaincra de la supériorité presque universelle de notre pays sous ce rapport, et nous attachera d'autant plus aux institutions dont l'esprit public doit perpétuer pour nous la jouissance et la durée.

On peut réduire à quatre sortes de gouverneraens tous ceux dont on connaît jusqu'ici la nature et l'organisation ; le gouvernement absolu ou despotique , l'oligarchie , la république , et la monarchie tempérée. Les autres, mélange plus ou moins compliqué de ces principaux élémens , rentrent dans une de ces quatre divisions ; ils sont d'ailleurs indéfinissables par leur mélange même , et nos considérations ne pourraient leur être applicables que par le plus ou moins de rapport qu'ils auraient avec ces seules bases reconnues par l'expérience, et la variété des législations. Pour commencer donc par le pouvoir absolu, voyons quels moyens d'in-

fluence et de développement il peut offrir à l'esprit public, et de quelle utilité' pourrait être ce sentiment national , en le supposant compatible avec une autorité despotique.

Le gouvernement despotique , a dit Montesquieu, est celui ou un seul ^ sans loi et sans règle , entrdhie tout par sa volonté et par ses caprices * : point déconomie politique, point d'institutions légales dans une telle absence d'organisation , puisqu'un caprice du maître peut tout détruire ou toui changer. Point d'attachement à un pays , dont un ordre arbitraire peut vous exiler, à une existence même qu un signe du maître peut vous arracher. Dans cet état de choses, comment pourrait se former cette puissance de l'opinion avec les caractères que nous lui avons attribués? Quelle part peut prendre au système gênerai de son gouvernement et auoc actes particuliers de son administration un peuple courbé sous le joug irrésistible d'une seule volonté ? L'esprit public est , nous l'avons dit ailleurs , synonyme du patriotisme ; or il n'est rien de plus

* Montesquieu j Esprit des Lois ^ liv, ii, cîiap. i" .

incompatible avec ce noble sentiment que l'état passif d'une population obligée de fermer un œil respectueux sur tous les actes qui l'intéressent ; le danger d'exprimer son opinion fait préférer le parti plus humiliant mais plus sûr de n'en avoir aucune ; l'amour de la patrie s'enfuit devant la nécessité d'en renfermer les élans, et l'apathie la plus profonde est la conséquence nécessaire de la terreur. Si quelques-uns de ces hommes privilégiés assez vigoureux pour donner l'impulsion (et ils naissent en petit nombre sur le sol brûlant du despotisme), osent provoquer par des accens d'indépendance une première explosion , le cordon des muets fait justice d'une audace aussi irréligieuse , et l'exemple destiné à faire éclore le sentiment de l'esprit public sert lui-même à en étouffer le germe pour jamais.

Quand il se pourrait, au surplus, que les lumières de la raison vinssent percer à de longs intervalleSjles ténèbres soigneusement entretenues delà tyrannie, quand quelques opinions particulières pourraient se former jusque sous les fers de l'esclavage, pourront-elles déployer jamais cette unanimité qui constitue l'esprit public? et sera-ce devant quelques vœux timidement disséminés que pourra se déter-

miner à plier le pouvoir absolu? Est-ce quand un simple mortel est revêtu de toute la puissance, quand il est pourvu de tous les moyens de la soustraire à des limites importunes, qu'il fera des droits de son despotisme une]abnëgation gëne'reuse? Libre de tous les liens, exempt de toutes les entraves, tendra-t-il volontairement les bras à des chaînes que la force ne saurait lui imposer, puisque seul il en dispose à son gré? Enfin, l'habitude d'un pouvoir qui ne doit compte à personne de ses volontés , ne repoussera-t-il pas sans retour l'essor d'une opinion d'autant plus fatale au despotisme, qu'elle est toujours favorable à la liberté.

Mais , dans le pays le plus abruti par l'habitude d'une longue oppression, ne peut-il donc pas, îaprès une suite de despotes ordinaires, s'en élever un assez magnanime pour encourager lui-même ces élans de l'opinion, la consulter dans ses vœux , et céder à ses inspirations? Et, dans ce cas, l'empire de l'esprit public ne peutil pas se fonder au milieu même du despotisme? A cela je réponds que le monarque absolu dont nous parlons, quand sa grandeur d'âme lui aura inspiré la noble pensée de faire faire un pas aussi important à la civilisation , aura la

sagesse de ne pas commencer par-là son ouvrage : avant de faire un appel au sentiment national , il le revêtira de cette indépendance , qui seule peut donner quelque poids à ses conseils: il le dépouillera de ces droits barbares qui ne peuvent que décourager l'esprit publie et l'effrayer dans son expression ; enfin , quand l'opinion , grâce à sa sagesse , deviendra véritablement une puissance , le despotisme, grâce à sa générosité, n'existera déjà plus.

A cette incompatibilité de l'esprit public avec un gouvernement despotique, nous pressentons encore une objection, et il faut nous hâter iiy répondre. D'après cette peinture que vous venez de nous faire du pouvoir absolu , et de ses succès assurés dans la tentative d'étouffer les premières clameurs de l'esprit public , que devient, dira-t-on, cette irrésistibilité dont vous avez fait, plus haut un de ses principaux caractères? La question serait embarrassante, en effet, si nous avions posé en principe que, partout et sous toutes les formes de gouvernement, l'opinion trouvât des élémens pour sa formation , et que partout alors son empire fut irrésistible ; mais nous nous sommes bornés à dire, et nous n'hésitons pas à le répéter, que partout où s'établissait l'esprit public, ce qui

embrasse à peu près, il est vrai , l'iiiiiversalité des gouverneniens , il était impossible à l'autorité de résister à son impulsiorl. li n'y a rien de contradictoire entre cette proposition , telle que nous l'avons énoncée, et l'incompatibilité que noug soutenons exister entré les développemens de l'opinion et le régime absolu. Car, pour devenir irrésistible , il faut bien qu'elle, commence par s'établir en effet, et c'est précisément ici ce qui u.ous paraît impraticable. Mais, direz-vous, il faudra donc renoncer pour jamais, dajis un tel état de choses, à tous les avantages de l'esprit public, et la forme d administration la plus désastreuse aura dotic seule le privilège d'une triste perpétuité? Telle n'est point non plus la conséquence désespérante de notre système. Nous avons déjà vu qu'il ne fallait, pour changer en un mode libéral de gouvernement le despotisme le plus illimité, que la grandeur dame d'un seul individu ; et ce phénomène, pour être rare, n'est pas cependant une merveille impossible. Ne voyons-nous pas , de nos jours ; un souverain élevé dans les principes du pouvoir absolu, renoncer de lui-même à des droits oppresseurs , et naturaliser chez lui , siiwn tous les principes de la liberté , du moins

des idées favorables à ses iastitulions? pourquoi le temps n'amènerait-il pas dans tous les étals soumis au même genre d'administration de semblables réformes? et 1 apparition d'un monarque absolu , philosophe au moins sous ce rapport, ne prouve-t-elle pas la possibilité de lui voir des imitateurs ^ ? Mais , quand la nature avare de prodiges se refuserait constamment à renouveler celui-ci , quand tous les peuples courbés sous la verge du pouvoir despotique seraient condamnés à ne voir jamais régner à leur tète un ami éclairé de l'humanité, pour lui rendre unepartiede ses droits, la perpétuité d'une pareille oppression n'en serait pas encore la conséquence inévitable. Il ne faut qu'un moment d'irritation, toujours possible de la part d'un peuple souffrant, pour renverser sans calcul préalable, sans plan, sans combinaison , et par conséquent indépendamment de tout esprit public, l'édifice en apparence le plus

* Oa sait que l'esclavage , en Russie , s'abolit iusensiblement , et la noblesse même est forcée de seconder à cet égard les vues d'un monarque assez judicieux pour sentir qu'il n'a rien à gagner au maintien de la servitude, "'

solidement établi sur les bases trompeuses du despotisme. Combien de fois n'avons-nous pas vu le trône des Ottomans menacé par de simples insurrections du moment , par des mouvemens spontanés qui deviendraient bientôt décisifs, s'il se trouvait un chef habile et entreprenant, pour tirer parti, au profit d'institutions libérales, de ces explosions produites le plus souvent par l'insubordination , quelquefois peut-être par l'instinct irréfléchi de la liberté, mais jamais par l'influence raisonnée du patriotisme. Quedanstout état pareillementconstitué sous un chef absolu , une crise soudaine fasse naître un de ces hommes extraordinaires faits pour changer la face des empires ; et tout à coup, sans conspiration qui l'ait précédée, peut sortir, du sein même du despotisme, l'empire d'une législation raisonnable destinée à créer bientôt le sentiment, inaperçu jusque-là, de l'esprit public. Mais dans tous les cas, quelles que puissent être pour un gouvernement de cette nature les chances de sa durée ou celles de sa destruction, qu'il se soutienne par la viulei^ce même de ses élémens, ou qu'il s'écroule sous l'etTort spontané de quelque révolution , il nou^s semble suffisamment démontré que ce iWest point au milieu de l'appareil d'un maître tou-

jours prêt à frapper, 'et d'une foule d'esclaves à genoux devant ses volontés, qu'il faut aller étudier la marche et les effets de l'opinion ; l'œil le plus clairvoyant aurait peine à en démêler seulement l'existence.

Passons maintenant à l'aristocratie , à ce gouvernement , où , dit encore Montesquieu , la souveraine puissance est entre les mains cCun certain nombre de personnes ^ où ce sont elles qui font les lois , qui les font exécuter, et où le reste dit peuple nest tout au plus y à leur égard , que comme dans une monarchie les sujets sont à l'égard du souverain ^. Voyons dans ce mode d'administration , le plus imparfait après celui du pouvoir absolu , quel peut être à son tour l'empire de cette, puissance morale à laquelle nous avons cherché à rattacher toute la suite de ces considérations.

Une première observation à l'avantage de l'aristocratie , c'est qu'elle ne peut écraser une nation sous un joug aussi monstrueux que le pouvoir absolu d'un seul, c'est que le nombre même des privilégiés appelés à se partager l'autorité, s'oppose à ce qu'ils en abusent avec la

* Montesquieu, Esprit 'des Lois . liv. ii , chap. m

même impudeur , et qu'enfîa l'aristocratie étant entre chacun de ces nobles gouvernans" une lutte perpétuelle de prétentions et de rivalités , il est possible rigoureusement qu'ils se disputent aussi l'éclat d'une utile popularité. Toujours est-il certain que, sous un tel gouvernement, l'esprit public doit trouver ^ plus que sous le despotisme d'un seul, à entrer pour une part quelconque dans les combinaisons de l'économie politique. L'opinion ne tremblera pas devant une réunion de chefs souvent divisés, et presque toujours jaloux l'un de l'autre , comme elle le fera devant ce despote unique dont la volonté seule est la loi , et dont un signe peut devenir un arrêt de mort ou de proscription. Si, dans un pareil état, l'intérêt de la population au système qui la régit ne peut être que bien faible encore , puisque les places , les honneurs et les dignités sont le patrimoine exclusif d'une classe privilégiée , et que cette perspective, objet d'émulation pour une fraction de la société, est un motif de découragement pour toutes les autres , cependant l'esprit public peut jusqu'à un certain point s'occuper des actes d'administration , qu'il sait devoir être entre ses chefs l'objet d'une discussion nécessaire ; il peut espérer d'entrer aw

moins indirectement, par une espèce d'influence , dans ces conseils peu populaires à la vérité , mais où peuvent se rencontrer dans le nombre de ses membres quelques interprètes des besoins universels, quelques défenseurs des intérêts nationaux : enfin la tyrannie devenant nécessairement moins oppressive en proportion du nombre de ceux qui l'exercent, l'opinion moins effrayée se forme aussi plus naturellement, ou plutôt, enveloppée sous le despotisme de tout l'appareil de la mort , elle donne au moins, sous l'aristocratie, quelques signes caractéristiques de l'existence.

Mais si l'esprit public n'est pas d'une incompatibilité absolue avec ce gouvernement ennemi naturel des droits d'une nation , et par conséquent toujours disposé à étouffer ses réclamations; si malgré tous les efforts d'un despotisme collectif, l'aristocratie ne peut toujours l'empêcher de naître, il s'en faut bien qu'il y produise les heureux effets que nous avons attribués plus haut à son développement. C'est en supposant toujours des institutions patriotiques, que nous lavons doué de cette force vivifiante, si précieuse pour les gouvernemens qui les savent respecter; et il n'est point d'institutions patriotiques dans un ordre de choses qui favo-

rise une classe particulière aux dépens des droits et de l'amour-propre de toutes les autres. Une nation peut obéir docilement à une autorité qu'elle trouve établie, et sous laquelle il est possible, rigoureusement parlant , qu'elle ne soit pas écrasée ; elle peut supporter sans murmure les charges qui lui sont imposées par cette autorité , avec l'idée de laquelle elle est machinalement familiarisée : mais si le salut de l'état vient à dépendre d'un de ces efforts magnanimes dont les peuples libres sont les seuls qui nous aient transmis des exemples ; qu'un tel gouvernement n'espère pas voir se renouveler chez lui ces explosions d'amour pour la patrie , et ces prodiges de dévouement. C'est alors au contraire que l'esprit public , s'il est possible qu'il ait attendu jusque-là , appellera à grands cris la destruction d'un régime qui l'humilie, et l'établissement d'un système plus national. Il mettra aux élans de son enthousiasme, une condition de rigueur, celle d'un état de choses plus conforme à la dignité de l'homme , comme aux progrès de la raison. Ainsi la circonstance même qui, pour un gouvernement entouré de l'affection unanime de l'opinion , est le signal du dévouement qu'elle aime à lui témoigner, sera, pour celui

33o qui ne repose que sur les prétentions d'une classe privilégiée, le moment du danger, si elle n'est l'époque de sa dissolution. Telle est l'organisation morale des peuples, qu'ils ne supporteront jamais, sans arrière-pensée , des institutions fatales à leur amour-propre. Et que , par une interprétation malveillante , on ne Tienne pas nous accuser de transformer les empires en foyers d'anarchie, et en volcans d'insubordination ; tel n'est point le rôle que nous prétendons faire jouer aux nations sur le théâtre politique. Non , elles obéiront avec joie , elles se réuniront avec transport à leurs chefs , sous la garantie d'institutions conservatrices de leur dignité , ou de règlemens qu'elles auront consentis; elles entretiendront alors dans leur sein ce feu sacré du patriotisme , à la chaleur duquel il n'est rien pour un gouvernement d'impossible; mais elles repousseront irrésistiblement toutes ces formes surannées qui, par despriviléges humiliansou oppressifs, séparent un peuple en deux classes , celle des maîtres, et celle des esclaves; elles fléchiront sous un chef constitutionnel, mais elles protesteront avec une persévérance invincible contre tout régime subversif de leur liberté ; et dans cette juste résistance , elles feront de l'esprit

public , le défenseur à la fois des droits de la nature, et de ceux de la civilisation.

Ce que nous venons de dire de l'autorité aristocratique peut s'appliquer également à l'oligarchie. Les nuances de ces deux gouvernemens sont si faiblement séparées , leurs abus sont tellement analogues , ils froissent si également tous les amours - propres , qu'il serait difficile à l'opinion de seconder avec plus d'abandon les actes du second, que les opérations du premier : nous avons pu voir à quel point elle est généralement indifférente ou même formellement opposée à un tel mode d'organisation , lors de cette époque singulière où , sous les yeux d'une nation étourdie d'un pareil phénomène, desimpies citoyens essayèrent, sous des noms modestement déguisés *^ , de se porter héritiers des résultats de notre longue révolution. Combien de temps une autorité , composée d'élémens si fragiles , put-elle conserver dans ses mains les rênes d'une admi-* nistration énervée par :sa nature même? ne fut-elle pas ébranlée au premier choc des événemens, et ne succomba-t-elie pas sans retour

* Le directoire exécutif.

sous l'insouciance ou ranimadversion de l'esprit public? Est-ce avec cet amalgame impuissant que l'on eût pu renouveler ces prodiges dont l'Europe e'tonnée gardera long -temps la mémoire ? est-ce à cette époque de décadence qu un patriotisme ëlectriséparla difficulté même des circonstances, eût fait lever, comme par enchantement, ces armées dont un ennemi arrogant sentait déjà les coups avant d'en soupçonner l'existence ? Et si quelques étincelles du feu national brillèrent encore par intervalles sous cette oligarchie éphémère , n'étaient-elles pas les restes de ce foyer brûlant qu'avaient vu s'allumer les époques précédentes, et qu'un tel état de choses, s'il se fût prolongé, n'eût pas manqué d'éteindre irrévocablement? JN'est-ce pas enfin sur les ruines de ce gouvernement sans appui dans l'opinion , qu'un autre pouvoirs'éleva,pourabuser bientôt lui-même d'un esprit public devenu importun pour son ambition, et recueillir le fruit inévitable d'une telle imprudence? Ce n'est donc pas sans raison que nous avons rendu commun à l'oligarchie et au gouvernement aristocratique le peu de développement qu'ils offrent tous les deux au sentiment national , le peu d'avantages qu'ils en retirent à leur tour , et par conséquent la près-

qu'insignifiance de cet agent, dans deux ordres de choses qu'il confond à peu près dans une commune réprobation. Passons maintenant à celui qui a le moins de ressemblance avec l'un et l'autre.

Ce n'est pas une position peu délicate que d'avoir à parler du gouvernement républicain dans un pays monarchique , et à une époque ou un essai de courte durée lui a laissé des ennemis exagérés , ainsi que d'aveugles apologistes ! Comment parler des avantages de la république devant des personnes encore frémissantes du souvenir de ses excès? comment retracer ses inconvéniens à quelques adorateurs dont le culte est presqu'une idolâtrie? Avec quelque réserve que nous puissions nous exprimer sur ce sujet trop favorable aux applications , nous pouvons d'avance être sûrs de ne satisfaire ni la passion exclusive de ses partisans , ni l'intolérante prévention de ses détracteurs. Heureusement il ne s'agit point ici de nous déclarer sur la supériorité relative de tel ou tel gouvernement en général , sur le plus ou moins d'harmonie qui existe entre tel ou tel mode d'organisation politique et les droits ou la prospérité des peuples qui y sont soumis ; ces considérations sont exclusivement

consacrées à l'examen du plus ou moins de rapporis qui peuvent les rattacher isolément à l'esprit public. Si nos principes à ce sujet sont d'accord avec l'expérience et la*vérité , ce n'est point à nous à répondre des applications de la malignité, ou de l'injustice des interprétations.

Nous ne pouvions , dans la définition du gouvernement despotique et de l'aristocratie , emprunter une autorité plus imposante que celle de l'auteur de l'Esprit des' lois ; c'est encore lui qui va nous fournir ses propres expressions dans la définition de la république : Le gouvernement républicain , dit cet immortel publiciste, est celui où le peuple en Gorps, ou seulement une partie du peuple a la souveraine puissance *. Lorsque dans la république f dit-il plus bas, le peuple en corps a la souveraine puissance , cest une démocratie ; lorsque la souveraine puissance est entre les mains d'une partie du peuple ^ cela s'appelle une aristocratie ^^. Nous avons parlé de -ce dernier mode , abordons franchement le premier dans toute la pureté de son expression.

* Montesq. , Esprit des Lois, liv. ii, chap. i*'. ** MoHtesq. , Esprit dts Lois , liv. ii, chap. u.

On sentira facilement que, s'il est un état politique dans lequel l'opinion soit appelée 3 exercer une influence puissante et journalière, c'est celui où tdus les citoyens, jouissant des mêmes droits sans acception de rang, de fortune ou de naissance, prennent tous une part également acth'c au système général comme aux actes particuliers de leur administration. Dans une société organisée sur le pied d'une telle égalité , les talens seuls et les services faisant, pour ceux qui peuvent les invoquer, des titres particuliers , c'est à l'opinion seule qu'il appartient de constater la valeur réelle de ces titres , et l'étendue véritable de ces services. Ce sont les hommes recommandés ainsi , qui réunissent définitivement siar leur tête les honneurs et la prépondérance; mais cette supériorité même est un hommage à l'opinion qui voit avec transport élevés aux dignités delà république, ceux que, par ses suffrages, elle a déjà placés au-dessus du vulgaire. Une fo.is au faite des grandeurs et au timon des affaires/, ces hommes, redevables à l'esprit public de leur élévation, ne pourraient conserver sans lui ni leur illustration, ni leur influence. Il faut qu'ils mettent toute leur vie politique à l'abri d'une popularité qui la justifie; c'est là

surtout que , sans cette sauvegarde protectrice, l'homme le plus puissant aujourd'hui peut devenir demain le plus misérable , et , comme on l'a dit avec énergie, il n'est qu'un pas du Capitole à la Roche Tarpéienne. Chez un peuple franchement républicain , il serait difficile de profiter de l'ascendant même le plus légitime pour attenter à la liberté ; à la première tentative de cette nature, l'esprit public se soulèverait contre son auteur , et le supplice ou l'ignominie en expieraient bientôt la témérité. L'expérience nous prouve, au reste, que cest rarement par une transition subite que se consomme sur la république l'usurpation de la tyrannie. Un gouvernement aristocratique , ou une faible oligarchie , viennent ordinairement se placer entre elles comme intermédiaires. Ce ne fut qu'après les empiétemens multipliés du sénat , et la nullité complète où s'était laissée réduire la masse autrefois si ombrageuse du peuple romain , que le despotisme vint peser de tout son poids sur la ville immortelle si long-temps reine de l'univers : de nos jours encore , le pouvoir presque absolu d'un seul ne put concentrer en lui tous les pouvoirs de l'état , ou du moins rendre à peu près illusoires tous les autres , qu'après qu'un grand

peuple eût oublie , dans les langueurs d'une oligarchie divisée, cette énergie républicaine qui n'eût pas souscrit sans doute à cet envaliis- •Sement successif de tous ses droits. Cette marche ordinaire de l'usurpation est peut-être la preuve la plus irrécusable de la force de l'esprit public dans un gouvernement républicain ; mais l'élément véritablem-ent constitutif de sou existence , celui qui se retrouve avec tous ses effets dans cette nature d'association politique, c'est toujours l'attention aux affaires de l'état , devenue passion énergique dans une masse uniforme de citoyens appelés à la jouissance des mêmes droits , comme à l'exercice des mêmes facultés. Quel est , dans un tel état de choses, l'homme assez froidement apathique pour rester également étranger à des projets désastreux pour la république, et à ceux qui doivent assurer sa prospérité ou son indépendance. Osons le dire avec franchise , tant d'insouciance peut se rencontrer dans l'état despotique , où la prospérité de l'empire n'est profitable qu'au chef absolu qui l'exploite ; elle peut se retrouver dans une aristocratie où la classe des grands et des privilégiés est la seule directement intéressée au succès des affaires ; elle est moralement impossible dans cet état

populaire , où le bien de la famille devient nécessairement celui de tous les membres qui la composent.

Voilà donc l'esprit public bien évidemment inhérent à l'essence du gouvernement républicain ; et d'après les avantages que nous lui avons attribués, la conséquence du principe serait facile à tirer en faveur de ce mode d'organisation , si l'excès n'était pas quelquefois à côté du bien même. De savans publicistes ont craint , et l'expérience a semblé justifier quelquefois leurs inquiétudes, que de cette source en elle-même salutaire de l'esprit public ne découlassent des inconvéniens et des dangers , par l'exaltation d'un sentiment auquel il serait difficile de mettre un frein et d'imposer des limites; car, ont-ils prétendu, cet intérêt d'enthousiasme aux chances de l'état , capable d'exciter au plus haut degré le sentiment du patriotisme, est peu propre à le diriger dans sa fougue, à le redresser dans ses écarts , à l'arrêter dans ses témérités ; l'intervalle n'est pas long de l'opinion qui conseille à la turbulence qui veut se faire obéir, et la passion même du bien publie peut conduire une multitude enthousiaste parle sentiment de sa propre force, aux excès de l'insubordination. Nous ne pré-

tendons adopter ni combattre aucun de ces argumens sur une matière qui n'est point de notre sujet; que le gouvernement républicain soit 1 état politique le plus naturel aux hommes en société, comme l'ont cru quelques publicistes;que, selon lavis d'un grand nombre d'autres , il ne soit propre qu'a ouvrir une arèue aux factions, à la prospérité publique un tombeau, nous n'avons point à parcourir le champ de cette discu>;sion ; il est libre pour les deux partis, et ils ne sont pas près de renoncer Tun et l'autre à se défier dans la carrière. Ce que le vrai philosophe et l'ami sincère de son pays devaient ardemment desii'er, c'est qu'il existât un état tranquille sans apathie, et vigoureux sans exaltation , où les avantages de la république se retrouvassent sans forcer une triste prévoyance à gémir sur ses inconvéniens , où la fougue d'une multitude souvent inquiète fut tempérée par un pouvoir soumis lui-même à des lois impas'^i'jlp'^ , où fussent enfin heureusement mélangées toutes les formes de gouvernement dans ce qu'elles peuvent avoir d'utile, de stable et de national. Eh bien! ce n'est pas en vain qu'aura été formé un vœu si généreux par la philosophie et l'humanité. Il est résolu ce grand problème poli-

tique ; il est trouvé ce mode d'organisation ie plus parfait jusqu'ici , le plus analogue aux droits connue aux besoins de tout un peuple ; l'expérience et la raison en ont indiqué la nature, le temps en dévoile successivement les bienfaits , chaque jour la politique en approfondit les principes. Essayons à notre tour d'isoler de ses autres avantages celui qu'il assure au pouvoir bien intentionné, dans le développement toujours utile de Tesprit public : il est impossible de ne pas reconnaître que nous voulons parler de la monarchie tempérée par les lois , ou , en d'autres termes , du gouvernement monarchique constitutionnel.

Après avoir pris nos autres définitions dans l'ofacle presque toujours infaillible de l'esprit des lois, on nous soupçonnerait sans doute de ne pas le trouver favorable à ce qui nous reste à dire sur ce dernier mode d'administration , si nous ne lui empruntions pas aussi les termes dans lesquels il explique la nature de son gouvernement monarchique. En copiant donc ici ses propres expressions, nous remarquerons seulement qu'il les eût peut-être un peu modifiées, si, dans les élémens de cette combinaison politique, il en eût pu voir établis quelques-uns, tels que la représentation nationale et la li-

bertéde la presse. Quoi qu'il en soit , les pouvoirs intermédiaires subordonnés et dépendans , dit Montesquieu, constituent In nature du gouvernement monarchique ^ c'est-à-dire y de celui ou un seul gouverne par des lois fondamentales (i). Observons comme ces derniers mots lois fondamentales expliquent le véritable sens de ceux qui les précèdent , pouvoirs intermédiaires subordonnés et dépendans ; subordonnés dans l'ordre hiérarchique , et dans leur existence même d'après la lettre des lois fondamentales ; dépendans à la fois , dans leur composition , dans leurs statuts , dans leur discipline , et toujours d'après l'énoncé de ces mêmes lois : s'il nous était permis à la suite d'une définition aussi imposante , de hasarder quelques mots sur la monarchie constitutionnelle , telle que l'ont définitivement organisée parmi nous les lumières des publicistes, et l'assentiment éclairé de la royauté même, nous dirions que , dans un tel état de choses , c'est la loi seule qui règne par un monarque qui en est l'organe, qui concourt à son établissement , et est chargé exclusivement d'en assurer l'exécution. Si à ces premiers

* Montesq., Esprit des Lois , liv. ii, chap. iv.

traits caractéristiques on ajoute queTëgalilé des droits y est formellemeiit reconnue, ainsi que l'aptitude individuelle à tous les emplois, honneurs et dignités du royaume , on soutira avfec quel immense avantage se trouve ainsi transporte'e du gouvernement républicain dans la monarchie , celte part plus ou moins active que prend chacun des membres de la famille politique au sjsihne général, comme aux actes par' ticuliers de son administration. Sous ce régime aussi favorable au repos des peuples qu'à leur dignité, point de ces caprices avilissans d'un chef, quels que puissent être les qualités ou les vices de son caractère ; il est enchaîné lui-même à la loi, il ne peut rien que par elle : point de ces distinctions de classes privilégiées oppressives ou décourageantes pour toutes les autres; ou la loi ne les reconnaît point , ou , si eWe en consacre quelques-unes , également accessibles pour tous , elles ne doivent inspirer ni jalousies ni inimitié: point de ces résistances tumultueuses qui dans une démocratie peuvent faire d'une multitude exaltée une arme pour des factieux , et faire dégénérer en licence la hardiesse de la liberté; le souverain a un intérêt personnel à prévenir de semblables dangers , et la loi l'investit des moyens répressifs nécessaires pour y

parvenir. Par une heureuse combinaison particulière à ia nature seule delà monarchie constitutionnelle , ce mode d'association politique exclut donc, à la fois, et les inconvéniens les plus graves du régime absolu , et ceux des gouvernemens aristocratique et oligarchique, tandis que, d'un autre côté, il s'empare des avantages les plus précieux de la république , en rendant impossibles les écarts de son exaltation. Loin de paralyser dans les cœurs un sentiment personnel d'intérêt aux actes de l'administration , élément principal du véritable patriotisme , il le met en harmonie avec la sécurité du pouvoir, et la fixité des institutions j il laisse ouvertes toutes les sources de ce fleuve destiné à porter dans son cours la vie et la fertilité ; il ne fait qu'opposer des digues à ses débordemens. Il résulte enfin de cet exposé , que c'est sur la base d'une monarchie tempérée par des institutions que peut s'établir avec le plus de solidité l'empire de l'esprit public; c'est là que l'utilité de son influence est sans bornes, et le délire de son fanatisme sans danger.

Si à cette forme de gouvernement déjà si favorable, par sa nature même, à l'esprit public, se Joignent des institutions capables d'ajouter encore à son ascendant et à son utilité, si le

peuple assez heureux pour vivre sous la garantie d'une telle organisation a su parvenir, à force de persévérance , à rétablissement successifd'une législation conservatrice de tous ses droits; s'il jouit dans sa pensée d'une indépendance qu'un pouvoir ombrageux ne puisse rendre ni incomplète ni illusoire; si, libre dans ses suffrages, il peut réunir chaque année l'élite de ses citoyens pour le représenter véritablement; si, ne fléchissant que sous le joug sacré de la loi , c'est par des arbitres tirés de son sein , et indépendans de toute suggestion étrangère , qu'elle lui est impartialement appliquée; si, dans les sacrifices commandés à l'intérêt personnel parles besoins généraux , la publicité des opérations lui garantit une égale répartition ; si chez lui tous les genres d'abus trouvent inévitablement des dispositions rigoureuses pour les réprimer; enfin, s'il doit aune charte immuable le plus grand bonheur que la nature ait rendu possible pour l'humanité , combien ce même esprit public ne s'identifîera-t-il pas plus efficacement encore avec un gouvernement si digne en effet de tout son abandon? Félicitons-nous d'être au moins fuv la route qui doit nous conduire à un état de choses aussi désirable : sachons éviter à la fois les langueurs d'une froide apathie, et les em-

portemens d'une excessive impatience. Ne craignons pas des obstacles qui ne peuvent plus être désormais que passagers, ne précipitons pas des résultats que la force des choses a rendus nécessaires. Dirigeons-nous sans relâche, mais avec prudence, vers ce port constitutionnel où nous attendent le repos et la sécurité. Continuons enfin, par les efforts d'un patriotisme raisonné, l'œuvre de la philosophie et les conséquences de la civilisation.

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