‹ De l'esprit publicChapitre 15 sur 17 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Situation actuelle d^^ l'esprit public.

jIn donnant à la monarchie constitutionnelle l'heureux privilège d'entretenir si ardemment dans son sein le feu du sentiment national, nous avons, par-là même, établi la supériorité de quelques états européens sous ce rapport , et celle de notre belle patrie en particulier. Puisse-t-elle être destinée à voir se perfectionner , par la force toute-puissante de l'opinion , des institutions dont elle doit déjà l'établissement à la persévérance généreuse de ses réclamations ! En attendant ce bienfait qu'elle attend d'un gouvernement pour lequel ne sauraient avoir été perdues les leçons du passé, il ne peut être sans intérêt de s'arrêter un moment sur l'état actuel en Europe et principalement en France , de l'esprit public : dans ce tableau que nous allons essayer de

tracer , ce n'est pas de couleurs brillantes qu'il s'agit; il faut être fidèle.

Si Ton u'a perdu de vue ni la définition de l'esprit public, ni ses différens caractères, si l'on se rappelle les principes à l'aide desquels nous avons indiqué les moyens de le reconnaître, il ne sera pas difficile d'en faire à l'époque actuelle une application qui ne puisse être désavouée par la raison , ni contestée par limpartialité. Psous l'avons vu essayer ses pas encore incertains dès le moment où commence à briller pour un peuple la première aurore de sa civilisation , régler sur le progrès des lumières l'accroissement de son influence , arriver enfin avec la perfection de 1 état social au plus fort de son irrésistibilité. C'est dire assez à quel degré de puissance il est parvenu maintenant dans cette Europe si riche de l'expérience des siècles passés , dans cette France surtout qui, sous une légèreté seulement apparente, cache une sagacité si réelle, une aptitude si parfaite à la réflexion. Chez une nation mûrie par tant de leçons ^ éprouvée par tant de vicissitudes, qui pourrait supposer que 1 esprit public soit demeuré stationnaire, que seul il ait prolongé son enfance au milieu d'un développement universel? et, s'il était quelque homme

assez aveugle pour avancer un tel paradoxe, ne serait-il pas, à l'instant , démenti par la voix unanime des contemporains , et par l'autorité plus imposante encore des événemens? Ce serait en vain que des gouvernemens timides , ou des ministères ombrageux , effrayes d'une puissance étrangère à la leur, affecteraient de la méconnaître ; leur crainte seule trahirait leur mauvaise foi ; il ne leur reste pas même la ressource de pouvoir, avec quelque apparence de franchise, contester sa réalité. Oui , quels que soient les cris de la sottise et le bruit étourdissant de l'adulation , la voix de la vérité s'élève encore au-dessus; eUe proclame à leurs oreilles Texistence et les triomphes de l'esprit public. Ne consacrons donc pas des argumens inutiles à prouver son intervention dans un siècle aussi éclairé; approfondissons plutôt la nature de ses vœux , indiquons ses craintes actuelles et ses espérances.

C'est le propre de la nature humaine , et tout individu confirme cette règle générale par son expérience personnelle , de chercher à conserver les avantages dont on a déjà la jouissance , avant de poursuivre dans l'avenir d'autres biens qui peuvent être incertains ou imaginaires. L'esprit public , qui n'est que la réunion des

seutimens particuliers en un sentiment national, ne suit pas nonplus une marclie différente. C'est à ne pas perdre ses conquêtes les plus essentielles qu'il applique tous les efforts de sa persévérance , en attendant que, tranquille sur ces possessions, il coure par d'autres tentatives à de nouveaux succès. Si dans les premiers temps de notre monarchie , si même à des époques de gloire et de prospérité, l'opinion publique ne put obtenir de l'enivrement ou des préjugés de l'autorité que des concessions à peu près nulles, ou insignifiantes; si, dans des temps moins reculés, les vœux de la population furent en général plutôt éludés que satisfaits véritablement, on ne peut nier du moins qu'au milieu d'une crise politique déterminée par cette situation même, la raison n'ait amené des changemens arrachés par le sentiment national , des institutions pour lesquelles il est disposé à combattre de toute la force de son opiniâtreté ; il s'attache également , par exemple , à cette représentation nationale , son refuge assuré dans les circonstances les plus délicates, et à cette liberté delà presse, son organe à la fois et sa garantie. Il repousse avec une obstination que la fausse politique pourrait comprimer quelque temps, mais jamais étouffer , toute atteinte portée à ce

35o code solennel qui lui fut donné comme un monument de sagesse et de réconciliation ; il déteste des révolutions où faillirent s'engloutir la dignité d'un grand peuple et son indépendance; il recule avec effroi devant cet abîme dont il eut le temps de sonder toute la profondeur ; le repos et la stabilité sous la protection d'institutions immuables, voilà son vœu légitime; il réserve tout l'appui de son influence au pouvoir qui les lui garantira , tous les périls de son inimitié aux imprudens qui tenteraient de les lui ravir. Laissons l'ignorance ou la prévention supposer aux peuples de lEurope une propension imaginaire aux troubles et aux désordres politiques : si l'époque actuelle , au contraire , parait en quelque sorte frappée d'un sceau particulier;, on le reconnaît à ce besoin de fixité qui la tourmente , à cette persévérance avec laquelle elle repousse tout ce qui peut la menacer d'une nouvelle instabilité. Tous les peuples de l'Europe semblent également pénétrés, par sentiment et par intérêt, de cette vérité importante, que le repos et le bonheur ne sauraient se trouver au fond de l'abime des révolutions; et si c'est à l'école de nos longues infortunes qu'ils ont puisé cette expérience qui peut seule les en garantir , combien la leçon

ne doit-elle pas avoir eu plus d'efficacité sur nous-mêmes qui en fumes directement les objets et les victimes ! Un souverain dont les lumières ont su mettre à profit les temps de l'adversité , l'a proclamé du haut de ce trône qui lui fut rendu : à côté de Vavantoge daméliorer^ est le danger d'innover; ces paroles de la sagesse ont retenti jusqu'au fond des provinces les plus reculées; chaque fraction de la famille politique y a vu le gage de sa sécurité; il n'est point de ville, de bourg, de hameau, où elles n'aient été répétées avec toute l'ivresse de l'espérance : le pacte fondamental dans toute sa pureté , le contrat mutuel avec toutes ses conséquences, voilà l'expression qui ne peut être factice des vœux universels, voilà la manifestation franche et solennelle de l'esprit public. Que l'obstination de quelques novateurs imprudens feigne de contester cette unanimité dont ils ne peuvent se dissimuler à eux-mêmes les infaillibles conséquences ; que dans le délire de leurs vaines abstractions , ils traitent de chimère un accord qui pour tous les bons esprits est l'évidence môme, nous osons les attendre au fond de leur conscience ; c'est là qu'est leur accusateur , en attendant qu'ils trouvent leurs juges dans de funestes résultats.

De cette stabilité invoquée si impérieusement par l'esprit public , il ne s'ensuit pas qu'il se contente exclusivement des avantages que lui ont assuré jusqu'ici la force des choses et ia marche des événeraens. En s'emparant des premières garanties accordées à son importunité j il réclame avec la même sollicitude la pureté des institutions qui doivent en être les suites naturelles, et c'est encore par ce besoin d'immuabilité , dont nous parlions tout à l'heure , qu'il recule ainsi la limite de ses prétentions. Que signifieraient, en effet, toutes ces théories plus ou moins favorables à l'opinion , si dans la pratique elles pouvaient être dénaturées sans obstacle , ou scandaleuse* ment éludées ? Que serait la représentation nationale , ce sanctuaire vers les colonnes duquel se tournent constamment les regards de l'esprit public , si , comme nous en avons déjà signalé la possibilité, elle était influencée dans ses élémens, ou gênée dans son indépendance ? Quelle ressource oftVirait la liberté de la presse aux droits publics et particuliers , si , consacrée par la législation , elle était illusoire en réalité? Quel refuge trouverait l'innocence opprimée dans l'établissement du jury, s'il ne se trouvait composé que de créatures

ou d'adulateurs de l'autorité'? Où serait dans le vote annuel de l'impôt , l'obstacle aux dilapidations et le frein de la prodigalité , si le pouvoir trouvait , faute de ces moyens régulièrement coiisentis,des ressources illégales dans des extorsions arbitraires? La force civique, instituée pour proléger les citoyens , et non pour les opprimer , remplirait-elle le but salutaire de sa formation , si le choix des hommes armés qui la composent , relativement à ceux qui les doivent commander , était toujours contrarié par le choix de l'autorité ? et la responsabilité enfin des agens du pouvoir offrirait-elle un recours bien réel contre ceux qui en auraient abusé, si ce principe insidieusement proclamé , attendait toujours qu'on déterminât les formes de son application ? Tous ces bienfaits de la civilisation ont été consacrés par la charte mémorable qui unit la France avec son roi ; c'est avec des transports de reconnaissance et de joie que l'esprit public en a accueilli la promulgation : plus attaché chaque jour à cette heureuse combinaison des droits de la souveraineté et de ceux de tout un peuple , il y rattache tous ses vœux, il en fait dériver toutes ses espérances : mais il réclame aussi avec cette force irrésistible qui est un

de ses principaux caractères, une le'gislation en harmonie avec ses principes ; il attend sans murmures, mais non sans impatience , le moment de saluer un si bel ouvrage ; enfin la base est pose'e , il veut voir s'élever toutes les parties de l'édifice.

Au milieu des progrès successifs de la raison , si l'esprit public a su mettre à profit les leçons des siècles et l'expérience des événemens , s'il a appris du passé quelles sont les institutions les plus capables d'assurer a un peuple tout le bonheur compatible avec l'humanité , il n'est point resté non plus étranger aux illusions dont on peut chercher à bercer son impatience, ni aux pièges que l'on peut tendre à sa crédulité. Les tem.ps ne sont plus où, à l'aide de temporisations calculées , sous le pre'texte de chimériques avantages , on endormait tout un peuple sur sa situation. Aujourd'hui que les ténèbres de l'ignorance ont fait place aux lumières du raisonnement , une population devenue méfiante par le sentiment même de son ancienne crédulité, apprécie à sa juste valeur l'éloquence des discours inutiles : ce sont des résultats positifs qu'il faut pour la satisfaire; et malheur au gouvernement assez aveuglé pour ne pas voir dans les' justes concessions

qu'elle réclame , le garant le plus sûr de sa stabilité ! Nous venons d'énumérer tout à l'heure les points principaux sur lesquels se portent les espérances de l'opinion ; éxaminotis maintenant la marche que pourrait suivre la politique, s'il en était une assez fausse pour mépriser ou éluder ses inspirations. D'abord on affecterait d'attribuer un caractère factieux aux élans les plus légaux du patriotisme; on essaierait de donner le change à l'inexpérience, en présentant sous les traits d'une minorité turbulente, la presque universalité de la société; par un manège perfide on livrerait aux soupçons, à la haine , à la prévention, les hommes courageux que l'opinion aurait choisis pour ses premiers interprètes; une semblable tactique aurait le succès réservé a toutes les entreprises de l'intrigue et de la mauvaise foi ; elle échouerait contre les expressions chaque jour plus multipliées et plus positives du vœu national. A ce premier échec , que feraient les imprudens qui n'en auraient pas su prévoir* même la possibilité? ou ils renonceraient à un système déjh convaincu d'inconséquence; alors ils satisferaient franchement à cette opinion plus forte que leur opiniâtreté ; les principes universellement invoqués seraient à la fin prO'

clamés ; une législation en harmonie avec eux viendrait attester le retour aux idées saines > et des institutions analogues seraient le fruit de ce triomphe inévitable de l'esprit public : ou l'orgueil s'obstinerait au contraire à suivre la fausse route dans laquelle il serait entré ; et , dans ce dernier cas , quels seraient sa conduite , sa marche et ses résultats? On chercherait à comprimer la manifestation du sentiment national devenu pour le pouvoir un objet d'importunité ; on tromperait tous ses vœux , on se jouerait de toutes ses espérance s ; au lieu d'accorder à sa sollicitude de nouvelles concessions , OD lui ravirait enfin celles qu'il aurait déterminées précédemment par son influence. Mais c'est ici que ne tarderait pas à s'écrouler tout l'échafaudage de la présomption. Ce n'est pas dans un siècle aussi réfléchi, que l'opinion verrait d'un œil impassible le sacrifice de tous ses droits ; instruire par des révolutions successives du danger des rébellions , et des effets d'une active résistance , elle repousserait ces moyens extrêmes dont son souvenir est encore effrayé ; mais elle ne renoncerait pas à son but , elle y arriverait par une force plus paisible et non moins eutraiiiante. C'est par son abandon qu'on la verrait se venger de

ceux qu'elle ne pourrait plus seconder de son assentiment, et nous savons si les suites de son inertie sont plus indifférentes que celles de son irritation, 11 y a peu de temps encore , c'est par la foudre et les tempêtes qu'eût éclaté l'animadversion d'un peuple plus célèbre alors par sa fierté que par sa réflexion ; aujourd'hui un calme , non moins funeste pour des pilotes inhabiles, viendrait bientôt les forcer à céder à d'autres un gouvernail devenu entre leurs mains dangereux. Puisse encore ce calme long-temps prolongé , ne pas finir par de nouveaux orages !

11 est une cause particulière qui contribue puissamment à faire du siècle actuel , si j'ose m'exprimer ainsi , le siècle de l'esprit public ; c'est cette continuité de triomphes et de revers dont la suite est enfin interrompue heureusement pour Ihumanité; le vulgaire n'aperçoit pas du premier coup d'ceil les rapports qui peuvent exister entre la cessation du fléau des combats , et un accroissement quelconque dans l'influence de l'opinion ; mais ils n'en sont pour cela ni moins réels , ni plus inditférens. Ce. vertige guerrier, dont l'histoire retracera les fureurs, n'a pas eu seulement pour effets un atroce brigandage et une dévasta-

tion universelle ; il a produit d'autres résultats moins affligeans pour la philosophie. Quand chaque jour venait arrêter les esprits sur quelque événement qui peut être allait décider des destinées d'un grand peuple ; lorsqu'à un triomphe acheté du sang de tant de victimes, succédait un autre triomphe payéplus chèrement encore ; quand l'état écrasé sous ses propres lauriers , voyait livrer au hasard des combats sa fortune et son existence , il était impossible que la population intéressée dans ces jeux meurtriers n'en suivît pas avec l'intérêt le plus vif toutes les vicissitudes , que tout sentiment ne fût pas absorbé chez elle dans celui du patriotisme. Rappelez-vous quelle était en France , à l'époque de ces grands événemens, l'impatience de les connaître, et la chaleur à les discuter ; avec quelle avidité on dévorait ces bulletins , souvent mensongers , dans lesquels on croyait , sur les rapports du présent , deviner les chances de l'avenir. Pas une famille , pas un individu , qui ne fondât sur les récits du moment ses craintes ou ses espérances. Ici , l'aii ébloui de l'éclat de tant de trophées, ne voyait pas en perspective l'inconstance de la fortune et la possibilité de terribles compensations ; là , l'expérience et la raison cher-

chaient vainement à repousser de tristes pressentimens ; partout enfin se voyait l'ivresse ou l'anxiété , mais partout on aurait rougi de la tiédeur et de l'indifférence. L'avenir qu'on cherchait alors, est devenu pour nous le passé; le temps a révélé les conséquences de tant de prodiges , et l'imagination , reposée de scènes trop sanglantes , n'a plus à s'exercer ni sur des revers, ni sur des triomphes. Mais l'esprit national, accoutumé à réfléchir sur des objets aussi importans , ne peut plus contracter l'habitude d'une froide impassibilité. Il reporte sur les grandes questions d'économie politique et de législation , l'intérêt qu'il attacha si longtemps au récit des combats. Désabusés des chimères de l'ambition, c'est aux élémens de leur prospérité que les peuples veulent appliquer désormais toute la force de leur caractère, toute la chaleur de leur exaltation. Dans cet état , il serait difficile de les abuser sur des besoins dont ils sentent vivement la réalité ; la force d'inertie, cette puissance calculée, plus redoutable que la violence, ferait une égale justice et des refus absolus et des ajournemens prolongés. Hommes d'état qui cherchez peutêtre à vous faire à cet égard une dangereuse illusion, pénétrez-vous bien de cette vérité : la

36o fougue nationale, exilée des champs de bataille ^ s'est refugie'e toute entière dans l'esprit public. Eji parlant, ainsi que nous venons de le faire, des événemens militaires, de l'intérêt que l'on attacha si long-temps aux récits qui les détaillaient , et des émotions violentes par lesquelles ils étaient généralement accueillis , nous n'en avons tiré parti , en faveur du sentiment national , que sous le rapport de son impétuosité ; il est à propos d'observer aussi s'il ne doit point avoir maintenant plus de justesse et de sagacité , qu'à aucune des autres époques de notre histoire. C'eSt une question qui ne pourrait être négativement résolue que par l'inexpérience ou la mauvaise foi. On ne peut nier , en effet , que nous n'ayons parcouru malheureusement pour notre repos , mais fructueusement pour notre instruction ^ des siècles entiers dans le cours de quelques années extraordinaires. Les faits se sont tellement accumulés , les crises qu'ils occasionèrent , ont frappé indistinctement tant de classes différentes de la société , qu'il ne fut jamais un champ plus vaste ouvert à la réflexion. Les imaginations les plus superficielles, ainsi que les plus profondes , n'ont pu se soustraire au besoin d'en rechercher les causes,,;

d'en observer les effets , d'en pressentir les remèdes ; et de ces méditations inspirées par la situation du moment , a dû se former pour chacun de nous l'habitude de réfléchir sur les abus qui pourraient ramener les mêmes fléaux, ainsi que sur les institutions les plus capables de nous en garantir. L'expérience me serait-elle pas un vain mot sans cette aptitude du passé à préserver l'avenir? Ne serait-elle pas une calamité de plus pour la nature humaine , si elle ne servait qu'à lui rappeler les scènes douloureuses de son existence , sans lui indiquer les moyens d'en éviter de semblables ? Non , l'homme ne fut pas destiné à une fatalité si désespérante ; les malheurs de la veille sont pour lui les lumières du lendemain; et, s'il est vrai que plus la leçon fut terrible , plus le fruit en est assuré , quell'es circonstances pouvaient nous prêcher la sagesse avec plus d'efficacité ? C'est donc avec bien de l'inconséquence que certains esprits chagrins affectent de s'étonner de cette propension universelle aujourd'hui , à prendre une part plus ou moins active au système général du gouvernement et aux actes particuliers de son administration ; c'est l'effet naturel des longs orages que nous avons traversés ; c'est la conséquence immédiate du calme

au moins momentané qui leur a succédé. 11 n'y a rien , au reste , dans cet accroissement d'influence de l'esprit public , qui puisse alarmer l'autorité ni ses dépositaires, animés, comme nous les supposons, d'intentions toutes patriotiques ; nous avons suffisamment démontré que les peuples n'ont pas seuls à gagner dans son développement.

Il faut avouer cependant qu'il existe, entre l'autorité et la population qu'elle administre , une espèce de défiance qui donne à l'opinion de l'époque actuelle un caractère particulier. Ce sentiment est réel; il nuit à l'harmonie si désirable entre les peuples et leurs gouvernemens ; il n'appartiendrait qu'à la mauvaise foi de le nier , à l'inexpérience de le méconnaître. Oui , les nœuds d'une confiance réciproque ont souffert du choc des événemens ; et comment n'auraient-ils pas été malheureusement relâchés par une longue suite de discordes intestines , plus funestes mille fois que les horreurs de la guerre étrangère j quand le pouvoir et l'obéissance défendirent si longtemps de mutuelles prétentions, quand de succès en revers et de triomphe en défaites il ne resta bientôt plus à chacun d'eux que l'habitude de la lutte, et le sentiment chaq e jour plus

enraciné de rînimitié? Jetons un voile e'galement nécessaire sur les excès de l'anarchie et sur les abus de l'arbitraire; tous deux eurent leur part dans les causes de cette tourmente politique : espérons que tous deux auront bientôt disparu avec elle. En attendant, il est de l'intérêt à la lois et des peuples et de l'autorité, que les restes d'une méfiance ombrageuse soient promptement étouffés .^ous une franche et entière réconciliation. Ce serait faire outrage à Teprit public que d'élever des doutes sur son empressement à concourir pour sa part à un but aussi désirable; il se plut, au contraire, à Seconder de tous ses moyens les premières tentatives d'un pareil rapprochement. On ne peut avoir oublié avec quel enthousiasme il accueillit tout ce qui tendait à faire oublier la trace des anciennes divisions, avec quelle franchise il manifesta tout son abandon quand une charte réparatrice vint consacrer tous les principes pour lesquels il se flattait d'avoir combattu jusqu'à cette époque de paix et d'espérance. Aux transports qu'il fît alors éclater, peut-on douter de ceux qu'il réserve à une suite de travaux exi harmonie avec ce pacte solennel ? S'il paya de toute sa gratitude la reconnaissance des droits nationaux, quelle sera la chaleur

de son dévouement pour ceux qui lui en garantiront l'exercice, pour ceux qui assureront ce code de la sagesse par des institutions , gages de son inviolabilité? Nous revenons plusieurs fois sur l'importance de garantir la fixité du pacte fondamental par une législation qui en soit la conséquence , parce qu'elle est ro])jet le plus essentiel des réclamations de l'esprit public , parce que seule elle peut détruire sans retour ce germe d'irritation réciproque , suite malheureusement trop naturelle de nos dernières catastrophes. Stabilité , stabilité , voilà le cri de l'opinion , voilà le prix auquel elle met aujourd'hui pour l'autorité l'avantage inappréciable de son assentiment.

Dans les caractères particuliers du sentiment national , à l'époque où nous sommes parvenus, n'oublions pas un de ceux qui le distinguent plus positivement , et que l'autorité ne pourrait méconnaître ou se dissimuler sans danger. C'est sa répugnance à revenir sans cesse sur les malheurs du passé pour en faire un objet de pitié stérile pour ses victimes , un texte de déclamations envenimées contre ceux qui en furent ou qui en sont supposés les auteurs. Sans doute il serait absurde de nier que notre

crise révolutionnaire ait été marquée par de grands attentats , et par de grandes infortunes : mais si le souvenir ne peut plus en être que dangereux ou inutile ; si la justice la plus rigoureuse est forcée de s'arrêter devant l'immensité des réparations ; s il est devenu impossible, sans creuser un goufïVe nouveau , de combler celui du passé , où sera la nécessité de renouveler constamment la peinture de malheurs sans remède? Est-ce en donnant aux flammes de nouveaux alimens que l'on prétendrait étouffer l'incendie? est-ce en éveillant d'un côté les regrets , en menaçant de l'autre les intérêts ou les amours-propres, que l'on effacera sans retour toutes les lignes de démarcation qu'avait tracées parmi nous la fatalité des événemens ? Quelle est donc la funeste bizarrerie qui semble présider à nos destinées? A peine se fondent un moment dans la sagesse de l'esprit public tous ces partis accoutumés à en déguiser l'expression, qu'il faut bientôt les voir renaître à l'ombre de quelque circonstance particulière. Il semble qu'un génie ennemi éloigne de nous le repos à l'instant même où nous nous flattons de l'avoir recouvré. Au nom de notre propre intérêt, si l'anxiété de la patrie ne peut suffire pour

nous déterminer , faisons donc une fois définitivement l'abnégation de nos vengeances, le sacrifice de nos ressenti mens. Union et oubli y que ces paroles prononcées par une sage politique ne soient pas perdues pour notre avenir, illusoires pour notre tranquillité. Aucun de nous ne peut se méprendre sur le vœu de Topinion générale à cet égard; pourquoi des résistances particulières viendraient-elles s'opposer au succès d'un appel si patriotique? Union et oubli ^ tels sont, avec celui de stabilité ^ les mots répétés par iespérance universelle.

Pour compléter le tableau actuel de l'esprit public , nous n'avons plus à ajouter qu'une seule considération , qui ne sera pas plus indifférente que les autres pour en apprécier l'influence. Il est rare, dans les temps ordinaires, que cette puissance déjà assez forte des attributs dont nous l'avons entourée , ne reste pas circonscrite dans les limites du pays qui la vit naître ; elle n'a besoin d'aller chercher ailleurs ni des exemples ni des secours. Mais à la suite d'événemens qui l'ont mise en contact avec tout ce qui l'environne, elle n'a pu drmeurer dans cet état d'isolement incompatible avec

sa nouvelle situation. Que dans une lutte si long-temps prolongée , elle se soit partout alarmée sur des périls réels ou imaginaires; que de tous les pays de l'Europe, l'arbitraire et le despotisme aient formé véritablement contre elle une ligue redoutable, ou qu'elle ait cru sans motif à une semblable coalition , c'est ce dont il est assez inutile de faire ici l'objet d'une discussion indifférente ; ce qu'il importe d'établir, et ce qui ne sera pas même contesté, puisque ses adversaires sont les premiers à lui en adresser le reproche , c'est qu'elle s'est mise en communication immédiate avec tous les peuples; c'est qu'elle en reçoit les secours d'une active coopération , comme elle leur prête à son tour ceux de son ascendant particulier. Il n'est pas aujourd'hui une de ses inspirations qui , discutée simultanément sur tous les points de cette confédération morale , n'en soit plus ou moins fortement appuyée. C'est un échange perpétuel de services par lequel toutes ces forces disséminées se transmettent l'une à l'autre l'appui commun de leur accroissement. Quelle conséquence tirer de ce nouveau rapport sous lequel se présente maintenant l'esprit public? C'est que si , dans son

état naturel , bornant au seul pays qui lui donna l'existence la sphère de son ascendant , il impose (|ejà à l'autorité' , l'obligation de céder à son impulsion , sous peine d'avoir à affronter les dangers de sa résistance ; cette nécessité devient pour elle bien plus impérieuse encore , quand il joint à sa propre influence l'appui d'une force étrangère qui ajoute encore à son irrésistibilité. Ce n'est pas dans l'état actuel des peuples qui nous environnent , qu'il est nécessaire de donner des preuves de cette solidarité d'opinion , pour ainsi dire , qui réduit en un seul faisceau les vœux universels -, les faits parlent trop haut pour laisser supposer , à cet égard , la moindre incertitude. Ils mettent à notre disposition, et l'Allemagne, qui dût au développement du sentiment national , la possibilité de son affranchissement , et l'Angleterre, que nous voyons, par le patriotisme d'une grande partie de sa population , soutenir contre l'arbitaire et la corruption une lutte qu'on aurait tort de regarder comme inégale ou désespérée , et cette Espagne enfin , qui , après avoir offert au monde le spectacle de tout le dévouement dont est capable l'enthousiasme de l'esprit public , lui prépare

pdut élre celui des vengeances possibles a soii irritation. Nous nous abstiendrons de retracer ces détails, par ménagement pour quelques es* prits susceptibles ; révidence est pour nous ; elle nous permet de négliger un pareil avantage.

De cette partie de nos considérations , il résulte en dernière analyse , que l'époque actuelle se distingue entre toutes les autres, par lintensité de son esprit public , par l'énergie non équivoque de ses réclamations. Après le maintien des principes qui consacrèrent sa dignité et son indépendance , il veut une législation qui en soit la conséquence , et des institutions qui lui garantissent l'exercice libre de tous ses droits. Instruit à l'école des révolutions , il voue à l'inimitié tout ce qui pourrait en rouvrir la carrière. C'est pour se soustraire à de nouveaux orages , qu'il invoque une stabilité dont ils lui firent connaître tout le prix, un système d'union et d'oubli qui en prévienne à jamais le retour. Surtout il s'attache avec opiniâtreté a cette charte, imparfaite, sans doute, comme tout ouvrage échappé à l'humanité , mais dans laquelle il voit à la fois la réparation du passé , le repos du présent , et le gage d'un heureux

avenir. Il fait concourir enfin toutes les relations sociales , tous les nœuds de la civilisation , à rendre communs à tous les peuples les effets devenus infaillibles de son ascendant , et les conquêtes de son influence.

^ W^ 'k^ VW^ W WW b V WV-Vk/V^k V^ %«

Page 1