CHAPITRE PREMIER
De l'esprit public en général.
jJiNTfŒPRENDRE, SOUS Un gouvernement monarchique, des conside'rations sur la naissance, la marche , la décadence et le renouvellement de l'esprit public, c'est rendre hommage aux principes constitutifs de la monarchie même ; c'est proclamer , avant tout , cette vérité solennelle, que l'esprit public n'a rien à redouter de l'autorité royale tempérée parles lois, et cette puissance paternelle rien à craindre de l'esprit public dans son influence. Ce n'est pas ici le lieu de spécifier les institutions à l'aide
desquelles il peut le plus facilement se manifester, ni la nature de gouvernement la plus favorable à son indépendance. Nous réservons à cette partie de nos observations un chapitre particulier, dont notre plan nous ordonne d'ajourner les dëveloppemens;et, définissant d'abord avec le plus de clarté' qu'il nous sera possible Tessence , la nature et les caractères distinctifs du véritable esprit public , nous établirons ainsi la base sur laquelle doit reposer tout l'édifice d'une théorie aussi instructive dans ses principes qu'intéressante dans ses résultats.
Quelle est donc la véritable acception de ce mot si souvent et quelquefois si témérairement employé? quelles sont, relativement à cette branche de l'économie politique , les leçons de l'expérience et les règles fixes de la raison ? On nous pardonnera de nous étendre avec quelque détail sur cette définition , si l'on réfléchit à quel point l'intrigue , l'ignorance et la mauvaise foi étaient parvenues, dans ces derniers temps , à en obscurcir la clarté. C'est du fond du chaos que nous avons à faire jaillir la lumière des idées saines, c'est aux derniers feux d'un embrasement général qu'il nous faut rallum.er aujourd'hui le flambeau des vrais prin-
cîpes. Tâchons donc d'établir avec simplicité , comme avec évidence, l'état positif de notre sujet : nous tournerons ensuite , sans nous égarer, autour de ce pivot lumineux ; il sera à ia fois un point convenu pour nous réunir, et on fanal pour nous éclairer.
L'esprit public est la part plus ou moins active que prend la partie éclairée de la population au système général de son gouvernement , et aux actes particuliers de son administration. Car il ne peut rien avoir de commun avec la stupidité de la masse ignorante, aussi incapable de juger un principe que d'en observer les conséquences. C'est, quand il a pris une direction favorable , cet abandon patriotique qui seconde de tout son pouvoir les vues de l'autorité ; c'est , lorsqu'il cède au contraire à une fatale impulsion , cette apathie générale qui accueille les mesures les plus importantes, ce froid égoïsme qui les élude, cette résistance concentrée qui les fait tôt ou tard échouer infailliblement. Dans le premier cas, il suppose obéissance volontaire et satisfaction générale ; dans le second , il ne signale à l'œil de l'observateur qu'une soumission de contrainte , un mécontentement progressif, une inquiétude universelle. Nous permettra-t-on de chercher
dans noire fertile révolution deux exemples incontestables de ces dispositions différentes? Nor.s prendrons le premier dans cette époque de ij^g, dont la malveillance et les préjugés peuvent chercher à flétrir l'imposant caractère, mais qui n'en brillera pas moins éternellement dans l'histoire , pour l'instruction de tous les peuples et la gloire du nom français : le second nous sera fourni par cette période toute récente de revers et d'humiliations que n'eût jamais fait arriver une ligue jalouse , si elle n'eût été préparée par des circonstances étrangères à son inimitié. Pourrait-on ne pas reconnaître, en effet , une explosion véritable de l'esprit public dans cet élan universel qui précipita, il y a trente années, un peuple grand et généreux vers les principes d'une sage liberté'*', et la destruction des abus longtemps respectés qui en entravaient la jouissance? Ne se manifesta -t-il pas dans un sens opposé, ce même esprit public , quand le gé-
* Il serait injuste de confondre cet élan vers la liberté avec les excès qui la firent dégénérer en licence. On verra bientôt que ce fut à l'esprit de parti , et non à l'esprit public que nous en fumes malheureusement redevables.
nie d'un seul voulant s'approprier le fruil des efforts de tous, son pouvoir gigantesque secroula sons l'indignation universelle qui en reprouvait les excès ? Mémorable leçon donnée par la fatalité à Tivresse de l'ambition , comme à l'orgueil de la puissance! O vous donc dépositaires d'un pouvoir qui finira par vous accuser, s'il ne vous couvre de bénédictions, protecteurs naturels de la grande famille confiée à vos sollicitudes, ministres philosophes, qui voulez placer vos noms respectés sous l'égide du bonheur public , laissez là vos flatteurs et leurs funestes suffrages; des hauteurs sur lesquelles vous attirez tous les yeux descendez dans la plaine ; consultez non ces acolytes intéressés de votre pouvoir qui fait rejaillir sur eux l'éclat de ses rayons , non ces complaisans assidus , cachant dans la fumée de leur indigne encens la bassesse ou l'injustice de leurs sollicitations : mais ce public impartial qui vous abusera d'aulant moins qu'il est forcé de vous respecter davantage ; mais ces juges aussi véridiques qu'incorruptibles, qui rendront une justice d'autant plus glorieuse à vos talens ou à vos vertus , qu'ils proclameront vos vices ou votre impéritie avec plus de sévérité. C'est ce concert régulier qu'il vous
faut écouter, non ce fracas tumultueux fait pour étourdir vos oreilles, bien plus que pour les flatter.
Un des caractères les plus distinctifs de l'esprit public , celui qu'il serait absurde de lui contester jamais, c'est son impartialité : où se tronvera-t-elle , en effet, véritablement, si ce n'est dans cette réunion universelle dont toutc^ les parties, respectivement indépendantes, ne peuvent recevoir que d'elles-mêmes leur cornmune impulsion? Quelle brigue, quelle cabale pourrait-on supposer dans une telle unanimité? Ce n'est pas que les passions ne viennent souvent apporter à ce tribunal sans appcf leur tribut accoutumé. Sans doute , considéré dans son isolement, chacun des membres qui le composent participe avec plus ou moins de faiblesse aux erreurs de l'humanité; l'un, aveuglé par les calculs de son intérêt personnel, ne voit qu'avec les yeux d'une insatiable avidité ; l'autre , involontairement livré aux suggestions d'un esprit de parti qu'il se dissimule à luimême, lui subordonne son opinion et ses jugemens; celui-ci , flatteur exclusif du pouvoir , en déifie indistinctement tous les dépositaires; celui-là, frondeur impitoyable de l'autorité , la désapprouve sans ménagement , s'il ne la dé-
7 ^ nigre avec injustice. Eh bien , de tous ces éle'-
mens dangereux qui, dans une réunion peu nombreuse ou dans une classe particulière , n^ donneraient pour résultat qu'une prévention obstinée ou une fatale corruption, il ne restera, dans l'assemblage universel de toutes les classes de la population , que justice rigoureuse et stricte impartialité ; car on nous accordera sans doute 1 impossibilité d'une collusion calculée entre ces diverses fractions, d'intérêts comme de rangs incontestablement différens. Si donc, par un accord évidemment spontané, la masse de la population se prononce hautement pour approuver l'ensemble des opérations politiques ou administratives, c'est en vain que l'intrigue et la malveillance de quelques individus essaieront de troubler une aussi précieuse harmonie; le gouvernement peut marcher avec toute la force de la sécurité, il a pour garant de son repos l'expression véritable de l'esprit public. De même, si, dans l'unanimité de ces jugemens dont nous venons de démontrer la nécessaire impartialité , l'opinion publique s'obstine à frapper d'anathème les mesures prescrites par l'autorité, vainement les sophismes des écrivains mercenaires chercheront a détourner ce torrent ; vainement le pouvoir
inquiet opposera manœuvres sur manoeuvres aux fureurs menaçantes de la tempête ; ses efforts seront inipuissans , ils ne feront qu'accélérer le moment d'une crise inévitable.
Il est un, second attribut qui caractérise essentiellement l'esprit public, et dont rien ne saurait le dépouiller, c'est son infaillibilité; elle nous semble reposer sur les mêmes bases que cette impartialité dont nous parlions tout à l'heure. En effet, si l'esprit public est, ainsi qu'il résulte de ce que nous venons de dire, le résultat collectif des jugemens de la partie éclairée de la population, celte universalité, garant nécessaire de sa franchise , ne repousse-t-elle pas aussi toute erreur dans ses décisions? Et si un accord de suffrages aussi imposant n'offre pas le caractère le plus approximatif de l'infaillibilité, qui pourra se flatter d'en trouver seulement le fantôme? Qui osera le poursuivre autre part ? Ils raisonnent donc avec une inconséquence bien évidente , ces flatteurs pernicieux à l'autorité même, qui s'obstinent à ne voir dans les élans de l'esprit public, que les erreurs de l'ignorance, ou les clameurs de la malignité. Gardez- vous, dépositaires bien intentionnés d'un pouvoir paternel, gardez-vous de ces pièges que l'on tend à votre amour-pro-
pre: non , elle ne saurait être mensongère, cette expression générale de l'opinion de vos administrés ; au lieu d'en repousser dédaigneusement les avis, estimez- vous heureux de la trouver toujours là pour vous éclairer. Votre conscience ne peut refuser un hommage à sa franchise , applaudissez-vous de reconnaître aussi son infaillibilité.
Mais s il ne suffisait pas à l'esprit public, pour exciter l'attention de l'autorité, que, toujours impartial dans ses vues, il fût encore infaillible dans ses inspirations , il n'en éveillerait pas moins toute sa sollicitude par un autre caractère qui , aussi évident que les deux premiers , en est la juste conséquence j nous voulons parler de cette force irrésistible qu'une administration imprudente peut souvent méconnaître , mais dont une suite d'effets désastreux ne tarde jamais à lui démontrer la réalité. Quand les principes sociaux et les lumières de la raison ne se réuniraient pas pour constater ce pouvoir entraînant auquel le despotisme n'opposera jamais que des digues impuissantes, les exemples de l'expérience viendraient consacrer à l'envi la justesse de notre assertion. Depuis ces temps reculés dont l'histoire offre à nos observations la majestueuse perspective ,
lO jusqua ces époques rapproclie'es où des révolutions si fréquentes attestent journellement notre faiblesse et notre instabilité, à quelle cause première attribuer justement des changemens aussi mémorables? Dans cette Grèce classique où notre civilisation va chercher constamment ses principes et ses modèles , dans cet empire fameux , berceau des crimes les plus atroces , et des vertus les plus héroïques , enfin dans cette Europe moderne où de nouvelles découvertes de l'esprit humain ont fait éclore une nouvelle politique et des désastres nouveaux , partout nous voyons l'esprit public commander aux opérations , maîtriser jusqu'au despotisme, et entraîner les événemens dans le cours de son irrésistible influence. Démosthène, lançant contre le tyran de Macédoine les foudres de son éloquence , eût-il vu tous les Grecs seconder spontanément ses efforts généreux, si l'opinion publique n'eût secondé son patriotisme, et préparé d'avance les succès du talent? L'orateur romain, combattant corps à corps le farouche Catilina , eût-il facilement triomphé d'un si dangereux adversaire, si les armes du crime ne se fussent émoussées contre son infâme renommée? Et, s'il faut par des catastrophes récentes fortifier ici l'autorité
des anciens souvenirs, soulevons pour notre instruction ce rideau salutaire qu'étend sur nos derniers excès la main de la raison. Eussions-nous effrayé les peuples et les rois de cette révolution qui, sage dans son principe, devint le monument de toutes les fureurs , si l'état fatal de l'esprit public n'en eût fait dès long-temps les funestes apprêts? Il n'entre pas dans le plan que nous nous sommes proposé , d'approfondir ici les causes premières de ce bouleversement politique, fameux à jamais dans les annales du monde. L'histoire et la philosophie en signaleront un grand nombre aux méditations de l'homme d'état ; la faiblesse et l'irrésolution de deux règnes consécutifs, la fausse direction donnée aux progrès inévitables des lumières, la lutte inégale de la superstition contre la vraie philosophie, et d'une philosophie prétendue contre la religion , la défense maladroite d'abus odieux ou ridicules , l'instabilité du système financier, les gothiques prétentions de la classe privilégiée, la résistance obligée de toutes les autres , telles sont peutêtre les sources empoisonnées dont l'impartialité tirera quelque jour l'histoire de nos folies et le tableau de nos malheurs. Mais, quelque soit le principe de ces grands événemens, quel
qu'aient été les elémens primitifs de nos désastres , il n'en est pas moins démontré à la raison des contemporains , et l'histoire n'en redira pas moins aux générations que l'esprit public fut dans ce terrible tourbillon le grand moteur universel. J'en appelle à vous tous, fonctionnaires éclairés qui vîtes se former la tempête, écrivains courageux qui osâtes l'annoncer, quel fut le fondement de votre prévoyance ? D'où naquirent alors vos tristes prèssentimens? Vous étiez loin de les appeler ces signes précurseurs de la destruction , votre amour pour votre pays cherchait bien plutôt à se les dissimuler, mais les éclats encore lointains de l'esprit public frappaient déjà vos oreilles; ils vous annonçaient que l'orage s'approchait, vous en prédites hautement les désastres; ils n'ont justifié que trop bien vos terribles augures.
D'après ces observations préliminaires , on reconnaîtra facilement les caractères distinctifs du véritable esprit public. Il importe de fixer ses idées d'une manière précise sur sa définition ; c'est à elle qu'il nous faudra rattacher toutes les considérations qu'elle indique , tous les principes qui en sont la conséquence : l'esprit public est donc la part plus ou moins ac^
twe que prend la partie éclairée de la population nu système général de son gouvernement y et aux actes particuliers de son administration. Impartialité, force et infaillibilité, tels sont les principaux élémens qui le constituent, tels sont les caractères généraux qui l'accompagnent dans sa marche, et le suivent dans ses développemens.
A l'aide de cette définition , nous tenons le fil qui doit nous guider dans le cours de nos observations : entrons avec sécurité dans une carrière où il nous empêchera peut-être de nous égarer.