‹ De l'esprit publicChapitre 3 sur 17 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De la manière dont se forme et se développe l'esprit public.

xtLprès avoir décrit les principaux caractères de cette puissance morale dont il n'est point de gouvernement qui ne renferme en soi le foyer , il est à propos d étudier maintenant son origine , sa marche , et les sinuosités , si j'ose m'exprimer ainsi , de son développement. D'abord, ne perdant point de vue la définition que nous avons donnée plus haut de l'esprit public , nous regarderons toujours les citoyens éclairés comme les auteurs immédiats de son existence ; et c'est ici qu'il importe, avant tout, d'expliquer ce point essentiel de notre proposition. En n'admettant à la formation comme aux progrès de l'esprit public , que la partie éclairée de la population, sans doute il serait absurde d'en conclure que l'on puisse rester indifférent à l'opinion moins calculée de la classe ignorante , la plus nom-

breuse incontestablement, et par-là même la plus dangereuse. C'est elle au contraire qui doit exciter le plus vivement ou la confiance de l'homme dëtat, ou sa sollicitude. Car les citoyens éclaires par 1 étude, et cultives par l'éducation, n'exhaleront presque jamais leur improbation qu'en discours mesurés,ouen e'crits respectueux, tandis que la multitude essaiera trop souvent de lutter avec les armes de l'insubordination: nous osons nous flatter que cette contradiction , seulement apparente avec nos principes , n'en affaiblira cependant ni la justesse ni l'évidence. De quoi se forme en eft'et l'opinion de cette multitude aussi nulle dans son ignorance , qu'obstinée dans ses préventions , si ce n'est de l'opinion primitive de ces hommes éclairés dont nous parlions tout à l'heure ? Le peuple proprement dit, s'il voit quelquefois par ses yeux , juge-t-il jamais avec sa raison ? ]N'est-ii pas l'interprète trop souvent turbulent et séditieux de ces hommes impartiaux qui , réfléchis dans leurs jugemens , ne seraient jamais , sans lui , dangereux dans leur expression ? Si donc dans les ingrédiens nécessaires de l'esprit public entre aussi pour quelque chose le blâme de la classe ignorante ou son assentiment , c'est toujours 1 influence des hommes éclairés qui la

détermine à Tune ou à l'autre de ces deux dispositions, et ce principe lui-même, loin de nuire à la justesse de notre définition , ne fera que répandre une clarté nouvelle sur ses conséquences. Il reste donc bien établi, pour n'y plus revenir , que l'esprit public se forme de l'opinion des hommes éclaires, propice ou défavorable au système de leur gouvernement ou aux détails de son administration ; maintenant 11 nous deviendra facile de le prendre à son origine, de le suivre dans sa marche , et de l'observer dans ses résultats : s'il est incontestable que la capitale d'un empire est aussi le centre de ses lumières, si c'est là que viennent aboutir, par un accord tacite, toutes les ressources de l'esprit , tous les fruits de l'expérience , toutes les découvertes du génie , c'est là que de ces divers élémens doit naître cet esprit public qui en est à la fois l'expression et la conséquence. C'est donc dans la capitale, témoin rapproché des opérations d'un gouvernement, que se forme l'opinion impartiale et éclairée qui en apprécie la sagesse ou en discute les inconvéniens. Tel est le foyer d'où partiront bientôt les rayons destinés à porter sur tous les points de l'empire la flamme du véritable esprit public. A peine sont éclos dans la capi-

tâle ces projets politiques ou administratifs qui doivent signaler leurs auteurs à la reconnaissance ou à l'aniraadversion publique, l'opinion s'en empare pour les défendre ou les critiquer : d'un côté les partisans du pouvoir en exiiitent hautement la justice , en détaillent avec complaisance les nombreux avantages j de l'autre les (rondeurs ou les pessimistes opposent à ce concert de louanges, des arrêts de réprobation ; la partie impassible des hommes éclairés pèse au poids du sanctuaire les raisons avancées par les uns, les motifs allégués par les autres, et de ce conflit nécessaire s'échappe en triomphant la vérité qui jusque-là n'est encore autre chose que l'expression raisonnée du jugement de la capitale. Ici la renommée recueille cette instruction préparatoire qui peut , avec quelque raison, passer déjà pour désintéressée ; elle la porte jusqu'aux extrémités des provinces les plus reculées ; dans ce nouveau creuset s'épurent encore les restes inévitables de la partialité ou de la prévention, et l'accord à peu près unanime, qui est le résultat de cette procédure invisible, forme définitivement ce que l'on est convenu de caractériser sous le nom général d'esprit public. C'est quand les choses sont dans cet eiat, qu'il, acquiert ce type impartial

et infaillible que nous lui avons attribué. C'est alors qu'il faut bien lui reconnaître cette force entraînante contre laquelle viendraient se briser tous les efïbrîs des préjugés, toutes les intrigues des factieux , toutes les tentatives malentendues de l'autorité.

Mais lorsqu'au signal de ces hommes, faits par la rectitude de leur jugement, pour donner l'impulsion à tout un peuple, s'est élevée cette puissance plus forte que tous les pouvoirs , c'est en vain qu'un despotisme ombrageux prétendrait ensuite l'étouffer dans son berceau , ralentir ses progrès , ou s'opposer à son influence. C'est Minerve sortie tout armée du cerveau de Jupiter. Grandeurs humaines prosternez-vous; vous feriez des efforts impuissans pour renverser ses autels ! Il n'en est pas de l'esprit public comme de ces lois positives dont l'autorité peut briser quelquefois le joug importun , en détruisant l'acte qui les a fait naître , par un acte semblable qui les voue à la destruction. Ici l'ordre des choses est diamétralement différent. De toutes les phases que doit traverser l'esprit public dans son cours, c'est à sa naissance que l'on pourrait à la rigueur opposer encore les entraves les plus efficaces. Peut-être ne seraitil pas d'une absolue impossibilité , et l'état ac-

tuel des autres sociétés rendrait cependant une pareille entreprise extrêmement délicate, de neutraliser, pour un temps, chez un peuple tout nouveau, les premiers efforts de l'opinion : peutêtre à force de surveillance et de soins, en interceptant toute communication avec les peuples plus éclairés, en établissant un cordon d'ignorance et de préjugés contre l'épidémie de la civilisation, en opposant les ténèbres à la lumière, et le bouclier de la terreur aux traits de la raison , parviendrait-on h différer pour ce peuple , vierge encore , la crise redoutée de son émancipation; peut-être tromperait -on pour quelques instans les vues de la nature, et le vœu des hommes de génie qu'elle aurait formés: c'est à ceux qui gouverneront l'enfance des nations futures à étudier un art si favorable à leurs instituteurs. Mais aussitôt qu'aura brillé sur un peuple le premier rayon de l'esprit humain , les sages recueilleront sa lumière vivifiante; elle se fécondera dans leur sein ; encore quelques instans, et l'opinion va paraître : le frein qui l'enchaînait est brisé. C'est quand l'horizon politique commence à s'embellir ainsi du crépuscule de la raison , qu'il n'est plus donné au pouvoir le plus absolu d'empêcher la lumière de briller bientôt de tout son éclat ;

c'est alors que, forcé de se re'signer à en supporter les rayons, il lui faudra conformer à cette clarté nouvelle des actes qui ne seront plus protégés par les ténèbres de l'obscurité.

Si tel est le rapide essor de l'esprit public chez un peuple aussi rapproché de son berceau que celui dont nous venons d'admettre la supposition , avec quelle intensité ne se développera pas cette flamme électrique , dans nos vieilles sociétés parvenues, à travers tous les abus et tous les malheurs, de l'enfance des préjugés à l'expérience de la maturité ? Chez elles la raison n'aura pas même à supporter les efforts d'une lutte pénible et prolongée , ses oracles recueillis par l'instinct toujours sûr de la multitude, formeront simultanément cette puissance de l'opinion , cet esprit public avec tous les caractères que nous lui avons reconnus. Plus d'espoir pour le charlatanisme , plus de refuge pour l'arbitraire. A peine échappée à l'inexpérience ou à la faiblesse , chaque mesure oiseuse ou frivole est marquée du sceau du mépris et du ridicule ; au sortir de l'ombre protectrice, l'intrigue est livrée à la publicité qui la dépouille de son masque hideux , et les victimes dévouées à d'injustes rigueurs trouvent ou l'opinion qui les sauve, ou la renommée

qui les venge; Sans doute , an plus foit de son influence, ce pouvoir supérieur à tous les autres ne parviendra pas à prévenir toutes les fautes, à publier tous les délits, à punir tous les attentats; il est des circonstances justiciables seulement des lois positives, et c'est à elles à guider contre leurs infracteurs le glaive de la justice. Kous n'avons point entendu donner à l'esprit ptiblic une juridiction universelle , encore moins Tinvestir de droits qui pourraient être des usurpations. C'est dans les objets généraux de haute politique , ainsi que dans les détails plus spéciaux qui s'y rattachent , qu'esS son ascendant irrésistible; c'est là seulement que ses conseils sont des lois, ses condamnations des supplices , et qu'il assure au pouvoir qui le consulte toute sa force, à la puissance qui s'en éloigne toute son instabilité.

En détaillant la manière dont se forme et se communique l'esprit public , relativement aux objets de politique ou d'administration, il nous semble avoir en même temps démontré son analogie , ou plutôt sa parfaite identité avec le sentiment noble du patriotisme : il est impossible qu'il n'existe pas avec tous ses heureux effets chez une nation accoutumée à cette espèce de discussion simultanée dont nous ve-

nous d'eclairer la marche et les développemeiis. C'est de cette habitude à apprécier ainsi, dans chacun des actes de son administration , la justesse ou linconséquence des vues de son gouvernement, c'est de cette faculté d'en soumettre tous les principes à ses calculs ou à ses observations, que naissent bientôt pour un peuple l'intérêt le plus vif aux chances de l'état , et le désir toujours croissant de sa prospérité. Supposons deux peuples également avancés dans la culture des arts , des sciences et du commerce , également initiés à toutes les découvertes de la civilisation, l'un soumis aveuglément à un gouvernement sage et bon, mais trop absolu, trop jaloux de ses droits pour tolérer la discussion de- ses principes et l'examen de ses opérations ; l'autre, au contraire, sous les lois d'une administration moins parfaite, mais discutant avec la fierté de son indépendance les intérêts communs, avant de fléchir sous la loi; lequel des deux entretiendra plus religieusement le feu sacré de l'honneur national ? chez lequel des deux se propagera-t-il avec le plus de force en actions d'éclat et en prodiges de dévouement? La raison et l'expérience se réunissent pour nous démontrer , et cette vérité est devenue triviale, que de toutes les passions qui

peuvent influer sur les hommes soit isolés , soit réunis , Tamour-propre est , après l'intérêt , la pius puissante et la plus généralement écoutée. Avec quel zèle un peuple secondera-t-il donc les opérations de son gouvernement , s'il peut se flatter d'en avoir été consulté dans la classe éclairée de sa population? quel empressement ne trouveront pas dans leur exécution des mesures que l'opinion publique provoquait déjà de toute son influence, avant qu'elles ne fussent prescrites par les arrêts de l'autorité ? Mais au lieu de ce dévouement universel , au lieu de cet élan spontané qui secondent si bien les vues d'une administration éclairée des lumières de tout un peuple, quelle froide apathie, au contraire , quelle désastreuse insouciance ne viendront pas entraver dans leur exécution des actes auxquels un public éclairé, n'ayant point été appelé à concourir par ses conseils , ne sera point intéressé par son amour-propre?

Et qu'on ne vienne point nous contester cette influence de i'amour-propre sur la généralité de la population , sous le prétexte frivole que la masse insignifiante des hommes sans éducation ne prend aucune part à ce qui se projette pour la gloire ou l'abjection de son pays, pour la prospérité ou pour le malheur

des autres individus. Sans doute, ils ne sont pas les premiers à blâmer ou à approuver tel ou tel acte de l'autorité, et par conséquent leur amour-propre peut ne s'y pas trouver originairement intéressé ; mais ils ne resteront pas long-temps dans cette passive indifférence. L'opinion, maintenant renferméedans le cercle des hommes éclairés , va bientôt franchir cette barrière et se répandre dans les régions inférieures ; cette masse adoptera par imitation les idées qui lui viendront de plus haut; et ces opinions , qui lui étaient d'abord étrangères , vont lui devenir personnelles , dès qu'elles en seront adoptées. C'est alors que cette passion impétueuse de l'amour-propre va se trouver compromise ; et , comme elle n'a jamais plus d'intensité que quand elle se trouve marcher de front avec l'ignorance, jugez quel sera son empire , quels seront ,. soit en bien , soit en mal , ses infaillibles effets. Ce n'est donc pas une erreur de soutenir qu'il n'est point de peuple en général plus attaché à ses lois , à ses institutions, et par conséquent à son gouvernement, que celui qui, se voyant journellement consulté dans la partie éclairée de ses citoyens, intéresse à la prospérité publique et son bonheur particulier et son amour-propre : bien

différent en cela de tel autre peuple qui , servilement courbé sous un joug immémoria! , borne à sa seule obéissance toute la part qu'il prend à l'état politique de son pays , le peuple dont nous parions obéira aussi à l'autorité ; mais il aura par-dessus l'autre cet attachement personnel à des institutions qu'il pourra croire, jusqu'à un certain point , avoir méditées luimême , cet enthousiasme inséparable de l'opinion de tout citoyen qui sait qu'en se dévouant poursonprinceetpourson pays, il assurele maintien d'un état de choses qu'il a du moins indirectemen-t consenti : enfin , chez ce peuple généreux , l'obéissance étant volontaire n'en sera que plus assurée, et l'esprit public, si l'on veut s'obsliner à le séparer du patriotisme , en aura du moins préparé les effets, comme il en stimulera les élans.

A propos de cette influence de l'esprit public, gardons-nous d'imiter quelques écrivains imprudens, toujours prêts à nous citer pour modèle une nation rivale que la nôtre égale au moins partout où elle ne la surpasse pas. Sans doute nous ne fermerons pas les yeux à l'évidence , nous n userons pas de la ressource facile de nier les faits , parce qu'il nous serait doux de ne pas les voir. Nous avouerons avec fran-

chise cette activité patriotique du peuple anglais à discuter et à éclairer tous les actes de son administration; nous rendrons hommage à cet esprit national qui donne chez ces fiers insulaires tant de ressort aux institutions utiles , aux mesures d'intérêt et de salut public un si noble développement. Mais, outre qu'ils offrent bien , sous ce rapport même, quelque prise à la critique dans l'appareil affecté d'une opposition quelquefois plus apparente que réelle , surtout dans ces excès d'une population souvent séditieuse dans ses discussions , eussent-ils en effet toute cette sagesse d'esprit public que ndus ne pouvons leur accorder sans restriction , le peuple français aurait encore acquis le droit de ne plus craindre les dangers d'une comparaison inégale. Si , malgré les excès d'une révolution auxquels on peut , sans beaucoup d'injustice , ne pas regarder ce peuple jaloux comme entièrement étranger , jamais ailleurs le sentiment national ne pût compter avec autant d'orgueil et ses héros et ses trophées ; si , revenus après tant d'orages au port de la monarchie constitutionnelle , l'amour de la patrie a redoublé parmi nous depuis cinq années les prodiges de son dévouement ; si, par l'admiration qu'il inspire, il a triomphé des haines étrangères et vaincu

par sa résignation tous les obstacles ; si , tous les jours encore , il lutte avec avantage dans nos propres foyers contre les préjuges de la routine et les calculs de légoïsme , qui osera nous flétrir de l'accusation ridicule d'une odieuse infériorité ? 11 est facile , dans la prospérité , de se rallier au drapeau sans danger du patriotisme ; que l'Anglais cesse avec son or d'influencer ou de corrompre le continent détrompé, qu'il subisse, ainsi que nous, les épreuves delà fatalité, nous compterons après.

Il nous semble en'avoir dit assez pour assigner à l'esprit public ses véritables caractères , pour indiquer la source dont il sort , ainsi que le cours régulier de sa murche et son identité avec le patriotisme. Nous pourrions , quant à cette partie de notre sujet , nous borner à ces considérations , et passer par une transition naturelle aux conséquences qui résultent de ces principes. Mais dans un moment où l'esprit de parti joue dans notre drame politique un rôle si visible , et malheureusement si universel , nous laisserions une lacune importante à remplir, si nous n'adressions quelques mots à ceux qui pourraient le confondre avec cet agent de discorde , son plus implacable ennemi. C'est à quoi nous allons consacrer le chapitre suivant :

nous tàcberons d y concilier , autant que possible , les mtniagemens que requiert l'extrême susceplibijité des esprits agites par ce génie malfaisant des révolutions , avec toute la francbise de l'indépendance et toute la force de la vérité.

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