CHAPITRE III
De l'incompatibilité qui existe entre l'esprit de parlf et l'esprit public.
JNous engager dans ces considérations , c'était nous préparer un moment de crise inévitable ; nous touchons en effet à l'écueil le plus diflicile de notre sujet. Comment mettre tous les dangers d'une maladie sous les yeux de celui qui en est atteint? Gomment parler des fureurs de l'esprit de parti à ceux qui en sont embrasés? Dans cette position délicate , c'est toujours le médecin qui souffre de l'irritation du malade, et le moraliste qui paye ses propres leçons. 11 n'est point de passion aussi injuste dans ses écarts que l'esprit de parti dans sa susceptibilité. Présentez à l'avarice le miroir qui la réfléchit , à la colère celui de ses plus horribles excès ; montrez à l'égoïsme ses ennemis , à la jalousie ses victimes ; effrayez tous les vices du tableau véridique de leur infamie , peut-être ils vous pardonneront la franchise de vos leçons
en faveur de leur inutilité. Mais effleurez seulement l'esprit de parti dans une discussion qui ne sera que raisonnable, et qu'il appellera téméraire ; parlez sans bassesse du pouvoir dont il encense les abus, et , sans amertume, du malheur dont il persécute jusqu'au souvenir; enfin, dans vos vues patriotiques , rapportez tout aux institutions , et rien aux hommes ni aux circonstances : vous serez lu avec prévention , interprété avec malignité ; on empoisonnera vos intentions , on flétrira votre caractère , vous entendrez retentir autour de vous toutes les expressions de la haine , toutes les clameurs de la vengeance. C'est vous qui serez accusé de manier l'arme perfide dont vous signalez les blessures. Détestable tactique de l'esprit de parti! il crie au meurtrier, quand c'est luimême qui assassine !
Une des principales ressources de l'esprit de parti , celle qui déguise le plus généralement ses usurpations, c'est d'affecter dans sa démarche et dans son expression une ressemblance insidieuse avec cet esprit public digne en effet de toutes les affections de l'honnête homme et du bon citoyen ; c'est par-là qu'il trompe la bonne foi , qu'il séduit la candeur , et parvient trop souvent à arracher à l'ignorance et à la simpli-
cité tous les honneurs du patriotisme. .11 est donc d'une extrême importance de lui arracher ce masque auquel il doit de funestes succès , et de le montrer au gi and jour , dans tout le hideux de sa nudité. L'esprit public s'enrichira des dépouilles de son insolent adversaire , et chacun des deux , impartialement jugé par ses résultats, aura définitivement dans l'estime du monde ou danssoninimitié la part qui luiestdue. II serait très-diifîcile de distinguer l'esprit de parti de l'esprit public , s'il ne se trahissait par les .efforts mêmes qu'il emploie pour abuser les esprits sur sa fatale ressemblance. Il est permis quelquefois à i'œil de l'inexpérience de se méprendre sur des caractères qu'il sait imiter avec une hypocrisie si perfide ; mais heureusement il ne peut se contraindre assez pour copier long-temps son modèle avec une rigoureuse exactitude, il tombe avant peu dans les écarts où ne peuvent manquer de le précipiter les passions, son unique aliment ; les yeux qu'il avait fascinés se dessillent , et bientôt il reste seul dans l'opinion, marqué à jamais du sceau d'une juste réprobation. Avant darriver à ce résultat inévitable , on ne peut nier qu'il ne prenne avec assez d'habileté les couleurs de son déguisement. Il est cependant une nuance ca-
ractérlstique qu'il ne peut jamais saisir , ou du moins qu'il ne peut conserver un temps suffisant pour prolonger ses prestiges. C'est cette modération, compagne de la raison, qui, loin d'affaiblir l'esprit public , fait au contraire ressortir » avec avantage toutes ses autres qualités , tandis qu'elle est incompatible avec l'esprit de parti , qui la repousse comme une nuance monotone et sans couleur. Voyez ces deux individus soutenant dans la même circonstance une opinion et des principes diamétralement différens; ils n'en ont pas moins ^ disent-ils, dans leur conduite, ainsi que dans leurs discours , le même mobile. Eh bien , l'un dans des discussions sans aigreur, conserve tout le phlegme de la sagesse , tout le sang-froid de la conviction ; s'il donne à la marche du gouvernement une approbation toujours impartiale , on voit qu'il jouit en bon citoyen de ces éloges qu'il prodigue à l'autorité, mais qu'il sait arrêter au point où ils ne seraient plus que l'expression déshonorante de la bassesse et de l'adulation. Se croit-il obligé de blâmer des mesures dans lesquelles il aperçoit ou l'erreur ou l'inconséquence , il exprime son opinion avec toute l'indépendance du patriotisme , mais avec toute la mesure de la raison : ce n'est qu au
crime et au mépris volontaire des lois qu'il garde toute l'impétuosité de son courroux, toute la chaleur de son inimitié. Observez au contraire son rival dans l'expression d'un sentiment qu'il décore aussi du titre imposant d'esprit public; continuellement en proie à la fougue de l'exagération , la bouche remplie du fiel de la satire , ou du miel plus empoisonné de l'adulation , il ne connaît point de milieu entre la colère délirante , et le stupide enthousiasme. Pour lui tout dépositaire du pouvoir est, suivant ses exclusives préventions, ou un prodige de génie , ou un phénomène d'imbécillité ; il mérite sans restriction ou le supplice des enfers ou les honneurs de l'apo^ théose ; c'est Sully, c'est Colbert , ou Maiesherbes , s'il administre dans le sens de son opinion , ou de ses préjugés ; en dévie-t-il un seul instant, c'est un Concini , un Séjan; il faut le signaler aux vengeances de son siècle , et à l'exécration de la postérité ; mais de tant d'exaltation , d'une chaieur si dévorante , quand il juge le degré d'habileté des mains qui tiennent les rênes de la puissance , que restet-il pour les délits et les forfaits ? Une indifférence glaciale , une monstrueuse apathie, ou plutôt , par des rapprochemens forcés avec
les chances politiques, la soif de la vengeance, ou le vœu de l'impunité , suivant les circonstances.
S'il fallait des exemples de cette invincible opiniâtreté de l'esprit de parti , de cet emportement de mauvaise foi avec lequel il sait dénaturer les faits évidens, et les hommes déjà jugés pour en tirer des conséquences favorables au parti que lui a fait embrasser le plus souvent l'intérêt , quelquefois le hasard , et presque toujours quelque circonstance particulière , quelle récolte en ce genre ne nous fourniraient pas les événemens les plus incontestables , et les époques les mieux éclaircies de notre révolution ? Quel choix n'aurions-nous pas à faire encore dans l'époque actuelle, qui , dévouée peut-être plus que toutes les autres à cette indigne idole , semble frappée par elle d'un sceau particulier. Mais, sans parler de tant de détails capables de réveiller quelques haines , de ressusciter quelques vengeances , quelle diversité n'apporte pas l'esprit de parti dans les jugemens relatifs à l'ensemble même de cette révolution ? Entendites-vous parler jamais de ces grands événemens sans qu'ils fussent enveloppés en masse dans un enthousiasme ou dans un blâme universel? Fait-on jamais une dis-
tinction rigoureusement juste entre les principes qui l'ont commencée, les scènes différentes qui l'alimentèrent, les obstacles par lesquels elle dut être prolonge'e , et la marche qui, présidant à sa conclusion, prépare enfin pour les générations ses futurs résultats? N'est-il pas ordinaire d'entendre les partisans des antiques abus accabler à la fois du poids de leur burlesque proscription , et cette belle époque de 1789, premier élan vers la liberté, et cette attitude imposante de tout un peuple combattant avec succès toute l'Europe réunie contre des institutions vicieuses, si l'on veut, mais enfin qui ne devaient tomber que sous la volonté nationale; et cette grandeur d'une autre nature , cette dignité d'une nation qui , abandonnée par la fortune, se reste à ellemême toute entière , et dans son adversité même commande encore l'admiration de l'Europe , et l'attention de l'univers. Certes , si de tels souvenirs n'obtiennent aucune indulgence pour les erreurs et les forfaits malheureusement inséparables d'une si violente catastrophe, dira-t-on que c'est la raison qui préside à des jugemens si implacables? La raison pourrait-elle dicter jamais cette extravagante conclusion? Considérons, d'un autre côté, ces
apologistes de chaque crise de notre re'volutioii, aussi outrés dans leur aveugle complaisance, que ses détracteurs dans leur inflexibilité. Les entendrons-nous jamais excepter du tribut de leur idolâtrie , ces époques de deuil dont nous nous garderons de rappeler les détails, par respect pour l'humanité ? Non , dans la langue de l'enthousiasme, tout est bien, tout est beau, tout est grand , comme tout devient ignoble , infâme, criminel dans la bouche de la prévention. Au milieu de ce chaos de sottise et de mauvaise foi, entre ces deux extrémités également déraisonnables de l'exagération, quelle sera la conduite de l'homme véritablement étranger à Tesprit de parti , véritablement digne de servir d'organe à l'esprit public? Sans faiblesse comme sans prévention , il se retirera franchement dans l'intérieur de sa conscience, il examinera , avec tout le scrupule du patriotisme, chacune des époques de ce changement mémorable ; fier de toutes celles qui ont offert au monde des scènes de grandeur ou d'utilité , raiais trop franc pour se dissimuler celles qu ensanglanta le génie de la haine et de la destruction, il interrogera sur chacune d'elles, soit dans son respect , soit dans sa réprobation, l'opinion probable de la postérité; balançant en-
suite les uns par les autres les avantages et les inconvéniens , calculant sur eux les résultats futurs qu'ils peuvent promettre à la philosophie et à l'humanité , il portera avec connaissance de cause un jugement définitif que n'infirme- , ra point le tribunal de la raison. Telles sont, dans la même opération de l'esprit humain , les deux méthodes adoptées par l'esprit de parti, et par celui de patriotisme; il ne sera pas difficile à l'homme sans passion de les reconnaître.
Ce n'est pas, au reste, ce contraste seul qui caractérise les deux rivaux dont nous parlons , ce n'est pas là non plus que les suites les plus désastreuses attestent leur incompatibilité. Il est assez indifférent au bien général de la patrie, qu'ils jugent avec justesse ou avec prévention des événemens ensevelis déjà pour jamais dans l'abime du passé. Le repos de la société n'y est pas intéressé plus directement. Mais ils portent aussi dans leurs vœux ces nuances opposées qui les distinguent; et c'est ici que la diversité de leurs rôles commence à produire des effets d'une plus grande conséquence; car du vœu que l'on forme pour un événement, quel qu'il puisse être, à la démarche que l'on se permet pour y arriver, le pas est
facile à franchir, et l'intervalle n'est pas long du désir que l'on exprime a la tentative de le satisfaire. Voilà ce qui explique ces physionomies particulières à telles ou telles réunions si prônées ou si décriées, si factieuses ou si patriotiques, suivant les personnes qui les jugent et l'opinion qui préside à leur examen. Entrez dans uu de ces temples érigés à l'esprit de parti, portez-y ce regard observateur, nécessaire pour saisir avec justesse les travers et les ridicules; la première chose qui vous frappe, c'est cette exagération, premier et indispensable élément de toute coterie de cette nature. Les choses suivent d'abord exactement le même cours , elles font les mêmes progrès, elles arrivent au même point que nous venons de décrire tout à l'heure. Mais c'est ici qu'il faut observer la conclusion, elle est digne en tout des antécédens. Quand le chapitre des observations est épuisé, que l'on est d'accord sur le mérite divin ou l'atrocité infernale des actes soumis à la discussion , sur la sublimité ou la bassesse des tiomraes dont ils émanent , sur les récompenses nationales ou les supplices dus à leurs vertus ou à leurs forfaits, car il ne faut point chercher de milieu entre tous ces extrêmes, arrive alors le moment des désirs et leur expression; c'est tou-
jours à deux principaux que se réduit la série proclamée dans ces synodes du fanatisme et de l'intolérance. Gloire , honneur et prospérités à nos amis ! guerre , outrages et extermination à ceux qui ne partagent pas la chaleur de notre patriotisme ! En d'autres termes , périsse la patrie, plutôt que de devoir son salut à des mains que nous avons réprouvées ! On s'échaufFe , on s'exalte ; des désirs fougueux on passe à la recherche de moyens pour parvenir à leur accomplissement; les plus violens sont ceux qui dans une réunion de parti obtiennent toujours une malheureuse préférence: on se sert réciproquement d'aiguillon, chacun devient pour les autres un sujet d'émulation , et souvent , de ce conciliabule où fut usurpé par l'esprit de parti le rôle de l'esprit public, sortit tel complot destiné à conduire la patrie à l'asservissement, et ses auteurs à l'échafaud.
Opposons à ces arènes du génie du mal ces assemblées paisibles où l'esprit public porte véritablement toute sa franchise et son impartialité. Ce tableau reposera nos yeux fatigués du spectacle hideux sur lesquels ils ont été forcés de s'arrêter trop long-temps : qu'y voyons-nous? des citoyens tranquilles discutant, sans danger pour la chose publique, les actes ou
les principes de l'autorité ; approuvant avec transport, et blâmant sans amertume; faisant jaillir du sein d'une discussion mesurée des lumières qui se communiqueront par leurs soins avec la même modération; cherchant, dans les leçons de l'histoire , les moyens de réparer , le plus imperceptiblement possible, les effets d'une mesure injuste ou désastreuse; préparant au pouvoir suprême par des travaux dont ils ne lui feront point un secret , d'utiles améliorations ou des innovations nécessaires ; s'efforçant de calmer, par la propagation des saines doctrines, les maux faits à la société par toutes les espèces de fanatisme et d'intolérance; enfin, calculant, sur l'intensité des flammes allumées par l'esprit de parti, leurs efforts salutaires pour étouffer ou du moins pour ralentir les progrès de l'incendie. Tels sont les traits généraux sous lesquels se présentera toujours le sentiment national; telles sont les nuances qui le distinguent a jamais de son frénétique adversaire. Ainsi se retrouvent partout , dans les réunions comme dans les individus, les caractères que nous avons assignés à l'esprit public; ainsi, partout il dessille les yeux que cherche à fasciner l'esprit de parti par sa fausse et hypo-
crite ressemblance. Nous avons dû entrer dans ces détails, pour motiver davantage les conséquences que nous allons déduire de nos principes, comme pour ôter tout prétexte aux perfides interprétations.