CHAPITRE IV
Des avantages qui résultent pour un gouvernement de la manifestation de l'esprit public.
ÏLn parlant ici de l'esprit public , sous le rapport des avantages qu'en peut tirer le gouvernement , nous devons commencer par établir une juste distinction entre tout gouvernement régulier et ces états plus ou moins bar^bares qu'abrutissent à Tenvi les ténèbres de l'ignorance et les fers de l'esclavage. Nous rougirions de fixer un moment l'œil de la raison sur ces repaires du despotisme stupide, sur ces cavernes du brigandage dont l'existence accuse l'apathie de notre vieille Europe, si fîère des progrès de sa civilisation. Quel patriotisme supposer , de bonne foi , dans les vils troupeaux de Tunis et d'iVIger ? Quel esprit public invoquer dans ces êtres dégradés, que l'on voit , aux lieux immortalisés par le grand Constantin , baiser avec respect le fatal cordon que leur ap-
porte un esclave automate de la part d'un despote ombrageux? C'est pour vous que j'e'cris , sujets éclaires d'une monarchie forte de vôtre liberté, et conservatrice de vos institutions, peuples fortunés de cette partie du monde où se rapprochent l'un de l'autre , avec une confiance si noble , le commandement et l'obéissance ; c'est chez vous seuls que le patriotisme se présente sous des traits si touchans, sous de si majestueux modèles. En nous applaudissant donc de trouver en nous-mêmes ce sentiment généreux , examinons quel degré d'influence il exerce sur la prospérité d'un empire, à quel point il simplifie la marche d'un gouvernement et facilite ses opérations : l'intérêt d'un pareil sujet en fera disparaître aux yeux de la philosophie toute l'aridité , et la métaphysique pourra trouver grâce en faveur du patriotisme.
Le gouvernement , a dit notre immortel Montesquieu , est comme toutes les choses du monde; pour le conserver y il faut V aimer *. Ce principe , ne fût-il pas consacré par une autorité aussi imposante, aurait pour lui la conviction individuelle de chaque citoyen , et le témoignage irréfragable de la raison. Abste-
* Montesquieu, Esprit des Lois , liv. iv, chap. v.
lions-nous donc de dissertations inutiles : ne cherchons point à démontrer ce qui n'est pas même contesté; point d'amour dans les gou- Ternës , point de véritable gouvernement : mais il ne naîtra jamais ce sentiment bienveillant sans lequel lautorité se consumera toujours en efforts impuissans , il ne peut se développer cet amour, élément indispensable de toute bonne administration, que par la justesse des mesures adoptées par le gouvernement , que par leur accord non interrompu avec l'opinion des administrés; car ceux-ci ne paieront jamais de leur affection que les actes qui leur paraîtront utiles et équitables. Il est donc d'un intérêt réel pour le pouvoir suprême , de connaître à temps ces mesures appelées par l'universalité éclairée de la population ; or qui l'instruira sans flatterie de ce vœu général qu'il lui faut consulter , qui lui transmettra les avis de cette opinion contre laquelle il risque de voir échouer ses opérations , si ce n'est cette voix toujours retentissante qui ne cherche dans les cours que des issues pour y pénétrer , que des oreilles pour s'en faire entendre ? C'est en vain que le monarque le plus libéral réunira dans ses conseils les hommes doués du génie le plus droit , à ceux que distingue l'expérience la
plus consommée ; c'est en vain qu'il renforcera de ses propres lumières celles des sa^es administrateurs, des profonds diplomates, des jurisconsultes éclaires ; si ce trésor n'est grossi journellement des tributs impartialement recueillis de l'esprit public , il pourra immortaliser son règne par des actes individuels de sagesse et de bienfaisance , mais il n'asseoira jamais son autorité sur les bases solides de l'opinion , il ne transmettra à ses successeurs qu'un pouvoir incertain; peut-être même il en aura préparé , malgré ses bonnes intentions, la chute inévitable.
Mais n'est-ce donc pas assez , dira-t-on, pour l'action de l'esprit public , que l'entrée dans les conseils, de ces administrateurs, de ces diplomates, de ces hommes expérimentés appelés de tous les points de l'empire à les éclairer? Ne sont-ce pas là, ainsi que vous l'avez dit plus haut , les organes naturels de l'opinion ? D'après ce faisceau de lumières et de patriotisme, une recherche plus minutieuse de l'esprit public est -elle donc nécessaire ou avantageuse? Sans doute ces hommes que nous sup-f posons aussi probes qu'expérimentés seraient bien , d'après notre définition même, les interprètes accrédités de l'esprit public ; ils pour*
raient dispenser l'autorité suprême de toute recherche ulte'rieure , si par la nature de leurs fonctions , par leurs diverses relations avec le pouvoir, souvent même par la portion qui leur en est déléguée , ils pouvaient conserver rigoureusement toute leur indépendance, s'ils pouvaient dans une telle position connaître à fond cet esprit public, et en transmettre franchement l'expression : mais nous oserons en appeler à ces fonctionnaires eux-mêmes ; se trouvent-ils jamais, sous ce rapport, dans une position aussi favorable? Est-ce à travers les vapeurs de l'autorité qui les éblouit, et celles de l'encens dont on les enivre, qu'il est possible de démêler avec impartialité cette opinion qui ne se présente à eux que pour les flatter, et ces vœux qui se cachent avec un soin perfide sous l'adulation? Non, ce n'est pas là ce que nous avons entendu par cette partie éclairée de la population que nous avons investie du droit d'être la première interprète de l'esprit public. Ces hommes éclairés dans toutes les parties de l'administration constituent bien , nous le proclamons, une des classes les plus honorables de la société , et nous serions loin de les récuser s'ils se trouvaient dans leur position naturelle, quant à l'indépendance et à l'impar-
tialité. Mais, puisqu'il n'est presque jamais donné à l'humanité de se garantir de Tenivrement de la puissance et des illusions de l'amour-propre, un gouvernement jaloux de mettre ses opérations sous la sauvegarde de l'esprit public , ne se bornera pas à le consulter dans l'élite de ses conseils ; ce sera surtout dans la masse de la société qii'il en ira chercher par des agens impartiaux la véritable expression. Nous avons jugé cette courte digression nécessaire, pour répondre aux flatteurs toujours complaisans de l'autorité, qui croiraient lui faire outrage en ne la regardant pas, sinon comme la régulatrice, du moins comme l'interprète exclusive de l'opinion; elle nous a écartés pour un moment de notre sujet , nous allons revenir aux avantages que trouve tout gouvernement régulier à encourager ses élans , à mettre à profit ses inspirations.
Ce n'est pas seulement pour lui indiquer des institutions nouvelles ou des améliorations , qu'un gouvernement a besoin des conseils de l'esprit public ; ils sont peut-être encore d'une nécessité plus indispensable pour le garantir de cette tendance naturelle du pouvoir à perpétuer certains abus , à l'aide desquels il a vu successivement croître et se multiplier tous ses
empiétemens; mais qui ne feraient en se prolongeant que compromettre son repos et le menacer jusque dans son existence. Dans ce siècle éclairé , l'administration serait trop facile , si elle n'avait qu'à maintenir et à conserver. Un de ses travaux les plus difficiles , un de ses soins les plus délicats , est de savoir abattre quand il le faut , sans secousse , quoique sans ménagemens , ces institutions nées dans des temps d'ignorance, que repoussent l'état actuel et les lumières de la société : mais ces réformes ellesmêmes sont placées entre deux écueils ; il n'est pas moins dangereux de céder par faiblesse aux cris tumultueux de quelques frondeurs sans mission , que de résister avec opiniâtreté à la voix impartiale et éclairée de toute une population. Or, il n'est encore que l'expression de l'esprit public tel que nous l'avons défini , qui puisse transmettre à l'autorité ces demandes impérieuses de l'opinion auxquelles , en dépit des flatteurs , il lui faudra toujours satisfaire , sous peine d'une lutte inégale, dont elle ne reconnaîtrait vraisemblablement les dangers que quand il ne serait plus temps. Prouvons encore cette nécessité de condescendre aux réformes que réclame l'esprit public , par cette révolution à laquelle il nous faudra long-temps em-
prunier , soit en désastres , soit en moiiumens de grandeur nationale , nos leçons et nos modèles. Sans doute en ces teriips malheureux, que pouvait immortaliser une régénération sa^ lutaire , et qu'ont dû suivre de sanglantes réactions , la France ne manquait en aucun genre de ces génies heureux faits pour diriger sagement lesopérations. Individuellement observée chacune des parties de l'administration marchait , sinon avec la perfection désirable , du moins avec assez de régularité pour rassurer l'autorité suprêmie ; toutes les parties de l'édifice pouvaient paraître à l'abri d'une prompte destruction ; mais la base elle-même menaçait ; Une population fatiguée laissait échapper des murmures qui ne furent point entendus ; elle indiquait des réformes contre lesquelles se raidirent trop long-temps l'intérêt personnel , l'orgueil et la prévention. Enfin, revenons-en toujours à notre sujet , c'est pour avoir laissé se perdre en cris inutiles cette voix puissante et salutaire de l'esprit public , que périt après tant de siècles, ou du moins fut interrompue cette belle monarchie consacrée par l'antiquité ^ des souvenirs et par le respect des générationSé Je sais que l'esprit de parti , d'accord avec nous sur les résultats , ne manquera pas de leur as-
signer d'autres causes , et d'indiquer des mesures qui eussent pu prévenir l'explosion. Loin d'attribuer la crise révolutionnaire à l'imprudence avec laquelle un gouvernement inexpérimenté négligea d'écouter les conseils de l'opinion , c'est , diront quelques routiniers incorrigibles, la mollesse avec laquelle on craignit de la comprimer qui donna à son audace un si rapide développement, une importance si désastreuse à ses clameurs. Ils ajouteront que l'autorité défendit avec faiblesse des institutions qui n'en furent attaquées qu'avec plus d'acharnement ; que les coups portés par de coupables novateurs, demandaient des coups proportionnés pour leur résister; que des manœuvres encouragées par d'impolitiques ménagemeus , eussent échoué sans combat contre l'attitude de la force et de l'inflexibilité; et qu'enfin l'opinion ne devient véritablement la reine du monde , que xjaand le sceptre du monde lui est abandpnné sans réserve , ou du moins faiblement disputé. A tous ces lieux communs du préjugé et dé la mauvaise foi , nous pourrions nous dispenser d'opposer les leçons de l'expérience et les argumens de la raison ; car ceux que dominent exclusivement les préventions de l'esprit de parti ^ ^e se l'endront pas à Vévi-
dence , et les hommes sans passion n'ont pas besoin d'une démonstration surabondante pour un principe qu'ils sont loin de vouloir contes-' ter. Mais , comme il est un raisonnement qui seul peut suffire pour faire crouler tout l'échafaudage de ces sophismes que nous venons de répéter , peut-être , s'il ne triomphe pas de l'opiniàtreté de nos adversaires , ne fatiguera-t-il pas du moins la patience de ceux pour la conviction desquels il ne sera qu'inutile : s il n'y avait avant les trente années qui viennent de s'écouler, que de l'ignorance et de l'aveuglement à soutenir cette prétendue facilité , pour l'administration , de lutter contre le torrent de l'esprit public , n'y a-t-il pas de l'obstination et de la mauvaise foi à persister aujourd'hui dans cette erreur déplorable? Quoi ! tout un peuple auquel on n'a pas , du moins jusqu'ici , fait encore l'outrage de le mépriser, aura réclamé des institutions qu'il aura crues , faussement , si vous le voulez , conformes à l'état de sa civilisation ; il aura mis dans l'expression de sa volonté long-temps contrariée cette fougue, cette effervescence qui la rend à la fois criminelle et irrésistible; il aura vu lutter contre ses demandes toutes les résistances de la routine, toutes les fureurs de l'anarchie, tous les efforts de l'arbitraire
et du despotisme, il lui aura fallu pendant trente anne'es subir l'ajournement successif de toutes ses espérances; et c'est lorsqu'après un combat aussi prolongé, une autorité paternelle , instruite à l'école de l'expérience et de l'infortune, a senti la nécessité de céder avec franchise aux justes vœux de toute une population; c'est alors que l'on voudrait révoquer en doute cette toute-puissance de l'esprit public , cette nécessité pour un gouvernement de le prendre pour guide de ses opérations, et par conséquent les avantages qu'il doit retirer , quand il l'aura bien constaté, de son expression? Convenons qu'ici , comme dans toute autre circonstance, la logique de l'esprit de parti se trouve encore en défaut, ou plutôt qu'il n'y a ni logique ni raison sans la franchise et l'impartialité.
Outre l'avantage de connaître avec certitude les institutions à établir et les réformes à opérer, un gouvernement trouvera encore dans l'expression de l'esprit public , les moyens d'ôter à des mesines repoussées de quelques classes particuliè»'t'S, ce vernis d'arbitraire et d'innovation qui en augmente presque toujours la rigueur. Quelle facilité n'eût pas trouvé, sous le dernier règne, un ministère plus expérimenté à appuyer sur la voix publique des détermi-
nations qui , peut-être , eussent suffi pour op~ poser une digue au torrent révolutionnaire ! Avec queile supériorité n'eût-il pas lutté contre un corps puissant , en lui arrachant des sacrifices que l'opinion demandait depuis si longtemps? Combien n'eût-il pas intéressé à ses efforts toute la population , en satisfaisant h ses justes vœux pour une égalité légale qu'elle a enfin obtenue malgré tous les obstacles ? Conmie les résistances particulières se seraient promptement évanouies devant cette coopération générale aux vues de l'autorité î comme quelques cris inipuissans eussent été bien vite étouffés sous le concert des acclamations ! Le trésor de la patrie eût vu se combler en un instant le vide opéré par les précédentes dilapidations ; des réformateurs violens eussent éle obligés de chercher du moins d'autres prétextes aux innovations; un grand peuple satisfait n'eût pas été conduit , de murmure en murmure , au dernier degré du désespoir et de l'indocilité; peut-être enfin le pouvoir, maintenu sans interruption jusqu'à nous, aurait acquis une popularité nécessaire ; peut-être la France aurait moins de crimes à expier, moins de désastres à réparer.
Pourquoi, sous le prétexte frivole de quel-
ques vains menagemens, craindrioiis-nous, en parlant de l'avantage de l'esprit public pour les gouvernemcns mêmes , de leur présenter aussi pour exemple ce pouvoir colossal qui ne périt que pour en avoir méconuu les inspirations et dédaigné les avis. Aujourd'hui que le fort dé la tourmente <;st passé , et qu'avec l'aide de la sagesse , tout rentre insensiblement dans son ordre naturel , il est temps que l'esprit de parti cesse de se faire , et surtout de vouloir nous communiquer une pitoyable illusion : non, il ne fut point renversé, ce génie de la force, par les complots ténébreux de telle ou telle coterie, piar les trahisons de tels ou tels ennemis, autrefois ses flatteurs; il ne le fut pasmême par les exploits trop" vantés de telle ou telle puissance , passée jadis sous ses fourches caudines; tels ne furent point les élémens de sa destruction ; c'est sous l'opinion , sous l'opinion seule que s'écroula ce géant malheureux de l'avoir dédaignée. Voyez-le , dans les premiers temps de sa grandeur, et long-temps encore après le prodige de son élévation, tant que la France , épuisée du plus pur de son sang , put sembler croire au moins que c'était pour elle qu'il était répandu ; les haines intérieures , plus couvertes alors, en étaient-elles moins
actives, la jalousie des chefs d'arme'e moins connue, les efforts de l'Europe moins effrayans? Eh bien, ces efforts, cette haine, cette jalousie, tout fut inutile ; tout fut obligé de plier devant le concours de tout un peuple. Mais , quand un mépris évident de l'esprit public en eut fait évanouir le prestige, quand des institutions , réclamées par l'opinion , eurent été promises avec solennité, différées avec maladresse et éludées avec scandale, enfin , quand le maître du monde ne s'appuya plus sur cette puissance plus irrésistible que la sienne même, tout changea : ce patriotisme qu il avait méconnu fut invoqué contre lui dans des pays où il n'avait pas fait éclater toujours un pareil dévouement ; la faiblesse devint de la force ; le nerf de la sienne se brisa dans ses mains , et sa ruine fut enfin l'ouvrage, non de l'habileté de ceux qui se vantèrent de l'avoir consommée , mais la suite inévitable de sa propre imprudence. Nous n'aurons pas la témérité de devancer ici les jugemens de l'histoire sur l'homme et les événemens de cette époque extraordinaire ; nous ne nous répandrons ni en apologies qui pourraient paraître inconvenantes, ni en invectives qui seraient ce qu'elles paraîtraient infailliblement, les clameurs de la
bassesse et de la lâcheté ; nous avons vouîa seulement fortifier , par un grand exemple , les preuves que nous croyons avoir données de la nécessité, pour un gouvernement régulier, de céder aux vœux de l'esprit public , et par conséquent des avantages qu'il doit retirer de sa manifestation : ils sont positifs, Us sont démontrés; il n'y a plus que la mauvaise foi qui puisse s'obstiner à les méconnaître.