CHAPITRE V
Des moyens les plus sûrs pour un gouvernement de parvenir à connaître l'expression véritable de l'esprit public.
D'après les avantages bien constate's maintenant que doit trouver raulorité dans une manifestation impartiale de l'esprit public , il est à propos d'indiquer ici les moyens qui peuvent en faire parvenir jusqu'à elle la véritable expression. Dans le nombre de ceux qu'indiquent l'expérience et le raisonnement, il en est deux principaux dont l'influence serait universellement proclamée , sans l'obstination de quelques adversaires dont heureusement l'impuissance est aussi évidente que la mauvaise foi. 11 est assez inutile de répondre à leurs ridicules invectives, quand, sur tous les points du monde civilisé, nous avons vu la philosophie des gouvernemens répondre un instant à cet ég^ard aux conseils de la raison , comme à
l'appel de la liberté. L'histoire recueillera ces proclamations si promptement éludées , où la sagesse rendait un hommage si solennel aux deux institutions les plus capables d'assurer h la fois les droits des peuples et le repos de ceux qui les gouvernent. Si depuis quelque temps une politique ombrageuse et plus timide semble vouloir en ajourner encore la jouissance, elles n'en ont pas moins un titre inattaquable dans la reconnaissance hautement proclamée de leur utilité , elles n'en sont pas moins les deux interprètes légalement accréditées de l'esprit public. On sent assez que nous voulons parler de la représentation nationale et de la liberté de la presse.
Par l'une, l'autorité suprême, entourée des organes naturels de l'opinion publique, puise dans ses relations journalières avec cette élite de toutes les classes , la connaissance éclairée des besoins d'un royaume et des lacunes à remplir dans ses institutions; par l'autre, elle consulte avec avantage les lumières de ceux qui , éloignés par goût ou par circonstance des affaires publiques , n'en paient pas moins dans leurs ouvrages le tribut d'un zèle désintéressé pour le bien de la patrie. Par la représentation nationale , ainsi que par la liberté de la presse,
les nouveaubés utiles trouvent des philosophes pour les faire valoir, et les abus des hommes courageux pour les signaler. Toutes deux sont pour les peuples des garanties indispensables, des guides infaillibles pour ceux qui les gouvernent. C'est à l'abri de ces deux remparts qu'une nation peut se défendre également des troubles interminables de l'anarchie, et des empiétemens toujours menaçans du pouvoir arbitraire; c'est surtout à l'ombre de ces deux institutions que peuvent parvenir plus sûrement, aux oreilles de riiorame d'état , ces accens dé l'opinion dont nous venons de voir que les con-^ seilslui sont si impérieusement nécessaires.
Pour commencer donc par le premier de ces deux organes de l'esprit public, niera-t-on que la représentation nationale ne soit aussi véridique qu'imposante dans son expression? Où trouver une plus forte garantie de franchise et d'impartialité que dans cette réunion en un seul foyer des lumières de toute une population ? Car nous parlerons bientôt des moyens à employer pour qu'une assemblée de cette nature réponde par la sagesse des choix de ceux qui doivent la composer, a toute la grandeur de son objet ; et la persévérance des ennemis systématiques de l'opinion, à proscrire toute
6o idée de représentation nationale ^i ne prouvet-elle pas qu'ils la regardent eux-mêmes comme le sanctuaire du haut duquel doivent naturellement retentir ses oracles? Oui, s'il était possible qu'en dépit des leçons d'une terrible expérience , des ministres inhabiles fussent assez imprudens pour vouloir étouffer ou dissimuler les élans de l'esprit public, partout où resterait à un peuple le bienfait d'une représentation , c'est là que se réfugierait l'opinion, c'est là qu'elle acquerrait une force nouvelle des efforts tentés pour la comprimer, c'est de là qu'elle poursuivrait de toute son influence ses présomptueux et maladroits adversaires. A cette assertion, je crois voir déjà certains routiniers afiFecter toute la sufBsance de la pitié, et toute la hauteur du dédain. Garantie bien solennelle en eflet, vont-ils me dire, manifestation bien imposante de l'esprit public! Que signifient tous ces grands mots, après mille exemples tout récens de bassesse et de servitude dans ces représentations dont vous préconisez avec tant d'emphase l'énergie et la liberté? West-ce pas abuser étrangement des choses les plus positivement définies , que de prétendre nous faire admirer la fierté de l'indépendance,, là où il n'y eut précisément que la bassesse de
i esclavage? Reportez donc vos souvenirs sur ces assemblées scandaleusement soumises , où le silence de l'obéissance n'était rompu quelquefois que par les éclats de l'adulation , oii tout raisonnement était une irrévérence, et toute résistance un forfait; où l'éloquence prostituée ne pouvait plus exercer ses prestiges que sur la grandeur désastreuse d*une nation qu'aveuglaient ses propres exploits, et sur le génie du maître qui la conduisait, par tous les degrés de la gloire, à Tasservissement adroitement déguisé d'un joug irrésistible. Est-ce dans ces fantômes de représentation nationale que se réfugiait avec tant d'énergie l'opinion de tout un peuple? Est-ce là qu'elle opposait à l'ivrerse du pouvoir l'égide de sa franchise et de son impartialité? Est-ce du sanctuaire avili de ses délibérations, que descendaient enfin les oracles de l'esprit public? A ces argumens d'une force apparente , un mot de réponse suffira ; c'est que toutes ces assemblées, résultat plus ou moins scandaleux d'élections influencées et de choix illégaux , ne purent jamais passer à juste titre que pour des simulacres de représentation ; et c'est à une représentation véritable , à une représentation formée d'élémens nationaux , sous l'influence de lois po-
sitives, et d'après des formes analogues a ces lois , que nous avons attribué l'inviolable dépôt de l'esprit public. C'est ici le lieu d indiquer les moyens que nous avons annoncés pour que la représentation ne soit pas seulement un vain mot, et que les choix qui président à sa formation garantissent k la fois son patriotisme et son indépendance. C'est alors que nous pourrons répéter, sans crainte d'objections plus ou moins spécieuses , que le premier interprète de l'opinion d'un grand peuple, et par conséquent la première sauvegarde de ses droits, c'est une représentation nationale.
Une assemblée représentative sera véritablement l'interprète irrécusable de l'esprit public, si elle a la confiance de la nation , ainsi qu'elle en a les pouvoirs. Or il dépend du gouvernement intéressé, comme nous l'avons démontré plus haut, à s'éclairer sur les vœux de la popu-/ lation, d'investir de cette confiance honorable le corps chargé de la représenter , d'en faire un écho fidèle et infatigable à la fois de ses craintes ainsi que de ses espérances ; cette tâche ne sera pour lui , s'il le veut avec franchise , ni compliquée ni difficile: d'abord , qu'il renonce à toutes ces petites intrigues préliminaires , à toutes ces r^ses mal déguisées par lesqi^elles op
a vu les partis influencer tour à tour des choix qui doivent être l'expression exclusive de l'estime publique ; qu'il laisse aux délibérations de ce corps librement élu toute l'indépendance qu'un peuple a le droit de réclamer pour ses mandataires ; surtout qu'une opposition respectueuse, s'il s'en élève une du sein des discussions , ne puisse être écrasée par des ressentimens ministériels , ou paV la disgrâce du ctef de l'état.
Qu'il nous soit permis de nous arrêter un moment sur ces trois élémens constitutifs de toute représentation véritable , liberté absolue dans le choix des hommes auxquels la nation doil confier l'honorable mission de la représentçf; ;, indépendance illimitée dé chacun de ses représentans dans sa pensée comme dans son expression , x'espect et garantie pour l'opposition , ainsi que pour ceux qui en sont les organes ; et d'abord , pour parler de la liberté des suffrages , que signifierait , quant au dépôt de l'esprit public , tout fantôme de représentation , résultat d'intrigues minutieuses du gouvernement et de ses ministres ? Quel refuge pour l'opinion qu'un corps à la composition duquel elle n'aura pas même concouru? Quels interprètes des désirs d'un peuple ; que des
mandataires dont le choix lui-même est la preuve évidente du peu de prix qu'on attache à leur expression? S'il est incontestable qu'une représentation nationale constituée franchement sous l'influence de l'esprit public est à la fois son organe le plus naturel et le plus infaillible, il n'est pas moins certain qu'elle deviendra de la plus grande inutilité pour un gouvernement, sous ce rapport même, si c'estlè pouvoir qui a présidé à sa formation ; les représentés ne supporteront pas sans murmure cette atteinte portée , soit ouvertement , soit par de sourdes manœuvres, à leur indépendance; loin de ce corps déconsidéré , qui , au lieu de mandataires de leurs choix et de défenseurs d'intérêts communs, ne leur montrera plus que des créatures de l'autorité , se formera une autre opinion qui appellera à grands cris le moment de trouver d'autres interprètes. En attendant cette crise plus ou moins prochaine, le gouvernement s'era tous les jours aveuglé par ceux mêmes dont la mission devait être de l'éclairer ; il marchera d'erreurs en erreurs à la fausse lumière de l'esprit de parti ou de l'adulation , et finira par se briser contre des écueils , que lui aurait fait éviter le pilote toujours infaillible de l'esprit public , s'il se fût confié fran-
cliemeiit a sa direction. Heuroi-ix encore, s'il peut réparer le dommage causé par son inexpérience , et si des désastres sans remède ne viennent pas attester l'iniililité d'un tardif repentir.Cette morale sera peu goûtée sans doute par des ministres enivrés des vapeurs de l'autorité , et constamment occupés d'en étendra les limites, ou d'en multiplier les usurpation^. Mais ceux que la raison éclaire, et qu'échau'^ë un noble amour du bien public, au lieu d'en désavouer les principes en teront la règle invariable de leiir politique, certains de mettre ainsi sous une égide inattaquable et leur caractère et leur administration. Un gouvernement sage ne voudra exercer sur des élections' de cette nature d'autre influence que celle que doivent lui obtenir infailliblement une franchise sans réserve et une noble popularité. 11 laissera à ceux qu'elle intéresse, .tQpt.t; la- latitude j^arautie par la loi; s'il y perd queluu'insirament.sçi;-' vile , ou quelque flatteur complaisant , sg^ communications avec l'esprit public en. auront plus d'abandon , ses opérations en obtiendront plus de facilité. De tels avantages lui assurent une honorable compensation.
Mais ce n'est pas assez pour la mauieétalioiî franche et sans déguisement de l'esprit public',
que cette liberté absolue des admjnistre's dans le choix de leurs délègues; il faut encore que ceuxci ne puissent être, sous aucun prétexte, gênés ou intimidés dans le cours de leurs nobles fonctions : avec quel scandale n'avons-nous pas vu , dans les simulacres de nos représentations différentes, les clameurs de la haine couvrir si souvent la voix du patriotisme, et les rugisseraens de la fureur étouflér les inspirations du génie ! Quelles lumières puiser dans ces discussions mercenaires , où toute contradiction est un péril , et tout raisonnement un délit ; où , sous les coups d'une majorité intolérante , doivent tomber sans combat les argumens avortés d'une minorité qu'on opprime ; où des décisions improvisées sont le résultat de la violence de ceux qui les provoquent , et du silence forcé de leurs inutiles adversaires ? Nous rougirions d'insister plus long-temps sur cette indépendance d'opinions qu'on a pu rendre trop souvent illusoire , mais dont aucun parti dans ses écarts n'eut jamais l'impudeur de contester le principe. Espérons qu'en avançant heureusement dans une carrière constitutionnelle, on sentira la nécessité de réaliser enfin ce qui fut trop long-temps une chimère, et que nous ne serons
plus témoins du scandale de l'oppression dans le sanctuaire de la liberté.
Ceci nous conduit naturellement à parler du faux jour sous lequel se présenterait une opposition légale, aux yeux d'un ministère aussi orgueilleux qu'inhabile , si , dans les répartitions des honneurs et des disgrâces politiques, il faisait une injuste différence entre ses adversaires et ses panégyristes. S'il est vrai que du choc seul des opinions opposées puisse jaillir la connaissance de la vérité , les deux partis , dans une discussion , ne servent-ils pas également la patrie ? les argumens d'une opposition éclairée n'ont-ils jamais fait changer les déterminations ou éclairé le patriotisme de l'autorité? Et d'ailleurs, en supposant même ou l'erreur, ou l'ignorance , ou la prévention , que diront les administrés , s'ils voient récompenser par l'outrage ou les persécutions celui de leurs représentans qui, se fût-il égaré dans son zèle , a cru soutenir les droits de la nation ou les intérêts des individus ? Il n'y a que la liberté d'opinion la plus absolue qui pui:^se persuader un peuple du respect qu'on a pour ses vœux dans la personne de ceux auxquels il en a confié l'expression ; il n'y a que ces encouragemens prodigués
à Fesprit public dans ses interprètes, qui puissent faire iVuctifler pour le bien général les élans instructifs de son développement : ôtez à la représentation nationale son indépendance et sa dignité, enchaînez par la crainte, ou paralysez par la corruption le zèle des membres qui la composent , et vous verrez s'évanouir tous les avantages de la plus belle des institutions politiques. Quedis-je? en éloignant des mandataires de la nation le respect et la confiance , non-seulement vous éloignez l'amour et le dévouement; mais vous privez vos opérations du seul flambeau dont la lumière puisse les éclairer, vous rendez inutile cet esprit public qui devait être à la fois votre guide le plus sûr , votre plus puissant auxiliaire.
^11 en sera de même de la liberté de la presse, si l'autorité, entraînée par une susceptibilité puérile , en étouffe le développement , sous prétexte d'en réprimer les abus. Le gouvernement, au lieu de la manifestation toujours utile du vœu national , ne trouvera plus alors dans les productions de la servitude , que l'adulation qui l'aveugle , la vénalité qui le trompe , ou la délation qui le déshonore. Consultons, malgré le dégoût qu elles inspirent , ces archives
de la servitude , où sont consignées pour l'instruction des siècles, les atteintes portées à lindépendance de la presse et les entraves imposées à l'exercice de la pensée'^ : quel fruit desgouvernemens ombrageux retirèrent-ils jamais d'un asservissement aussi despotique ? Trouvèrentils au moins leur salut dans leur intolérance? purent -ils excuser, par le principe de leur propre sûreté, celle sévérité arbitraire qui violait tous les principes? Enfin des résultats politiques vinrent-ils absoudre les combinaisons de la pusillanimité, ou les calculs de la tyrannie? Non , disons-le franchement , et le fauteur le plus intrépide de l'autorité n'osera nous démentir : les périls s'aggravèrent par- les précautions maladroitement prises pour les conjurer , l'opinion redoubla ses murmures dès quelle fut forcée de les concentrer , les griefs insensiblement accumulés formèrent une masse éiectri-
* Combien ne ti'ouverait-on pas de ces jvocedures scandaleuses dans la poussière des greffes et les archives judiciaires de tous lej gouvcrnemens , depuis les procès si ridiculement atroces de l'itiquisilion , jusqu'aux chimères si pitoyables de ce système d'interprétation qui commence à s'écrouler enfui parmi nous , sous l'application du jury à ces sortes d'affaires.
que qui finit par faire une effrayante explosion;
et dans la tempête qui en devint l'inévitable résultat , fut enveloppé sans appui le pouvoir imprudent qui ne se doutait pas même de l'avoir provoquée. En vain des écrivains courageux voulurent-ils percer de leurs voix patriotiques c© silence de la terreur : leur patriotisme avorta sous le poids de censures préalables , ou fut condamné à expier d'odieuses interprétations. Au malheur de l'inexpérience , se joignit pour Tantorité le malheur plus grand de trouver des instrumens encore exagérés de ses persécutions; la mesure des rigueurs fut bientôt comblée comme celle de la résignation , et l'excès du mal en fit naitre enfin le remède. Telle fut à toutes les époques d'asservissement de la pensée la marche des circonstances , marche d'autant plus rapide à chaque crise, que le progrès des lumières la précipitait toujours davantage ; c'est pour cela sans doute que, dans ces derniers temps, à peine avons nous pu suivre la presse dans la célérité de sa lutte , sortie enfin à peu près victorieuse d'impolitiques restrictions.
Ce n'est pas cependant que nous prétendions imposer au pouvoir suprême l'obligation de souffrir, sans les réprimer, toutes les atteintes de la témérité , tous les traits de lin-
subordination. Sans doute il ne peut autoriser
l'essor de ces productions factieuses , destinées à ébranler la fidélité d'un peuple et à provoquer sa désobéissance ; la morale et le salut public se réunissent pour demander la destruction de ces odieux poisons, le châtiment exemplaire de ceux qui les distillent : mais il existe des lois; c'est à elles qu'il appartient de prononcer alors sur l'existence du délit , ainsi que sur son châtiment ; et les organes de ces lois justement répressives , auront encore à suivre une route difficile entre les deux écueils d'une indulgence dangereuse et d'une trop sévère interprétation. En toute hypothèse , nous avons le droit de le demander , quel pourrait être le but d'une inquisition exercée sur des ouvrages réclamant avec respect ou l'établissement d'une institution ou la suppression d'un abus ? Si leurs auteurs ont été véritablement les interprètes de l'opinion générale , s'ils ont présenté des vues évidemment utiles, l'autorité doits'applaudird'une tolérance qui encourage à l'éclairer ; si au contraire une institution réclamée ou une réforme indiquée, n'est autre chose que le rêve inexécutable d'un homme de bien , ou le système erroné d'un fou , l'instant qui vit éclore une insignifiante production , la voit s'ensevelir dans
l'oiibli , Fauteur suit de près son ouvrage , et le danger n'a pas même existé. Dans tous ]es cas , le peuple voit avec reconnaissance les eneouragemens prodigues à ceux qui s'occupent d'ëciairer l'administration sur ses besoins ; et celle-ci profite des lumières de l'expérience et du patriotisme , sans avoir jamais rien à craindre des bévues de la sottise ou des sophismesde la mauvaise foi.
Ce serait peut-être ici le lieu d'exprimer quelques regrets qu'une désastreuse fatalité ait éloigné de nous si long-temps cette émancipalion de la pensée , sans iavquelle un principe consacré par le code le plus solennel, n'était pour nous qu'une brillante chimère dont les heureuses conséquences nous étaient interdites en réalité : nous n'aurons pas l'indiscrétion de recîvcrclîer jusqu'à quel point tant de circonspection put, aux yeux des législateurs , paraître jusqu'ici nécessaire. Ce fut sans doute après de mûres délibérations quils se déterminèrent a. ajourner pour nous la jouissance d'un des droits les plus universellement reconnus. Nous croyons pouvoir observer seulement que tant de retenue fut loin de produire les fruits que Ton en avait sans doute attendus. Écartons avec le même scrupule et l'exagération de la satire.
et la mollesse de l'adulation. Approfondissons avec franchise les résultats de cette jurisprudence transitoire, basée, d'après l'aveu de ses propres auteurs , bien moins sur la justice que sur les circonstances. Quel tableau nous offrent en ce genre plusieurs périodes récentes de notre histoire .'' Une autorité soupçonneuse cherchant à étouffer la voix de l'opinion qu'elle ne voulait pas satisfaire ; des préjugés ruinés par le temps offerts à un peuple éclairé en remplacement des vérités qu'il aimait à entendre proclamer; de gothiques usages exaltés par l'ignorance , et la raison calomniée par la mauvaise foi ; de vils pamphlétaires prostituant une plume sans talent à vanter cette politique d'un jour, sans pouvoir augmenter le nombre de ses insensés prosélytes ; des écrivains courageux expiant dans les fers la franchise de leur indépendance, et dans le fond même des cachots protégés par l'opinion dont ils sonl les organes. Quels sont enfin les résultats de ce-bouleversement déplorable? ceux qu'amènera toujours une fatale obstination à repousser les conseils de l'esprit public : une anarchie désastreuse , en attendant la ruine de ses propres auteurs. L'opinion se venge de ceux qui la dédaignent en leur retirant son appui ; privés de ses leçons
iJs se précipitent de faute en faute vers des dés* ordres inévitables ; ils voient enfin le précipice qu'ils ont ouvert par leur imprudence , et ce n'est que quand ils y tombent que le gouffre est comblé. Maintenant que les principes d'une sage politique semblent prendre la place des rigueurs illégales de la pusillanimité , aujourd'hui qu'en attendant les garanties d'une législation irrévocable , la nation française voit disparaître du moins les entraves les plus injurieuses à la pensée , que la culpabilité de la presse ne dépendra plus d'une interprétation forcée de l'autorité , et que le jugement de ses délits ne sera plus une absurde exception , espérons que l'esprit public ramené à sa destination primitive ne paraîtra plus que ce qu'il est en effet , l'expression des vœux de la généralité de la population , et le guide des hommes appelés à la gouverner. Espérons que les dépositaires d'un pouvoir, devenu alors véritablement paternel, verront en lui le fanal qui les éclaire, et non l'incendie qui les menace ; que , jaloux du bonheur de leurs administrés plus que des intérêts mal entendus de leur amour-propre , ils rechercheront les lumières de l'opinion au lieu de se raidir orgueilleusement contre ses inspirations , et que par elle s'élèvera enfin le
temple des lois sur les débris à jamais renversés de celui de l'arbitraire.
Tous les principes relatifs à ces deux premiers interprèles de l'esprit public , la représentation nationale, et la liberté de la presse, se réduisent donc à cette maxime aussi simple qu'incontestable : liberté absolue dans tout ce qui les constitue , sauf la répression des abus, et la punition des délits. Mais c'est ici qu'il est nécessaire qu'une législation mûrement calculée ne laisse aucune chance à la latitude de l'esprit de parti, comme aux dangers de l'interprétation. Ce n'est pas sans doute une entreprise orditiaire que celle de rassembler en un seul faisceau des dispositions relatives à de» circonstances si diverses , à des délits de nuances si variées , à des abus d'influences si différentes. Où trouver le guide indispensable pour sortir heureusement d'un dédale aussi compliqué? A quels feux allumer le flambeau qui doit éclairer un travail si patriotique.'* C'est la difficulté même d'un pareil résultat qui seule peut absoudre ceux qui nous ont tenus courbés si long-temps sous un joug provisoire. Peut-être n'appartenait-il qu'à notre immortel INiontesquieu de remplir cette lacune délicate de notre législation ; avec quel art n'eût-il pas réuni
tous ces fîls trop déliés pour notre faiblesse! Avec quelle solidité n'en eût-il pas formé un tissu ijnpe'néîrable aux argumentations d'une factieuse indulgence, comme aux prétextes d'une rigoureuse susceptibilité! Sur quelle matière plus digne de son expérience eût-il pu exercer ce jugement infaillible, cette lumitieuse pénétration dont il nous a laissé un si majestueux monument? Mais le soî qui produisit ce génie privilégié , est inépuisable comme la nature qui Je féconda dans son sein. Qu'un peuple enthousiaste pour tous les genres de gloire soit véritablement libre dans ses choix , il saura bien trouver ceux dont les lumières lui promettent à cet égard les institutions les plus parfaites. En attendant que des lois méditées dans tout le calme des passions aient mis en harmonie les terreurs quelquefois un peu minutieuses de l'autorité , avec le besoin qu'elle a des leçons de la presse et des lumières de la pensée, nous avons pour modérer notre juste impatience une institution qui, rappelée à toute sa pureté, suffirait pour fonder à la fois et la sécurité de l'administration , et la confiance des administrés; c'est ce noble établissement du jury auquel nous ne pouvons contester, malgré son origine exotique, ni l'utilité de ses formes, ni
l'évidence de ses garanties ; le peuple et son gouvernement doivent un respect égal à ce palladium de leurs droits réciproques; c'est par lui que la presse indépendante dans son essor régulier, sera arrêtée dans ses écarts, et réprimée dans ses témérités. 11 est inutile de prévenir que nous n'entendons point par jury une réunion de machines ignorantes rassemblées parle hasard, ou de.serviles instrumens désignés par lautorité. Le jury véritablement impartial, celui qui défendra avec le même zèle , et les lois constitutives du pouvoir et les droits généraux et individuels de la population, c'est cette association de probité , de talens et de fortune , dont l'ensemble est d'abord le résultat d'une élection libre ou d'un examen sévère, ou d'une désignatiorf faite par la loi, et dont chaque membre est ensuite désigné par le sort dans chaque circonstance particulière. Expliquons-nous plus positivement. Qu'un ouvrage ait été publié sur l'administration , sur l'économie politique, ou sur tout autre sujet plus ou moins étroitement lié aux intérêts ou aux abus du gouvernement ; que dans cet ouvrage, sévèrement analysé, quelque principe ait paru malveillant ou dangereux ; que l'autorité, justement alarmée, ou minutieusement suscepti-
ble , ait fait usage des moyens consacrés par la loi pour faire punir l'auteur et condamner ses propositions, jusque-là tout est légal, tout est d'accord avec les droits du pouvoir comme avec ceux des individus; c'est cette réunion imposante , connue sous le nom de jury , qui va venger, en réprimant un écrivain téméraire , la cause de l'autorité , ou donner , par une absolution éclatante, de nouvelles garanties au droit du citoyen. Eh bien , que ce jury, composé par l'autorité elle-même, ne soit qu'un a«îsemblage complaisant de ses obligés ou de ses adulateurs, n'est-il pas certain, n'est-il pas du moins très-probable que l'accusation s'aggra» vera de tout le crédit des accusateurs? La voix de la faiblesse sera-t-elle bien entendue au milieu des éclats de celle de la puissance , et l'ambition, la flatterie ou la reconnaissance tiendront-elles d'une main bien assurée la balance de la justice? Examinons maintenant si , dans une autre hypothèse , le danger ne viendra point , changeant de direction , menacer les droits de l'autorité; car l'abus impuni de la presse ne serait pas un désordre moins condamnable que son oppression. Supposez donc un jury composé d'hommes éclairés, simultané-
ment rassembles de tous les rangs intéressés au bon ordre de la société , propriétaires , manufacturiers , commerçans , artistes , sa vans , etc. ; de tous ceux enfin qui ne peuvent trouver que dans un état stable et tranquille les produits de leur sol , les fruits de leur industrie, les résultats de leurs spéculations, la gloire et le prix de leurs travaux ; qu'à chaque délit nouvellement présumé , le sort , arbitre toujours juste , aille chercher exclusivement dans cette masse de citoyens respectables ceux qui doivent rendre une impartiale décision j croyez- vous que de tels juges, en protégeant les droits individuels qu'ils sont jaloux de partager , fussent disposés à compromettre ceux du pouvoir qui leur en garantit la jouissance ? Confondront-ils avec la noble franchise du patriotisme et de l'indépendance , les manœuvres de l'intrigue et les écarts de l'insubordination? Enfin , s'ils sont pénétrés des devoirs que leur impose un auguste ministère envers l'accusé sans appui ; leur propre intérêt , tout sentiment d'équité mis à part , n'est-il pas garant du scrupule avec lequel ils rempliront aussi leurs obligations envers le pouvoir qui les honore , en leur confiant cette partie des droits de la
société? Ce n'est pas après que d'ëloquens publicistes nous ont enfin obtenu cette institution., garantie précieuse de la pensée, que nous nous permettrons d'insister sur les avantages qu'elle promet à la fois à la raison et à la liberté. Ne risquons pas d'affaiblir , en les délayant , des principes si sagement et si noblement défendus. Attendons du perfectionnement du jury, des résultats que son organisation actuelle condamnerait à rester incomplets. Les mêmes voix qui ont provoqué son établissement ne sauraient demeurer muettes après ce premier triomphe de la raison ; c'est encore à elle qu'est réservé celui d'en assurer à la nation les bienfaisantes conséquences. Quant à nous, nous avons seulement voulu développer ce principe, de jour en jour mieux justifié, que de tous les movens de parvenir à la manifestation franche et impartiale de l'esprit public , les deux principaux et les deux plus sûrs, sont la représentation nationale et la liberté de la presse.
Quelle que soit cependant la puissance de ces deux véhicules , un gouvernement arriverait bientôt à en neutraliser presque entièrement les effets , s'il enveloppait les projets de ses opéra-
lions d'un voile trop épais pour que l'opinion puisse le pénétrer. Cette attention minutii^use à dérober aux yeux des intéressés toutes les vues de son administration ou de sa politique, est le manège insidieux d'un gouvernement en opposition avec la masse des administrés, et non le système bienveillant d'une autorité forte de la confiance qu'elle inspire. Partout oii vous verrez proclamer à l'improviste des décisions élaborées au milieu de délibérations ténébreuses , vous pouvez en conclure avec certitude que lé pouvoir dont elles émanent est en guerre avec l'opinion , puisqu'il craint de la consulter. En vain il manifesterait la condescendance de revenir sur des mesures trop précipitées, si l'expérience venait lui en démontrer plus tard l'inconvénient ou le danger ; l'expérience a souvent prouvé qu'il est plus facile , en administration , de prévenir une erreur , que d'en obtenir la réparation. Outre qu'elle intéresse l'amour- propre de ses auteurs quand elle n'est plus en projet , mais en réalité ; ce même esprit public, qui se serait fait un devoir de conseils respectueux pour la prévenir, se fera scrupule d'observations défavorables qu'on pourra
prendre pour des murmures' quand l'arrêt sera
prononcé : la presse dont un abus, encore à naître , eût exercé les travaux et éveillé la surveillance, deviendra muette ou adulatrice quand il sera définitivement adopté, et la représentation nationale elle-même retiendra sa juste censure , dans la crainte de compromettre l'autorité, et de produire ainsi, en voulant réparer un mal , un mal plus grand peut-être et plus irréparable.
En faisant un devoir à l'administration suprême de cette publicité , sauvegarde de sa sagesse, on comprendra facilement qu'il nous faut bien en excepter ces mesures , quelquefois nécessaires, dont la prudence fait tout le succès , et le mystère toute l'utilité. Mais en accordant au dépositaire de l'autorité , dans quelques circonstances impérieuses et dans des cas tout particuliers, ce voile qui doit couvrir pour un temps des actes délicats , nous n'entendons l'investir ni du droit de se dérober à leur responsabilité, ni de celui d'envelopper d'une ombre complaisante des opérations où elle ne peut être indispensablement nécessaire. Qu'il couvre d'un mystère impénétrable la recherche d'un forfait dont l'auteur se déroberait à la peine qui l'attend par la publicité des mesures prises pour le découvrir , qu'il prévienne par un se-
cret rigoureux tout éclat qui ferait disparaître eties preuves et les complices, c'est pour la vengeance et le repos de la société qu'il a fait aux principes une utile exception; la société, sans doute, s'empressera de l'absoudre , pourvu qu'il s'arrête respectueusement devant la loi , dès l'instant où elle n'a plus besoin de son intervention , et que le coupable une fois découvert soit remis exclusivement à la justice pour ne plus être poursuivi, convaincu et frappé que par elle. Nous reviendrons plus loin sur cette puissance du secret dont nous avons vu de si effroyables abus ; nous rattacherons de nouvelles considérations à cette subdivision extraordinaire du pouvoir qui, sous le nom de police, nous a donné des exemples si multipliés des dangers du secret , et des monstruosités de l'arbitraire. En attendant, proclamons toujours cette vérité, que la publicité , en politique comme en administration, est aussi un des moyens de provoquer la manifestation de l'esprit public, et qu'un gouvernement jaloux de le consulter, loin de redouter l'éclat du grand jour, fera tout, au contraire , pour en multiplier les rayons.
Maintenant que nous avons indiqué les avantages qui doivent résulter pour une administra-
lion libérale de la connaissance de l'esprit public , ainsi que les moyens par lesquels elle y doit arriver, disons un mot des obstacles qu'elle peut rencontrer dans une telle recherche , et des ressources qu'elle a pour en triompher.