CHAPITRE VL
Des obstacles qui peuvent s'opposer à ce qu'un gouvernement connaisse l'expression véritable de l'esprit public , et des moyens à employer pour les surmonter.
C'est déjà pour raction de l'esprit public une chance favorable , que de trouver les dépositaires du pouvoir disposés à reconnaître la nécessité d'en écouler les inspirations; c'est même dans leur répugnance à imposer eux-mêmes ce frein salutaire à leur toute-puissance, que se trouve aux heureux effets de l'opinion l'obstacle le plus difficile. Mais il en est d'autres encore qui, sans être entièrement personnels à l'autorité , ne disparaîtront cependant que devant une volonté ferme et une vigoureuse résistance : nous avons parlé plus haut de l'esprit de parti, et les caractères que nous lui avons attribués, son obstination à dénaturer l'état véritable de l'opinion , la mauv^aise foi et l'exagération qui
président à tous ses conseils , la folie de ses espérances et lextravagance de son indocilité, tous ses écarts , déjà mis à nu , nous dispensent de parler ici des écueils dont il environnerait rhomme d'état qui le laisserait pénétrer dans ses conseils, et influencer ses déterminations. C'est à lui , d'après les nuances fortement prononcées qui le distinguent de l'esprit public, de savoir le reconnaître; c'est à lui de le reléguer dans ces coteries méprisables où il ne doit encore échapper, ni à la surveillance de ses agens , ni à sa propre sollicitude. Nous n'ajouterons donc rien de plus sur cet ennemi des gouvernemens , trop bien signalé pour être dangereux à celui que n'égarera pas un aveuglement volontaire ; mais il est d'autres obstacles plus couverts contre lesquels il n'est pas hors de propos de les prémunir : ils auront à lutter d'abord contre un danger d'autant plus menaçant qtril leur faudra pour s'en garantir une vertu extraordinaire , line abnégation presque au-dessus de l'humanité. INous voulons leur signaler ici cette basse adulation, qui, après avoir été, par le voile qu'elle tint constamment étendu suc l'esprit public, une des causes de nos longs orages politiques, semble devoir encore nous en amasser de nouveaux. Considé-
rons avec une doulourense inquiétude les effets de cette manie devenue , par le malheur des temps , une des nuances de notre nouveau caractère ; le peuple français, assez riche de ses brillantes qualités, peut ne pas redouter cet aveu. Quel spectacle avons-nous offert à l'Europe dans ce dix-huitième siècle, exalté d'une part avec tant de faste , calomnié de l'autre avec tant d'exagération? Fauteurs et victimes tour à tour de l'anarchie la plus stupide et des plus sanglantes réactions, nous fîmes, en vingt années, fumer un indigne encens sur vingt autels différens ; nous remplaçâmes successivement l'idole d'un jour pour une idole plus éphémère encore ; un pouvoir triomphant était l'objet de nos hommages , un autre paraissait , il triomphait à son tour ; il héritait de nos hommages aussi inconstans que la fortune. Au milieu de cet enivrement de la puissance et de ces manœuvres de la lâcheté , que devint le rôle de l'esprit public? Déguisé successivement sous les masques les plus disparates , couvert tantôt du voile étincelant de la gloire , tantôt des livrées anarchiques de l'ignominie , toujours repoussé par une opinion factice, dont l'esprit de parti favorisait l'audace , jamais il ne put se faire jour jusqu'à des gouvernemens aveuglés
jpar les fumées de l'adulation. De là ces révolutions journalières qu il avait bien préparées , mais dont il eût évité les convulsions à l'autorité , si elle eût eu la sagesse d'en concerter avec lui la marche et les eCfetsj de là successivement tous les désordres de la licence, et toutes les violences du despotisme; de là, enfin, les malheurs les phis affreux , après la plus décourageante instabilité. C'est à un gouvernement établi sur des bases fortes et régulières , qu'il appartient de combattre ce fléau de l'adulation; c'est à lui, s'il ne peut extirper le mal dans sa racine, d'en diminuer du moins la dangereuse intensité. Et que les dépositaires de l'autorité ne viennent pas , pour pallier une faiblesse inexcusable, quoique aujourd'hui presque, universelle, accuser l'esprit de leur siècle et son inconséquence. Sans doute ils existent parmi nous ces êtres dégradés, que l'on voit successivement prosternés devant chaque force triomphante. Il n'est que trop effrayant le nombre de ces parasites mercenaires qui, dans des feuilles aussi viles que leurs auteurs , prostituent avec une égale impudence un encens toujours vénal aux vices et aux vertus. Voyezles chaque jour élaborer péniblement une formule qui couvi'e la lâcheté de celle qu'ils ont
inventée la veille; voyez leur ignominieuse industrie enfanter, à chaque crise nouvelle, des termes nouveaux qui finiraient par nous e'toniier , si depuis long-temps ils ne nous faisaient connaître pour inépuisable le vocabulaire de l'adulation. A les croire, jamais l'opinion ne réprouve l'acte le plus arbitraire de l'autorité; les peuples , prosternés devant la sagesse infaillible qui les t^ouverne, ne forment pas un vœu, n'expriment pas un désir; comblés de toutes les sortes de prospérités, attachés par tous les liens de la reconnaissance, ils bénissent chaque jour le pouvoir protecteur qu'ils ne connaissent que par ses bienfaits ; c'est à ces effrontés parasites que notre bon La Fontaine semble avoir emprunté ces vers charmans qui peignent avec une ingénuité si effrayante, et l'intrépidité de leur bassesse , et le ridicule de leur stupidité *. C'est ainsi que l'administration suprême trouve toujours des flatteurs pour la séduire, et rarement des conseillers pour l'éclairer. Un gouvernement , il faut bien l'avouer, ne peut changer en citoyens utiles ces
* Vous leur fîtes , seigneur ,
En les croquant beaucoup d'honnein-
flagorneurs constans de toute autorité, il ne peut étouffer dans son germe cette peste aussi opiniâtre qu'inévitable; ce serait triompher de la nature même ; et il existe malheureusement des poisons dont il est possible seulement d'amortir le venin ; mais que l'autorité se montre constamment inébranlable aux attaques de l'adulation ; que, sourde a la louange qui l'aveugle, à la bassesse qui l'avilit , elle écoute avec bienveillance et le courage qui la censure , et la vérité qui l'éclairé ; que , sous l'œil jaloux des flatteurs, les encouragemens soient prodigués a la noble indépendance du mérite et des vertus , bientôt disparaîtra ce monstre obscur de la flatterie , dont l'audace accuse la lâcheté des administrés beaucoup moins que la faiblesse de l'administration ; bientôt celle-ci gagnera dans la facilité de ses opérations , ce qu'elle perdra peut-être en jouissances mal entendues de l'amoiir-propre ; la connaissance véritable de l'esprit public deviendra sa lumière , et la solidité de ses travaux sera sa récompense. Eclairés , comme nous le sommes , par une longue et terrible révolution, sachons du moins ne pas nous la rendre inutile; profitons de ses excès, puisqu'il ne nous est pas donné de pouvoir les effacer de notre histoire. Dépositaires de l'au-
- torité , déjouez par tous les moyens les complots de la malveillance; c'est à la fois votre devoir et un de vos plus grands intérêts; mais craignez encore plus les vapeurs empoisonnées de l'adulation. Si votre œil ne peut percer ce funeste nuage , s'il vous dérobe le spectacle des malheurs du peuple et de ses besoins, comment vous flatter de les adoucir, et s'ils restent sans remède , comment rallier des cœurs aigris et soufFrans autour de vous et de la patrie? C'est à l'opinion seule qu'il appartient de vous faire connaître, et les malheurs qu'il vous faut réparer , et les besoins que vous avez à satisfaire; ne laissez donc pas interposer entre vous et cette opinion bienfaisante , l'obstacle insurmontable de l'adulation.
Mais ce n'est pas le seul écueil qu'un gouvernement sage aura à redouter dans la recherche difficile de l'esprit public : tous ses soins seraient perdus , il ne ferait à l'opinion que des appels inutiles , s'il s'abusait dans le choix des agens auxquels il est obligé de confier une portion quelconque du dépôt de l'autorité. C'est ici que ce système de centralisation dont on a quelquefois si fatalement abusé devient utile et même indispensable. Puisque c'est dans la capitale que réside le pouvoir suprême ( je
parle ici cîe toute espèce de gouvernement , et n'examine point encore quel est celui qui par sa nature convient le mieux au développement de l'esprit public ) ; puisque , dis-je , c'est dans la capitale que réside le pouvoir , ou du moins que siègent ses dépositaires , et que le pouvoir a un intérêt bien démontré maintenant à connaître les vœux de l'opinion et les opérations qu'elle indique , il s'abuserait étrangement si, par des considérations de faveur ou des préventions particulières, il négligeait un moyen sans lequel tous les autres deviendraient incomplets ou inutiles, celui de faire concourir à ce but tous les points de l'empire indistinctement : car il serait injuste autant qu'injurieux pour la plus grande partie de la population , de borner à la capitale le rôle actif de l'opinion et l'influence de l'esprit public. Que là se réunissent donc tous les rayons de son vaste foyer; que , destinés à réfléchir sur l'autorité les vœux et les espérances de tout un peuple , ils viennent former a sa portée cette masse de lumière qui doit l'éclairer , rien de plus convenable , je dirai même , rien de plus nécessaire ; mais que cette flamme patriotique brille surtout des feux plus ou moins rapprochés qui doivent fournir la plus grande partie de son ali-
ment ; que la capitale n'ait dans leur action salutaire d'autre privilège que d'être le point convenu de leur réunion ; sur les autres fractions de l'empire , vivent pour contribuer à sa prospérité des enfans éloignés, mais des enfans de la même famille. Et que serait en effet, tant pour son apparence que pour sa réalité , l'opinion isolée d'une capitale sujette par la variété de ses goûts , de ses modes , de ses plaisirs mêmes, surtout par le voisinage de l'autorité, à des préventions si passagères, à de si promptes vicissitudes ? Que signifieraient ses explosions dans une telle enceinte , si l'esprit public véritable , celui qui résulte de la réunion simultanée des lumières de toute la population , ne venait la mûrir et l'épurer avant de l'adopter pour son interprète.
II est donc à la fois raisonnable et rigoureusement juste que les provinces , même les plus reculées, soient appelées à verser leur contingent dans le dépôt commun de l'esprit public : or à qui chacune de ces opinions partielles dont la réunion doit constituer enfin cette puissance irrésistible , sera-t-elle forcée de se confier, pour la reconnaître, et transmettre au pouvoir suprême la nature de ses plaintes ou celle de ses réclamations? West-ce
pas à ceux-là même qui, par leurs rapports continuels avec l'autorité , doivent inspirer à la population la défiance la plus légitime, si elle n'a pas une garantie dans la loyauté de leur caractère? Il serait sans doute plus avantageux et plus sûr qu'une telle expression pût arriver aux oreilles de ceux qu'elle doit éclairer, d'elle-même et sans un intermédiaire aussi délicat; mais il serait injuste aussi d'exiger qu'un gouvernement la recueillît indifféremment de la bouche de tant de réformateurs sans mission , dont la fougue serait pour lui un écueil non moins dangereux que tous les autres : c'est aux rapports de ses principaux agens qu'il est forcé de s'en rapporter à cet égard ; non pas que l'opinion, pour franchir toutes les barrières , ait rigoureusement besoin de personne ; elle saurait bien faire entendre sa voix à la puissance, quand celle-ci ne chargerait pas ses mandataires du soin de la recueillir; mais souvent , arrêtée par des obstacles de plus d'une espèce, elle serait forcée de suspendre ou de ralentir sa marche , elle arriverait enfin , quand peut-être il serait trop tard : on ne saurait donc contester au gouvernement le droit et même la nécessité de se reposer sur des agens du soin de lui transmettre, de tous les points, les
vœux de l'esprit public ; mais de cette nécessité même dérive celle de se mettre par la sagesse de choix réfléchis, à l'abri de leur insouciance ou de leur corruption. Tel, dans des rapports artificieux, présentera tout en beau l'état de l'opinion de ses subordonnés, tandis qu'il y règne en effet une fermentation sourde , un mécontentement concentré ; tel autre dissimulera l'état tranquille et avantageux de l'esprit public pour faire valoir davantage la difficulté de son administration; celui-ci, en traçant le tableau d'une vague inquiétude dans la partie du royaume soumise à sa direction , eo déguisera lâchement la cause et le remède; celui-là, dans la peinture d'un enthousiasme réel ou imaginaire, évitera de parler de telle ou telle circonstance qui menace de le remplacer par un murmure universel. Ce ne sont ni ces flatteurs complaisans, ni ces intéressés détracteurs qui assureront au gouvernement les moyens d'aller au-devant des craintes ou des espérances de l'opinion, et il faut avouer qu'il n'aura pas moins de peine à trouver la franchise pour les lui transmettre , que la sagacité pour les reconnaître. Cependant s'il n'est point de règle fixe pour lui faire distinguer avec certitude ceux qu'il peut investir d'une confiance
sans danger, il en est du moins pour le guider dans cette recherche avec plus ou moins de probabilité. D'abord, qu'il écarte avec un soin scrupuleux tout homme entaché de basse complaisance ou d'adulation ; dès qu'il a fait une fois fléchir le devoir sous quelque considération particulière, irrité nécessairement contre l'opinion qui le condamne il ne peut en être qu'un mauvais interprète. Point de ces hommes timides, dont le caractère sans énergie atteste qu'ils n'oseront risquer, pour être véridiques, de causer des inquiétudes ou des alarmes à l'autorité ; c'est en l'effrayant à propos qu'on la met souvent à portée de dissiper les objets mêmes qui l'ont épouvantée. Méfiez-vous aussi de ces naturels ombrageux qu'un rien suffit pour mettre en fureur, qui font un monstre de rébellion du murmure le plus modéré, et qui, communiquant au pouvoir suprême leur propre susceptibilité, le jettent dans des rigueurs intempestives dont il ne reconnaît Timpolitique application, que quand elles ont grossi le nombre et les griefs desmécontens. Il sera suspect aussi dans la transmission du vœu général , cet homme insouciant ou dissipé que le plaisir entraîne, qui, sous le prétexte des convenances sociales, toujours circonscrit dans
des cercles d'amis , de complaisans ou d'adulateurs, n'y puise sur l'opinion que des renseignemens factices, à l'aide desquels il communiquera bientôt au gouvernement les erreurs qui l'ont abusé lui-même. Je n'aurais pas une confiance plus aveugle en cet administrateur orgueilleux, qui, ne voyant les objets qu'à travers le prisme de son amour-propre, donnera l'idée la plus favorable de l'esprit public , si les administrés lui prodiguent des hommages serviles dans leur expression , pour en faire un esprit d'inquiétude et de révolte, dès qu'ils mettront dans son respect le calme de la modération et le sangfroid de la dignité. Comment supposer à toutes ces passions le caractère d'impartialité nécessaire pour répondre aux vues d'un gouvernement jaloux de parvenir à la connaissance franche et sans réserve de l'esprit public ? Mais portez l'œil du patriotisme sur ces hommes mis en évidence parles événemens, ou désignés à votre attention par l'utilité de leurs travaux, l'étendue de leurs services et la noblesse de leur caractère; ne dédaignez pas de demander à l'obscurité la vertu qui fuit le grand jour, et le mérite qui se concentre : ce n'est pas sur une terre aussi féconde que vous manquerez de trouver des objets dignes de votre juste préfé-
rence. Voyez, livré maintenant à de paisibles travaux, ce magistrat inébranlable autrefois aux fureurs de l'anarchie comme §iux séductions de la puissance, victime, à des époques différentes, du même courage et de la même incorruptibilité ; cet administrateur vainement protégé par l'opinion dans des temps difficiles oii l'esprit de parti avait usurpé son empire; ce théoricien profond dont la science a éclairé la route que son expérience promet de parcourir avec habileté; tous ces hommes enfin, placés à la tête de l'opinion par l'estime et le respect de leurs concitoyens : voilà ceux qui transmettront à l'autorité des renseignemens d'autant plus exacts sur l'esprit public , qu'ils ne craindront point, en le consultant, d'y rien trouver de défavorable à leur administration , non plus qu'à leur caractère; ils ne seront point tentés de dissimuler ce qui ne peut leur faire aucun tort , et l'estime qui paie déjà leurs travaux s'accroîtra de toute la reconnaissance du peuple, quand ils auront fait monter jusqu'au sanctuaire de la puissance l'expression de leurs vœux et celle de leurs espérances.
Quand, par des choix analogues aux désirs de l'opinion, un gouvernement aura préparé à l'esprit public un accès libre jusqii'à lui , il
n'arriverait encore que très-incompîëtement à son but, s'il n'exigeait des agens qu'il a chargés de ce dépôt délicat, une assiduité absolue, une résidence à peu près sans interruption. Que signifient franchement tous ces administrateurs vagabonds , plus connus sur les routes qui conduisent à la capitale que dans les pays confiés à leur administration? Quel temps leur peut-il rester pour consulter l'esprit public, quand il n'est consacré qu'aux soins de leur ambition et à d'éternelles démarches pour la' satisfaire? Et qu'on ne croie pas cette coiisidération d'un poids insignifiant dans la balance de l'économie politique. Si le gouvernement de notre ancienne monarchie fut entraîné dans le torrent révolutionnaire dont il n avait oas deviné la violence, s'il se vit surpris par l'oscendant devenu irrésistible d'idées nouvelles dont on lui avait caché les progrès et l'opiniâtreté, peut-être en faut-il accuser surtout cette complaisance de routine qui permettait aux chefs d'administration d'échanger, contre le séjour de la capitale, celui du pays dont ils devaient être à la fois les surveillans et les interprètes. On obtenait, par l'intrigue ou la protection, la première place administrative de telle ou telle province ; on allait prompteraent y faire recon-
ipo
naître sa personne et ses prérogatives; on y déployait une pompe souvent ridicule, et toujours inutile ; on y savourait quelque temps les hommages intéressés de Tavidité et l'encens de l'adulation, puis on remettait à des mains subalternes des travaux devenus fastidieux par le souvenir des cercles de la capitale, et par l'impatience de s'y retrouver; on faisait au hasard des rapports sur l'état de l'esprit public-, et, pour prix d'une condescendance impolitique, le gouvernement se trouvait entraîné à de fausses mesures par ceux-là mêmes que leur position devait mettre en état de lui en exposer les dangers ou linconséquence. Nous n'avons que trop vu les résultats d'une légèreté aussi imprudente. Supposons qu'à cette époque, où l'esprit public commença à se montrer avec ces armes qui devaient devenir si terribles, une autorité prévoyante eût eu , sur tous les points, et constamment à leur poste, des agens choisis d'après les règles que nous venons d'indiquer, sera-t-il téméraire de penser que des rapports différemment exprimés eussent amené peut-être une marche différente dans les événemens? N'est-il pas probable, au contraire, que devant le grand jour de la vérité se fût dissipé le nuage d'un long et funeste aveugle-
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ment ; que des hommes, éclairés par une expérience personnelle, eussent communiqué franchement une lumière qui les eût frappés; que le gouvernement se fut donné le mérite de concessions que la force irrésistible de l'opinion menaçait de lui arracher, et qu'enfin l'événement mémorable de noire révolution n'eût offert à l'Europe que le spectacle de sa grandeur, sans lui inspirer d'alarmes exagérées sur ses dangereuses conséquences?
Il suit, de ce que nous venons de dire, qu'un gouvernement qui veut, de bonne foi et sans arrière - pensée , parvenir à la connaissance pour lui si nécessaire de l'esprit public , doit se garantir avant tout de l'esprit de parti , de ce moteur si actif dans tous les temps , mais surtout à la suite des orages politiques : point de sécurité pour ses opérations , point de garantie pour sa solidité , s'il n'évite ce piège meurtrier ; il y laissera tout le nerf de son administration , et peut-être sa propre existence. Après cet écueil , plus dangereux que tous les autres, la sagesse lui signalera celui de l'adulation , qu'il ne doit pas éviter avec une moins vive sollicitude. Vient ensuite, comme un obstacle qui exige aussi toute sa surveillance pour en triompher , une légèreté imprudente
OU coupable dans le choix des dépositaires principaux de son autorité; et, quand il aura fait ces choix eux-mêmes avec toute la maturité de la sagesse et tout le sang-froid de l'impartialité , il aura encore à se reprocher les fausses lumières qui viendront l'éblouir , s'il laisse interrompre un instant, par ses délégués, cette communication journalière avec leurs administrés, qui est un de leurs premiers devoirs , celui sans lequel ils ne pourraient apprécier avec justesse cet esprit public dont ils sont chargés de communiquer les élans. Ce ne sont pas là sans doute pour un gouvernement toutes les entraves qui l'attendent , tous les obstacles qu'il doit trouver à franchir. Nous n'avons voulu parler que des dangers principaux contre lesquels l'expérience lui fait une loi de se prémunir ; les autres seront faciles à apercevoir : ils se rattachent plus ou moins à ceux que nous venons de signaler ; ou ils les accompagnent , ou ils en sont du moins la conséquence.
io3 CHAPITRE VIL
Des înconvéniens attachés à la prétention de diriger l'esprit public.
iNous allons parler maintenant d'une erreur d'autant plus importante , qu'elle a été partagée successivement, depuis trente années, par ces pouvoirs éphémères dont elle n'a servi qu'à attester l'impuissance , et par ce gouvernement absolu dont elle n'a pu éloigner les inimitiés, ni prévenir la dissolution. Nous entendons par-là cette obstination de l'autorité , ennemie toujours impolitique de l'esprit public , à prétendre exclusivement présider à sa direction : c'est le propre de toute administration mal affermie , de chercher dans l'arbitraire et le despotisme des appuis que lui assurerait une noble popularité , si l'ivresse de sa position lui permettait d'écouter les conseils réfléchis du raisonnement. Dans l'exaltation produite par une élévation dont on est soi-
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itiême étourdi , on rejette avec dédain tout ce qui n'a pas l'air marqué au coin de la confiance et même de la présomption ; on craint de perdre , par des formes simples et légales , le prestige de sa grandeur; on prend le respect des institutions pour des signes d'impuissance ou de mollesse , et l'on finit par saper successivement toutes les garanties d'une nation , par lui enlever tous ses droits, pour assurer ceux de son ambition personnelle et de sa puissance. Ouvrez l'histoire de tous les peuples , et vous en verrez tour à tour les tyrans et les oppresseurs commencer par la compression de l'esprit public, celte conspiration de l'arbitraire contre la loi , et de la force coutre la résignation. Je sais que toujours ils ont prétendu justifier cette guerre à l'opinion par le prétexte rebattu d'en diriger l'essor et d'en régulariser les élans : mais les moyens qu'on leur vit constamment employer indiquent suffisamment le but d'une manœuvre si perfide. Ils connaissent les obstacles que rencontrera toujours la tyrannie dans la résistance de l'opinion , et c'est à étouffer , ou , pour employer leur langage , à ' diriger sa marche et ses progrès, qu'ils emploient toute l'énergie de leurs efforts, toute la vigueur de leur influence. Et de quel pou-
io5 voir illégal se servent-ils pour assurer le succès delà plus illégale des tentatives? Disons-le sans aigreur, mais sans timide ménagement; c'est de cette branche moderne d'administration à laquelle nos troubles civils n'ont que trop assuré de célébrité. Hâtons-nous de déclarer que nous n'entendons point ici -faire une injurieuse allusion h cette police bienfaisante et nécessaire qui , par des mesures sagement combinées, veille avec autant de persévérance que de discrétion sur la tranquillité publique et particulière, mais à l'abus trop fréquent de cette salutaire institution même : nous voulons parler de cette inquisition invisible et minutieuse qui , sous le manteau du secret et le voile de l'arbitraire, peut se permettre impunément de froisser tous les intérêts , comme de violer toutes les lois. Suivons-le , ce monstre ténébreux , dans tous les détours de sa marche effrayante, voyons tour à tour les partis en faire Tinstrument de leur règne éphémère, jusqu'à ce qu'écrasés par leurs propres excès, ils reconnaissent trop tard qu'il n'est plus de despotisme impuni. Quelle série scandaleuse de persécutions! quelle accumulation d'injustices révoltantes et d'épouvantables abus ! Ici , un père de famille respectable, payant d'une longue
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captivité le repos d'un pouvoir soupçonneux; là , un époux adoré laissant par sa disparition le champ libre aux poursuites d'un homme puissant; plus loin, un citoyen paisible expiant dans dafFreux cachots le crime d'une vieille inimitié ; partout l'arbitraire à la place de la loi, et l'homme légèrement soupçonné, traité comme le criminel convaincu. Voilà cependant les effets de cette prétendue nécessité de donner le pouvoir lui-même pour régulateur a l'esprit public; voilà les résultats de cette juridiction arbitraire dont quelques esprits complaisans osent encore tous les jours exalter les bienfaits. C'est, dit-on, le supplément indispensable d'une législation toujours incomplète, c'est la sentinelle vigilante du gouvernement et la garantie du repos des citoyens. Ah ! disons bien plutôt, c'est l'exécuteur secret des vengeances de la tyrannie; c'est le piège tendu à l'imprudence; c'est le glaive toujours suspendu sur la tête du faible , toujours menaçant dans les mains de la délation. Encore , si tous ces excès, dont la direction de l'esprit public est le scandaleux prétexte , atteignaient véritablement le but que l'on paraît en attendre; si l'opinion , en effet écrasée sans retour , manifestait par un silence éternel ou sa patience
ou son îHusion ; si Tesclavage de la pensée, en dépouillant la population de sa dignité , assurait du moins le repos de ses oppresseurs , on pourrait, sans excuser les écarts de l'autorité, en concevoir les motifs, en expliquer Tobstination. Mais une longue expérience ne nous a-t-elle pas appris que toute atteinte portée à l'esprit public, outre qu'elle est un délit toujours condamnable aux yeux d'une sage pliilosophie , est encore en politique une faute souvent irréparable , que l'opinion s'éloigne infailliblement de tout pouvoir qui la tourmente, et que plus on s'obstine à blesser son indépendance et ses droits, plus elie montre à son tour de persévérance et de vigueur pour les défendre ou les venger.
Il devrait être inutile de répéter ici qu2 notre intention n'est point de paralyser les moyens d'une police plus nécessaire peut-être que jamais, pour rendre efficaces les recherches préliminaires qui doivent donner à l'action plus lente de la loi la possibilité d'assurer ensuite par ses arrêts la vengeance de la société et le triomphe de la justice. Qu'une autorité sage et libérale sache renfermer sa police dans ces attributions salutaires, nous en reconnaîtrons l'utilité , nous en bénit ons l'influence. Otons
io8 à la malveillance et à l'esprit de parti tout pre'texte aux fausses interprétations. En parlant des abus d'un pouvoir illégal, nous n'avons en vue que ces attentats secrets à la liberté, ces procédures mystérieuses en vertu desquelles un citoyen innocent ou coupable se trouve soustrait aux formes protectrices consacrées par la loi , et frappé sans son intervention. C'est ce pouvoir monstrueux dont le souverain le plus sage ne pourra jamais régulariser l'exercice, qui, dans l'opinion, frappera a mort le gouvernement le plus solidement établi ; ce sont ces actes individuels d'oppression qui , plus ou moins renouvelés , accumuleront infailliblement une masse de résistance dont il lui faudra toujours redouter l'explosion ; et quelle est donc dans les mains du pouvoir le plus sage la nécessité de cette arme illégale? C'est aux institutions de rendre l'esprit public bienveillant, et son expression sans danger. Nous avons appris à une école trop funeste ce qu'il en coûte de vouloir en intimider les élans : malheur aux gouvernemens qui par cette erreur maladroite éloignent d'eux sans retour des cœurs toujours disposés à se réunir franchement autour du prince qui les gouverne, et du pays qui les vit naître !
Aux dangers d'une méfiance ombrageuse et arbitraire , opposons les avantages d'une tolérance sagement combinée avec les rigueurs quelquefois nécessaires de la législation. L'expérience et la civilisation ont chassé devant elles ces temps d'ignorance où l'empire de l'autorité pouvait s'étendre impunément jusque sur l'opinion et sur la pensée. Laissons aux métaphysiciens politiques le soin de décider à quel point peut être avantageux ce changement survenu dans nos mœurs publiques et particulières; contentons-nous de faire observer, comme des vérités incontestables, que, s'il est un droit aujourd'hui généralement reconnu , c'est l'indépendance de la pensée ; que l'abandon n'en peut être exigé sous aucun prétexte , et que la moindre atteinte à son exercice devient le signai d'un péril inévitable. Si des exemples à l'appui de ces principes n'étaient pas à la fois surabondans pour notre instruction et pénibles pour notre souvenir, ce n'est pas à des temps bien reculés qu'il nous faudrait demander ce malheureux témoignage ; mais , puisque nous avons vu les pouvoirs qui se croyaient les plus imposans, les colosses en apparence les plus inattaquables, victimes de leur propre intolérance, s'écrouler souslepoidti
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de l'aliénation de l'esprit public qu'elle avait provoquée; tirons de leur chute mémorable une utile leçon , et répétons sans cesse aux . gouvernemens ces maximes préservatrices de leur popularité : La pensée d'un individu n'est justiciable de personne , il ne répond à la société que des actes contraires à ses lois; enfin toute tyrannie sur l'opinion est devenue dé- - sormais impossible.
D'après ces principes que la force et les préjugés essaieraient en vain de faire méconnaître, quelle conduite adoptera tout gouvernement convaincu des dangers inévitables attachés à la prétention d'étouffer ou de diriger même l'esprit public? Il investira l'opinion politic(ue de chacun de toute la latitude compatible avec le maintien du bon ordre ; il laissera aux actes de son administration le soin de ramener les esprits, s'il en est d'égarés par de fausses préventions , ou d'aigris par de funestes souvenirs; convaincu que c'est dans l'opinion de la masse des subordonnés qu'est sa véritable force, certain que, par la régularité de sa marche et la sagesse de toute sa conduite, il a de quoi maîtriser cet assentiment général , il ne verra point , dans le schisme momentané de quelques individus , des complots à étouffer
et des attentats à punir ; il n'assimilera point aux manœuvres de la malveillance les regrets impuissans de l'ambition trompée , ou les plaintes insignifiantes de l'indiscrétion. Armé contre les délits constatés , même contre les projets avortés , de toute la rigueur d'une justice inflexible, il livrera tout ce qui ne peut être dangereux au mépris ou au ridicule ; enfin il sera tolérant , et trouvera le gage de sa sécurité dans sa tolérance même. Les ennemis de l'autorité, toujoureà la piste de ses vengeances et de ses rigueurs , ne manquent jamais d'en faire ressortir l'injustice et d'en exagérer l'arbitraire ; c'est par le tableau sans cesse rembruni qu'elle en trace à la crédulité , que la malveillance parvient à ébranler dans les cœurs la confiance et le dévouement , et cette arme perfide n'est jamais , dans des mains exercées, entièrement impuissante : mais que l'autorité, dans un système constant de modération sans faiblesse , ne présente dans ses actes nul exemple d'oppression , nulle violence arbitraire , qu'une mesure de rigueur, démontrée nécessaire, ait toujours le salut public pour motif, et la loi pour excuse ; en vain , pour déprimer un gouvernement aussi sage, les clameurs de la sottise se réuniront aux efforts de la malyeil-
iance, ces efforts et ces clameurs échoueront contre les résultats d'une bonne administration. La masse d'un peuple n'est pas, autant que voudraient le faire croire quelques sophistes dédaigneux^ étrangère à toute justesse de raisonnement; elle saura peser avec l'instinct de l'impartialité l'esprit de son gouvernement et les reproches dont il est l'objet ; et, si de cette comparaison résulte évidemment la conviction de l'injustice de ses détracteurs, elle ne fera que donner à la nation un nouveau degré de chaleur dans son dévouement pour la patrie, et pour celui ou ceux qui la gouvernent : un sentiment aussi favorable ne vaut-il pas bien , pour l'intérêt même de l'administration , tous les prétendus avantages que pourrait lui valoir la stupeur toujours incertaine et précaire de l'esprit public ? Quel est l'asservissement si complet qu'on le suppose de l'opinion , qui puisse remplacer les élans de sa manifestation , ^ quand c'est le bonheur qui les inspire ?
Il est donc bien avoué maintenant que ce n'est que dans la prudence de sa marche et la sagesse de ses opérations, qu'un gouvernement peut trouver à exercer un degré quelconque d'influence sur l'esprit public; mais , s'il doit renoncer en conséquence à tout effort pour le
comprimer , il n'en est pas de même de l'esprit de parti qui , aussi nuisible au repos des gouvernés qu'à la sécurité des gouvernans , justifie dans les mains de l'autorité tous les moyens de rigueur légale , et ceux de persuasion pour en triompher. Il serait superflu d'indiquer ici les premiers ; nos lois exigeraient à cet égard un commentaire qui n'entre point dans le plan de ces considérations : nous nous permettrons seulement de recommander les autres à l'autorité , et ils nous paraissent tous renfermés dans un seul ; la réunion en un seul point de toutes les lignes de démarcation qu'a pu tracer la fatalité des circonstances, ou, pour parler plus clairement, la fusion de tous les partis par l'oubli absolu de tous les ressentimens : et qui pourrait mieux porter un coup mortel à ce génie trop vivace des révolutions, qu'un système qui lui enlèverait tous les jours une portion de son aliment? Qu'il nous soit permis de nous arrêter un moment sur ce point : une telle digression ne sera point un écart, puisque, s'il est dangereux pour un gouvernement de prétendre exercer une force coactive sur l'esprit public , il ne le serait pas moins de le livrer aux eftbrts de l'esprit de parti \ et que toute mesure adoptée contre ce dernier, tend à met-
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tre l'autre c. l'abri de son oppression. C'est surtout à la suite de commotions aussi vives que celles dont nous avons intérêt d'oublier à la fois les maux et les fureurs , que quelques réflexions sur un pareil sujet ne sauraient paraître oiseuses ni déplacées.
Nous n'avons que trop appris par une malheureuse expérience que les dissensions civiles entraînent toujours après elles des explosions de haine et des projets de vengeance. Les individus écrasés par la force de la tempête ne peuvent pardonner à ceux qu'ils accusent de l'avoir excitée ; le moment du retour à Tordre est pour eux le signal de tentatives non moins immodérées, et tout aussi criminelles; le parti jadis victorieux va devenir à son tour l'objet des persécutions, et dans cette guerre nouvelle, où sera le point de réunion de tous les enfans de la famille ? C'est à l'autorité suprême qu'il appartient, par politique autant que par humanité, de prévenir les vengeances et d'empêcher les fureurs des réactions ; il faut que le pouvoir sorti vainqueur des efforts de ses ennemis, ou de la crise des événemens , fasse usage de toutes les ressources qu'il a recouvrées pour fonder entre les partis , cette paix qu'ils ont trop long-temps mécounue ,* il faut que la
nation respirant à l'ombre d'un système de concorde et d'oubli ne puisse reporter ses souvenirs en arrière , sans bënir Je présent qui en efface de jour en jour la douloureuse impression; ainsi se fondront dans une seule et même opinion toutes ces nuances qui la déguisent. Ainsi l'esprit public libre d'une pénible oppression , dégagé des entraves de l'esprit de parti , exercera pour le bonheur de la société , comme pour l'instruction du gouvernement , sou heureuse influence. Rapprochons de nous par la pensée cette époque fatale de notre histoire qui ne sera que trop souvent comparée par nos neveux aux temps de notre dernière révolution ? Comment ce roi dont le nom est devenu populaire parvint-il à cicatriser toutes les plaies , à guérir tous les maux de l'état , à faire revivre enfin dans les coeurs le noble sentiment du patriotisme ? En adoptant pour sa seule politique , l'oubli de toutes les offenses , le sacrifice de tous les ressentimens. Est-ce avec des outrages ou des échafauds qu'il eût anéanti cette ligue si long-temps funeste à son autorité i Est-ce en interposant une barrière humiliante entre ses anciens ennemis et ceux dont le zèle ne s'était jamais démenti , qu'il serait parvenu à cette concorde universelle qui
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devint à la fois la gloire de son règne , et le gage assuré du bonheur de l'état ? Non , la l'ustesse de son esprit fut d'accord avec la générosité de son coeur : il sentit que l'indocilité fjui s'arc^oit par les cbâtimens ne résiste guère h la force des bien£siits ; ceux dont il pouvait punir la résistance par l'exil et l'abandon , il les força par la clémence à l'amour et au repentir. Ainsi s'établit entre toutes les classes une heureuse émulation pour le service d'un roi qui les confondait dans une commune sollicitude; ainsi se développèrent les germes d'un esprit public qui fut bientôt le plus solide app"ui du prince généreux qui l'avait fait naitre. Il j)Ouvait , sous le prétexte des anciennes discordes, terrasser en lui un pouvoir dangereux , et peut être enmîiji. Le silence du respect ou de îa crainte eût été le fruit de ses efforts im politiques , il n'.n pouvait espérer rien de plus ; mais les conseils d'une raison moins timide n'étaient pas faits pour effrayer une âme aussi généreuse : au lieu de désespérer par des rigueurs une opinion déjà aigrie par les malheurs des guerres civiles, il osa encourager au contraire son développement , bien sûr d'en faire par sa sagesse son plus puissant auxiliaire ; il persévéra dans un système de tolérance dont
son cœur lui avait fait sentir la nécessité ^ la grandeur de son règne en fut le résultat y et l'amour de tous ses sujets la récompense. Peuple français , c'est dans le règne de ton He»ri que s'ouvriront aux yeux des génératiî>ns k;S plus belles pages de tes annales; après avoir été l'amour de ses contemporains par sa clémente, il sera dage en âge l'instruction toujours vivante de la postérité , elle apprendra ce que peut dans des temps difficiles Tinfluence de la bonté , quel empire elle exerce sur les cœih'î» les plus endurcis ; et puisse cet exemple mémorable apprendre à jamais aux cliefs des nations les moyens d'arriver après des crises |,areilles à de semblables résultats!
Nous ne pouvions proqver ,par un exemple plus éminemment français les avantages <ie laisser, même après des temps difficiles , à l'esprit public toute la latitude qu'il réclame , ce par conséquent les inconvéniens qui résulteroni; toujours pour l'autorité , de sa compression. Nous ne nous arrêterons pas a la distinction beaucoup trop subtile inventée par l'autorité : entre comprimer et diriger, la nuance est imperceptible, et l'expérience a trop prouvé qu'un pouvoir assez inexpérimenté , ou assez
il8 despotique pour redouter l'influence de l'esprit public , ne manque jamais d'attacher le même sens à ces deux expressions, et de les rendre , dans une langue à son usage, entièrement synonymes.
*i9 CHAPITRE VIII.
De l'esprit public dans ses rapports avec les différentes parties de l'administration , et d'abord avec le système judiciaire.
Jusqu'ici nous avons plutôt essayé de donner une théorie gëne'rale de l'esprit public que de particulariser , quant aux différentes parties de l'administration, aucun des effets de son influence. Nous allons nous occuper maintenant de le montrer facilitant le mouvement de chacun des rouages de la grande machine politique , donnant à leurs ressorts une souplesse salutaire, et rendant presque insensible le frottement inévitable dans le jeu compliqué de pièces si délicates. Pour assiu'er à notre travail quelque régularité , il nous faut d'abord établir quelles sopit, d^ns toute nature de gouvernement , les parties qui en constituent principalement l'administration ; nous négligerons les détails qui rentrant plus ou moins dans chacune de nos divisions pourraient
finir par entçcher de pédantisme ou de mînu» lie , des considérations que nous voudrions ne marquer , s'il était possible , que du sceau de la philosophie et du patriotisme.
Nous considérons donc l'administration d'un grand état , comme pouvant se diviser en un certain nombre de fractions particulières, la justice , les finances , la guerre, la diplomatie., les mœurs et la religion ; Tagriculture , l'industrie et le commerce ; les sciences , les lettres et les arts ; enfin l'éducation; tels sont les points principaux auxquels il nous semble important d'appliquer les rapports diflerens et l'action toujours immédiate de l'esprit publie. Nous ne parlons pas du système administratif proprement dit, c'est-à-dire, de celui dont les actes ne se rapportant à aucune des divisions que nous venons d'indiquer , ne font qu'appliquer à des circonstances journalières et souvent imprévues les principes et l'esprit général du gouvernement ( ce serait dans la forme actuelle qui nous régit, les attributions réunies du ministère de l'intérieur, des conseils différens du monarque , et du monarque lui-même ) ; c'est sous ce dernier rapport que nous avons présenté jusqu'ici l'influence de l'opinion , et nous ne pourrions plus , en la rattachant à ce
même point de vue , que toirbe»- dans de fastidieux dëveloppeme is , ou dans des répétitions inutiles; laissant donc de côté toutes les considérations générales , quoique bien éloignés de la prétention orgueilleuse de les avoir épuisées, nous allons p''=^ser de suite à l'action réciproque de l'esprit public sur le système judiciaire, et du système judiciaire sur l'esprit public.
Un tel chapitre n'est pas sans doute pei: délicat à aborder en ce moment , quand c'est par des exemples si récens que nous avons à fortifier nos observations, quand tous les abus tombes sous la force de l'opinion seront infailliblement défendus par l'esprit de parti , et tous nos principes contestés par la prévention , quand des améliorations progressives en cette partie ne sont aux y eux de l'in^ jnséquence et du préjugé , que des concessions impolitiques , ou de puérils ménagemens. Tout homme qui osera porter le flambeau de la vérité sur les vieilles erreurs du passé , sur les heureux changement déjà réalisés , ou journellement invoqués par la raison , doit s'attendre à toutes les fausses interprétations , comme à toutes les invectives. Contens d'avoir protesté d'avance contre toute allusion dont ne manqueront pas de nous accu ser le dépit et la mauvaise foi , nous n'en
poursuivrons pas avec moins de calme, comme avec moins de zèle la tâche que nous nous sommes imposée* On pourra convaincre notre ouvrage de faiblesse , notre tentative de présomption , mais nous osons braver tout reproche d'exagération et de malignité.
De toutes les sortes d'influence dont l'esprit public peut être susceptible , il n'en est peutêtre point de plus directe que celle qu'il doit exercer, dans tout gouvernement bien réglé, sur le système judiciaire. Cette proposition pourra paraître mal sonnante à bien des oreilles, et elle le serait en effet , si nous entendions par-là qu'il doive entrer dans la balance de la justice , et faire fléchir sous le poids de ses volontés les règles immuables de la législation. Loin de nous la pensée de donner un tel caractère à son entremise. Il n'est rien qui ait le droit de venir embarrasser la marche des lois positives, et malheur au pays où elles pourraient s'arrêter devant des considérations même aussi imposantes que la force de l'opinion ; mais la lettre des lois n'est pas la seule chose qui constitue ce que nous appelons le système judiciaire ; elle n'en est , s'il est permis de s'exprimer ainsi , que la partie matérielle , soumise à des règles fixes , et applicable à des
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circonstances, toutes plus ou moins clairement déterminées. Ce n'est pas quand la loi positive a parlé qu'il est permis à un autre pouvoir d'élever une voix téméraire pour la combattre ou la contredire ; ce n'est point non plus sous ce rapport que nous avons prétendu rendre utile et souvent toute-puissante celle de l'esprit public; mais avant que la loi, cette divinité tutélaire, ait rendu ses oracles, avant qu'aient été proclamés définitivement les principes d'une législation fixe et irrévocable , peut-on mettre en doute la part que se réserve cet agent universel dans les travaux du patriotisme et dans les délibérations du génie ? La différence même des législations suivant la différence des époques et des idées chez un même peuple , ne prouve-t-elle pas que c'est l'esprit public qui a présidé lors de ces différentes époques à leur confection ? Et , pour ne point aller chercher dans des temps reculés des exemples dont léloignement pourrait affaiblir la justesse ou l'autorité , niera-t-on que tous les changemens introduits dans le système actuel qui nous régit ne soient autant de tributs payés par la sagesse à un pouvoir trop irrésistible pour qu'on refuse impunément de le satisfaire? Ces coutumes aussi ridicules par leur variété que
par la bizarrerie de quelques-unes de leurs dispositions, auraient-elles fait place à une raisonnable uniformité sans la voix unanime defopinion qui les réprouva si long-temps ? Ces supplices qui faisaient frémir la nature sans rassurer la société, auraient-ils cessé d'épouvanter les regards d'une nation généreuse , s'ils n'avaient été proscrits par la voix publique avant de l'être définitivement par la législation ? La torture, cet instrument infâme du despotisme, eût-elle satisfait par son abolition aux cris dechirans de Thumanité, si l'esprit public ne les eût fait parvenir aux oreilles d'un roi digne d'en devenir le vengeur?et cette institution du jury, la plus sainte peut-être de nos lois judiciaires , cette garantie éprouvée qui ne peut plus entendre s'élever contre elle que les clameurs de l'arbitraire, et les murmures de la mauvaise foi , serait-elle aujourd'hui parmi nous la base du temple delà justice, sans l'obstination libérale de l'esprit public à la réclamer ? Si , des lois conservatrices de la vie et de l'honneur des citoyens , nous passons à celles qui ont pour objet leurs droits sociaux ou leurs intérêts civils, les mêmes résultats vont nous fournir tout naturellement les mêmes observations. Parcourons dans cette partie de notre système
judiciaire quelques-uns des changemeus les plus mémorables subis par la législation. La suppression de cet abus scandaleux qui vendait à l'opulence ignorante , aux dépens de la verlu pauvre et éclairée, l'honneur de dispenser la justice, et d'en faire parler les oracles ; l'établissement de cette magistrature paternelle ^ dont une indigne avidité peut bien trop souvent diminuer l'influence , mais qui dans son état imparfait arrache encore bien des victimes aux procès et au désespoir ; cette impossibilité d'exhérédation absolue qui prolongeant au delà du tombeau les effets de la haine ou de la prévention en livrait les objets à la misère , s'il ne les jetait dans le gouffre de l'infamie ; ces archives conservatrices ^* où les droits de la propriété trouvent une garantie contre un autre genre de spoliation ; la proscription de cet absurde privilège, qui par des partages inégaux faisait des enfans d'une même famille un seul opulent et dix misérables ; tant d'autres conquête? faites par un siècle éclairé sur la barbarie des âges et des préjugés sont évidem-
* La justice de paix.
** Le système hypothécaire.
ment dues à l'esprit public qui prépara, remporta, et consolidera infailliblement ces triomphes. II en est d'autres encore qu'il promet à la philosophie et à l'humanité , et ce ne serait pas sans doute une assertion trop téméraire , que de prédire qu'ils ne seront pas long-temps ajournés ; ne doutons pas qu'il ne ramène à toute la pureté de son ins.titution , ce même jury dont il faut que les avantages soient destinés à exercer sur le système judiciaire un ascendant bien salutaire , puisqu'au milieu des entraves qui l'embarrassent, et desabus qui le dénaturent, il est encore l'effroi de Tintrigue , et le refuge de l'innocence. Il ne peut manquer aussi de rendre moins fréquens ces cas déplorables où la société est forcée de voir payer son repos de la mort de l'un de ses membres ; il achèvera bientôt la réforme qu'il a déjà commencée dans le régime de ces maisons de détresse , où le crime expiant les maux qu'il a causés , ne doit pas être du moins pour l'erreur ou la faiblesse une cause de scandale , s'il ne l'est de dépra- ' vation. ÎNous serons un jour débarrassés dans la procédure civile , de ces formes inventées par la barbarie et conservées avec un soin scrupuleux par l'avidité , au moyen desquelles un malheureux est condamné à acheter quel-
quefois d'une moitié de sa fortune , la justice qui lui assifre la possession de l'autre moitié. Il viendra un temps où le citoyen , mieux instruit que personne de la nature des droits qu'il prétend réclamer, n'aura pas besoin deTintervention d'un légiste parasite pour se faire entendre , et où la communication du plaideur avec son juge aura lieu sans intermédiaire ; c'est alors que des preuves nouvelles viendront fortifier les exemples que nous avons cités , et qu'il sera moins permis chaque jour de méconnaître l'influence de l'esprit public sur la partie judiciaire de la législation.
On serait au reste dans une erreur bien évidente, si l'on bornait à ces seuls effets le poids de l'opinion dans la balance de la justice. Outre les circonstances presque universelles , où des lois positives tracent à leurs organes une marche fixe et invariable à laquelle nous venoeS de voir qu'elle n'est jamais étrangère, il est des cas plus rares où le législateur a dû laisser aux interprètes d'une loi moins sévère , une sorte de libre arbitre, une latitude au moins qui lui permette d'en modifier, jusqu'à un certain degré, les dispositions. Il est impossible de prévoir , sans exception , toutes les chances qui peuvent aggraver ou atténuer aux
jeux de la raison les droits plus ou moins constatés de la justice , les preuves plus ou moins évidentes de la culpabilité. 11 est alors rigoureusement juste que l'impartialité de ceux auxquels est confiée cette mission délicate , remplisse une lacune par laquelle la législation a été forcée de constater son insuffisance. 11 vaudrait mieux , sans doute , que tous les cas fussent minutieusement précisés, toutes les lois invariables dans le moindre point de leur application ; mais , puisqu'il est un terme où la nature humaine est contrainte de s'arrêter devant sa fragilité , puisque la prudence des hommes éclairés a des bornes plus étroites que la carrière des événemens , étendons les développemens de la loi jusqu'aux limites de la possibilité, et reposons-nous sur ses interprètes du soin de conformer à l'esprit général de ses dispositions, des détails qu'elle n'a pu mentionner, n'ayant pu les prévoir : seulement il en est plus indispensable , que les organes de la justice légalement institués , répondent de leur impartialité par leur indépendance , et que l'arrêt de leur religion , s'il ne repose sur la lettre de la loi dans des circonstances minutieuses qui lui sont échappées , en émane rigoureusement dans son esprit et dans ses prin«
cipes. Cet état de choses une fois reconnu , et nous osons nous flatter que dans tout gouvernement Joyal les lois auront bien rarement besoin de développemens et d'interprétations , ne sera-ce pas encore à l'esprit pu;)lic de guider bien souvent la justice dans les difficultés dont elle peut se trouver entravée ? Prenons pour exemple ces délits dont nos législations successives n'ont fait, en les multipliant, qu'em» brouiller la définition. Voyez devant ses juges cet écrivain prévenu dans ses ouvrages de révolte et d'insubordination : entendez , dans un discours effrayant, l'organe sévère de l'autorité désigner aux vengeances de la loi des passages de tel ou tel écrit marqué , suivant lui , du sceau le plus évident de la culpabilité; il interprète avec une rigueur inflexible tous les passages soumis à son examen; il reproche à chacun des termes qui les composent, le venin le plus amer et le sens le plus criminel ; dans la rigueur de son ministère chaque idée est une irrévérence , chaque expression un délit. L'instant vient cependant où l'accusé peut faire valoir son innocence et ses droits; il se lève , il suit dans sa défense le plan même de l'accusation, il explique à son tour chacun des passages dont on se sert pour la motiver; il réfute
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pièce à pièce tous les argumens qui lui sont opposés; partout où semble se développer un esprit d'intrigue ou de rébellion aux regards soupçonneux de l'autorité , il déroule à ceux de la justice un tableau de' patriotisme. Dans cet état de la" cause, qui viendra la dégager des nuages de son obscurité? qui fera briller sur elle les lumières nécessaires pour une impartiale décision? La loi, générale dans ses vues, a prononcé une proscription en masse contre tout délit tendant à la révolte et à l'insubordination ; mais , aussi incomplète dans ses développemens que positive dans son esprit , elle n'a pu détailler les phrases ni les expressions qui constitueraient ce délit; c'est à ses organes qu'elle a laissé le soin d'interpréter avec les passages dénoncés l'intention innocente ou coupable de leur auteur; c'est à eux de suppléer par leur sagacité, au silence forcé de la législation à cet égard. Combien n'avons-nous pas vu de causes de cette nature, à différentes époques où l'opinion avait pris successivement une direction différente? Eh bien! par une règle qui n'a suivi que très - peu d'exceptions ^ le sort d'uu écrivain accusé n'a-t-il pas toujours suivi la marche plus ou moins indulgente ou sévère de l'esprit public? Ne fut-il pas innocent
ou coupable , suivant que le gouvernement du jour e'tail protégé ou réprouvé par l'esprit national? Ou, si quelque gouvernement despotique parvenait à faire pencher momentanément du côté de la force la balance de la justice, les faveurs de l'opinion ne venaient-elles pas venger , jusque sous ses yeux, la victime des caprices de l'arbitraire ? ne préparait -elle pas pour l'avenir des jugeraens plus équitables par le sceau de l'animadversion dont elle frappait des juges vendus ou adulateurs? Nous craindrions de rallumer des haines trop récentes, et de fournir à l'esprit de parti de nouveaux alimens , en citant tous les exemples de cette nature qui pourraient venir à l'appui de nos considérations; tout en nous dispensant de ces preuves délicates, l'impartialité saura nous entendre, et ce n'est pas pour les passions que nous avons entrepris cet ouvrage.
Ce que nous venons de dire de l'influence de l'esprit public, sur le jugement des délits politiques en particulier , peut être applicable à toute espèce quelconque de gouvernement; mais combien elle devient encore plus clairement démontrée, s'il s'agit d'un peuple qui compte le jury au nombre de ses plus précieuses institutions ! Quel accroissement de pré-
pondérance dans cette intervention de l'esprit public , si les juges eux-mêmes sont tirés du rang de ces hommes recommandables dont les lumières et l'indépendance président, comme nous l'avons dit plus haut, à sa naissance, à ses progrès et a sa direction ! Certes , dans un pareil état, il n'est plus permis de douter ni de l'ascendant qu'il exerce , ni des heureux effets qu'il produit : insister sur un« telle proposition serait faire outrage au bon sens du lecteur; ce serait profaner en quelque sorte les démonstrations de la logique, et la toute-puissance du raisonnement. Félicitonsnous bien plutôt de vivre sous une législation où l'empire de l'esprit public est inattaquable, où avec l'aide de quelques perfectionnemens , depuis long-temps indiqués, il doit assurer bientôt à l'autorité toute sa force , aux citoyens tous leurs droits, aux institutions leur inviolabilité.
De cette action , maintenant bien démontrée, de l'esprit public sur le système judiciaire, et sur toute procédure politique en particulier, tirons , avant de terminer ce chapitre, quelques conséquences qui nous semblent en dériver tout naturellement : la première, c'est qu'un gouvernement sage s'em-
pressera toujours d accorder a l'opinion , quand il l'aura bien constatée , les institutions qu'elle réclame en fait de législation judiciaire, avant qu'un refus prolongé ait fait prendre à ses vœux un caractère d'aigreur et d'obstination. Eu agissant autrement , il perdrait sans fruit le mérite de ces concessions qui bient6i ne paraîtraient plus que des conquêtes aux yeux de l'exaltation ; car elles finiront toujours par naître infailliblement de l'ordre des choses et du concours des événemens. La seconde conséquence à tirer de ces principes, c'est l'intérêt de ce même gouvernement, à ce que ceux qu'il charge d'être en son nom les organes de la justice , ne multiplient pas avec un zèie imprudent ces causes politiques dans lesquelles l'opinion est rarement du côté de lautorilé; elles produisent toujours un effet fâcheux sur l'esprit public, quel qu'en puisse être définitivement le résultat. L'accusé est-il reconnu coupable , et condamné comme tel aux satisfactions prononcées par la loi, il faut que des circonstances bien formelles aient constaté le scandale donné par ses écrits ou par sa conduite, pour que le public ne s'obstine pas à voir dans l'arrêt qui le condamne ou une vengeance personnelle , ou tout au n^oins un inté-
i34 rêt de l'amour-propre ; et il faut avouer que trop d'exemples ont bien pu motiver cette propension universelle à croire plus facilement à la susceptibilité de la puissance , qu'aux témérités de la faiblesse et aux bravades de la malignité. Si au contraire un arrêt d'absolution vient proclamer l'innocence de celui qu'on a dévoué provisoirement à d'injustes rigueurs , quel relâchement dans le nerf de l'opinion î Quelle prévention malheureuse contre ceux dont il faudrait qu'elle supposât presque l'infaillibilité * ! Comme la malveillance , toujours à la recherche des abus ou des erreurs de l'autorité, va proclamer complaisamment ce triomphe de l'innocence contre l'arbitraire ! Quel parti l'esprit d'opposition va tirer de cette fatale imprudence ! Quel champ libre pour la critique, quelle arène ouverte aux déclamations! Et dans cette levée générale de détracteurs , l'autorité sera d'autant plus compromise,
* Il eût ete facile d'appuyer sur des exemples re'cens, et sur des faits positifs les principes développés sur cette matière; mais nous avons voulu éviter autant que possible les applications personnelles. Notre cause est assez belle pour que ces moyens, malgré toute leur force, lui deviennent inutiles.
qu'entourée de traits ennemis, il ne sera pas au pouvoir de ses partisans de les repousser. Quelle excuse à faire valoir avec succès? quel prétexte alléguer avec avantage pour pallier une aussi grossière maladresse? Gardez - vous surtout , après un pareil écart, gardez-vous du faux zèle des amis et de la bassesse des apologistes; ils contribueraient encore à vous dépopulariser davantage : ayez plutôt le noble courage de confesser une erreur , que l'orgueil dangereux de la soutenir avec opiniâtreté. Profitez même avec adresse d'une chute maladroite pour vous relever plus solide et mieux affermi; légitimez -vous de nouveau auprès de cette opinion toujours complaisante pour ceux qui ne dédaignent pas de la ménager; rendez hommage aux principes par l'aveu sans bassesse de les avoir un instant méconnus, et recouvrez enfin la faveur de l'esprit public , par la faute même qui vous la devait arracher : les gouvernemens , en général , ne connaissent pas assez tout le parti qu'ils pourraient tirer de torts noblement confessés. L'adulation présente à leur amour-propre un miroir dans lequel ils ne voient que les prodiges vrais ou faux de leur administration ; leurs erreurs , couvertes d'un voile impénétrable , ne frappent que les yeux
du public placé derrière ce perfide rideau ; ou , si la vérité peut en soulever un coin par hasard pour les étonner du spectacle de leur inexpérience ou de leur maladresse , en vain la sagesse leur en montre un modeste aveu comme la réparation et presque toujours le remède, l'orgueil est là constamment pour leur rendre inutiles tous les conseils de la sagesse. Ainsi , après avoir vu s'évanouir tous les avantages de l'opinion pour ceux qui ont le bon esprit de la consulter , ils perdent aussi le plus souvent , après les avoir négligées , toutes les chatices qui leur restaient encore pour la recouvrer.
Sur quelque principe , au surplus , que les dépositaires du pouvoir règlent le système qui doit les diriger , soit qu'ils concèdent ou qu'ils refusent à l'esprit public les institutions qu'il réclame dans une législation judiciaire; soit que , dans leur humeur ombrageuse , ils multiplient, jusqu'au délire , ces procédures délicates dont l'issue ne peut être presque jamais qu'un scandale, ou que, plus sages dans leur politique , ils arrachent autant que possible à l'esprit de parti ce triste aliment; soit qu'ils ne voient qu'avec effroi les progrès toujours croissans de l'opinion , ou qu'ils attachent à les s>ç-
Gonder le repos e^; la facilite' de leur administration; toujours restera -t'il démontré que l'esprit public exerce sur le système judiciaire une action d'autant plus importante , que celte partie de l'économie politique se rattache aux intérêts les plus chers de chaque citoyen ; et qu'il n'est point de membre de la société , homme public ou simple particulier , qui puisse se flatter de n'avoir jamais à défendre contre des indices ou des préventions, sa liberté, ses droits , et sa propre existence.
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