CHAPITRE ÏX
De l'esprit public dans ses rapports avec le système financier.
C'est un principe dont l'expression , pour être devenue commune et presque triviale, n'en est pas moins d'une justesse incontestable, que l'argent est le nerf d'un gouvernement, et que, sans les ressources qu'il procure, toutes les autres, évidemment insuffisantes, ne peuvent le garantir de sa destruction : telle est même à cet égard la marche infaillible des événemens que l'absence de la morale, des lois et de toutes les vertus civiles et politiques , n'amènera qu'insensiblement un empire à sa dissolution, tandis que la misère ou la difficulté seule de recouvremens embarrassés le frappera , par un coup électrique, d'une mort aussi prompte qu'inévitable. De toutes les maladies politiques, les unes se guérissent par des remèdes appropriés à leurs symptômes et à leur intensité, les au-
1res se modifient par un re'gime assidu et finissent par céder à de longs me'nagemens; celle-ci atteint avec une telle promptitude le terme de la dernière extrémité, qu'il n'y a qu'une crise violente pour en triompher ; et sa violence même est encore souvent un danger de plus. Il est donc bien important, pour les hommes d'état appelés à diriger les destins d'un empire , de rechercher les causes qui peuvent alimenter, sous le rapport financier , sa vigueur ou son atonie j et la situation de l'esprit public sera certainement reconnue pour une des plus influentes. Je sais que les partisans du pouvoir absolu ne conviendront pas sans peine de cette proposition , et qu'ils sauront bien indiquer des moyens de remplir les coffres publics , sans recourir à cet intermédiaire dont ils sont convenus de trouver partout le concours dangereux. A quoi bon , diront-ils, invoquer la puissance imaginaire de l'opinion , quand on peut prélever sur la propriété , sur l'industrie , et sur tous les produits en général, des revenus plus ou moins considérables, par la puissance seule de l'autorité? Qui peut connaître mieux que ceux qui sont à la tête de l'administration, la quotité des ressources nécessaires à ses besoins comme à Té-
clat dont la décence exige qu'elle soit entourée? Est-ce a ceux qui sont le plus éloignés des affaires publiques à décider de l'étendue des sacrifices que doit imposer la nécessité ? Où seront les moyens de maîtriser tous les événemens , de remédier à toutes les circonstances , si une opinion , presque toujours factice , a le droit désastreux d'intervenir dans des opérations de cette importance pour les entraver ? Telles sont les déclamations habituelles de la routine 'et de l'ignorance ; essayons de les réfuter en nous abstenant en faveur de l'esprit public , comme en faveur de l'autorité , de toute exagération.
D'abord ce n'est point quand les mesures d^administration relatives au système qui nous occupe sont irrévocablement arrêtées , que l'opinion peut être admise à en combattre l'exécution ; la loi a parlé et le citoyen n'a plus qu'à fléchir avec respect devant elle ; mais c'est précisément parce que cette même opinion ne peut plus alors faire entendre sa voix sans provoquer par là même des réactions financières toujours dangereuses , qu'il serait injuste à la fois et impolitique de prétendre lui imposer, avant ce moment, un silence d'esclavage ou d'adulation. Au surplus, des hommes d'état
ignorans voulussent-ils exercer sur elle un pareil despotisme , ils pourraient la comprimer un instant , et profiter d'une stupeur passagère pour maintenir des institutions qu'elle réprouve ; mais bientôt , accablés de tout le poids de son animadversion , ils se verraient obligés de revenir sur leurs pas, ajoutant ainsi le danger des mesures rétrogrades , à l'impopularité d'une première obstination ; heureux encore, si le mécontentement public leur laisse le temps de réparer eux-mêmes leur erreur , et si d'autres ne sont pas investis par des révolutions politiques , du pouvoir d'opérer les réformes qu'ils n'ont pas daigné consentir! Ce principe est aussi incontestable en finances qu'en toute autre partie de l'administration: ne craignons pas de l'appliquer ici à des abus dont l'esprit publie demanda long-temps la suppression de toute la force de son influence , qu'une autorité plus riche de ses bonnes intentions que de ses lumières s'obstina toujours à maintenir, et qui croulèrent enfin sous le poids irrésistible de Topinion , entraînant avec eux leurs imprudens défenseurs. Cette vénalité des emplois dont le scandale grossissait les trésors du fisc aux dépens de la morale et de la justice; ces privilèges humilians pour la presque généralité
de la population, qui rendaient une partie considérable de la propriété stérile et nulle pour les ressources de l'état; cette incroyable inconséquence , qui dispensait les dépositaires de la fortune publique d'en rendre à la nation , dans la personne de son chef, un compte rigoureux : tous ces scandales n'étaient-ils pas proscrits dès long-temps par l'opinion , n'avaient-ils pas été. signalés à la puissance dans toutes les occasions; et lorsqu'une résistance mal calculée eut porté au delà même de leurs premières intentions l'audace des réformateurs , l'autorité n'eut-elle pas quelque raison de s'accuser elle-même d'une partie de ces résultats ? Qui peut calculer les effets probables d'une condescendance qui n'eût été d'ailleurs que de la justice ? Qui sait si devant la suppression franche et sans arrière-pensée de ces abus incompatibles désormais avec l'état de la société , ne se fût pas évanoui cet épouvantail an dcficit qui devint le prétexte de nos premières divisions ? Est-il bien certain qu'un patriotisme reconnaissant ne se fût pas empressé de combler avec enthousiasme un vide beaucoup moins effrayant alors que ce gouffre immense creusé par les derniers événemens , et dont la profondeur se rqmplit cependant tous les jours sous les mains de larési-
gnation ? Oui , soyons-en convaincus pour l'honneur de la France et l'encouragement de son gouvernement ; la nation eût réparé avec transport des brèches qu'elle attribuait à l'imprudence et aux dilapidations d'époques antérieures, elle eût répondu par une dignité calme a des insinuations qui, devenues sans objet, n'eussent plus été qu'impuissantes; enfin l'autorité, forte de sa condescendance même pour l'esprit public , ne lui eût pas adressé sans doute un appel inutile.
Mais si l'opinion doit servir de guide aux législateurs dans les dispositions financières , quand ils ont à les régler sur la nature des circonstances , son influence ne se fera pas sentir moins positivement dans le recouvrement des impôts une fois déterminés par la législation. S'il est vrai que rien ne facilite l'exécution d'une loi en général comme l'assentiment préliminaire de ceux qu'elle doit assujettir , cette vérité est sans doute applicable de préférence à celles qui ont pour objet de commander à l'intérêt personnel des renonciations et des sacrifices. Il est inutile de discuter si la même loi qui prescrit un impôt , ne peut pas, par la fixation de peines rigoureuses , en contraindre le recouvrement , et parvenir à son but par la
force , à défaut de bonne volonté ; tous les publicistes sont d'accord sur la fragilité dtes lois qui ne reposent que sur la base unique de la. terreur, et l'histoire de l'impôt à toutes les époques et chez tous les peuples , est là pour attester ce qui convient le mieux , dé l'assentiment général , ou des rigueurs du pouvoir , pour la facilité de sa perception. Il ne faut pas d'ailleurs des raisonnemens bien profonds pour se convaincre que la répugnance à payer des impôts universellement sanctionnés d'avance aura bien moins d'obstination, que s'il s'agit de sacrifices même plus légers, qui, désapprouvés par l'opinion , blesseront à la fois et les intérêts et les amours-propres : c'est ce qui a fait sentir aux hommes d'état la nécessité , pour l'avantage même des lois financières , d'en faire consentir les dispositions par les interprètes naturels des peuples obligés d'en porter tout le poids. Avec quelle assurance se présenteront les fonctionnaires chargés de leur exécution quand ils pourront dire à chaque contribuable en les lui signifiant , voila l'état des sacrifices qui vous sont imposés par les hommes que votre confiance a choisis pour vous représenter ; ce n'est point ici une autorité avide et spoliatrice qui vient appeler vos trésors au
secours de son faste ou de ses dilapidations ; ce n'est point un gouvernement absolu qui prétend lever sur vos fortunes un droit aussi odieux qu'arbitraire , sans daigner vous en faire connaître ni l'emploi ni la nécessité ; c'est le bilan des besoins de la patrie que vous avez arrêté vous même ; c'est l'engagement que vous avez contracté par un corps revêtu de vos pouvoirs les plus solennels ; contestez , si vous l'osez , la validité d'un acte aussi imposant ; désavouez , si vous en avez le honteux courage , vos propres mandataires j mettez-vous en opposition avec vos propres volontés ; car en dépit de tous les sophismes , chargés de votre mandat ce sont vos principes qu'ils ont proclamés. A ce langage de la raison , quel sera le mauvais citoyen assez intrépide pour oser prolonger une résistance devenue antinationale? Il pourra déplorer intérieurementla prodigalité complaisante de ceux qu'il accusera de l'avoir sacrilié , il pourra regretter la confiance dont ils lui paraîtront avoir abusé ; mais il ne pourra contredire la légalité de leurs actes , ni se soustraire à leur exécution sans inconséquence.
Ce n'est pas que , sous le bouclier même de l'opinion , sous la garantie de ceux qui en sont
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i46 les organes , la loi financière la plus modérée puisse échapper toujours aux murmures de l'avare et de l'égoïste , auxquels elle arrache une partie de cet or identifié en quelque sorte avec leur existence. De tels êtres n'ont ni concitoyens ni patrie , et tout raisonnement basé sur le sentiment national échouerait contre celui de leur insensibilité : mais comme dans un tableau l'ombre la plus rembrunie sert à en faire mieux ressortir les points lumineux, l'irascibilité d'un frondeur isolé ne fera que constater avec plus d'éclat l'assentiment général de l'esprit public; l'opinion elle même fera Justice, par le mépris, d'une résistance qu'elle n'a point inspirée, et la marche d'une loi qu'elle a prise sous sa protection n'en sera pas même entravée.
Il est surtout une partie du système financier dont l'opinion seule fait tout le nerf, et qui , sans elle , se trouve infailliblement frappée d'une paralysie plus ou moins prolongée , et trop souvent incurable. C'est cet agent dont la fortune publique est obligée quelquefois , ainsi que les fortunes particulières , d'appeler les services au secours de dépenses trop considérables, ou d'avances occasionées par la nécessité; c'est enfin ce précieux crédit dont la
puissance magique double les ressources réelles et supplée à celles dont on est obligé d'attendre la jouissance. Il ne serait pas toujours possible, avec les seuls moyens positifs qu'ait à sa disposition l'empire le mieux administré, de suffire à l'immensité des dépenses commandées par des circonstances particulières, telles qu'une disette rigoureuse , une épizootie générale , ou tout autre événement difficile à prévoir, comme impossible à éviter. 11 faut bien alors appeler la confiance publique à l'aide des ressources ordinaires qui deviennent insuffisantes. Mais pour qu'elle existe cette confiance publique, pour ne pas risquer de faire un appel inutile au capitaliste intéressé , au froid calculateur , même au citoyen patriote qui , trop généreux pour profiter des besoins de la patrie , ne veut pas cependant compromettre en chances périlleuses le patrimoine de sa famille , il faut que la fidélité à d'anciens engageraens garantisse aux nouveaux la même exactitude ; il faut que toute idée de hasard ou de danger disparaisse d'opérations qui doivent avoir dans la foi nationale la plus certaine de toutes les bases , et la garantie la plus solennelle. Que deviendra le crédit d'un particulier connu même par son opulence actuelle , et présentant aux calculs de
l'intérêt personnel les chances les plus avantageuses, si la probabilité en est détruite par un seul exemple d'infidélité ou de mauvaise foi ? Plus il tentera , par des offres brillantes , la confiance de ceux qu'il a intérêt d'éblouir , plus ils s'obstineront à voir un nouveau piège caché sous de nouvelles sollicitations. Il en sera de même de l'appât présenté par les administrateurs de la fortune publique , si déjà des remboursemens imaginaires ou des réductions impolitiques sont venus attester le mépris des droits les plus sacrés. Et par quels moyens un gouvernement prétendrait- il , par un privilège exclusif, rappeler une confiance indignement abusée? Rejettera-t-il sur d'anciens ministres disgraciés , l'odieux des mesures dont il est obligé de reconnaître l'injustice? Mais alors il est de son devoir autant que de sa politique de les réparer. Qu'il étouffe, en renonçant à des droits que n'a pu lui transmettre la mauvaise foi , le germe de méfiance qu'elle a fait éclore, et le crédit dont il a besoin pourra le récompenser de ce sacrifice. Alléguera-t-il les besoins de l'état, et éludera-t-il le devoir rigoureux de la justice par le prétexte banal de l'impossibilité ? Qu'il ajourne alors l'effet de ses bonnes intentions ; qu'il se borne.
pour le moment , à reconnaître la validité de titres qu'il ne peut encore satisfaire; l'esprit public est moins injuste qu'indulgent, il saura apprécier une délicatesse dont la fortune nationale ne peut pas être plus dispensée que les autres ; il approuvera des délais dont la nécessité lui sera démontrée , et la renaissance du crédit en deviendra encore la conséquence. Ce serait avec aussi peu de succès qu'une autorité imprudente prétendrait justifier une atteinte portée à des engagemens antérieurs par la difficulté des époques où ils ont été contractés , par la rigueur des conditions qu'on y a stipulées , et par l'importance des avantages qu'en ont retirés ceux au profit desquels ils ont été consentis. Ce n'est point la réunion de toutes ces circonstances qui constitue la nullité d'une obligation ; l'opinion n'entre point dans ces détails indignes de la loyauté, elle ne voit que l'acte en lui-même; l'autorité qui l'élude, ou celle qui l'exécute, voilà sur quoi elle établit le degré de confiance qu'elle lui doit accorder , et l'étendue du crédit qui doit en être la preuve.
Une autre condition du crédit , c'est l'attention d'éclairer franchement l'opinion sur l'emploi des ressources pour lesquelles on la solli-
i5o cite. Je sais qu'il est des publicisles d'un jour qui prennent pour de la discrétion l'ombre mystérieuse dont ils enveloppent assez ordinairement des opérations de cette nature ; puisqu'il s'agit, disent-ils, d'objets particuliers qui ne demandent que le concours d'un nombre d'intéressés plus ou moins considérable , démontrons-leur par des calculs l'évidence de l'avantage qu'ils en doivent retirer; l'esprit de spéculation n'en demande pas davantage , et le succès de notre négociation est assuré. Ce raisonnement paraîtrait peut-être spécieux , si les calculs des spéculateurs pouvaient se porter exclusivement sur l'évaluation mathématique des profits à retirer de l'opération , s'ils ne consultaient pas aussi avec tout le scrupule de 1 intérêt personnel, l'état de l'opinion relativement à cet objet , pour les garanties plus ou moins probables qu'ils ont à en espérer. Supposez un emprunt ouvert , soit pour assurer à l'autorité un faste scandaleux dans des temps difficiles, soit pour payer des services ou vils ou illégaux, soit pour subvenir à des traités secrets et déshonorans. Pensez-vous , quelles que fussent les clauses de pareilles négociations , qu'elles devinssent l'objet d'un empressement bien général? Pensez-vous seulement
qu'il y eût possibilité de les consommer? Cenx mêmes que l'égoïsme et l'avidité disposeraient assez à se charger d'un traité si honteux . ne reculeraient-ils pas devant le mépris général , ou du moins devant la crainte d'événemens qu'amènerait tôt ou tard Tinfluence de l'esprit public, et qui pourraient compromettre des créances dont rllSi^hercberaient en vain à se dissimuler à eux-mêmes toute l'ignominie? Eh bien ! toute opération basée sur le crédit , dont l'autorité négligera de faire connaître hautement l'objet et la nécessité, sera confondue dans l'opinion avec ces traités qu'elle réprouve^ et dont les dispositions lui sont au moins étrangères. Trop loyale pour s'opposer à l'exécution de promesses qui, pour être insensées ou désastreuses , n'en sont pas moins des obligations , elle ne poussera pas l'animadversion qu'elles lui inspirent jusqu'à en provoquer l'anéantissement ; mais si des gouveniemens abusent de cette réprobation pour les contester ou les modifier, elle enveloppera dans le même dédain et les opprimés et les oppresseurs ; elle sourira à la défaite de la cupidité , sans applaudir à la victoire remportée par la mauvaise foi. Cependant le pouvoir n'aura pas long-temps à s'applaudir d'un triomphe immoral; ce sera son
l52 coup de grâce dans Topinion qui, tout en méprisant ses victimes, verra dans le coup qui les frappe un nouveau sujet de méfiance; digne prix réservé à l'injustice et à la bassesse. Ce n'est donc pas un sophisme que de donner à l'esprit public en matière de crédit une grande influence; l'appât présenté aux calculs de l'avidité ne suffit donc pas touj^rs au pouvoir, pour la rendre son instrument ou sa complice. Jusqu'ici nous n'avons parlé de l'opinion, dans ses rapports avec le système financier , qu'en nous supposant toujours dans des temps ordinaires, ou du moins à des époques plutôt embarrassantes quedécisives. Appliquons maintenant son intervention à ces circonstances majeures et presque désespérées qui demandent un développement de moyens illimités , et de ressources extraordinaires. C'est dans ces momens critiques où la loi commune n'impose aux citoyens que des devoirs insuffisans, où de grands sacrifices volontaires peuvent seuls proportionner les recettes à l'immensité des besoins, que les gouvernemens peuvent apprécier, à leur juste valeur, les secours efficaces de l'esprit public. Une armée innombrable d'ennemis a violé le territoire, elle menace d'étendre ses progrès jusqu'aux murs de la
capitale; il faut suf-ie-champ, pour sauver la patrie , des moyens dont l'idée suffirait seule , en d'auires temps , pour effrayer l'imagination ; qu'une loi subite et extraordinaire , comme le danger , impose à toutes les classes de la population des sacrifices calculés le plus judicieusement possible dans leur répartition ; sans doute l'obligation sera rigoureuse, et de justes peines seront prononcées contre les infracteurs : mais la loi suffira-t-eile pour briser sans délai toutes les entraves de l'intérêt personnel et de la cupidité ? Les chàtimens amèneront-ils sur-lechamp des sacrifices qui demain trop tardifs deviendront inutiles, et l'urgence des secours demandés ne facilitera-t-elle pas elle-même les moyens de les éluder? On passera à déployer des rigueurs le temps que réclame une défense vigoureuse ; l'appareil de la sévérité provoquera les résistances de l'insubordination; l'avarice échangera une fidélité trop coûteuse , contre les avantages offerts à la trahison; les efforts de l'ennemi s'accroîtront de l'insuffisance de ceux qui lui seront opposés; bientôt il n'y aura plus de digue à essayer contre un torrent sans remède. Ainsi l'état sera compromis dans sa dignité , peut-être dans sa propre existence , faute de ces ressources financières qu'il portait
dans son sein , mais qui ne se re'pandent avee abondance, ainsi qu'en temps utile, qu'à la voix persuasive de l'esprit public.
Reportons-nous un moment à cette période peu éloignée où notre territoire envahi ne laissait plus à notre malheureux pays d'autre patriotisme à faire éclater que celui de la résignation. Si jamais les vœux unanimes de l'esprit public furent unanimes aussi dans leur manifestation y si , pour en atteindre l'objet , l'opinion fut jamais disposée à ne trouver aucun effort difficile, aucun sacrifice impossible; certes, ce fut à cette époque de deuil que l'histoire' ne retracera pas sans doute avec le burin du mépris. N'imitons pas l'inconséquence de quelques écrivains qui n'ont pas senti le ridicule de parler toujours de triomphe au milieu de l'envahissement, et de gloire militaire au sein de la plus profonde humiliation : sans effacer ces souvenirs de notre mémoire, il eût été .plus sage de les réserver pour une époque où le contraste eût pu paraître moins affligeant ; mais pourquoi ne nous glorifierions-nous pas de notre attitude encore imposante sous le faix de l'adversité ? Quelque orgueil peut nous être d'autant plus permis sur ce point, que peut-être devons - nous à notre impassibi-
lité sans bravade , à notre modération sans pusillanimité, ce noble sentiment que n'ont pu nous refuser des ennemis autrefois effrayés de notre puissance , jaloux aujourd'hui de notre estime. Quelle grandeur jusque dans notre consternation, que l'on ne put prendre jamais pour celle de l'anéantissement ! Quel accord dans nos sacrifices , quelle harmonie dans notre patience même ! Comme à la voix de la patrie se sont ouvertes sans murmure ces épargnes de l'opulence et ces réserves de l'économie , nécessaires pour acheter l'espérance d'un prochain affranchissement ! Comme les murmures honteux de la malveillance et de la perfidie ont été étouffés sous l'expression de la résignation universelle ! Comme le concert national de toutes les volontés a réduit au silence du mépris cette poignée de Français dégradés , assez lâches pour faire entendre des chants d'allégresse aux oreilles d'un ennemi rougissant luimême de leur ignominie î Avec quel élan tout un peuple généreux répondit dans cette fatale circonstance aux appels multipliés faits à son patriotisme! L'excès du mal sembla reculer les bornes de la possibilité ; des efforts que n'eût pu déterminer le pouvoir le plus colossal, au milieu des acclamations de l'ivresse , et de«
prestiges de la victoire, un gouvernement fort seulement alors de notre malheur , les obtint avec abandon dans les angoisses du désespoir ; et nous pouvons aujourd'hui proclamer sans danger cette vérité qu'il nous fallait étouffer dans ces jours de détresse ; en cas de malheurs encore plus affreux, il en eût obtenu davantage; l'excès prolongé dune injuste oppression eût enfanté les prodiges d'une résistance qui n'a plus rien à ménager. Si ce tableau de notre situation à cette époque déplorable n'est pas le rêve d'un Français dévoré d'un amour aveugle pour son pays , si tel était véritablement le spectacle que présentait la France aux regards et à l'admiration de l'univers , surtout si rien ne vint au milieu d'une misère accablante entraver les mesures financières indispensables pour la tirer de l'abime ou l'avait jetée sa propre grandeur; à quelle noble cause peut-on raisonnablement attribuer de si nobles effets , si ce n^est à cet accord de toutes les classes pour apporter au désastre général le tribut de ses secours particuliers , à cet esprit public qui avait préparé et qui entretint avec tant de persévérance un si national dévouement ? Au lieu de ce peuple si disposé par l'opinion , malgré l'inertie calculée
de quelques indignes fauteurs de l'invasion européenne , à consentir pour la libe'ration de la patrie tous les efforts et tous les sacrifices , supposez une nation étrangère à ce mobile de tout sentiment de patriotisme : quels résultats différens n'eussent pas manqué de produire chez elle de semblables circonstances ! La voix de l'intérêt personnel n'eût pas eu même à couvrir celle du salut public ; car celle-ci ne se fût pas seulement fait entendre; aux accens méconnus d'une patrie déjà désespérée , se fussent ensevelies dans une ombre impénétrable des ressources destinées à de tous autres usages ; fimpossibilité de satisfaire des vainqueurs insatiables eût été le prétexte de nouvelles fureurs ; les premières demandes eussent été effacées par d'autres plus exagérées ,• les appels multipliés d'un gouvernement sans crédit n'eussent fait qu'enfouir plus profondément les trésors de l'égoïsme ; et malgré toutes les lois , malgré toutes les rigueurs , la ruine de cet empire eût suivi de près la perte devenue irréparable de son indépendance.
Détailler ainsi les effets de l'esprit public sur le système financier , c'est avertir assez l'autorité , de la manière dont elle doit à son tour réagir sur ce génie vivifiant de ses opérations ;
c'est lui faire sentir la nécessité de lui accorder, après l'avoir bien constaté , toutes les concessions qu'il réclame , et qu'il paie assez noblement de toute l'utilité de son influence. Combien se rendrait coupable , par exemple , un gouvernement qui , débarrassé par la force de l'opinion, des dangers les plus imminens qu'ait jamais suscités la fatalité à l'indépendance nationale , s'obstinerait à lui refuser le prix de ses efforts et l'indemnité de ses sacrifices ; surtout si elle se bornait à demander la destruction d'abus reconnus , et l'établissement d'une sage économie? De quel oeil un peuple dépouillé des trésors de son ancienne opulence , pourrait-il voir le peu qu'il a pu soustraire à la rigueur des événemens , échapper à ses besoins pour aller alimenter le faste , l'inutilité, peut-être la perfidie, et la trahison? N'évoquerait-il pas au tribunal sans appel de l'opinion , et des largesses scandaleuses prodiguées à d'insolens favoris, et des récompenses décernées aux dépens du mérite modeste , à Tintrigue et à l'adulation ? N'enregistrerait-il pas dans les archives inviolables de son ressentiment, des dilapidations qui ne pourraient plus être prises désormais, que sur des ressourcesà peine suffisantes à son existence? Plus une
nation montre de zèle , pour assurer à ses chefs les moyens de pourvoir aux charges reconnues nécessaires pour sa conservation ; plus elle aura le droit d'exiger , à l'avenir , de discrétion et d'économie dans l'emploi de ses sacrifices ; c'est aux hommes chargés du dépôt de l'autorité, à ménager une susceptibilité aussi légitime ; cette partie des actes de leur administration , n'est pas celle qui leur assure l'éclat et la renommée du moment; mais elle contribue plus que les trophées et les exploits , a faire inscrire leurs noms parmi ceux des bienfaiteurs de la patrie ; surtout elle concourt puissamment à appeler sur tout le système financier la confiance motivée de l'opinion , et l'assentiment de l'esprit public. Nous ne pouvons abandonner cette partie de nos considérations , sans dire un mot de la levée proportionnelle des impôts qui s'y rattache si directement. Ce n'est pas assez pour fonder en finance cet accord d'opinion , si nécessaire pour en faciliter les opérations , que l'emploi des impôts soit constaté de la manière la plus évidente ; il faut en outre que la répartition en soit assise sur les bases d'une proportion judicieuse , et d'une stricte égalité. C'est dans cette partie de l'économie politi-
i6o tique que le moindre soupçon d'arbitraire indispose surtout i opinion , et réloigne sans espoir de retour : un citoyen concourt de tous ses moyens aux charges de l'état; il étouffe, en considération du bien public, les murmures auxquels l'intérêt personnel se trouve toujours plus ou moins disposé; il fait avec résignation, souvent même avec joie , un effort dont les besoins bien constatés de la patrie le forcent de reconnaître la nécessité ; mais s'il voit autour de lui l'égoïsme ou la faveur échapper à des sacrifices qui devraient diminuer la part qu'il est forcé de prélever sur ses propres besoins , s'il sent tous les jours s'appesantir arbitrairement le poids du fardeau qui lui est imposé , il ne voit plus qu'une révoltante injustice où il reconnaissait un malheur nécessaire ; l'abus dont il a droit de se plaindre , il l'attribue au système général de l'administration dont il n'observe que les écarts , il communique ses griefs à ce qui l'entoure ; le mal gagne , il se développe , il enfante à la fin ce blâme concentré, dont le refroidissement général est un des sinistres effets. Quelque pesante au contraire que puisse être pour un état la charge qui lui est imposée par les événemens , si dans une sage proportion tout citoyen est assu-
jetti à sa répartition , la résignation individuelle de chacun se fortifie du spectacle de ceux qui la partagent ; à la vue de ceux qui portent leur part du fardeau , nul n'oserait s'en croire accablé , et les malheurs publics eux-mêmes sont utiles dans l'opinion à un gouvernement dont la sagesse sait dissimuler une partie de leur poids en le divisant. INous ne parlons point de ces absurdes privilèges par lesquels une fortune quelconque pourrait se dérober à la part proportionnelle qu'elle doit supporter dans une cotisation générale ; l'expérience et la raison ont fait trop irrévocablement justice de cette iniquité , pour que nous ajoutions à ce sujet aucune réflexion inutile : en combattant des abus toujours à craindre par la mollesse de l'autorité, ou les préventions persormelles de ceux qui l'exercent , nous devons nous taire sur ceux que l'état des choses rend désormais impossibles.
Nous pourrions ajouter à ce chapitre délicat des développemens importans , détailler successivement chacune des réformes sollicitées avec plus ou moins d'espoir de les obtenir , appeler à notre aide l'éloquence d'écrivains déjà chers à la nation pour avoir pris
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cette honorable initiative ; mais nous sommes forcés de nous renfermer dans un cadre plus circonscrit j ce n'est point un traité complet de finances que nous avons eu la prétention d'entreprendre, et nous avons encore à caractériser par d'autres traits l'empire universel de l'esprit public sur les diverses parlies de l'administration : il résultera toujours de ce que nous venons de dire , que si l'état prospère des finances est véritablement le nerf d'un gouvernement , c'est par l'action robuste ou languissante de l'opinion , qu il se tend ou qu'il se relâche ; qu'avec elle tout devient possible , même les efforts les plus désespérés , tandis que tout languit , tout s'énerve sans le concours de son assentiment ; et qu'enfin , il dépend toujours de l'autorité d'attirer sur ses travaux financiers , le secours irrésistible de son influence.