CHAPITRE X
De l'esprit public dans ses rapports avec fe System» militaire.
JD E la justice qui assure les droits des individus, nous avons passé aux finances, qui fondent sur des ressources légales , la prospérité de l'état , et nous avons vu l'esprit public exercer sur chacune de ces deux parties de l'économie administrative, un empire également incontestable. Nous allons nous occuper maintenant du système militaire; et là encore nous verrons dans l'opinion le ressort principal qui fait mouvoir cette vaste machine avec plus ou moins de vigueur, avec plus ou moins de facilité. Puisque des armées dévorantes sont devenues des conséquences inévitables de la civilisation , puisqu'il est convenu que le droit sans la force est une valeur négative, et que les prétentions du brigandage ap-
i64 puyées d'un million d'automates * pour les faire valoir , l'emporteront toujours sur les règles d'équité les plus immuables ; il faut bien qu'un empire proportionne ses moyens militaires à ceux par lesquels tout ce qui l'entoure peut venir l'insulter , le dépouiller ou le détruire; il faut bien qu'un système imposant de forces toujours disponibles, lui garantisse à la fois l'inviolabilité de ses possessions, et le rang qu'il doit occuper, en proportion de son importance, dans ce chef-d'œuvre d'invention moderne pompeusement décoré du nom si mal justifié de balance politique. Quand le philosophe frémit d'indignation à l'aspect de ces éfiforgemens périodiques suscités par une ambition infernale ou par une misérable vanité ; quand il se soulève de dégoût au spectacle de ces partages scandaleux où les peuples, parqués comme de vils troupeaux , deviennent la proie définitive d'un des loups dévorans qui viennent
* On concevra facileoienl que cette qualification tïautoniate. appliquée prëciséineut aux soutiens du brigand^ge et de r^^mbilion, ne saurait l'être au guerrier patriote qui défend son prince et son pays. C'est une explication qu'il était à p opos de donnera la malveillance ou à la susceptibilité.
de se les disputer, il est indispensable que l'homme d'état s'occupe des moyens de contempler sans y prendre part , s'il est possible , ces scènes de brigandage et d'atrocité ; et, pour un but aussi simple, il a besoin de forces non moins redoutables que s il voulait aller porter lui-même sur tous les points de ce globe malheureux, le ravage et la destruction. Il semble que le génie du mal ne serait qu'à demi satisfait, si les guerres sans nombre qui désolent l'univers ne mettaient en présence que les parties directement intéressées dans la contestation qui en est le motif, et plus souvent le prétexte : il lui faut encore qu'un gouvernement assez humain pour vouloir épargner à ses peuples les horreurs de cet abominable fléau , puni par le vainqueur d'une neutralité sans laquelle il aurait eu le barbare plaisir de répandre encore plus de sang, n'ait d'autre moyen d'échapper à la brutalité de ses vengeances, que des armées capables d'en intimider l'essor, et d'en empêcher les effets. Ainsi l'espèce humaine en est venue à ce point de misère et d'abjection , que c'est au nom de l'humanité même que se lèvent ces masses formidables appelées presque toujours a l'ensanglanter. C'est en célébrant les prospérités de la paix ,
i6G qu'on fait toutes les dispositions qui doivent en accéle'rer le terme; enfin, c'est en proclamant le besoin d une concorde universelle , qu'on se met par prudence en état d'en briser tous les nœuds avec impunité. Cependant la possibilité d'abuser de ces moyens dangereux, la probabilité même que leur emploi sera loin de répondre aux vues que l'on met en avant pour les rassembler, ne suffisent pas pour faire révoquer en doute leur nécessité. Elle résulte évidemment et de la nature des sociétés politiques, et de l'atmosphère toute martiale dont chacune d'elles est réciproquement entourée. C'est une conséquence de l'état social qu'il nous faut subir j sachons, en appliquant la force militaire à notre sûreté , nous donner des garanties contre tout usage illégal ou oppressif que l'on pourrait faire de son développement.
L'avantage essentiel d'une force régulièrement organisée , le seul qui puisse faire trouver grâce à l'inconvénient de son organisation même, c'est l'honorable vocation à laquelle elle est appelée, de défendre contre des étrangers conquérans ou jaloux, le sol et les institutions de la patrie. Quoi de plus noble en effet qu'une pareille destination ? quoi de plus national que des services consacrés au salut ou à
l'affrancliissement de tout un peuple? est-ce avec de l'or ou des encouragemcns ordinaires qu'on pourrait payer jamais un aussi pénllnix dévouement? Il faut donc qu'à des stimulans d'une autre nature, se joigne un aiguillon particulier assez fort pour déterminer les guerriers à renoncer, pour les travaux et les dangers , aux jouissances de la mollesse et presque toujours aux chances de la fortune; ct;t aiguillon c'est l'amour de la gloire et le sentiment de l'honneur ; mais qui distribue les palmes de la gloire , qui donne à telle ou telle profession un caractère d'honneur qui en devient plus ou moins inséparable , si ce n'est cet esprit publie qui y voit pour l'état un appui plus ou moins infaillible, cette opinion qui se plait à prendre sous sa protection plus ou moins spéciale telle ou telle nature de services rendus à )a société? A Dieu ne plaise que je veuille révoquer en doute la valeur naturelle des Condé , des Turenne , des Desaix , des Masséna , et de tant d'autres guerriers auxquels la reconnaissance publique a justement décerné des trophées ; sans doute elle était en eux-mêmes , et ne cherchait que les occasions d'éclater; mais croit-on qu'ils eussent exposé si fréquemment et avec tant de témérité des jours devenus si célèbres \
qu'ils eussent mis au hasard de l'événement le plus ordinaire 1 éclat d'une existence si chèrement payée, s'ils n'eussent vu entre les hommages de l'opinion et le prix dont il fallait les acheter une glorieuse compensation? Et quand le vainqueur de Denain vint recueillir, après les témoignages de la satisfaction de son roi , les acclamations enivrantes de l'esprit public , pense-ton que des transports aussi éclatans ne contribuèrent pas à exciter dans ses rivaux de gloire cette noble émulation qui finit par la leur faire partager? Ce n'est donc pas tout-àfait un préjugé que d'avoir placé à une certaine hauteur dans l'opinion un état qui doit à l'opinion une partie même de ses succès.
Mais si l'esprit public donne ainsi par ises transports uri nouveau prix aux lauriers de la victoire, s'il entoure de tous ses prestiges une profession qui assure à la patrie de zélés défenseurs , il ne faut pas croire qu'aveugle en ses faveurs, il ne change pas dans certaines circonstances sa complaisance en animadversion , et ses hommages en ressentimens : plus même un peuple aurait pris de part aux succès des guerriers vainqueurs de ses ennemis et défenseurs de sou indépendance , plus il garderait d'antipathie et de haine pour ceux 'qu'il aurait
vus partirsous les drapeaux de la gloire, et qu'il verrait revenir sous ceux de l'oppression; pour ceux qui rapporteraient eux-mêmes à leurs concitoyeus des fers do:it ils auraient empêché 1 ennemi de les accabler, et qui les livreraient aux excès d'une insolente tyrannie parles exploits mêmes qui devaiejit les en garantir. Nous laissons aux lecteurs judicieux le soin de faire à quelques époques de Thistoire cette application ; elle nous entraînerait à l'examen de certains faits, qui, datis un ouvrage de la nature de ces considérations, ne pourrait que paraître hasardé s'il n'était pas approfondi , ou fastidieux s'il était suivi dans tous ses développemens. Nous nous contenterons d'observer que sans doute les légions romaines revenues sur le territoire de la patrie pour faciliter par leur concours, ou seulement par leur présence, d'odieuses proscriptions , ne pénétraient plus le peuple-roi de ce respect dont il avait, lors de leur départ , payé par anticipation les triomphes. Mais c'est assez parler de l'action de l'esprit public relativement aux membres de ces corps formidables armés pour la défense ou l'oppression de la patrie; il n'est personne en particulier qui n'y contribue et ne la reconnaisse.
Cependant, l'opinion n'exercerait sur le système militaire en général, quune bien faible influence, si son rôle se bornait à décerner le blâme ou les hommages à chacun des citoyens armés qui le constituent, si les dépositaires de l'autorité suprême pouvaient sans inconvénient se dispenser de faire entrer l'esprit public comme élément principal dans» Tensemble même des forces destinées à protéger la patrie. Telle n'est pas non plus, squs ce rapport, la nullité de ce mobile universel. Le premier objet d'un rassemblement^d'hommes si considérable, étant la défense des droits et des intérêts nationaux, il serait d'une inconséquence évidente d'y introduire un esprit qui pût cesser d'être essentiellement national, et c'est le danger dans lequel on se précipiterait inévitablement, si l'on prétendait rendre une pareille réunion absolument impassible et étrangère à tous ces élans de l'opinion , redoutables seulement pour une autorité décidée à la mépriser; quels services attendre d'une multitude mécanique , combattant machinalement pour des droits ou pour des institutions qu'elle est forcée de voir avec inditîérence ? De quel zèle sera-t-elle animée pour des travaux dont il lui est interditde connaître le but et de calculer le*
résultats. Le temps est passe (et nous ne rechercherons point ici les avantages ou les inconvéniens de cette révolution morale ), où des '' masses, pénétrées du principe exclusif de l'obéissance aveugle, se précipitaient à la voix de leurs chefs dans des dangers sans motifs , et couraient à la mort, sans chercher à prévoir les effets de leur dévouement. Aujourd'hui, ces mêmes masses porteront au combat la même résignation et la même obéissance; c'est l'effet du courage assujetti aux lois d'une discipline rigoureuse : mais cette obéissance et cette résignation seraient, dans l'étal actuel de notre art militaire , d une ressource bien incomplète , d'un résultat bien insuthsant. C'est de cette fougue indomptable qui renverse toutes les barrières et force tous les obstacles, c'est de cette exaltation volcanique qui est au courage, ce qu'est la tempête au soufile d'un vent ordinaire, que dépendent aujourdhui les chances du succès, et les fruits solides de la victoire. Or , vous n'espérez pas sans doute obtenir des transports aussi impétueux de la seule impassibilité; c'est un dard froid et émoussé auprès de la flèche acérée et brûlante du patriotisme. Ouvrez 1 histoire de ce peuple extraordinaire, dont les succès et les revers vivront éternelle-
meiït pour l'admiration des peuples , et la leçon de ceux qui les gouvernent. Quand viton ses légions porter l'aigle invincible dans toutes les parties de l'univers, éclipser une victoire par une autre plus éclatante, et revenir appendre aux murs du Gapitole des armes destinées à en sortir bientôt pour de nouveaux triomphes? Pendant quelle période se déroule à nos yeux le spectacle non interrompu de ses exploits? La réponse est facile; Rome compta ses batailles par ses victoires, tant qu'elle tira tous ses soldats du sein de la ville immortelle, tant qu'ils furent à la fois guerriers et citoyens, tant qu'au sentiment de la gloire, se joignit dans leurs cœurs généreux un amour personnel pour la patrie; mais dès qu'on les vit partager avec des étrangers la défense des foyers et du territoire , dès qu'une partie des forces de la république, étrangère dans ses camps, aux intérêts de la cité, n'eut à lui offrir que des secours d'alliés ou de mercenaires, sa fortune guerrière brilla bien encore de quelques feux passagers , mais bientôt elle s'éclipsa devant cet amalgame de satellites dévoués successiveà tel ou tel chef pour le salut quelquefois, mais le plus souvent, pour l'oppression de la patrie. Un gouvernement assez sage pourfaireaubien
de rëtal, le sacrifice de toute pre'vention personnelle, de toute considération particulière, sentira donc la nécessité d'entretenir parmi ses guerriers cet esprit public , ce sentiment de patriotisme, garant de leur zèle et de leur intrépidité ; et il regardera comme un des moyens les plus efficaces pour y parvenir, le principe rigoureux de n'admettre dans ses rangs que des troupes nationales.
Il est encore une condition indispensable pour entretenir, dans la force destinée à défendre ou à venger la patrie , cette chaleur d'esprit public, nécessaire pour en attacher tous les membres à des devoirs qui deviennent si souvent des dangers. C'est que les faveurs de l'avancement , offertes, à chacun dans une égale perspective, soient le prix exclusif du courage et de la conduite, et jamais le privilège de la naissance, de l'intrigue ou de recommandations particulières. Outre que cette même aptitude aux emplois dans tous ceux qui supportent les mêmes travaux et bravent les mêmes périls, est une règle rigoureuse d'équité , elle est encore en politique un calcul d'une justesse non moins incontestable. Ce n'est pas tout que de serrer étroitement, autour de l'autorité distributrice des grades et des distinctions militaires, quel-
ques familles dont la vanité ne tardera pas a. regarder comme un droit héréditaire, ce qui put être le prix des services, mais n'en put être jamais que le prix individuel; c'est la masse dont il faut captiver le dévouement pour le jour du danger, c'est à elle qu'il faul offrir pour aiguillon du devoir, le mobile de l'illustration, et la certitude de l'avancement. Examinons les différentes époques de notre histoire militaire, sans préventions injustes contre celles qui précédèrent notre dernière crise politique, mais aussi sans réticence injurieuse pour celles qui la signalèrent. Rappelons avec orgueil ces phalangesinvinciblesqui soutinrentà Fontenoy, à Laufeld, à Rocroi , comme leurs aînées avaient soutenu jadis syr d'autres champs de bataille, la gloire et l'indépendance de la France; mais fixons aussi nos regards sur ces exploits plus modernes dont la suite ne fut pas, dans une époque extraordinaire, le moins étonnant des prodiges. Voyons ces armées, sorties comme par enchantement de la terre des braves, résister pendant trente années, à des masses toujours renouvelées d'ennemis sans cesse conjurés, refouler sur l'Europe effrayée tous les maux des guerres successives dont elle avait prétendu nous accabler, et nous assu-
rer enfin sur tous les points du globe un triomphe qui pouvait passer pour irrévocable, sans un concours de circonstances aussi étonnant que ce triomphe même. Ce sont des faits que nous citons, sans prendre indiscrètement parti pour ouv contre leur moralité. L'histoire, en les racontant, se chargera d'un jugement trop délicat pour les contemporains; mais enfin ils ont étonné le monde, et leur cause première fut incontestablement dans l'égalité des chances offertes au courage et au génie , quel que fût l'individu qui les fit éclater , et dans le développement de l'esprit public, fruit de cette commune perspective : et quelle exaltation nouvelle ne doit pas donner en effet au patriotisme d'un soldat déjà citoyen , quel surcroit d'intrépidité ne doit pas inspirer à un guerrier déjà naturellement valeureux, cette idée encourageante à la fois pour sa gloire et pour sa for*tune , que ce pays qu'il chérit et pour lequel il se dévoue ne paiera point ses services de l'oubli de l'ingratitude , que ses efforts pesés dans une juste balance avec ceux de ses rivaux obtiendront à leur tour la récompense qui leur est due , et que d'autres ne recueilleront pas le fruit des exploits dont il aura partagé les dangers ! Je sais que l'on ne manquera pas de m'objecter
la gloire dont brillèrent au^si les armes françaises à des époques où la carrière de l'illustration , sans être tout-à-fait fermée irrévocablement, était loin cependant de s'ouvrir sans distinction à tous ceux qui couraient celle des hasards et de la victoire. Loin de nous, la pensée de repousser un seul des rayons qui forment cette belle auréole de notre gloire militaire ! Nous sommes fiers de toutes les portions d'un si noble héritage ; mais il nous sera permis de calculer avec l'expérience et de conclure avec la raison, que si la valeur française, privée même de ce véhicule qui généralise dans les rangs l'enthousiasme de l'esprit public et l'émulation du patriotisme, put accumuler ainsi et les hauts faits et les trophées , elle eut doté la patrie de résultats plus positifs, et de monumens plus durables, si les honneurs réservés presque au hasard seul de la naissance n'eussent pas découragé souvent les efibrts du. mérite par la difficulté de les obtenir ; si la cessation d'un abus déjà proscrit par l'opinion fut venue donner aux élans du patriotisme un nouveau degré d'enthousiasme , un motif personnel à chacun d'héroïsme et d'intrépidité.
Mais ce n'est pas assez de reconnaître l'empire de l'opinion sur chacun des membres com-
posant la masse guerrière d'un empire, non plus que son influeuce sur le mode général de sa formation ; il est utile d'observer encore par quels points touche l'esprit public à l'usage qu'il est possible de faire de cette partie essentielle de l'organisation politique. Si les peuples consentent à faire au salut de la patrie le sacrifice d'une partie de leur liberté, toujours effleurée par l'institution d'une force qui peut être réservée à plus d'un usage dangereux ; s'ils paient de leur reconnaissance un gouvernement assez sage pour ne l'employer qu'à la défense du territoire compromis , au soutien de leurs droits contestés , ou à la vengeance de leur dignité méconnue , ils se montrent facilement ombrageux sur les abus de la force militaire auxquels le pouvoir , par sa nature même , se montre trop souvent disposé; ils savent distinguer l'utilité d'une force préservatrice, du fléau d'une armée ruineuse et oppressive. C'est par cette raison que, s'il est un gouvernement qui doive désespérer jamais d'attirer à lui la coopération salutaire de l'esprit public , c'est celui qui , sous le prétexte d'une gloire impérissable, d'un accroissement facile, ou d'une vengeance légitime, fera peser habituellement sur ses peuples le fardeau de la guerre étran-
gère; qui, pour les abuser, couvrira du voile d'un honneur cliimërique les rêves désastreux de sa propre ambition, et fera servir les ressources de la patrie à des conquêtes dont la haine du monde est le plus souvent tout le fruit : et quelle peut être la félicité publique , et par conséquent le concours de Tesprit national, au milieu d'un pareil tourbillon ? Les chefs sont enivrés des fumées d'une vaine gloire, et les peuples moissonnés par la faux de la dépopulation ; les palais sont encombrés de trophées, les monumens ombragés de lauriers , et l'asile du citoyen n'offre à l'œil que le spectacle de la misère. Encore si cet état de souffrance, si ces sacrifices multipliés ne servaient jamais qu'à payer des succès ! mais pour la leçon des conquérans, il est rare que la honte des défaites ne succède pas bientôt aux prestiges de la victoire : le ressentiment d'une injuste invasion provoque l'énergie d'une défense héroïque; un danger commun réunit tous les peuples contre un commun agresseur, ils abusent à leur tour contre lui d'une prospérité, d'autant plus enivrante qu'elle fut plus inattendue ; et de tant de trophées il ne reste qu'un long épuisement, une soif de vengeance longtemps impuissante , et trop souvent une entière
destruction. Si dans ce tableau nous n'avons encore pre'senté qu'en abrégé les maux que traîne infailliblement à sa suite cette funeste manie des conquêtes, quelle afTection solide pourra jamais attacher une nation à tout gouvernement auquel elle en sera redevable? et, réveille'e de l'ivresse passagère du triomphe, que lui restera- 1- il en échange du prix dont elle l'aura payé? Les fêtes, les spectacles, les pompes triomphales , et tout le charlatanisme de l'ambition momentanément satisfaite , la dédommageront-ils de tous les élémens de sa prospérité? Remédieront-ils à cet état de langueur qui menace de paralyser tous les nerfs de l'état? Enfin, dans l'hypothèse la moins désastreuse, quand des succès constans viendraient assurer aux brigandages de l'ambition une apparente impunité, les campagnes en seront-elles moins désertes, les villes moins épuisées? L'oisiveté des camps aura-t-elle porté une atteinte moins funeste à l'amour du travail? L'agriculture sera-t-elle moins négligée , et l'industrie plus florissante? Enfin la lice exclusivement réservée aux efforts du courage , aura-t-elle moins rétréci toutes les autres carrières ouvertes à l'émulation? Dans cet état de choses, faudra-t-il s'étonner si la nation même la plus généreuse
i8o n'offre plus pour caractères distinctifs de son esprit public, qu'une glaciale indifférence , ou une opiniâtre animadversion ? Et si dans des temps plus heureux ce peuple avait donné des gages de sentimens tout différens , n'est-ce pas sous l'usage oppressif de la force instituée pour le protéger, que se serait éteinte la chaleur de son ancien dévouement?
Hâtons-nous cependant de prévenir les murmures d'une louable susceptibilité , ou l'erreur des fausses interprétations. A Dieu ne plaise que nous prétendions interdire aux chefs des empires le droit de repousser l'agression , et de venger par la force toute atteinte portée à sa dignité ou à son indépendance ! L'opinion publique se soulèverait contre une faiblesse aussi criminelle ; et cent fois malheur au gouvernement qui se décolore par une lâche pusillanimité ! Autant un peuple réprouve l'insatiable ambition qui l'expose à des fléaux qu'on pouvait éviter , autant il affronte avec enthousiasme tous les maux que peut lui susciter l'adversité dans une défense légitime. Ce n'est pas contre les revers non mérités de la fortune que l'esprit public s'arme de son animadversion , c'est contre ce mépris de l'humanité , seul mobile des ambitieux et des tyrans, contre cette
épouvantable facilité avec laquelle on les voit sacrifier à une passion effrénée le plus pur sang des peuples, et la sève la plus substantielle de l'état. Oui, tel est aujourd'hui l'oracle universel proclamé par la civilisation ; gloire et reconnaissance aux gouvernemens vengeurs de leurs peuples injustement attaqués; indifférence et abandon pour ceux qui les décimeraient sans pitié comme sans nécessité ! Qu'on ne vienne pas nous objecter cet enthousiasme momentanément attaché à la personne et aux exploits des conquérans, cette ivresse passagère qui saisit tout un peuple à la nouvelle fastueusement proclam.'*e de leurs triomphes. C'est une fièvre éphémère aussi trompeuse dans ses symptômes, que désastreuse dans son influence. Dès que son ardeur s'amortit , le mal dont elle déguisait les ravages se développe avec intensité, l'épuisement se fait sentir avec toute sa langueur , et la maladie est d'autant plus grave qu'on en a pris quelque temps tous les signes pour ceux de la vigueur et de la santé. C'est dans cette crise inévitable qu'on ne se rappelle qu'avec regret le poison qui la provoqua ; c'est à ceux qui le versèrent à voir s'il est possible encore d'en neutraliser les effets. Nous pouvons, je crois, nous dispenser d'aller chercher
dans les annales de l'antiquité des exemples de cette irritation que ne manque jamais de produire dans l'esprit de tout un peuple l'abus du système militaire ; ce n'est pas malheureusement à la génération actuelle que de telles preuves doivent sembler nécessaires , elle n'est que trop destinée à servir elle-même aux siècles futurs d'exemple et de leçon.
En résumant donc cette partie de nos considérations , il nous faudra reconnaître que l'empire de l'opinion s'étend chez un peuple policé sur le personnel de l'état militaire , ainsi que sur son organisation 5 que c'est dans la source de l'esprit public que se puise ce sentiment de l'honneur aux inspirations duquel il doit son importance et ses succès ; qu'entouré de la reconnaissance de toute une population , quand il consacre exclusivement ses armes à la protéger , il devient l'objet de sa juste inimitié, dès qu'il se déclare complice de son malheur ou de son oppression ; que plus les sentimens du guerrier se lieront dans les rangs à ceux du citoyen, plus le tribut de leurs triomphes sera certain pour la patrie, et qu'enfin la perpétuité des guerres du brigandage ou de l'ambition , éloignant sans retour l'opinion de tout gouvernement assez insensé pour les provoquer,
porte à l'esprit public un coup irréparable : il est facile au pouvoir bien intentionné de tirer de ces principes d'utiles conséquences, et de faire ainsi concourir les institutions militaires au développement favorable de l'esprit public*
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