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cime des montagnes, qni, par une de ses pointes, touche à Gattaro, VUltima Thulc de l'Autriche. On compte dans ce canal quatre grandes et neuf petites baies, ou pour mieux dire, le canal entier est une baie si parfaitement abritée, que les marins n'ont à y redouter aucun ouragan, si vaste qu'elle pourrait contenir toutes les flottes de l'Europe, si parfaitement creusée que les navires peuvent s'y avancer jusqu'au bord même de la plage.
En parcourant de l'une de leurs extrémités à l'autre les bouches de Cattaro, tantôt il semble qu'on glisse sur les flots d'une paisible rivière, tantôt sur un des lacs de Suisse. Autour de leurs différents bassins, s'élèvent des montagnes gigantesques dont nulle plante ne couvre la tête chauve, mais sur leurs flancs verdoient sans cesse des bois d'oliviers, de figuiers, d'amandiers; à leur base, s'épanouissent des jardins fleuris, et dans toute la longueur du canal, sur ses deux rives, comme sur celles du Bosphore, se déroule un collier de villages et de villes de l'aspect le plus pittoresque : Castelnuevo, Dobrota, Pe- • rasto, Risano et enfin Cattaro.
Gattaro est le principal port, le principal entrepôt commercial du canal, le point de réunion des paysans du voisinage. C'est le siège d'un évêché, la résidence d'un officier supérieur et le chef-lieu d'un des quatre départements de la Dalmatie.
Avec toutes ses grandeurs administratives, c'est une étrange petite ville On y compte deux mille habitants. Elle ne peut guère en contenir plus. Elle est comme un carrefour reculé au fond de la dernière baie du canal, à l'extrême limite des possessions autrichiennes, au pied des masses de rocs sur lesqueh niche comme des couvées de vautours, la turbulente tribu des Monténégrins. Une citadelle la domine, des remparts l'enlacent dans leur immuable ceinture, et de ses remparts, elle ne peut sortir sans toucher d'un côté à la mer, de l'autre, à une âpre montagne. L'été, parla réverbération des rayons du soleil, le
bassin de roches blanches qui l'entourent la brûlent ; l'hiver, les nuages qui s'y amassent y versent de tels torrents qu'il est très-naturel de penser avec plusieurs étymologistes que son nom de Cattaro vient de cataracte.
La frontière du MoDténégro est à une lieue environ audessus de cette ville. Au pied des rochers, à une centaine de pas des remparts, est la place du marché, où trois fois par semaine on voit descendre les montagnards, les uns avec leurs ânes ou leurs chevaux, d'autres portant euxmêmes leurs fardeaux sur leurs épaules et sautant de roc en roc d'un pied léger. Quelle que soit la défiance qu'ils inspirent par leur tempérament belliqueux, il existe entre eux et la population de Cattaro des rapports obligés. Ils ont besoin d'elle, et elle a besoin d'eux. Ils viennent ici acheter leur plomb, leur poudre, leurs ustensiles de ménage, leurs objets de luxe. Ils y apportent du poisson d'eau douce, des légumes, de la viande, du combustible. En échange de leurs munitions de guerre, ils lui donnent l'élément vital.
L'étranger qui pour la première fois arrive à Cattaro avec une poétique idée des Monténégrin?, et qui se hâtera de courir sur cette place du marché, sera, nous devons le dire, fort désappointé dans son attente. Pour pouvoir entrer en ville, les fiers montagnards sont obligés de déposer au corps de garde leur parure d'homme, leur signe de distinction, leurs armes auxquelles ils attachent tant de prix et qui leur donnent tant d'assurance. Une fois qu'ils ont ainsi cédé aux exigences des précautions autrichienne s, ils ressemblent au lion de la fable qui s'est laissé limer les dents, arracher les griffes; et avec leur grossier vêtement éraillé par sa longue durée, dépouillé de son prestige, ils ressemblent à des mendiants.
Quant aux femmes, elles sont vêtues de la façon la plus misérable. Voici exactement le costume ou l'absence de costume de la plupart d'entre elles : pas de bas ni de souliers, surtout par les mauvais temps, car, disent-elles dans
leur sage expérience, la plante des pieds se corrobore sur les rudes chemins, tandis que la chaussure s'use sur les cailloux et se détériore a la pluie. Cette chaussure qu'elles ménagent si bien se compose tout simplement de deux grossiers tricots en laine, puis d'une espèce de sandale formée d'une longue bande de cuir qui se relie sur le pied avec des courroies. Les chants populaires de leurs races • slaves représentent souvent les princesses de Serbie peignant leurs cheveux avec un peigne d'or. Si les pauvres Monténégrines connaissent cette tradition, elle doit leur apparaître comme une étrange fiction. Jeunes filles, elles disposent tant bien que mal sur leurs cheveux une barrette rouge; mariées, elles les couvrent d'un mouchoir. Sur leur corps, elles ne portent qu'une chemise en toile et une sorte de redinpote en laine ouverte sur le devant, et qui ne descend guère plus bas que les genoux. Cette redingote, ou pour lui donner son nom local, cette gujninea f sans crochets ni boutons, est serrée sur les flancs par une énorme ceinture en cuir, large comme un collier de cheval, plaquée d'un amas de grosses cornalines, agrafée sur le dos par une massive agrafe en cuivre.
C'est sur un autre terrain, c'est dans l'impétueux mouvement de leurs expéditions guerrières, ou dans leur fier repos d'hommes libres, sur la cime de leurs plateaux, qu'il faut voir les Monténégrins, pour être frappé de leur aspect et emporter d'eux un souvenir qui ne ressemblera à aucun autre
De Cattaro à Gzétinié, leur capitale, le trajet n'est pas long. En cinq à six heures, on peut le faire. On chemine d'abord sur une belle et large route commencée parles Français, terminée par les Autrichiens. Cette route, dont la pente a été habilement ménagée par une quantité de courbures, se prolonge jusqu'à une hauteur de trois mille pieds, jusqu'à la limite du territoire impérial. Là, elle s'arrête brusquement, et Ton ne trouve plus qu'un étroit sentier pour pénétrer dans le Monténégro.
Sur les frontières de ce pays, les Turcs et les Autrichiens ont eu grand soin de bâtir des citadelles. Au bord du golfe de l'Adriatique, est celle de Gattaro ; au bord du lac de Scutari, celle de Zabliack; dans l'Heizégovine, celle de Nicksich. Les Monténégrins n'ont point eu à s'occuper de telles constructions. A part quelques couvents dont ils ont pris à tâche de bâtir solidement les murs, on ne découvrirait pas dans leur principauté un travail de fortification. La nature a été gratuitement elle-même leur Vauban. La nature leur a fait un cercle de remparts, une enceinte continue qui n'exigent aucuns frais de réparations.
Non-seulement tout le plateau monténégrin est entouré d'éternels bastions, mais d'autres lignes de retranchements le divisent en plusieurs districts; et les vallées qu'elles enlacent dans leur ceinture forment autant de petites forteresses dans la grande forteresse.
Le plus vaste de ces districts est celui de Katunska. Son nom signifie chalets de pâtres; et en effet la plupart des habitations qu'ils renferment ressemblent à ces rustiques cabanes qu'on voit dans le Tyrol, penchées sur des hauteurs, et qu'on nomme des senn.
Dans cette province est l'important village de Niégous, fondé par une colonie de Serbes. C'est le village le plus élevé du pays et le plus fortement défendu par ses défilés et ses pyramides de rocs. Là, fut vraisemblablement le premier noyau de la peuplade monténégrine ; là se sont formés, comme dans les petits cantons suisses, les liens de cette belliqueuse confédération; et delà est sortie la famille des Petrovitch, évêques et princes de Monténégro.
Du haut d'une colline qui domine ce village historique, le regard plane sur un vaste et solennel panorama; c'est le lac de Scutari qui par ses contours ressemble au lac italien de Garda; plus loin, les montagnes de l'Albanie, ce boulevard de Scanderberpr, l'héroïque allié des Monténégrins dans leur lutte contre Mahomet II. De Jà on descend dans
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la vallée de Czétinié, la plus petite capitale de l'Europe, car on n'y compte qu'une quarantaine de maisons, bâties d'ici, de là, autour du palais du prince et de l'église.
Nous avons dit qu'en une semaine on pouvait aisément franchir l'espace qui sépare cette capitale de Paris et de Londres. Ainsi, sept jours après s'être dépouillé de sa robe et de sa perruque, un juge aDglais peut contempler le prince de Monténégro au milieu des principaux guerriers et des sénateurs de sa tribu. Il peut le voir rendre la justice à la porte de son palais, en plein air, sous le libre ciel de la montagne, comme autrefois Agamemnon dans le camp des Grecs, ou Abraham à l'entrée de sa tente dans le désert.
Le gouvernement du Monténégro, dit M. Wilkinson, qui visita ce pays en 1844 et qui en a fait une très-judicieuse description, est basé sur un principe républicain. Toutes les affaires de la communauté se règlent en assemblée générale. Le peu pie jouit delà faculté de les discuter. Si le gouvernement n'est pas démocratique comme dans les anciennes tribus slaves mentionnées par Procope, les privilèges populaires sont cependant ici strictement maintenus, et chaque village et chaque district a le droit d'élire ses propres chefs.
Si le vladika Pierre II, qui organisa dans ce pays un sénat dont il gardait la présidence, a introduit dans les règlements administratifs et dans l'esprit des lois diverses modifications, la voix du peuple n'en a pas moins conservé son importance en tout ce qui tient aux intérêts généraux, de la Principauté. Le souverain même est élu par le peuple. Mais ici, comme dans quelques autres contrées slaves, le pouvoir suprême est devenu l'apanage d'une famille, un apanage héréditaire ; en sorte que depuis un certain nombre d'années, ce principe d'élection n'a plus été mis en pratique.
Dans une enceinte semi-circulaire formée par les rocs de la plaine de Czétinié, à un quart de lieue environ de la
ville, est une sorte de plateau couvert de gazon et ombragé par quelques peupliers. C'est là que la diète se réunit, c'est là que le peuple écoute les propositions du vladika. La durée de la discussion est limitée à un certain espace de temps après lequel l'assemblée doit prononcer sa décision. Quand la cloche du monastère prescrit le silence, quelleque 9oit la vivacité des débats, ils doivent immédiatement cesser. Le métropolitain demande à l'assemblée quelle est sa résolution, et généralement, elle répond: Qu'il *en soit fait, Vladika, comme tu le veux.
Nous avons dit que celui qui se plaît dans les grandes scènes d'Homère ne pourra voir sans un intérêt particulier le spectacle de Czétinié. Là, il verra, les repas préparés en plein air, comme dans les camps des Grecs; les ménestrels ambulants qui chantent les exploits des héros ; les luttes des athlètes, les danses guerrières, et les divers exercices dans lesquels les Monténégrins se signalent par une force et une habileté extraordinaires. Au temps d'Homère, le prince devait se montrer supérieur à son peuple dans les conseils comme dans les combats, il devait être non-seulement le plus vaillant, mais il devait en outre montrer un esprit plus cultivé. Le dernier Vladika, l'hôte et l'ami de M. G. Wilkinson, offrait un exemple de cet idéal. Avec sa noble physionomie, sa taille de six pieds de hauteur, il semblait fait pour imposer le respect à une peuplade belliqueuse. Il joignait aux qualités d'un vaillant soldat celle de Phomme d'État. Élevé à Vienne et à Pétersbourg, il apporta au milieu de ses concitoyens les idées de civilisation moderne. Il fonda des écoles, répara les églises, traça des chemins, promulgua des lois. Il fut probablement le seul évêque de son temps, qui pouvait frapper d'une balle une orange lancée en l'air par un de ses serviteurs f et par cette adresse à manier le fusil, il inspirait plus de confiance à ses soldats. Il connaissait la langue et la littérature des principales contrées de l'Europe, et composait lui-même des vers dans son dialecte
national. Selon la coutume des anciens héros de la Grèce, il pouvait se reposer des fatigues de la guerre, et des soins du gouvernement, en chantant avec la Guzla populaire les ballades qu'il avait faites pour célébrer la gloire de ses armes, et les actes de bravoure de ses compagnons.
Le prince actuel n'a point l'attitude imposante de son prédécesseur, mais il est comme lui instruit, éclairé, et comme lui très-attaché aux principes de civilisation.
Il est poëte aussi, et de même que le sage Ulysse surpassait les gens d'Ithaque par son habileté à se servir de Tare, le prince Danilo se sert des armes à feu mieux que ses concitoyens. Devant le palais de Czétinié est un tir qui offre aux regards de l'étranger un curieux tableau. Là, le prince se joint aux exercices de ses guerriers revêtus de leurs costumes pittoresques. Autour d'eux s'élèvent les chaînes de montagnes, sillonnées par des torrents, couronnées par des neiges éternelles. Dans les airs planent les aigles et les vautours attirés par les détonations de ces fusils qui si souvent leur ont préparé une abondante pâture.
Nous espérons ne pas détruire les rêves poétiques de nos lecteurs, en leur disant que dans la capitale de Monténégro, et dans le palais du prince Danilo, ils ne se trouveront point réduits à la rustique simplicité de l'hospitalité homérique. Le prince se plaît à recevoir les voyageurs de distinction et les étrangers qui sont recommandés à sa bienveillance. Ses manières sont très-courtoises, et il parle couramment le français, l'italien, l'allemand.
A la mort du dernier Vladika en 1851, le prince Danilo qui avait alors à peine vingt-deux ans, achevait son éducation à Vienne. A son retour dans son pays, il devint amoureux d'une jeune et belle personne de Trieste, et pour l'épouser il abdiqua la dignité ecclésiastique que ses prédécesseurs adjoignaient à leur pouvoir temporel. Après le mariage qui fut célébré pompeusement à Trieste, on vit
les robustes soldats du Menténégro gravir les sentiers escarpés de leurs montagnes, les épaules courbées sous le poids des glaces, des tapis, des fauteuils, des pianos et des autres meubles de luxe destinés au palais de Czétinié. Ce palais ressemble maintenant à la demeure d'un petit prince d'Allemagne. Ce n'est qu'en dehors de son enceinte qu'on peut se croire à trois mille ans de distance en face des mœurs et des -caractères des temps homériques.
Après avoir vu la princeese du Monténégro dans le luxe moderne de sa nouvelle résidence, on sera sans doute désireux de savoir quelle est la condition des femmes au milieu de cette belliqueuse peuplade. La plupart des femmes du Monténégro sont d'une belle et forte constitution. Mais les intempéries des saisons qu'elles affrontent perpétuellement, et le rude labeur auxquelles elles sont condamnées altèrent de bonne heure leur beauté, et effacent leur fraîcheur. Les pauvres femmes! A quel état de servitude elles sont astreintes ! L'homme qui leur fait parfois l'honneur d'être jaloux de leurs regards si promptement ternis, de leur jeunesse si vite fanée, l'homme est leur maître impérieux et fier. L'homme leur fait porter, comme à ses bêtes de somme et avec moins de ménagement encore les plus lourds fardeaux, tandis que lui se promène galamment, son fusil sur l'épaule, et son kangiar à la ceinture. Les jours de marché de Cattaro, on voit de ces femmes qui descendent de Czétinié, à pieds . nus sur les pointes des rocs, pour apporter au bazar, sur leur tête, un fagot de bois à brûler qu'elles vendront neuf à dix quafantani (environ sept sols). Si chemin faisant elles rencontrent un homme de leur connaissance, elles n'oseront point le saluer familièrement; elles iront avec respect s'incliner devant lui comme devant leur seigneur, et lui baiser la main. La chasteté et la fidélité conjugale sont deux de leurs vertus. L'adultère est rare dans le Monténégro. Ceux qui s'en rendent coupables sont punis de mort. Aclives, laborieuses en temps de paix, les femmes
du Monténégro ont plus d'une fois montré aux jours de combats un courage héroïque.
Malgré le vif intérêt qu'il doit inspirer, le nom de Monténégro a été longtemps oublié. M. Wilkinson l'a fait revivre par son savant et excellent ouvrage. Puis, la petite principauté a de nouveau attiré sur elle l'attention, lorsqu'en 1852, elle fut attaquée par les légions turques, sous le commandement du renégat Omer-Pacha.. Le gouvernement autrichien, avec l'inquiétude qu'il éprouve, et à juste titre, dès qu'il voit éclater sur ses frontières un conflit qui peut réveiller l'esprit de nationalité de ses provinces, envoya à Gonstantinople le comte de Leiningen pour demander le rappel d'Omer-Pacha et de ses troupes. Le rusé général musulman saisit avec empressement ce prétexte pour abandonner son expédition dans un pays, où comme on la dit, il y a longtemps, une grande armée est exposée à périr de faim, et une petite à être anéantie. Le succès de la missive autrichienne en cette circonstance a peut-être contribué à donner au prince Mentschikoff, l'espérance d'en avoir un semblable dans la négociation dont il fut chargé en 1854, et qui amena ia guerre de
Pendant cette guerre, le prince Danilo conserva une stricte neutralité, bien que par la jonction de ses forces avec les chrétiens insurgés, et les Grecs de l'Albanie et de la Thessalie, il aurait pu renverser la domination musulmane dans ces provinces. Il espérait que dans les conférences de Paris en 1856, on tiendrait compte de sa conduite. Mais ses espérances furent déçues dans cette circonstance comme dans celles du Yladika Pierre à l'époque du Congrès de Vienne. Le 25 mars 1856, le plénipotentiaire turc déclara que la Sublime Porte considérait le Monténégro comme une partie intégrale de l'empire ottoman. 11 ajoutait pourtant que l'intention de son gouvernement n'était point de détruire l'état de chose existant dans ce pays.
Ni la Russie, ni les autres puissances occidentales, ne s'opposèrent à cette déclaration.
Dans les notes diplomatiques qu'il adressa quelques mois plus tard aux puissances étrangères, dans sa conversation avec les officiers français et anglais, et avec les voyageurs qui ont visité Czétihié, le prince Danilo a invariablement tenu le même langage. « II est dur pour nous, ^ disait-il, de nous voir soumis, en un certain sens, aux infidèles, quand nous songeons que nos ancêtres ont servi comme d'avant-garde à la chrétienté, et ont si vaillamment résisté à l'empire musulman à l'époque de sa plus grande force. Maintenant cet empire est en pleine décadence, et pourquoi donc serais-je le vâssal d'Abdul-Medjid, quand mes aucêtres n'ont pas voulu se soumettre a Mahomet II et à Soliman le Magnifique ? Cependant, par considération pour la paix générale de l'iùiropt», et par le désir de gagner la bienveillance de la France et de l'Angleterre, je suis prêt à reconnaître encore la suzeraineté du sultan, mais à des conditions qui peuvent seules justifier ou du moins excuser aux yeux de mon sécat et de mon peuple une si grande concession. Les plus indispensables de ces conditions sont celles-ci: 1° La reconnaissance solennelle et formelle de l'indépendance de l'administration et du gouvernement de Monténégro; 2° la cession d'un port ouvert librement au commerce de toutes les nations, sur la côte entre Cattaro et la frontière autrichienne qui nous ferme l'accès de la mer; 3° les annexions à. nos montagnes d'une certaine étendue de soi cultivable dans les basses terres, afin de donner par là un moyen de subsistance aux Monténégrins qui ne pourraient faire sur leur terrain rocailleux la récolte nécessaire à leurs besoins. Si je ne puis obtenir ces avantagés matériels, l'abandon de la dernière fraction des droits nationaux acquis par le sang de ma tribu pendant tant de générations, serait le signal de ma mort ou de ma déposition, et le signal de l'élévation au trône d'un des membres de ma famille qui par les exi-
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gences de sa position serait forcé de se jeter sans réserve du côté du czar de Russie.
Il est certain que par son système avec la Russie en 1857, et sa condescendance envers les puissances occidentales, le prince Danilo exposait non-seulement son autorité, mais sa vie. Au printemps de cette même année, il résolut d'aller lui-même plaider sa cause à Paris et à Lonplres, malgré les cajoleries et les menaces des agents russes qui, furieux de voir cette tentative d'émancipation, essayèrent de faire une révolution dans le Monténégro, et suspendirent le payement du subside annuel de 100 000 fr. stipulé par la Russie à l'époque où le Vladika s'unit à elle contre les Français.
Danilo n'accomplit point le projet qu'il avait formé de se rendre à Londres, mais il fut fréquemment reçu aux Tuileries, et les événements ont prouvé qu'il avait acquis la sympathie politique de l'Empereur des Français.
La question du Monténégro semblait toucher à un arrangement équitable par la médiation des grandes puissances, lorsque cette solution fut encore retardée par une nouvelle invasion des Turcs. Chaque fois que le sultan a vu son pouvoir un peu consolidé, chaque fois qu'il n'a pas été obligé de porter ses armes ailleurs, il h s a dirigées contre les Monténégrins dont la liberté sous le patronage d'un empire chrétien révolte l'esprit des musulmans. Éblouis par les avantagesque leur avaient procurés leurs alliés dans la guerre de Grimée, et oubliant la déclaration solennelle qu'ils avaient faite au congrès de Paris, les Turcs concentrèrent, au commencement de 1858 sur les frontières du Monténégro, les troupes de leurs provinces voisines de cette principauté, tandis qu'une flotte de Constantiuople amenait sur ce champ de bataille d'autres légions et des munitions de guerre.
Le district de Grahova situé 'sur les limites de l'Herzégovine, fui le premier attaqué. Le 13 mai 1858, les meilleurs soldats turcs portant sur leur poitrine la médaille
française et anglaise de Grimée, furent là mis en déroute par les chasseurs de la montagne Noire , comme les Anglais le furent en 1745 par les Highlanders d'Écosse.
Un témoin oculaire de cette bataille nous en a fait une vive description. Les Monténégrins s'élancèrent en avant en chantant leurs chants naiionaux et en faisant un feu roulant. Quand ils furent à la distance d'une portée de pistolet de leurs ennemis ils s'arrêtèrent quelques secondes, chacun d'eux fit le signe de la croix et leva les yeux au ciel. Puis tirant leur kandjar et leur yatagan, ils se précipitèrent sur les Turcs. C'était le jour de l'Ascension, et tous ensemble faisaient retentir les airs de leur hymne chrétien : Gloire à Dieu dans les cieux î Ni les volées de mousquets et de canons, ni les pointes des baïonnettes, ni les longues lignes dts retranchements de leurs ennemis ne purent les arrêter. Jamais victoire ne fut plus complète, jamais les vaincus ne subirent un tel désastre. Les Turcs qui s'enfuirent du champ de carnage tombèrent pour la plupart dans les embuscades des Monténégrins, dans les défilés où la veille ils marchaient avec l'assurance d'un facile triomphe.
La dépêche adressée après cette journée par Pétrovitch, commandant en chef des montagnards, à son frère le prince Danilo, a été publiée dans plusieurs journaux. Mais elle mérite d'être reproduite.
« Grand conquérant, prince des Monténégrins. Au nom du Très-Haut, et pour l'honneur de mon prince et de mon frère bien-aimé, le 13 mai, jour de l'Ascension, au lever du soleil, j'ai disposé mes troupes pour donner un assaut général aux retranchements turcs. Dès que les colonnes d'atiaque ont été formées, j'ai ouvert le feu dans la vallée où étaient massés les gardes de Votre Altesse, pour couper la retraite aux ennemis. Au môme instant, nos braves et fidèles hommes se sont élancés sur les musulmans en brandissant leur sabre et en s'écriant avec un enthousiasme indicible : Gloire à Dieu dans le ciel et hon-
neur à notre prince I J'ai vu alors, ô mon cher frère, des prodiges de valeur, d'héroïsme et d'amour de la liberté. Grâces soient rendues au Seigneur tout-puissant. Nos coups sont tombés dans les rangs des ennemis, comme ceux de la cognée sur les arbres des forêts.
« Des milliers de soldats dont se composait l'armée turque, quelques-uns seulement se sont échappés pour raconter de quelle façon les Monténégrins combattent. Nous avons tué sept mille hommes, enlevé huit pièces d'artillerie, douze cents chevaux caparaçonnés, et cinq cents tentes. Je ne puis vous dire en ce moment tout ce que nous avons recueilli d'armes et de butin. Le champ de bataille présente l'aspect d'une forêt ravagée, et les corps mutilés des Turcs sont horribles à voir.
« C'est ainsi que les Monténégrins ont en parfie vengé la défaite que leurs ancêtres de Serb e subirent dans la plaine de Kossova le 15 juin 1389. Nos soldats se précipitaient en avant avec impétuosité, bravant les blessures et la mort pour se distinguer à nos yeux.
* Dans ce combat, nous avons eu, de noire côté, quarante-sept hommes tués et environ soixante blessés. Du côté des Turcs, deux pachas ont été tués. La tête de l'un d'eux a été prise par le brave capitaine Djukenow ; l'autre est tombé sous le yatagan du porte-étendard des gardes de Votre Altesse. Dans cette lutte corps à corps, nos officiers se confondaient avec nos soldats. Tous se sont conduits comme des héros.
« Honneur à eux devant Dieu et devant vous, mon prince. Quand nous aurons rendu les derniers devoirs aux morts, et distribué le butin, j'irai rejoindre Votre Altesse. »
Ainsi que cela arrive ordinairement pour les États comme pour les individus, dès que le Monténégro eut montré d'une façon si éclatante qu'il pouvait se défendre lui-même, les services extérieurs lui furent otferts. A peine la nouvelle de la bataille de Grahova s'était-elle répandue en Europe, que les gouvernements anglais et ,
LE MONTÉNÉGRO. 161 français résolurent d'aviser aux moyens d'étouffer une guerre qui pouvait une seconde fois mettre l'Orient en conflagration. A la demande de l'Angleterre, et de concert avec les grandes puissances, une commission fut nommée pour fixer les véritables frontières de la principauté, et par là diminuer les motifs ou les prétextes des collisions entre les musulmans et les chrétiens. La France envoya une forte escadre dans l'Adriatique pour surveiller les mouvements de l'Autriche et empêcher une nouvelle agression des Turcs, tandis que des articles publiés dans le Moniteur plaidaient officiellement la cause des Monténégrins.
La question du Monténégro étant ainsi définitivement résolue, au moins assez nettement posée, il nous semble opportun de tracer une esquisse de l'histoire et de la condition actuelle de ce singulier pays.
Le nom de Monténégro ou montagne noire est Ja traduction du mot de Tzernogora, par lequel les habitants de cette région désignent la haute chaîne de montagnes qui domine le golfe de Gattaro. Eux-mêmes s'appellent Tzernogori. Les Monténégrins sont de fervents sectateurs de la religion grecque. Ils ont conservé dans toute sa pureté leur dialecte primitif très-semblable à l'ancien slavonien dans lequel saint Cyrille et saint Méthode traduisirent au neuvième siècle la sainto Écriture, et qui est restée la langue liturgique des populations slaves professant le dogme grec.
La principauté s'étend sur une longueur dVnviron soixante milles, et sur une largeur de trente à trente-cinq milles anglais. Elle est bornée à l'ouest par le cercle ou le département de Cattaro • au nord, à l'est et au sud par trois provinces turques : l'Herzégovine, la Bosnie et l'Albanie. On estime sa population à cent vingt mille âmes, et l'on y compte vingi mille hommes en état de combattre!
C'est ce petit territoire, c'est celte petite peuplade qui pendant des siècles ont résisté aux armées d'un empire de
trente-cinq millions d'hommes qui s'étend depuis les rives du Danube jusqu'au golfe Persique, et depuis les cimes de. neige de l'Arménie jusqu'aux déserts de sable de la Nubie:
Les villages des Monténégrins ne sont point entourés de remparts, ni protégés par quelque fortification. Au contraire, ils sont pour la plupart dispersés dans les vallées ou sur la pointe des montagnes, et non pas sur des pointes de rocs isolés, d'un accès difficile, comme dans les provinces turques, dans tous les districts de l'orient, et même dans une partie de l'Italie. Mais, ainsi qu'on Ta dit de l'antique Sparte, si les demeures des Monténégrins ne sont point fortifiées par le travail de l'homme, elles le sont par la nature. Les barrières de rocs qui entourent chaque hameau de la frontière servent comme de sentinelles. Aux premiers signes d'une invasion, tout est en mouvement : hommes, femmes, enfants, vieillards, chacun prend les armes pour repousser l'ennemi. La façon dont les Monténégrins repoussent une invasion turque a été décrite par un officier russe qui servait avec eux dans leur guerre i contre les Français au commencement de ce siècle, a S'ils sont, dit-il, en grande force, ils se cachent dans les ravins et envoient en avant un petit détachement qui,, en feignant de battre en retraite, attire l'ennemi dans l'embuscade. Là, il s'arrête et attaque ordinairement à' l'arme blanche, car les Monténégrins se fient à leur bravoure et à leur force. S'ils sont en nombre inférieur, ils se postent sur des rocs élevés, et de là, défient les infidèles en les accablant d'injures. Gomme dans les temps héroïques, dit M. Wilkinnson, ils insultent leurs ennemis en les provoquant au combat. Ils dépouillent celui qui est tombé sous leurs coups et se parent de ses vêtements, et plus d'une des harangues injurieuses prononcées au siège de Troie pourrait être employée par un poète moderne pour nous donner une idée des sciences de combats entre les Turcs et les Monténégrins.
Mais ce n'est point seulement par ses remparts de Spartiates ou par ses braves cœurs que le Monténégro a pu conserver si longtemps son indépendance et acquérir son importance, c'est par sa position presque inexpugnable et par le suicide politique que l'empire ottoman a lui-même commis en opprimant et en persécutant ses sujets chrétiens. Ceux qu'il traitait si cruellement se sont habitués à regarder la Montagne noire comme un lieu de refuge. C'est là ce qui explique la sympathie que les chrétiens de l'Herzégovine et de la Bosnie manifestèrent pour les Monténégrins en 1858, et dans les autres invasions des Turcs. — Oh ! Slavoniens, dit un vieux chant national , qui que vous soyez, réjouissez-vous tant que la Montagne noire subsiste, il nous reste un sol libre, il nous reste une patrie.
Le plateau des Monténégrins est de toutes parts hérissé de pointes de rocs. Leur tradition rapporte que lorsque le Créateur s'en allait semant les montagnes à la surface du globe , le sac qui renfermait des amas de pierres se creva, et ces pierres tombèrent sur la Tzernagora. De quelque côté que le voyageur pénètre dans celle région , il ne voit que des murailles de rocs, dont quelques-uns s'élèvent à trois mille et jusqu'à huit mille pieds de hauteur. De ces remparts gigantesques se détachent des rameaux qui divisent et subdivisent le terrain dans toutes les directions. Les rivières qui serpentent dans la plaine en longs détours sont, à chaque angle, bordées de formidables bastions. L< s fortifications naturelles sont si complètes, que de là avec les provinces turques qui les avoisinent , il n'y a pas une communication facile, si ce n'est par le lac de Sculari. Les sentiers ouverts sur la montagne sont si étroits et si escarpés, que le chien sauvage ou l'agile Monténégrin peut seul les gravir. Des basses terres , il n'y a pas un passage où une armée ennemie puisse pénétrer sans courir risque d'être exterminée comme celle des Turcs à Grahova en 1858, par un peuple de guérillas, alerte et vigoureux, ha-
bitué à souffrir la soif et la faim , endurci au froid et à la fatigue, habitué, dès l'enfance , au maniement des armes et au combat de tirailleurs, et protégé par la nature de son sol.
Lorsque le prince Danilo visita Corfou, les officiers anglais le conduisirent dans la citadelle, cette acropole de l'ancienne Gorcyre, dont l'Angleterre a pris possession $près tant d'étranges péripéties. Debout sur un bastion, le prince contempla longtemps en silence cette scène d'une beauté graûdiose, qui ne peut être oubliée de ceux qui l'ont vue. Il observait tour à tour les vaisseaux rangés dans le port, le large canal qui sépare l'île verdoyante de la côte rocailleuse de l'Épire et les pics du Pinde. Mais bientôt ses regards s'arrêtèrent sur la citadelle même, sur ses forts et ses batteries, sur ses postes de sentinelles. Enfin, se retournant vers ceux qui l'accompagnaient, il leur dit : « Je vois "ici un admirable triomphe de l'art et de la civilisation , mais mes montagnes me donnent une plus forte et une plus glorieuse citadelle. »
^'histoire moderne du Monténégro commence au quinzième siècle , à Stratzimir, petit-fils du dernier roi de Serbie, qui mourut en combattant contre le sultan Amurat en 1389. Stratzimir, que les chants populaires et les légendes désignent par le surnom de Tzernowich (prince noir), joignit ses armes à celles des héros allemands.
A la mort de Scanderbeg en 1467, les Turcs ayant envahi l'Albanie , le vaillant Serbien réunit ce qui lui restait de soldats de sa nation, et se retira en face de l'ennemi de forêt en foi et, de désert en désert, jusqu'à ce qu'enfin il atteignit les hauteurs du Monténégro.
Jusque-la l'histoire de la Montagne noire' est confondue avec celle des principautés auxquelles ce petit pays était adjoint; jusque-là son sol n'était, en grande partie, occupé que par des pâtres. De là vient le nom de Katunska, appliqué à l'un de ses principaux districts , et qui signifie , comme nous l'avons dit, chalets de bergers. Stratzimir
forma le noyau de cette fière tribu qu'une même ardeur guerrière anime depuis près de quatre siècles, qu'un même sentiment 'de haine héréditaire pousse sans cesse contre les ennemis de sa foi et de ses aïeux.
Les principales pages de cette héroïque histoire ont été relatées dans quelques livres récents, surtout dans ceux des voyageurs étrangers qui ont visité ce pays. Mais les Monténégrins la font eux-mêmes à leur foyer, dans leurs récits populaires, dans leurs picsmas, la chantent avec la Guzla, la répandent dans la mémoire de leurs enfants par la parole. Etrangers aux leçons de la science, ils remplacent l'étude par Finspiration spontanée , et le livre par la tradition. Au dix-neuvième siècle, ils en sont encore, sous ce rapport, à peu près au même point que les Germains décrits par Tacite. Leurs chants racontent leurs jours de deuil et leurs jours de triomphe; leurs chants sont leurs annales. Ainsi qu'on Ta très-justement remarqué , les traditions du Monténégro éclaircissent le mythe de la fondation de Rome. Tzernagora est à présent pour la Slavonie asservie aux Turcs, ce que Sparte était à l'antique Hellas, et Rome à l'ancienne Italie. C'est la racine d'un peuple et peut-être le germe d'une grande nation.
Si Stratzimir a été l'Énée de cette Rome sauvage des montagnes slavoniennes , son fils Ivan en fut à la fois le Romulus et le Numa Pompilius. Plusieurs des ballades les plus populaires célèbrent ses victoires, ses sages institutions et ses lois. Il fonda le cloître de Czétinié et y fixa sa demeure. Quoiqu'il ne fût à vrai dire qu'un chef de clan, il s'était acquis par son courage une telle considération, qu'il maria une de ses nièces avec un prince de Valachie, une autre avec le descendant d'une des royales familles de Serbie, et son fils Maxime épousa une fille du doge de Venise.
Tous les peuples guerriers ont un héros de prédilection dont ils multiplient les actes de bravoure, qu'ils grandis-
s^nt dans leur imagination, qu'ils idéalisent dans leurs récits , et dont ils lèguent à leurs fils la tradition comme 'un héritage glorieux. Les Grecs ont eu leur Achille , les Arabes leur Antar; la poésie anglaise son Arthur; la poésie française son Roland; la poésie espagnole son Gid; la poésie germanique son Siegfried.
Supérieurs à tous les autres hommes par leur force surnaturelle , quelques-uns de ces héros ne doivent pas être soumis à la destinée humaine. Gomme ils n'ont jamais été vaincus sur le champ de bataille, la nation qui s'enorgueillit de leurs exploits n'admet pas qu'ils puissent être vaincus par la mort. Gomme elle perpétue leurs éclatantes actions dans ses chants, elle perpétue leur vie dans ses anciennes croyances. Ils disparaissent du monde en uns heure fatale, mais ils doivent revenir un jour, recommencer une autre ère et réaliser les désirs d'hoDneur, de triomphe, de prospérité de leur pays. Les Indiens du Nouveau -Mexique entretiennent, comme les vestales, un. feu perpétuel dans les cavern'es, en mémoire de Gruetzalcoatle , dont ils attendent constamment le retour. Les Allemands ont endormi Gharlemagne sous les voûtes duWunderberg; Frédéric Barberousse dans les grottes du Kiffhauser. Les Monténégrins disent aussi que leur Yvan est assoupi dans les grottes tl'Obod, sur le sein de la mystérieuse Vila, qu'un temps viendra où il se réveillera de son sommeil, et, le glaive à la main, conduira ses frères à la conquête de Gattaro, à la conquête de la mer.
Georges, le fils et le successeur d'Yvan, fut le dernier prince séculier du Monténégro jusqu'à l'avènement au trône du prince actuel qui, comme nous 1 avons dit, abdiqua sa dignité ecclésiastique. Vers Tannée 1516, il se retira à Venise avec sa femme, qui était d9 la grande famille des Mocenigo, abandonnant, du consentement de son peuple, la gestion de sa principauté à une autorité ecclésiastique. Après une longue anarchie pendant laquelle les Turcs envahirent fréquemment la contrée, Daniel Rétro-
vitch de Niegouss fut élu vladika, c'est-a-dire princeévêque, et cette dignité devint héréditaire dans sa famille.
La république de Venise avait courtisé l'alliance divan. Dès cette époque, la Tzernagora n'a cessé detre pour l'Italie septentrionale un boulevard contre les Othomans qui ayant subjugué la Servie et l'Albanie auraient probablement envahi la fière cité, s'ils n'avaient été arrêtés dans leur marche par l'intrépide peuplade de Monténégro. Au commencement du dix-huitième siècle, Pierre le Grand comprit l'avantage qu'il aurait à acquérir dans ses guerres contre la Porte les services de cette tribu belliqueuse qui se rapproche naturellement de la Russie par sa religion et par son dialecte slave.
On a compté que depuis sa fondation jusqu'au siècle actuel, la vaillante principauté a été quarante fois attaquée par les armées musulmanes et quarante fois les a repoussées. Chaque fois que les Turcs se répandirent en force considérable dans les vallées, la liberté et le christianisme se réfugièrent sur les cimes de la Tzernagora. Les Monténégrins, après avoir incendié leurs villages, détruit leurs moissons pour ne laisser aucun abri, et aucun moyen de subsistance à l'ennemi, cachaient leurs enfants dans des grottes, puis s'élançaient avec fureur contre leurs adversaires, les mettaient en déroute, les chassaient hors de leurs frontières, après quoi ils revenaient construire leurs demeures et labourer leurs champs.
La plus terrible expédition des Turcs contre les Monténégrins fut celle de 1796. Kara Mahmoud, pacha de Scutari, la commandait. Il se mit en< marche avec une armée de trente mille hommes. Gomme un évêque du moyen âge, le vladika s'élança avec ses soldats au-devant des infidèles. Moins scrupuleux que les prélats des croisades, il ne portait pas comme eux une massue, pour se soustraire, par un naïf subterfuge, a la loi de l'Église qui défend de verser le sang. Il combattait avec, le sabre et la carabine et combattait au premier rang.
Les trente mille hommes du pacha furent mis en déroute. Pendant qu'il s'efforçait de les rallier, il fut frappé d'une balle qui l'obligea de se retirer. Mais dès que sa blessure fut guérie, il revint avec une armée plus considérable et une ardente soif de vengeance.
Cette fois il pénétra dans l'intérieur du pays. Là il se trouva soudain assailli par des bandes de Monténégrins postés. derrière les rocs, séparé de ses troupes qui se débandaient, enlacé dans un cercle de fer auquel il ne pouvait échapper. Il fut tué avec la plupart des officiers qui l'entouraient à son dernier moment, et sa tête fut déposée comme un trophée dans la demeure du; vladika.
Après cette irémorable bataille, les Turcs ont renoncé à conduire dans le Monténégro ces formidables armées qui n'avaient servi, par la quantité même de leurs légions, qu'à augmenter la douleur deleurs défaites. Des troupes de quelques milliers d'hommes seulement ont été dirigées contre ce Caucase, contre cette Kabylie de l'empire ottoman, mais ces expéditions se sont renouvelées fréquemment, et Ton peut dire que le clan monténégrin n'a guère passé d'années sans entendre résonner sur son plateau le cri de guerre, sans prendre les armes, soit contre l'Herzégovine, soit contre l'Albanie, ou la Bosnie. En 1820, le pacha de cette province subit dans le défilé de la Tzernagora une telle défaite, que dans la honte qu'il en ressentit, il se suicida.
Ce fut là le dernier grand combat des Monténégrins sons le règne de Pierre 1 er . Au mois d'octobre 1830, ce vaillant vladika qu'un écrivain slave appelle le Louis XIV de la Tzernagora et que les ballades populaires appellent le Gédéon de la Montagne noire terminait sa longue carrière. Il était âgé de près de quatre-vingt-dix ans, et il avait conservé jusqu'à cette extrême vieillesse un régime de vie si austère, que dans sa dernière maladie, en la froide saison d'automne, il ne permit pas même qu'on allumât du feu dans sa chambre.
Sa dernière pensée avaitété une pensée de miséricorde. En fermant les yeux, il voulait encore faire du bien à son pays. Par son testament, il demandait que les Monténégrins observassent une trêve de six moisdansleurs animosités particulières, et, s'il se pouvait, dans leurs rapports 1 avec les Turcs. Six mois de tranquillité, c'était tout ce que le noble vladika osait, en sa qualité de prince et d'évêque, demander à sa turbulente tribu. Sa pieuse volonté fut du moins fidèlement exécutée. Pendant six mois tous les poignards restèrent dans leurs fourreaux. Des divers témoignages de déférence que les montagnards pouvaient donner a leur prélat, celui-ci n'était pas le moins méritoire. Son neveu, qui est devenu l'illustre Pierre II, lui succéda à l'âge de dix-huit ans. Un évêque serbe le fit diacre, et, en 1833, il alla à Pélersbourg recevoir du saint synoJe sa dignité épiscopaie.
Pendant la longue Juite de l'empire othoman contre la république de Venise, et les récentes guerres des Turcs et des Russes, le Monténégro a rendu d'éminents services à la cause du christianisme, et à la fin de chaque guerre il s'est trouvé comme par le passé abandonné à ses propres ressources. Pendant le règne de Napoléon I er , le Monténégro s'est trouvé engagé dans les conflits des grandes puissances occidentales. Napoléon avait compris l'importance de ces hardis montagnards; et la sympathie que le gouvernement français leur a témoignée en 1858, et les articles des journaux officiels de Paris prouvent que l'empereur actuel n'a point oublié h cet égard la politique du fondateur de sa dynastie.
Quand le maréchal Marmont fut nommé gouverneurde la Dalmatie, il lui était prescrit de chercher par tous les moyens possibles à se concilier les Monténégrins. Mais ils s'allièrent aux Russes, puis aux Anglais, et en 1814, à l'aide d'une escadre anglaise, ils s'emparèrent de Cattaro.
La possession de Cattaro, tel a toujours été l'ardent
désir des Monténégrins. Il suffit de voir leur position pour le comprendre. Les Turcs appellent le Monténégro une souricière. C'est en effet une souricière gardée de trois côtés par trois hostiles populations. Si ces rochers servent de sauvegarde à la belliqueuse tribu qui a été chercher un refuge dans leur enceinte, ils limitent aussi son extension ; ils l'enserrent comme une garnison dans une forteresse ; ilsl'écartent du reste du monde. Les Monténégrins n'ont qu'une seule libre issue, celle que l'Autriche leur a gardée sur les plages de l'Adriatique. C'est là qu'il leur reste une porte ouverte aux rayons de la civilisation. C'est par là qu'ils échangent les fruits de leur sol contre les denrées qui leur sont nécessaires. Gattaro e6t leur principal débouché, leur bazar essentiel. Si, comme nons l'avons dit, Gattaro s'alimente des divers produits qu'ils lui portent régulièrement chaque semaine, à la rigueur, cette ville pourrait se procurer sur les rives du golfe les provisions qui lui viennent à bas prix de Niegouss et de Czétinié et les Monténégrins seraient fort en peine de trouver ailleurs celles dont ils ont absolument besoin. Qu'on se le figure entre les trois provinces musulmanes, armées contre eux depuis près de quatre siècles, et en guerre avec l'Autriche, ils se trouveraient bloqués de toutes parts sans balles et sans poudre.
Le port de Cattaro qu'ils ont voulu conquérir par la force de leurs armes, ils le réclament par un raisonnement diplomatique. Cette ville, disent-ils, faisait autrefois partie du royaume de Serbie, elle avait appartenu à leurs princes, elle était liée à la Montagne noire par sa situation géographique, par sa population slave, parle même idiome et les mêmes traditions. Lorsqu'au quatorzième siècle elle se soumit aux Vénitiens , ce fut à la condition, ajoutent-ils, qu'elle recouvrerait sa liberté dès que Venise cesserait de la protéger. Ni les Français, ni les Autrichiens ne se crurent dans le droit d'en disposer. Après la chute de la république de Venise, Gattaro rentrait léga-
lement dans sa circonscription première, Gatlaro devait être la cité maritime du Monténégro.
Malgré ces. arguments, malgré les vives sollicitations du vladika, en 1815, Gattaro fut donnée par le congrès de Vienne à l'Autriche, avec l'ancienne Vénétie. Longtemps les Monténégrins se refusèrent à reconnaître cette décision, puis enfin, en 1840, ils ont fait avec l'Autriche un traité de délimitation.
C'est pour faire un traité de même nature du côté des provinces soumises à la Turquie qu'une commission a été formée en 1858, à la demande du prince Dauilo. C'est là sans aucun doute l'un des meilleurs moyens de mettre fin à ces hostilités saDglantes, a ces actes de violence qui sans cesse éclatent entre les populations des frontières, et sont ordinairement suivis d'affreuses représailles.
Souvent, dans le cours de leurs longues guerres , les Monténégrins nous apparaissent comme de nobles soldats, mais souvent aussi ils agissent comme des barbares. Ils apportent dans leurs expéditions des idées que les peuples civilisés frappent d'une juste réprobation; ils se font une joie de couper la tête de l'ennemi dont ils s'emparent, et n'épargnent que celui qui se rend volontairement. Tout ce qu'ils peuvent captiver est considéré par eux comme une légitime propriété, comme une juste récompense de leur courage. Dans leur lutte acharnée, ils se défendent jusqu'à la dernière extrémité et jamais ne demandent merci. Si l'un d'eux est si grièvement blessé 'qu'il ne puisse plus se tenir debout, ses camarades lui couperont eux-mêmes la tête pour l'enlever à l'ennemi.
Un officier russe, adjoint en 1856 à l'expédition de Cattaro, M. Broniewski, a raconté le trait suivant : « En un de nos combats, dit-il, un de nos officiers était tombé sur le sol épuisé de fatigue; un Monténégrin s'approche de lui, et tirant son poignard : «Vous êtes brave, lui dit- il, c et vous devez désirer que je vous décapite ; faites un signe
•« de croix, faites une dernière prière, et en un clin d'oeil « tout sera fini. » A cette proposition, qui ne lui souriait nul lement, l'officier recouvra assez de force pour pouvoir se relever, et le charitable Monténégrin qui s'imposait le pieux devoir de lui trancher la tête l'aida à rejoindre son détachement. »
Le vladika Pierre I er et son digne successeur Pierre II se faisaient un devoir de réprimer ces sauvages coutumes et plus d'une fois ils y ont réussi. Le prince actuel avec son esprit éclairé et sa fermeté de volonté a déjà opéré dans sa turbulente peuplade d'heureuses réformes. Il est parvenu à mettre fin à ces animosités qui subsistaient entre les différentes classes et qui souvent les portaient à s'armer les uns contre les autres, quand ils n'étaient point obligés de se réunir pour combattre les Turcs. Il a aboli ce système héréditaire de vengeance en vertu duquel le sang versé ne pouvait être payé que par du sang. « Quel âge as-tu? demandait-on un jour à un petit Monténégrin.— Dix ans. — Ton père n'est-il pas mort? — Non, il n'est pas mort, il a é^é tué. Et moi je le vengerai. Ma mère et mon oncle le pope me l'ont fait jurer. »
Naguère encore, les Monténégrins se jetaient fréquemment dans les domaines des Turcs pour en enlever le bétail, et, de même que les Circassiens, considéraient ces rapines comme des actes de chevalerie. Le prince Danilo est parvenu aussi à réprimer ces excursions qui presque toujours étaient suivies de violentes représailles. Enfin les anciennes coutumes judiciaires ont été régularisées et formulées en un code de quatre-vingt-dix-neuf articles qui est devenu si populaire dans les provinces musulmanes, que lorsque les chrétiens de rHerzégoviue ont une question litigieuse à résoudre, ils demàndent à la soumettre à l'arbitrage de Gzétinié plutôt qu'à ce qu'ils appellent ironiquement la justice des Cadis. Nous devons encore dire que lesMonténégrinssont entrés dans d'autres voies d'amélioration. Leurs terres sont mieux cultivées qu'elles ne
l'étaient par 'leurs aïeux, leurs demeures sont plus commodes, leurs habitudes tendent à se rapprocher de celles du monde civilisé, et l'instruction commence à se répandre parmi eux. Les enfants des principales families sont envoyés à Paris ou à Vienne pour y faire leur éducation ; des écolës sont établies à Gzétinié et dans les autres villages, et les fils des paysans n'apprennent plus seulement à monter à cheval et à manier le fusil.
Après avoir tracé cette esquisse impartiale de l'histoire du Monténégro, nous voudrions dire quelle est sa situation politique et sa perspective d'avenir. A cet égard, il y a un conQit d'opinion que nous devons d'abord relater.
D'un côté, on prétend que s'il faut admirer le dévouement des Monténégrins à la religion et à la liberté, leur bravoure, leur fermeté, et reconnaître qu'ils ont raison de demander la sanction de leurs droits traditionnels, nousn en sommes plus au temps de la politique de sentiment. Le Monténégro'est, il est vrai, par rapport à la Turquie, dans une situation analogue à celle des Gircassiens envers la Russie, et au premier abord il peut paraître singulier que l'Europe occidentale accorde ses sympathies à la résistance des musulmans contre les chrétiens, et les refuse à celle des chrétiens contre les musulmans. Mais les questions nationales ne doivent plus être soumises à des idées de justice abstraites et d'associations historiques ou religieuses. De plus, il faut remarquer que l'existence des petits États est finie. De toutes parts se développe l'esprit décentralisation et de lusion. Ce sont les grandes puissances qui décident les affaires internationales, ce sont elles qui résoudront celle du Monténégro, et leur devoir est de l'examiner dans ses rapports avec la paix générale de l'Europe. Or, la reconnaissance formelle de l'indépendance absolue du Monténégro serait unegrave atteinte au prestige de laPorteetun démembrement de ses domaines.
D'un autre côté il a été démontré de la façon la plus péremptoire que le Monténégro ne peut être englobé dans
ce principe d'intégralité de l'empire turc. Car les droits de souveraineté ou de suzeraineté d'un État sur un autre État ne peuvent s'appuyer que sur une conquête ou sur une convention. Le sultan a rejeté les conditions auxquelles le prince Danilo consentait à reconnaître sa suzeraineté, et jamais les Turcs n'ont occupé le Monténégro par la force des armes, et jamais il n'y a eu là pour eux, comme en Valachie, en Moldavie et en Serbie, aucun témoignage de conquête, tel que le payement d'un tribut, ou l'installation permanente d'une garnison. Au contraire, l'indépendance du Monténégro est tacitement reconnue par les puissances voisines et même par la Turquie, car partout on admet les passe-ports que le chef de cette principauté délivre à ses sujets pour voyager en pays étranger.
L'Autriche a fait avec le Monténégro des traités comme avec un État indépendant. Pourquoi donc ne pas admettre de jure une indépendance qui existe incontestablement de facto? Jamais, nous le répétons, le Monténégro n'a fait partie des possessions musulmanes. Si quelquefois les Turcs se sont avancés sur ce terrain, les Monténégrins aussi ont pénétré dans les domaines de la Turquie, et pas un seul jour le sultan n'a été de jure ou de facto maître de la Montagne noire.
En résumé, le Monténégro doit, comme no'us l'avons dit, son importance politique à sa position inexpugnable et à sa connexion avec les populations slaves de la Turquie. Quelle est la destinée probable de ces milliers d ames? Il est impossible de ne pas reconnaître les rapides progrès des nationalités chrétiennes du Levant qui de plus en plus se détachent du joug de l'islamisme. Bien que nous ne veuillions demander aucun changement subit qui pourrait être un nouvel élément de discorde, dans i 'état actuel de l'Europe . orientale, nous ne pouvons cependant nous empêcher d'applaudir à ce mouvement d'affranohissement des populations chrétiennes.
YII
Je ne sais si la découverte d'une région inconnue peut exciter plus d'intérêt que l'exploration d'une contrée qui, après avoir conquis une place notable dans l'histoire, est tombée peu à peu du rang qu'elle occupait parmi les nations, et s'est effacée dans le cours des siècles à peu près comme si elle n'avait jamais existé. Dans le premier cas, nous entrons dans un nouvel ordre de choses ; nous voyons apparaître d'autres hommes et d'autres mœurs, d'autres animaux et d'autres plantes qui, en se rattachant par plusieurs points d'analogie à ce que nous savons déjà, présentent cependant des particularités inattendues. Dans le second cas, l'étude du passé nous démontre que dans sa nature essentielle l'humanité a toujours été la même que
1. Voyaye dans la Lycie et la Myliade et aux villes Cibyres, fait avec le révérend L. T. Daniell, par M. le lieutenant Spratt et le professeur Ed. Forbes. 2 vol. Londres, 1846.
dans les œuvres de l'intelligence : « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil. »
Un des districts les plus curieux de la Turquie d'Asie, enclavé dans la province actuelle de Caramanie, négligé pendant longtemps par les voyageurs, effacé en quelque sorte sur les cartes, a été, dans les dernières années, arraché à l'oubli où il était tombé. Chose étrange qu'une contrée si accessible aux touristes, si voisine des Etats civilisés, si digne d'exciter l'attention par les classiques souvenirs qu'elle rappelle, ait été ainsi dédaignée, abandonnée. L'Angleterre a eu l'honneur d'appeler enfin les regards sur cette contrée, et de révéler aux savants les trésors d'antiquités qu'elle renferme.
. Hérodote, né dans la province voisine de la Carie, nous apprend que lorsque Sarpedon fut chassé de file de Crète par son frère, il se retira sur le territoire de Myliade avec les Grélois qui l'accompagnaient, et qui, sous le nom de Termiles, furent quelque temps gouvernés par lui. Quand Lycus fut expulsé d'Athènes par son frère iEgeus, il se réfugia parmi les Termiles, qui en vinrent à adopter son nom et s'appelèrent Lyciens. Après la défaite de Crésus, roi de Lydie, Cyrus tourna ses armes contre les Lyciens. Son général, Harpagus, n'eut pas de peine à vaincre les Cariens, mais les Lyciens et les Cauniens ne furent subjugués qu'après une courageuse résistance. La Lycie fut alors incorporée à l'empire perse, et resta dans cet État jusqu'aux victoires d'Alexandre le Grand, qui l'annexa à la Grèce ; puis elle tomba au pouvoir des Romains, puis enfin elle fut conquise par les Turcs qui la possèdent encore.
• Nul pays peut-être ne joint aux beautés particulières que lui a données la nature tant de vestiges des différents peuples qui l'ont successivement dominé. Les montagnes de la Lycie ont un aspect grandiose, et sur les lieux où s'élevaient jadis ces anciennes cités mentionnées pour la plupart par les écrivains classiques, on trouve des restes
de l'antiquité grecque et romaine, répandus à profusion parmi ceux des plus anciens habitants de la contrée, et parmi ces œuvres désignées spécialement sous le nom de Lyciennès, mais qui, selon toute probabilité, furent érigées par les Perses lorsqu'ils envahirent cette province. Au milieu de ces monuments antiques apparaissent des ruines d'églises chrétiennes, dont quelques-unes, notamment celles de la splendide cathédrale qui s'élève dans la plaine de Gassabar, sont bien conservées. Le nombre considérable de ces ruines prouve qu'avant de tomber sous le joug de l'islamisme, la religion chrétienne était largement établie sur ce sol. C'est depuis cette funeste conquête des Turcs que la Lycie, où l'on reconnaît aisément, dans les monuments d'un autre âge, les indices d'un haut degré de civilisation, a été en partie dépeuplée et réduite à une sorte de barbarie.
Jusqu'en 1811, la Lycie pouvait être considérée comme une terre à peu près inexplorée. Le docteur Glarke avait seulement visité le site de Telmesse (aujourd'hui Mus). Le colonel Leake était revenu sur le même point, avait déterminé la position d'Antiphelle et examiné quelques ruines à Kakava ; mais diverses circonstances avaient arrêté ces deux voyageurs dans leurs investigations. En 181 1, le capitaine Beaufort, hydrographe de l'amirauté, commença ses recherches dont il publia, en 1818, le résultat dans sa Karamania. Il nous fit alors connaître les sites de Patare, Myre, Antiphelle, Olympe, Phasele, Chimère, et quelques autres moins importants. Vers le même temps, M. Cockerell visita la Lycie, examina Myre, Lymire, Aperle, une des cités désignées sous le nom de Gyanées, et découvrit la première inscription tracée en caractères lv ciens. En 1838, M. Fellows (sir Charles) voyagea en Lycie. 11 y retourna en 1840, et s'appliqua à découvrir quelques-uns de ses sites les plus mémorables, particulièrement ceux de Xanthe, Tlos, Pinare, Cadyande, Arycande et Sidyme. Il détermina aussi la position deCydne,
et trouva au moins six anciens sites importants auxquels il appliqua les noms de Calynde, Massicyte, Phelle, Gagae, Podalie et Trabale. MM. Hoskyn et Harvey, avant de connaître le second voyage de M. Fellows, parcoururent, en 1840 et 1841, une partie de la Lycie, explorèrent la vallée de Xanlhe, visitèrent Cadyande et Dédale, et découvrirent Canne. En 1841, M. Hoskin et M. Forbes firent une excursion dans l'intérieur du pays, fixèrent le site de deux des cités cibyres, Envande et Balbure, et en trouvèrent deux autres, dont Tune est probablement l'ancienne Massicyte, et l'autre Podalie. La rêlalion de ces voyages a été publiée en 1843, dans le Journal de la Société royale de géographie, avec une carte de la Lycie et de la Carie.
Au commencement de janvier 1842, le navire le Beacon, commandé par le capitaine Graves, aborda sur la côte de Lycie pour recueillir les remarquables restes d'antiquité découverts k Xanthe par sir Charles Fellows. A cette expédition étaient attachés le lieutenant Spratt comme inspecteur, et Forbes comme naturaliste. Ils furent rejoints à Smyrne par M. Daniell qui désirait visiter en amateur cette Lycie, devenue enfin l'objet d'un si vif intérêt. L'équipage du Beacon employa les mois de janvier et de février à fouiller les ruines de Xanthe et k faire les préparatifs nécessaires pour les emporter. Le bâtiment quitta la côte au mois de mars, et les trois amis résolurent de consacrer le temps où il serait absent k poursuivre l'examen d'une contrée qui n'avait été encore explorée qu'en partie. M. Daniell se chargea des études relatives aux antiquités ; M. Spratt, de la partie géographique, et M. Forbes, de l'histoire naturelle. Tous trois savaient dessiner, et M. Forbes joignait k ses connaissances spéciales celles qu'il avait acquises dans une excellente éducation classique.
Tout semblait promettre le succès k cette entreprise, et l'on avait lieu de croire qu'à l'aide des matériaux qu'ils
LA LYGIE ET LA MYLIADE 179
allaient recueillir, les trois voyageurs pourraient composer une monographie détaillée de la Lycie, et compléter les recherches faites dans cette ancienne et importante province, par M. le capitaine Beaufort et sir Charles Fellows.
« Ce plan, disent les auteurs, ne devait pas réussir. Avant que les matériaux fussent réunis, celui à qui il appartenait de les élaborer succomba à la maladie contractée dans ses investigations, et les occupations de ses compa- ■ gnons étaient de nature à les empêcher d'accomplir leur dessein. Ne voulant pas cependant perdre entièrement le fruit d'un voyage entrepris avec une sérieuse pensée, ils ont publié leur relation, esquisse imparfaite de l'ouvrage qu'ils avaient projeté, mais qui pourtant renferme d'utiles renseignements sur la géographie ancienne et moderne, et sur l'histoire naturelle de la Lycie. »
Quel qu'eût pu être le résultat que les auteurs de cette relation avaient espéré, on verra, parle rapide aperçu que nous en donnerons, combien de notions importantes ils ont recueillies. Après avoir résumé les travaux des voyageurs qui les avaient précédés sur le même sol, ils disent :
« Outre les cités de Cibyre et de Termesse-la-Grande déjà mentionnées, nous avons eu le bonheur de déterminer les sites des trois cités cyanes, Rhodiapolis, Candybe, Suze; ceux de Phelle, Edebesse, Acalisse, Gagae, Rubon, Lagbe et Lagon. Nous avons reconnu que la Gagae de Fellows est Corydalle, que sa Massicyle est Araxe, et ^a ville de Phelle très-probablement Pyrrhe. Nous avons découvert plusieurs cités anciennes dignes d'être signalées, notamment deux que nous supposons être Apollonia et Madropolis. Nous avons tracé la marche d'Alexandre et celle du consul Manlius à travers la Lycie. M. Daniell, qui nous avait quitté a Rhodes pour suivre notre nouveau consul d'Adalie, M. Purdie, visita Selgc, Syllium, Marmora, Perge et Lyrbe. A Adalie, il tomba victime d'une fièvre pernicieuse qu'il avait engendrée en s'arrêlant trop long-