L'ouvrage est aujourd'hui à sa troisième édition
côte torride de Coromandel ; l'Européen qui a traversé les sables de l'Egypte et les plateaux calcinés de l'Arabie, seront également ravis en voyant s'élever au-dessus des vagues cette île avec ses hautes montagnes, ses forêts luxuriantes et sa perpétuelle végétation.
Les brahmes la désignaient sous le nom de Lanka, qui signifie resplendissante. Les poètes bouddhistes, dans leur style imagé , la représentent comme une perle décorant le front de l'Inde. Les Grecs l'ont nommée la terre de l'hyacinthe et du rubis ; les mahométans, dans l'enchantement qu'ils éprouvèrent à la voir, dirent que le premier homme y fut exilé, et que Dieu dans sa miséricorde le consolait par cet Elysée de la perte du paradis terrestre. Les premiers navigateurs européens, en revenant de cette île avec leurs bâtiments chargés d'épices et de denrées précieuses, racontèrent qu'au loin la brise de mer était parfumée par les arômes de Geylan.
Sinbad, ou l'auteur de l'histoire de Sinbad, a dû visiter Geylan. Il a connu la différence de la race cingalaise du sud, où la culture du riz s'opère à l'aide seulement de la pluie et de la race des Tamils du nord, qui sont noirs comme les Abyssins et cultivent leurs champs par des irrigations artificielles. Ge que Sinbad rapporte du cimetière des éléphants, où il fut conduit par la sagacité de ces animaux, est considéré comme un fait certain par les chasseurs d'éléphants, quoique, depuis le temps de Sinbad, la plupart des éléphants de Geylan soient privés de leurs défenses. Enfin, on se souvient que Sinbad flotta sur une rivière souterraine, qui le transporta au centre de Serendib ; et c'est une des croyances du peuple cingalais qu'il existe au nord de l'île une rivière souterraine, précisément à l'endroit ou Sinbad rencontra des hommes pareils à des Abyssins.
* Mais laissons ces questions hypothétiques pour en venir à la partie la plus attrayante du livre de sir Emerson, à celle qu'il a consacrée à l'histoire naturelle et aux produc-
tions de Ceylan. En premier lieu , nous noterons les chapitres dans lesquels l'auteur nous trace la géographie physique de celte île ravissante , et nous explique sa géologie. Le noyau de sa masse de montagnes se compose de gneiss, de granit et d'autres roches cristallines. Sir Emerson traite comme une extravagance l'idée des Hindous, qui donnaient à Geylan l'étendue et les proportions d'un continent. Il n'accepte pas les traditions bouddhistes admises par sir William Jones, ni celles qui furent recueillies au sein de la population cingalaise parles premiers colons portugais, les traditions d'après lesquelles l'île de Geylan aurait été jadis unie à la terre ferme indienne. Les faits et les arguments qu'il emploie pour justifier son opinion paraissent décisifs. Il remarque notamment qu'il existe à Geylan non-seulement des plantes , mais des animaux : mammifères, oiseaux, reptiles, insectes qui ne se trouvent point sur le continent indien.
En général, il est assez difficile de reconnaître d'une façon positive l'abaissement du sol, tandis qu'au contraire on peut aisément constater en certains endroits son élévation, et cette élévation est manifeste dans plusieurs localités de Geylan.
Il y a là des terrasses où des coquillages maritimes sont mêlés au sable. À la pointe de Galles, la surface de la terre est formée d'une décomposition de corail; et, à une assez longue distance de la plage , on trouve des coquilles de mer. Plus loin, entre Ghilaw etNegombo, à dix milles de la mer, le soc de la charrue brise des coquilles d'huîtres et d'autres bivalves.
Au nord de l'île , ces récentes formations ont même un caractère plus marqué. Là, le sol est en partie formé par les produits des polypes de corail et par des torrents qui, pendant une grande partie de l'année , se précipitent vers le-snd.
Au nord-ouest, ces dépôts sont répandus à profusion, et les basses plaines de sable* ont pris une vaste extension,
tandis qu'au sud et à Test la côte est restée escarpée et rocailleuse.
Les roches tertiaires, un des traits principaux de la géologie dans d'autres contrées , sont à psu près inconnues à Geylau. Ici , le géologue n'a encore découvert aucun vestigç de schiste , de grès , ni du système siliceux et carbonifère.
Mais, comme nous venons de le dire, les polypes de corail ont ajouté au sol des matériaux considérables dans les districts septentrionaux de l'île, là où la plage s'élève graduellement au-dessus des côtes de l'est et de l'ouest.
Dans ces mêmes districts septentrionaux, l'auteur attire notre attention sur les sources d'eau. Toutes celles qui se maintiennent à une certaine hauteur pendant la saison de la sécheresse sont au-dessous du niveau de la mer. 11 en est quelques-unes, comme celle de Potow, dont la connexion avec la mer est démontrée par leur abaissement et leur élévation toutes les douze heures. C'est ce qui explique l'aventure de Sinbad. D'autres par leur éloigaement de l'Océan et par l'infiltration de ses eaux , ne subissent point cet effet régulier des marées. Par l'étude attentive de ces phénomènes , sir Emerson en est venu à constater que ces sources sont alimentées par l'eau de mer, qui finit par se dégager de son élément salin , en pénétrant peu à peu à travers de grandes masses de couches poreuses. Par là aussi , il en est venu à réfuter très-sensément, ce nous semble, l'hypothèse de M. Ch. Darwin , qui prétend que cette eau douce , si nécessaire aux besoins de la vie, provient de la pluie qui , en tombant à la surface du sol , y déplace une même quantité d'eau de mer. Ainsi que sir Emerson* le remarque judicieusement, là pluie, en tombant sur une substance déj* humide, s'écoulerait au lieu de pénétrer dans le sol ; et comme elle est moins pesante que l'eau salée, elle ne pourrait la déplacer.
L'un des principaux produits minéralogiques de Geylau est la plombagine, exploitée surtout près de Nambrapane.
On en tire environ deux mille tonnes par an. On a découvert aussi , dans ce pays , des pépites d'or, mais en trop petite quantité pour encourager les travailleurs. revanche, Geylan est resté célèbre par ses pierres précieuses. Polo Marco raconte qu'un des rois de cette île possédait un rubis d'une pureté sans tache et d'une largeur énorme. Si l'on ne voit plus de telles merveilles dans cette île féconde, on y fait encore quelquefois de bonnes découvertes; témoin ce cuisinier d'un fonctionnaire du gouvernement qui, il y a quelque temps, trouva dans le jabot d'un coq un rubis de la grosseur d'un pois. Ce coq réalisait la fable de la Fontaine :
Le moindre grain de mil Eût mieux fait son affaire.
Notons encore, en parcourant le livre de sir Emerson, une autre curiosité de Geylan que cet excellent écrivain n'a pas manqué de signaler. Aux deux côtés de l'île, pendant la mousson du sud-ouest, on voit se dérouler sur la mer une ligue rouge comme la brique , qui se dessine très-nettement sur les vagues vertes qui l'environnent. Elle est produite par des infusoires probablement de même nature que ceux qui colorent la mer Vermeille sur la côte de Californie.
Le chapitre de l'œuvre de sir Emerson, consacré au climat de Geylan , nous présente les traits caractéristiques des différents mois de l'année. En lisant ce chapitre, le physiologiste européen sera certainement frappé du contraste de l'action physique qui jette les animaux d'un ordre inférieur dans l'état de torpeur ou d'hibernation. Ici, c'est pendant les chaleurs des mois de mars et d'avril que cet état se produit. Les insectes, privés alors de leur nourriture accoutumée , disparaissent sous le sol ou sous les écorces d'arbres. Les coléoptères aquatiques s'ensevelissent dans la vase desséchée des marais, les hélices se retirent dans les crevasses des pierres ou dans les racines
des plantes, et ferment leurs coquilles. Les papillons cessent de voltiger sur les fleurs ; les oiseaux apparaissent en moins grand nombre et sont moins joyeux. En même temps, les crocodiles et les animaux sauvages, pressés par la soif, quittent leurs repaires habituels, s'aventurent dans les jungles et s'approchent quelquefois des citernes des villages.
Avec la mousson arrive l'époque de la résurrection.
L'éclair luit sur les collines et déchire les nuées qui planent sur la mer. La mousson éclate comme la foudre sur la terre desséchée; elle éclate non point en une pluie partielle, mais en un vaste déluge qui , en quelques heures, gonfle les rivières et inonde les plaines.
Rien de plus saisissant que les phénomènes de cette explosion. Le tonnerre qui nous effraye en Europe peut à peine donner une idée de celui qui éclate à Ceylan, et qu'on entend mugir la nuit sur le sombre Océan. Quand réclair descend sur le sol inondé, il disparaît presque aussitôt ; mais lorsqu'il touche à une surface sèche , il y creuse un sillon et quelquefois y laisse des traces de vitrification. La pluie, en tombant sur les toits et en ruisselant sur les arbres, fait un tel bruit, qu'on ne distingue plus le son d'une voix humaine et qu'on ne saurait dormir.
Les animaux , plongés au temps de la sécheresse dans une profonde torpeur, se réveillent alors de leur sommeil d'été. Dans les marais d'où naguère s'élevaient des tourbillons de poussière, les paysans pèchent des poissons ravivés, et les insectes aquatiques errent sur les joncs submergés. L'électricité de l'air stimule la végétation des arbres. Dans l'espace d'une semaine, les plantes sont couvertes de larves de papillons; les insectes bourdonnent dans les forêts; les oiseaux chantent dans les airs.
Jamais les phénomènes des contrées tropicales ne nous ont paru plus vivement dépeints que dans le livre de sir Emerson, où nous retrouvons à tout instant l'impression produite par une nature puissante sur un esprit poétique.
Nous transporterons le lecteur au milieu d'une des scènes enchantées de Ce)lan, en reproduisant la description des différentes phases'd'une journée dans cette île splendide.
« Au premier rayon de l'aube , la chauve-souris et les autres oiseaux nocturnes s'enfuient dans leurs retraites. Le chacal et le léopard reviennent de leur chasse de nuit; les éléphants quittent les bassins aquatiques oîi ils se plongeaient avec délices dans l'obscurité et se glissent timidement sous l'ombre des forêts; le beuglenentde l'élan résonne à travers les vallons , où il va aussi chercher un refuge dans les bois.
« Le jour apparaît, et, à sa première clarté, les vapeurs s'élèvent en tourbillons dans les profonde» vallées. Le soseil surgit plus rapide et plus prorapt que dans l'atmosphère nuageuse de l'Europe, et l'horizon entier est revêtu d'une couche de vermeil. Ce n'est poinl, comme dans les climats du Nord, une lumièie mêlée d'obscurilé; c'est comme un torrent.de lumière vivante.
« C'est le moment où la verdure des montagnes se montre dans son plus vif éclat. Sur chaque ramille étincelle une rosée abondante, à chaque feuille est suspendue une perle brillante, dans chaque clairière flottent les vapeurs condensées de la nuit, et les fils des filandières luisent comme des cordons d'opale aux rayons du soleil.
« Les premiers êtres du monde animé qui se mettent alors en mouvement sont les fies pêr ides, ces légers papillons, empressés de faire leur visite matinale aux fleurs. Bientôt viennent les thècles et les polyommati, les plus petits des lépidoptères de jour. On les distingue au lustre bleu métallique de leurs ailes. D'autres espèces font successivement leur apparition. Les thècles sont suivis par les vancsses, puis par les brillants papillios, et en quelques heures les plantées au* larges feuilles, les arbustes fleuris sont couverts d'une myriade de papillons de toute forme et de toute couleur.
« L'oiseau le plus matinal est le corbeau. Dès les pre-
GEYLAN. 211
inières lueurs de l'aube, il agite ses ailes. Après lui viennent en troupes nombreuses les perroquets voltigeant et criant gaiement, puis les grues se levant sur les rameaux où elles ont passé la nuit, secouant la rosée de leurs ailes, étendant leurs longues jambes, et prenant leur vol du côté de la plage.
* Le premier chantre qui salue la beauté du matin est le copsychus saularis et le loriot jaune, dont la voix mélodieuse comme le son d'une flûte retentit au loin. Le coq des jungles fait entendre aussi son cri, non point un cri aigu comme celui des coqs d'Europe, mais un cri prolongé et harmonieux. La fauvette et le maynah joignent leurs chansons à ces divers accents, et les pigeons aux ailes bronzées recommencent leurs murmures plaintifs. L'abeille enfin erre de tous côtés : l'insecte doré se promène sur les feuilles humides. Les hirondelles et les martinets se montrent dès que la chaleur attire les insectes en plein air; le bulbul brille sur les rameaux, et les oiseaux-mouches, pareils à des pierres précieuses, voltigent sur les fleurs épanouies.
« Le soleil continue à monter,, et bientôt les êtres animés commencent a sentir l'ardeur de ses rayons. La demoiselle verte comme une émeraude poursuit sa proie sur les étangs; mais tous les autres insectes cherchent instinctivement l'ombre du feuillage. Les éperviers et les faucons planent alors dans l'espace, épiant les petits oiseaux. L'écureuil saute de branche en branche, en jetant un cri aigu, et la cigale, posée sur une tige de palmier, répète ce chant assourdissait, dont la monotonie et la volubilité lui ont fait donner le nom de rémouleur (knife grinder).
C'est pendant les cinq premières heures du jour que la nature est pleine de vie et d'animation, que l'air retentit des mélodies des oiseaux, et les forêls du bourdonnement des insectes. Mais lorsque le soleil arrive à son méridien, la scène est singulièrement changée, et rien n'est plus frappant que le morne silence qui succède au mouvement
du matin. Chaque aDimal alors disparaît. Les oiseaux se retirent à l'ombre; les papillons, après avoir un moment flotté aux rayons du soleil, se précipitent sous Phumide voûte des arbres, comme s'ils s'étaient brûlés dans leur vol imprudent. Le silence alors est si profond qu'on peut aisément entendre le tic tac d'une montre, et compter même les pulsations du cœur. En ce moment, le buffle se glisse près des étangs et plonge sa tête dans la vase ou dans les joncs ; l'éléphant s'évente indolemment avec des feuilles pour écarter les moucherons qui l'obsèdent; le cerf se blottit dans les jungles. Le lézard vert grimpe sur la tige des arbres en s arrêtant à chaque pas, et promenant autour de lui un regard inquiet. Le pic des bois fait résonner la forêt des coups qu'il frappe sur les écorces, et la tortue se plonge dans l'eau paisible où se reflète le brillant plumage du martin-pêcheur. Aussi longtemps que le soleil est à une certaine hauteur, chaque créature semble le fuir. L'homme lui-même suspend alors son travail, et le voyageur qui a cheminé dès l'aube s'arrête et attend (jue l'heure de l'ardente chaleur soit passée. Les bestiaux s'accroupissent languissamment sous leurs rustiques abris ; les chiens étendent leurs pattes sur le sol comme pour y chercher un peu de fraîcheur.
« Au déclin du jour la nature se relève de cet état de langueur, les insectes voltigent de nouveau, les oiseaux rouvrent leurs ailes, et les quadrupèdes se dirigent vers les pâturages. Le voyageur se remet en marche, et le laboureur se hâte de profiter des dernières heures du jour pour finir sa tâche. Peu à peu les oiseaux qui ont été au loin chercher leur nourriture reviennent à leurs nids. Les corbeaux s'assemblent autour des étangs ; les perroquets se perchent sur les rameaux des palmiers ; les pélicans et les oiseaux de mer regagnent leurs gîtes solitaires. Le soleil se penche à l'horizon, puis soudain disparaît.
« C'est l'heure où les oiseaux et les animaux ennemis de la lumière se préparent à leur vie nocturne. Les
sphinx remplacent les brillants papillons de jour; d'innombrables coléoptères voltigent dans l'obscurité qui rapidement s'accroît et voile tous les objets. Mais de tout côté on entend le bruit de la myriade d'insectes. Des chauves-souris descendent des branchages élevés où elles sont restées suspendues pendant toute la journée, et se posent sur les maDguiers et les tamarins dont elles rongent les fruits. Le hibou poursuit le sphinx dans son vol silencieux. Le chat sauvage et la genette montent le long des arbres pour surprendre les oiseaux endormis. Cependant, sur les herbes déjà imprégnées de rosée, le ver luisant allume sa lampe d'émeraude, et du sein des broussailles jaillissent les étincelles des mouches de feu, dont les pâles et vertes clartés brilleront dans les ténèbres jusqu'au retour du matin. »
Le botaniste et l'amateur de l'horticulture des serres trouveront une agréable instruction dans le chapitre où sir Emerson décrit les arbres et les plantes de Ceylan. Quels phénomènes curieux réunis en quelques pages! Tel est entre autres celui de la musique aérienne des plantes qui rappelle le concert commandé par Prospero dans la Tempête de Shakespeare. Les marins jetés par un ouragan sur la côte de Ceylan devaient se croire vraiment sur une terre enchantée, lorsqu'ils entendaient vibrer ces sons mélodieux, tantôt doux et caressants comme ceux d'une flûte, tantôt graves et solennels comme ceux d'un orgue.
D'où provient donc une telle musique ? Sir Emerson, nous explique ce problème. En s'approchant d'un groupe d'arbres au-dessus desquels s'élançait un léger bambou, il observa que l'air, en s'introduisant dans les ouvertures de ce bambou, produisait ces sons mystérieux.
En Europe, la multiplicité de certaines espèces d'arbres donne aux toréts une couleur uniforme ; à Ceylan, au contraire, les forêts nous offrent une étonnante variété de feuillages et de teintes brillantes. Les montagnes, surtout celles de l'est et du sud, s'élèvent presque perpendiculairement
à des hauteurs prodigieuses ; les rivières serpentent comme des fils d'argent à travers la verdure des bois, et au loin encore on distingue leur cours à la lumière qui se reflète dans leurs flots limpides.
Grâce à la configuration physique et à la position de Ceylan au sein de la mer, ses habitants jouissent d'un climàt bien plus agréable que celui de la péninsule indienne. Ils n'ont point à subir les extrêmes chaleurs et les extrêmes froids auxquels est exposé le continent indien, et ils sont plus régulièrement favorisés par les moussons qui soufflent sur l'océan Indien et la baie de Bengale.
Les ouragans et les typhons éclatent rarement dans cette île privilégiée. Le thermomètre y varie peu et n'y indique jamais une chaleur insupportable. Terme moyen, la température ne s'élève pas à plus de 80 degrés, quelquefois à 86 *. Mais il n'est pas une heure de la journée où l'on ne puisse sans danger affronter les rayons dn soleil, et, à part les mois de mars et d'avril, il n'est pas une saison où un exercice modéré ne soit facile et agréable.
La mobilité des vents, l'incertitude des saisons, que l'on remarque si souvent dans les contrées septentrionales, sont également inconnues à Ceylan. Ici, on peut dire exactement d'avance, sauf quelques rares exceptions, le caractère atmosphérique de chaque mois. Il ne s!opère dans Tannée que deux grands changements ; mais constamment sur cette terre féconde on sème et on récolte. Snr les mêmes rameaux, le fruit mûr apparaît à côté dn bourgeon entr'ouvert ; chaque plante a pourtant son époque particulière de production, chaque mois sa flore distincte. Les feuilles des arbres ne se flétrissent point en automne comme dans les forêts d'Europe, mais à côté des anciennes feuilles, qui conservent leur verdeur, surgissent de nouvelles feuilles d'une teinte plus fraîche, et à l'extrémité des branches d'arbres se développent des touffes d'un jaune pâle, ou
1. D'après le thermomètre de Fahrenheit, ce qui fait 52° au thermomètre Réaumur.
d'une couleur de pourpre, qui de loin ressemblent à des bouquets de Heurs.
Jusqu'il présent la botanique de Geylan n'a p&s encore été complètement étudiée. En 1747, Linnée prépara sa Flora Zeylanica, d'après les spécimens recueillis par Hermann, et qui font aujourd'hui partie de l'herbier du British Muséum. Plusieurs naturalistes ont successivement exploré cette féconde région. Cependant Moor est le seul qui ait publié un catalogue des plantes de Geylan, et ce catalogue est imparfait. Le docteur Gardner avait commencé sur un vaste plan une Flore cingalaise ; la mort l'a surpris au milieu de son travail.
C'est surtout sur la côte occidentale de l'île que la végétation est luxuriante. La côte orientale, exposée aux vents chauds, semble comparativement sèche et aride. La végétation du littoral de la mer est à peu près celle qu'on retrouve dans tout l'archipel Indien. A quelque distance de la plage s'élèvent les groupes des sonneratia, avicennia, heritiera, pandanus. Ce dernier arbuste a la tige semblable à celle du palmier nain; ses feuilles montent en spirale, et forment à sa sommité une couronne à laquelle sont suspendues les grappes d'un fruit jaune pareil à l'ananas,, mais qu'on ne peut manger.
Plus loin, les plaines de sable sont couvertes de jungles épineuses et d'autres plantes du même genre que celles de la côte de Coromandel. Il y a là diverses espèces d'acacias, entre autres le cassia ftstula et le salvadora persica de l'Écriture sainte, qui d'ici s'étend jusqu'en Palestine.
A mesure qu'on s'avance vers le sud, sur la côte occidentale, les acacias disparaissent, et la profusion de la végétation, la hauteur des arbres, la teinte foncée du feuillage attestent l'influence de l'humidité produite par les plaines et les rivières. Là, dans les forêts, brillent les ixoras, les erytiirinas, les buteas, les hibiscus, et une quantité d'arbustes fleuris. Les graines du cannellier f transportées des jardins par les oiseaux, germent sur le
sol sablonneux, et diversifient les bois par leurs feuilles lustrées et leurs rejetons délicatement colorés. Ces arbres s'élèvent généralement sur les collines à une hauteur considérable. Au temps où les Hollandais étaient les maîtres de l'ile, les souverains indigènes leur livraient annuellement une certaine quantité de cannelle. A la même époque, les Hollandais faisaient un commerce considérable des rameaux de poivre qui festonnent les forêts.
Sur cette côte occidentale, des plantes légères, des convolvulus, des ipomacus s'enlacent aux tiges des grands arbres ; les racines de ces arbres sont couvertes de fongus de différentes couleurs, et à l'angle de leurs rameaux pendent les fleurs des orchidées. Là aussi le passant s'arrête près du népenlhès, et cherche à deviner par quel curieux mécanisme cette plante distille un fluide considérable dans la coupe qui s'arrondit à l'extrémité de ses feuilles.
Dans les districts orientaux de Geylan la végétation des collines a été soigneusement explorée. A quelques milliers de pieds au-dessus de la plaine, les plantations aux larges feuilles s'enracinent dans les rocs, et les gracieux bambous portent dans les airs leurs légers panaches, pareils à des plumes d'autruche. Là aussi les pêchers, les cerisiers et d'autres arbres fruitiers de l'Europe croissent sans culture ; mais, la chaleur du climat leur enlevant le repos de l'hiver, leurs fruits ne mûrissent pas. Dans ce même district, quelques propriétaires ont entrepris de cultiver le thé et y ont parfaitement réussi, mais on ignore encore à Geylan l'art de récolter et de préparer les feuilles de cet arbuste, et, jusqu'à ce qu'on puisse y employer un assez grand numbre d'ouvriers chinois, cette culture ne pourra prendre une grande extension.
A six mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer, près du plateau de Nenera-EUia, les dimensions des arbres diminuent, et autour de leurs tiges s'étendent des plantes herbacées, entre autres les acantherx, dont les
GEYLAN. 217
graines sont la nourriture favorite de l'ôiseau des jungles. Des crevasses humides du sol surgit une fougère (alsophUa gigantea), qui balance à vingt pieds de hauteur sa cime empanachée.
A la sommité de ces plateaux est le rhododendron, non point un frêle arbuste, tel que celui des montagnes de l'Europe, mais un arbre élevé, puissant et couvert d'un amas de fleurs écarlates. Sur ce même terrain, on voit aussi des michelias que l'on peut comparer aux magnolias de l'Amérique du Nord, des myrtes et des gordonias qui ressemblent aux camellias.
Le rhododendron est le plus bel arbre du pic Adam; Il croît au pied même du temple qui, selon la tradition, est bâti à l'endroit même où le premier homme a laissé l'empreinte de son pied. Il est des lieux où s'étendent des forêts entières de rhododendrons. Au temps de la floraison, les collines semblent de loin revêtues d'une couche de vermillon.
Le plus magnifique des arbres à fleurs de Geylan est celui qu'on appelle le corail. Son nom lui vient de ses fleurs écarlates qui parent les branches avant même que les feuilles se développent. Les habitants des basses terres et de la côte emploient cet arbre, qui est très-épineux, pour faire leurs clôtures.
Le merratu a été, comme le lisoca, le rhododendron et le corail, célébré par les poètes. Il s'élève à une hauteur considérable, surtout dans les terrains humides et dans le voisinage des rivières. A la pointe de ses branches s'épanouissent des panicules de deux ou trois pieds de longueur, composées de fleurs de la dimension d'une rose et de différentes nuances, depuis celle de l'œillet jusqu'à celle du pourpre le plus foncé.
Le lisoca est cultivé dans quelques jardins, mais c'est à Toompana et dans la vallée de Doombera qu'il se montre dans toute sa magnificence, avec ses grappes de fleurs jaunes et cramoisies.
De tous les arbres celui qui attire le plus fréquemment l'attention du voyageur est le kaUoo-imbul y d'où Ton tire un coton soyeux, dont les fibres délicates sont trop courtes pour qu'on puisse le filer, mais qu'on emploie , en guise de duvet , à garnir des divans et des oreillers. C'est un arbre élancé, revêtu d'épines formidables et produisant une telle quantité de fleurs que, lorsqu'elles tombent, le sol est de tous côtés, sur un large espace, semblable à un tapis de pourpre.
Près des temples de Bouddha, les prêtres plantent l'arbre de fer, à cause de ses fleurs dont ils parent leur idole . Elles ressemblent à des roses blanches, et forment un singulier contraste avec les bourgeons et les rejetons de cet arbre, qui sont d'un rouge éclatant. Dans les cérémonies de leur culte, les bouddhistes emploient aussi la fleur du champac, qui est d'une teinte jaune et répand un parfum célèbre dans la poésie des Hindous.
Sur la pente des collines s'élèvent le banian et diverses espèces de figuiers. La facilité avec laquelle les semences des figuiers se développent partout où il se trouve assez d'humidité pour les faire germer est funeste aux anciens monuments. Les restes des pompeux édifices d'Anarajapoora et de Pollanarrua stont couverts de plantes touffues et surtout de figuiers. L'un de ces arbres ofire un singulier spectacle. Il est né sur les pierres d'un bâtiment en ruine. De là ses racines descendent le long des murs, comme si jadis elles avaient été dans un état de fluidité; elles suivent toutes les sinuosités de l'édifice et descendent ainsi jusqu'à terre. A celte famille singulière appartient l'arbre sacré de Bouddha (ficus religiosa), que l'on plante près des temples et qui n'est guère moins vénéré que l'idole même à laquelle il est consacré. A Anarajapoora, on montre encore le figuier qui, selon la tradition, fut planté deux cent quatre-vingt-huit ans avant l'ère chrétienne.
Si dans celte infinie variété de productions de Ceylan
il est des arbres qui éblouissent les regards par l'éclat de leurs fleurs, il en est d'autres qui sont remarquables par la bizarrerie de leurs formes ou l'étraugeté de leurs pro-* duits. Tel est entre autres cëlui qu'on appelle le serpent. Ses racines sortant de terre ressemblent, par leurs contours et leurs ondulations, à des groupes de serpents enlaçant l'un «à l'autre leurs anneaux. Telle est la sterculia felida, cette plante mensongère dont les rieurs d'une extrême beauté exhalent une odeur fétide. Dans ces espèces singulières, nous ne devons pas omettre de citer le strychnos, dont le fruit, semblable à une petite orange, renferme dans une substance pulpeuse les graines connues dans le commerce sous le nom de noix vomique. Le strycbnos se trouve principalement sur les côtes occidentales. C'est un fait assez connu qu'il existe deux plantes de ce genre, dont* l'une produit des graines inoffensives et l'autre un formi Jable poison.
Dans toutes les parties de l'île, toutes les forêts sont inondées de plantes grimpantes d'une variété de couleurs inconcevable. Aux branches de chaque arbuste sont suspendus des convolvulus en si grande quantité que souvent ils cachent sous leur rideau de verdure la tige qui leur sert de soutien. Parmi ces plantes, dont les botanistes n'ont point encore énuméré toutes les espèces, on remarque à son rapide élancement la vigne à tige carrée, qui monte jusqu'aux cimes les plus élevées et de là retombe en faisceaux fantastiques. Lorsqu'elle est fraîchement coupée, elle produit un suc abondant très-recherché par les éléphants.
Mais c'est surtout autour des grands arbres que ces plantes grimpantes se montrent dans tonte leur force et toute leur beauté. Il en est dont le diamètre surpasse celui de la ceinture d'un homme. Elles enlacent un tronc vigoureux, s'élèvent jusqu'à sa sommité, puis de là redescendent vers le sol en festons monstrueux, saisissent successivement les autres produits et finissent par former un réseau
vivant pareil aux cordages d'an bâtiment de guerre. Lorsque les arbres sur lesquels est suspendue cettre trame puissante s'écroulent sous son poids ou meurent de vétusté, les lianes vivaces n'en continuent pas moins leur étonnante progression. Leurs vrilles naissantes sont portées de côté et d'autre par les vents, et, dès qu'elles ont acquis quelque force, elles se cramponnent au rameau sur lequel elles ont été jetées et l'adjoignent à l'interminable tissu.
Les bûcherons de Ceylan employés par les Européens • à défricher les forêts profitent de cet enchevêtrement des lianes pour abréger leur travail. Sur une étendue de terrain de plusieurs acres, ils ne coupent les arbres qu'à moitié, et là où le sol est plus élevé, ils abattent tout à fait une rangée des plus grands arbres. Ceux-ci, en tombant, entraînent dans leur chute tous ceux qui se trouvent au-dessous et qui sont liés l'un à l'autre par le réseau des plantes grimpantes. Eq un instant, un vaste bois s'écroule ainsi à la fois, avec un tel fracas, qu'on l'entend à deux ou trois milles de distance.
Une de ces plantes grimpantes, qui a des dimensions énormes, porte des gousses d'un demi-pied de largeur et de cinq à six pieds de longueur, remplies de haricots bruns si larges, que les indigènes en font des boîtes à amadou.
Une autre, moins forte, mais plus élégante, suspend à la cime des arbres gigantesques des flocons de fleurs jaunes, et quelquefois produit des graines d'une couleur grise comme le marbre, et d'une telle dureté, qu'on peut, dit-on, en faire jaillir des étincelles comme avec le silex.
Une autre encore a une puissance de vitalité qui égale, si elle ne la surpasse pas, celle du banian. On la cultive à Ceylan, car elle a aussi une vertu médicale. Losqu'elle a environ un demi-pouce de diamètre, les indigènes la coupent à sa basé, et en détachent un morceau de vingt à trente pieds de longueur. Sa tige ainsi mutilée reste
suspendue aux branches de l'arbre qu'elle a enlacé, et alors on en voit sortir peu à peu de petites racines pareilles àdesfilsqui se développent, se forlifient, redescendent dans le sol et y enfantent une nouvelle tige qui sera également coupée et renaîtra comme la première. Telle est sa force de reproduction que, lorsque les Cingalais veulent la multiplier, ils enroulent cinq ou six brasses de cette liane, la jettent sur un rameau d'arbre, et de là bientôt elle pousse jusque dans la terre ses vivaces racines.
Hors des forêts, s'étendent d'autres plantes d une* étonnante vigueur. Tels sont, par exemple, les rotins. « J'en ai vu un, dit sir Emerson, qui n'avait pas moins de deux cent cinquante piedsde longueur sur un pouce de diamètre, sans une seule irrégularité, et sans autre feuillage que celui qui flottait comme des plumes à son extrémité. »
Ces plantes si vivaces ont une telle force, que les Cingalais les emploient à construire des ponts sur les cours d'eau et les ravins. Dans les collines de Kosmatias, audessus d'un torrent qui, de roc en roc, tombe d'une hauteur de cent pieds, on voit un de ces ponts établi avec toute la précision d'un travail d'ingénieurs. Il s'appuie sur des lianes dont les extrémités sont liées aux deux côtés du ravin à des arbres vivants. Au moindre mouvement, ce pont aérien tremble et se balance comme s'il allait s'écrouler. Cependant les coolies le traversent sans crainte avec de lourds fardeaux, et les Européens en viennent aussi à le franchir à cheval.
Il est une autre espèce d'arbre qui n'étonnera pas moins les regards de l'étranger. Ce sont ceux dont la tige est défendue contre les atteintes du bétail par des épines qui, dans les jungles, ont une force surprenante. Telle est entre autres la cary ota liorrida, qui s'élève jusqu'à cinquante pieds de hauteuj, et qui, à six ou huit pieds au-dessus du sol, porte une armure d'épaisses épines d'un pouce de longueur.
Une plante grimpante, la kuda miris, est revêtue de
nœuds épais d'où jaillissent des pointes aiguës comme le bec d'un épervier. Depuis un temps immémorial, les Cingalais emploie nt les arbres épineux de leurs forêts à se faire des barrières contre leurs ennemis. Le Mahawanso rapporte que, dans les guerres civiles du douzième siècle, les habitants des districts méridionaux de GeyUn se retranchaient derrière des fossés où ils amassaient ces arbres. A une époque antérieure, le chef d'une troupe hostile se trouva arrêté, devant une ville qu'il voulait attaquer, par un triple rempart d'épines, où il n'y avait qu'une issue d'un difficile accès.
Au temps où le royaume de Kandy subsistait encore dans son iudépendanoe, avant la conquête des Anglais, les forêts de ses frontières étaient défendues par une enceinte de lianes et de palmiers épineux où, çà et là, s'ouvraient quelques portes mobiles composées des mêmes faisceaux d'aiguillons redoutables.
Dans le voisinage de Jafîna est un arbuste dont les branches noires sont, à chaque jointure, garnies d'une paire d'épines évasées comme les cornes d'un bœuf, plus épaisses à leur base que la tige même de l'arbuste, et plus pointues à leur extrémité qu'une aiguille.
L'acacia tomentosa est de la même espèce. Par ses lances aiguës, il arrête la marche même de l'éléphant et des animaux les plus vigoureux.
Mais voici une autre légion d'arbres dont les voyageurs admirent la beauté, ce sont les palmiers. On n'en compte pas moins de six cents espèces, dont dix ou douze ne se trouvent qu'à Geylan. L'un des plus connus est le cocotier, dont la tige, les feuilles, les fruits servent à des usages journaliers. Avec les feuilles de cet arbre providentiel, les Cingalais font des nattes, des corbeilles, et quelquefois ils les donnent en pâture à leurs bestiaux, qu les brûlent dans leurs foyers, ou les emploient en guise d'engrais dans leurs jardins. Avec les tiges ils font des clôtures à leurs champs et divers ustensiles de ménage. De l'espèce de
chou qui surmonte ce palmier ils font des conserves; de son suc, du vinaigre et du sucre, et de l'arak distillé; de la noix fraîche, ils tirent un lait onctueux; de son huile, un remède contre les rhumatismes, une graisse pour oindre les cheveux et pour fabriquer du savon et des bougies; le résidu de cette huile sert à la nourriture des volailles. De la coquille de la. noix, ils font des coupes, des bouteilles, des manches de couteaux, de la poudre pour les deuts, et divers autres ingrédients. Les fibres qui enveloppent cette coquille sont employées à garnir des matelas et des coussins, ou à façonner des câbles, des filets de pêche et des brosses. Enfin, avec le tronc d'arbre on fait des auges, des bateaux, des pièces de bois de construction, ou du combustible.
Le plus merveilleux des arbres de cette tribu des palmiers est le talpat ou talipat. Il s'élève quelquefois à cent pieds de hauteur, et chacune de ses feuilles, semblable à un éventail, forme un demi-cercle de seize pieds de diamètre. Cet arbre sans pareil ne fleurit qu'une fois et meurt. Les Gingalais se servent de ses feuilles gigantesques pour couvrir leurs maisons,. ou pour façonner des tentes faciles à porter. Dans les grandes cérémonies, chaque dignitaire est suivi d'un homme qui lui tient sur la tête un éventail formé d'une seule feuille de talipat. Mais ce qui est plus intéressant, c'est que les Cingalais font avec ces mêmes feuilles leur papier. Ils les cueillent dans leur première croissance, et, après en avoir détaché les côtes centrales, ils les coupent par bandelettes, puis les font bouillir dans l'eau. Ensuite, ils les font sécher, d'abord à l'ombre, puis au soleil, et en forment des rouleaux qu'ils gardent en magasin, ou envoient au marché. Cependant, avant qu'on puisse se servir de ce papyrus pour écrire, il doit être lissé. C'est une opération qui se fait de la manière la plus simple, au moyen d'un rouleau, et dans laquelle excellent certaines communautés religieuses.
Le palmier jaggery est cultivé sur les collines de Kandy,
à cause de son suc que Ton fait bouillir et cristalliser, et qui donne un sucre brun employé généralement par les habitants de l'ouest de Ceylan. De la moelle de cet arbre on extrait une farine qui vaut presque celle du sagou; de la fibre noire de ses feuilles on fait des cordages à la fois très-souples et très-fermes.
Sir Emerson dit qu'on lui a cité une famille qui vivait uniquement du produit de ce précieux palmier. Les pauvres prolétaires d'Europe, que n'ont-ils ainsi un arbre qui suffirait à leurs besoins!
Le palmier arec décore tous les jardins des indigènes. De tous les palmiers, c'est le plus gracieux et le plus délicat. Sa tige polie et d'une teinte grise s'élève jusqu'à quarante ou cinquante pieds de hauteur sans la moindre inégalité. A sa cime, elle est couronnée d'un faisceau de feuilles légères qui renferme les noix astringentes dont on a plus d'une fois décrit l'usage.
Après avoir énuméré ces diverses plantes de Ceylan, nous ne pouvons omettre de mentionner ses bois de construction. On n'en compte pas moins de quatre-vingt-dix espèces, en tête desquelles il faut citer le jak, qui non-seulement est utilement employé par le charpentier et le menuisier, mais qui, en outre, porte des fruits nutritifs, des fruits énormes, qui ne pèsent pas moins de cinquante livres.
Le del, qui a quelque analogie avec le tilleul, est aussi un très-bon bois de charpente. Les indigènes aiment à s'en servir pour faire la coque de leurs bateaux, car ils croient que ce bois résiste à la morsure des insectes aquatiques, et qu'en outre il renferme une sorte de fluide onctueux qui préserve le fer de la rouille.
L'un des premiers bois de Ceylan par sa grandeur et sa durée est celui qu'on appelle bois de satin. Il croît jusqu'à cent pieds de hauteur, et porte de petites feuilles jaunes, et des feuilles lisses qui exhalent une odeur assez désagréable. Ce bois, veiné et richement coloré, est très- »
recherché pour les ouvrages de menuiserie et d'ébénjsterie.
Un autre arbre, très-commun à Geylan et très-utile, est le suria. On le plante dans les rues et le long des chemins. Il plaît par l'ombre qu'il projette autour de lui, par ses belles fleurs jaunes, et c'est surtout avec ce bois très-dur que l'on fait des affûts de canon et des timons de voiture.
Les forêts de Test fournissent aux habitants de Geylan les meilleurs bois de menuiserie et de luxe, entre autres, Tébène, qui surpasse tous ceux des autres pays par l'intensité de sa couleur. C'est au centre de sa tige qu'il est le plus noir. Il y a une très-belle -variété de cet arbre qu'on appelle cadpobcria, tout aussi dur que l'ébène,mais moins noir et moucheté de raies jaunes, brunes et rouges.
Un autre arbre encore qui est fort estimé est le calamander. Il ressemble un peu au bois de rose, mais il est bien plus beau et plus durable. Par malheur, les Hollandais, puis les Anglais en ont fait de telles coupes, sans se donner la peine de le replanter, qu'à présent ce bois est devenu assez rare, et qu'on n'en trouve plus que des tiges menues dont on ne peut faire que des cannes.
Sur ces plages maritimes, sur ces collines, dans ces vallées, dont nous venons d'indiquer la puissante végétation, quelle vaste étude encore à faire ! quel spectacle que celui de la vie animale ! combien d'insectes, d'oiseaux, de quadrupèdes qui ne se trouvent que dans cette île féconde de Geylan I Plusieurs espèces ne sont pas même encore parfaitement connues des naturalistes.
A l'exception des mammifères et des oiseaux, la faune de Geylan, dit sir Emerson, n'a pas obtenu l'attention systématique à laquelle sa richesse et sa variété lui donnent si amplement droit. Les Gingalais , avec leur tempérament indolent, ne s'occupent guère des opérations de la nature ; de plus, ils sont détournés des observations précises de l'histoire naturelle par leurs lois religieuses qui
leur défendent d'attenter à la vie de certains animaux. Les
colons européens, absorbés par leurs entreprises agricoles ou commerciales, ne peuvent guère non plus se livrer à ces recherches scientifiques, et les employés du gouvernement, qui par leur position, par leur influence, pourraient aisément faire ces investigations, n'en ont pas encore compris l'importance,
M. Davy, qui, de 1816 à 1820, résida à Ceylan en qualité de médecin de l'armée, a le premier donné l'impulsion à de sérieuses études d'histoire naturelle. A son exemple et à son instigation, plusieurs chirurgiens se mirent à faire des collections. Parmi eux , nous devons citer le docteur Kinnès , qui se distingua par la persévérance de son la* beur, et le docteur Tympleton, qui, pour donner plus d'étendue à son œuvre, entra en relations avec M. Blyth, le savant directeur du musée de Calcutta.
Les oiseaux et les animaux vertébrés de l'île furent alors comparés avec ceux de la péninsule , et par là on en vint à acquérir une notion , plus exacte de ce qui tenait essentiellement à Ceylan.
Les mammifères, les oiseaux, les reptiles ont été pour la première fois scientifiquement décrits dans l'ouvrage publié par M. le docteur Kelaart. La conchyliologie a été spécialement examinée par M. Layard. Les zoophytes et les crustacés ont fixé principalement l'attention de M. le docteur Harvey, qui visita Ceylan en 1852 , et de M. Schmarda, de l'université de Prague.
En continuant ces travaux , on en viendra prochainement peut-être à faire une complète zoologie de Ceylan. Déjà sir Emerson nous donne de très -intéressants détails sur divers animaux de cette contrée.
Il y a là une espèce particulière d'éléphants que M. Emerson appelle elephas indiens.
Il y a là deux espèces de singes assez curieuses : les wanderoos , qui ont à peu près la grosseur des épagneuls , le poil gris, la face noire encadrée dans une longue barbe blanche, et les rilawas, à la face blanche sans barbe , et la
GilYLAN
tête surmontée d'une touffe de poils. Les premiers ne commettent point de grands méfaits. Ils se tiennent dans les bois , se nourrissent de feuilles et de bourgeons. Mais lorsqu'ils sont captifs , ils refusent tout aliment. Les autres ravagent les champs de céréales, et pénètrent même jusque dans les jardins pour en ronger les fruits.
Un autre singulier quadrumane de l'ile est le petit lori, que Ton a surnommé le paresseux de Ceylan , à cause de la lenteur de ses mouvements, de ses habitudes nocturnes et de son inaction dans le jour. Il se nourrit principalement de végétaux, mais il est aussi très-friand de fourmis et d'autres insectes, et ne dédaigne pas la volaille. Les Cingalais disent que la nuit il tue les paons pour se régaler de leur cervelle. Pendant le jour, il sommeille dans les plus bizarres positions.
En même temps que le lori , les chauves -souris sortent de leur repaire pour se mettre à la poursuite de leur proie. Elles n'ont point la couleur terne des chauves-souris d'Europe , il en est qui offrent aux regards des teintes jaunes et cramoisies aussi brillantes que le plumage des oiseaux. La plus remarquable est la roussette , que les Européens appellent le renard volant. Ses ailes ont une envergure de trois à quatre et même jusqu'à cinq pieds. Elle ne se nourrit guère que de fruits et de céréales. A l'époque où Ton distille l'alcool des noix de coco , elle est attirée par l'odeur des alambics et souvent donne des signes d'ébriété. Dans le jour, elle se suspend par ses griffes de derrière aux plus hautes branches d'un arbre , et reste ainsi immobile, la tête enveloppée dans les membranes de ses pattes de devant comme dans un manteau.
Parmi les animaux carnivores de Ceylan , le plus redouté n'est point le léopard, malgré sa force musculaire et l'impétuosité avec laquelle il se précipite sur sa victime. La nuit, il rôde dans les bois ou autour des pâturages, et malheur au pauvre cerf sur lequel il s'élance. Mais il n'attaque point volontairement l'homme, et parfois même
on l'a vu se retirer devant celui qui osait le regarder résolument.
L'ours est plus fort, plus sanguinaire et plus terrible. Il habite dans les profondeurs des forêts ; mais la faim , la soif l'obligent souvent à sortir de sa retraite. Quelquefois même l'odeur d'une fourmilière ou d'une ruche de miel suffît pour l'attirer près des habitations. En 1850, dans le district de Careîchy, les femmes n'osaient plus se rendre aux fontaines ; une violente sécheresse avait fait sortir les ours de leurs tanières, et très-souvent au fond d'une citerne à demi tarie on trouvait un de ces lourds quadrupèdes qui, s'étant précipité dans cette cavité pour apaiser sa soif, ne pouvait plus en sortir. De même que le léopard , il n'attaque guère l'homme sans être provoqué. Mais alors ses attaques sont si furieuses qu'il est à peu près impossible d'y îésister. Aussi, de tous les animaux dont il peut craindre la rencontre, c'est celui-ci dont le Gingalais est le plus épouvanté.
Chose singulière ! sur ces plages maritimes, sur ces collines , dans ces vallées que la nature a dotées à profusion de tant de fleurs éblouissantes, de tant de plantes fécondes, de tant d'arbres magnifiques, les oiseaux sont, sous certains rapports , inférieurs à ceux de quelques autres contrées. Ils n'ont point un aussi éclatant plumage que ceux de l'Amérique du Nord, ni des chants aussi prolongés que ceux de nos pays d'Europe; mais leur forme est en général très-gracieuse , et s'ils ne font pas entendre les vives et brillantes roulades de nos rossignols, leur voix a des vibrations mélodieuses et touchantes. Il en est un , qu'on appelle neela-cobeya , qui est remarquable entre tous par la douceur pénétrante de sa vojx. On dit que cette voix produit un tel effet sur ceux qui Pécoutent dans la solitude des bois, qu'elle apaise dans les cœurs les plus ulcérés le souvenir d'une injure et le désir de la vengeance. Que n'avons-nous en nos temps de dissensions particulières , ou de passions politiques, que |n'avons-nous en France de
tels oiseaux pour nous ramener si doucement à la morale de l'Évangile?
D'autres oiseaux de Ceylan surprennent l'étranger, soit par la singularité de leurs habitudes , soit par la richesse de leurs couleurs. Tel est celui qu'on appelle l'oiseau de paradis , et dont nos marchandes de modes connaissent bien les longues plumes. Tel est l'oiseau tailleur, qui coud les feuilles de son nid à l'aide d'un fil de coton qu'il a lui-même tordu, et l'oiseau tisserand, plus ingénieux encore, qui suspend aux branches d'arbre son nid tissé avec des brins de gazon dans la forme d'une bouteille , avec un long goulot et une ouverture étroite par où nul serpent ne peut s'introduire.
Ceylan a aussi ses oiseaux-mouches aux teintes chatoyantes, et son bulbul, qui n'est pourtant pas le galant bulbul des poésies persanes. Celui-ci est élevé pour le combat. On le prend tout jeune dans son nid, et on l'exerce successivement à diverses manœuvres. Tel est le courage de ce petit animal que , lorsqu'il est placé en face d'un antagoniste, il s'acharne à la lutte jusqu'à ce qu'il tombe épuisé de fatigue.
Mais si la tâche de l'ornithologue n'est point aussi étendue qu'on pourrait le supposer dans cette île splendide , en revanche, celle de l'entomologiste est très-vaste et trèsvariée.
« Par la combinaison de la chaleur, de l'humidité et de la végétation, les myriades d'insectes, dit sir Emerson, sont un des traits caractéristiques de Ceylan. Dans la solitude des bois retentit perpétuellement un bourdonnement harmonieux auquel se joint l'accent sonore de la cigale. Le matin, la rosée étincelle sur les fils de l'araignée , et aux premiers rayons du soleil brillent les ailes lustrées du dragon voltigeant sur les étangs. Le sol est inondé d'une quantité de fourmis qui sortent de leurs retraites souterraines et grimpent ie long des arbres. Des coléoptères dorés se reposent sur le vert feuillage, tandis
que des légions d'insectes plus petits flottent dans Pair en légers tourbillons. Des papillons d'une large dimension et d'une couleur éclatante errent sur les champs de fleurs. Il en est qui parfois se réunissent en troupes si nombreuses, qu'elles occupent un espace de plusieurs milles. On les voit passer pendant des heures , et quelquefois pendant des journées entières. On dit qu'ils émigrent. D'où viennent-ils et où vont-ils? Personne ne le sait. Vers le soir, les phalènes ouvrent leur ailes, les grillons entonnent leur chant, et lorsque le soleil a disparu à l'horizon, des millions de mouches à feu allument leurs lampes d'émeraude dans l'obscurité. »
Jusqu'à présent , on n'a point encore décrit systématiquement cette multitude d'insectes , on n'en a point énuméré les diverses espèces qui se trouvent en grand nombre dans chaque localité. Ce que Darwin rapporte des coléoptères du Brésil s'applique à ceux de Ceylan. Il n'en existe dans les collections européennes que. quelques échantillons, et ce n'est pas sans de longues investigations que les entomologistes en viendront a faire un catalogue complet de tant d'animalcules.
Le matin , sur les plantes herbacées , luisent les scarabées d'or, dont les Gingalais prennent les ailes pour parer leurs vêtements, et les pattes brillantes pour faire des colliers et des bracelets.
Dans les forêts habitent les scarabées aux longues cornes qui dévastent les arbres , surtout les cocotiers. Ils pénètrent sous l'écorce des jeunes tiges , et avec le bois réduit en poussière par leurs morsures ils se font un cocon dans lequel ils s'endorment jusqu'à ce qu'ils arrivent à leur état de chrysalide. Si répugnant que soit l'aspect de ces larves, les coolies du Malabar s'en régalent.
Il est une autre famille d'insectes remarquable par sa beauté. C'est celle des cassiadœ. Tous ses membres sont, comme ceux de la tortue, revêtus d'une coquille qui a l'apparence d'un rubis entouré d'un cordon de perles.
Plus curieux sous un autre rapport sont les mantidœ. On les appelle des feuilles ambulantes , et à juste titre. Elles apparaissent dans les jungles avec toutes sortes de nuances, depuis le jaune pâle jusqu'au vert foncé, mais toujours avec la nuance particulière de la plante sur laquelle elles se développent. Leurs ailes sont exactement modelées sur les feuilles des arbres, elles en ont les côtés lisses et les fibres. Leurs œufs ressemblent à des graines d'arbustes. Enfin, telle est leur structure entière, qu'on ne parvient que très-difficilement à les distinguer du feuillage qui les entoure. Mais leur existence végétale ne les empêche pas d'être très-carnivores. « J'ai mis une fois, dit sir Emerson, deux de ces insectes dans une boîte. Ils se précipitèrent l'un sur l'autre , se lacérèrent les membres , et , quelques heures après , tous deux étaient morts. »
On ne lira pas sans intérêt les détails que l'habile historien de Ceylan nous donne sur les fourmis blanches , autrement dit, les termites, quoiqu'une partie de ces détails se trouve déjà dans divers ouvrages d'histoire naturelle.
Ces fourmis se répandent partout et en légions innombrables , et partout où le sol n'est point trop numide , ni trop sablonneux, elles construisent leurs édifices. Pour accomplir ce travail, elles creusent la terre avec leurs mâchoires, et l'humectent avec leur salive jusqu'à ce quelles lui donnent la consistance du grès. Si délicate est la trituration à laquelle elles soumettent leurs matériaux, que les bijoutiers de Ceylan recherchent la terre qu'elles ont ainsi élaborée pour en faire leurs moules les plus-lins, •et jadis on employait cette terre à façonner les idoles vénérées du peuple.
Les termites travaillent avec une telle habileté et une telle persévérance, qu'ils en viennent à élever leurs constructions à dix ou douze pieds au-dessus du sol, sur une largeur proportionnelle, et ces constructions sont si
solides, qu'an cheval en les traversant ne les détériore point par sa pression, et qu'elles résistent même à ces violentes pluies des moussons qui dégradent les meilleurs mortiers. Telle est pourtant la rapidité avec laquelle ces fourmis accomplissent leur œuvre, que je les ai vues, dit sir Emerson, former sous une table un dôme de terre de six pouces de hauteur et de deux pouces de largeur, pendant la durée d'un dîner*
L'intérieur des excavations qu'elles ont faites en enlevant tant de globules de terre pour édifier leurs dômes et leurs remparts présente un curieux spectacle. Là sont leurs cellules et leurs magasins réunis l'un k l'autre par des galeries voûtées ; là sont les chambres réservées k la nouvelle génération, et au milieu, la chambre royale de la reine, une hideuse créature, dont le ventre, enflé d'une façon monstrueuse, est cent fois plus gros que le reste de son corps. C'est cette reine qui doit produire les myriades d'insectes nouveaux qui peupleront cette ruche souterraine.
Dans leurs habitudes de déprédation, les termites redoutent la lumière. Pour entreprendre leurs expéditions, elles se font un sentier couvert qui s'étend quelquefois jusqu'à une incroyable distance de leur gîte. A l'exception de l'ébène, du bois de fer, et de ceux qui sont fortement imprégnés d'huiles aromatiques, nul bois ne résiste à leur morsure. « Une nuit, dit sir Emerson, une troupe de termites pénétra sous ma tente dans mon portemanteau, et, le lendemain matin, tout ce qu'il contenait était anéanti. ^ En quelques instants, un détachement de ces maudites bêtes détruira une masse de livres et de papiers. Quand elles pénètrent dans les poutres d'une 1 maison, elles les rongent k l'intérieur, de telle sorte que bientôt il n'en reste plus qu'une légère bande qui à la moindre pression tombe en poussière. Il n'existe aucun moyen assuré de préserver sa demeure et son mobilier de cette funeste engeance. Le meilleur est d'être perpétuel-
lement sur la défensive et de surveiller sans cesse ses invasions.
A deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer, les termites n'existent plus ; mais d'autres espèces de fourmis existent partout à Ceylan, sur les terres, dans les arbres, dans chaque chambre, dans chaque meuble. La plus petite parcelle de sucre suffit pour en attirer une foule dans un endroit où un instant auparavant on n'en voyait pas une ; et ce ne sont pas seulement les choses sucrées qui les mettent en mouvement, toute matière végétale ou animale excite leur convoitise. Jour et nuit, elles travaillent et rongent tout ce qu'elles rencontrent, c En voyant leur avidité, j'ai trouvé un jour, dit sir Emerson, un moyen d'en faire mon profit. Je leur ai livré les coquillages dont je 4 désirais former une collection ; en quelques jours ils étaient parfaitement nettoyés et leur émail restait intact. »
Dans ces hordes de fourmis, il en est une qui est particulièrement odieuse aux Cingalais : c'est la fourmi rouge, qui abonde dans les jardins et s'attache aux arbres fruitiers. Elle est très-irritable et défend si intrépidement la place qu'elle a envahie, que les indigènes, qui, en général, sont peu vêtus, ne parviennent pas sans peine à récolter les fruits du manguier, pour lesquels la fourmi rouge a une prédilection particulière. La nuit, elles tombent des rameaux d'arbres sur les voyageurs, et leur infligent une pénible souffrance par leur morsure vénéneuse.
Plus redoutables- encore sont les insectes de l'ordre des myriapodes, notamment la scolopendre, dont la piqûre occasionne une douleur aussi vive que celle qui est produite par le scorpion. Il y a deux espèces de scolopendres, dont l'une est revêtue d'une sorte d'armure et n'a pas moins d'un pied de longueur.
Que Ton ajoute à ces diverses races d'insectes pernicieux* les bêtes fauves qui hantent les forêts, les sangsues qui
épient les voyageurs dans les plaines marécageuses, les serpents enroulés sur la plus fraîche verdure, et Ton reconnaîtra que cette terre de Ceylan, si riche et si belle, a, comme les autres, ses tristes conditions. Cependant nous remarquerons en passant que ce que Ton a dit de la quantité et de la nature de ses serpents a été fort exagéré. Un naturaliste a constaté que, de vingt espèces de ces reptiles réputées venimeuses, il n'y en avait que quatre qui le fussent réellement, et deux seulement dont la morsure fût mortelle, le tic-polonga et la cobra di capello.
Les eaux de Ceylan ont aussi leurs animaux dangereux : les crocodiles, les requins. Mais, dans ces mêmes eaux, le plongeur va chercher la perle précieuse qui parera le diadème des reines.
La pêche des perles, l'une des richesses de Ceylan, n'est plus aussi productive qu'autrefois. Cependant le gouvernement l'afferme encore chaque année à un prix assez élevé, et, chaque année, aux mois d'avril et de mai, la plaine du village d'Aripo, près duquel se fait cette pêche, présente un curieux spectacle. Là s'élève, comme par enchantement, un immense bazar où se trouvent réunies les marchandises les plus brillantes et les denrées nécessaires à cette foule de trafiquants, de curieux, d'ouvriers, de marins, qui, en un instant, couvrent la surface du sol de leurs longues rangées de cases. Les bords de la mer ne sont pas moins animés que la vallée. Le long du rivage se pressent des centaines de caboteurs du Malabar et des côtes de Coromandel ; plus près de la grève, une multitude de bateaux sur chacun desquels se trouvent dix plongeurs, un pilote, un capitaine et huit hommes d'équipage, se tiennent prêts a s'élancer au large, avec la brise du soir, vers le banc d'huîtres qui leur est assigné. Arrivés à leur poste, après une traversée de dix-sept milles, ils laissent tomber l'ancre, et se reposent jusqu'au jour.
Aux premiers rayons de l'aurore, un coup de canon, parti du navire de guerre chargé de maintenir l'ordre-
dans cette fourmilière d'embarcations, donne le signal du travail. Aussitôt les plongeurs, partagés en deux bandes qui se succèdent à des intervalles égaux, se précipitent dans la mer à douze brasses de profondeur.
Chaque plongeur est armé d'un fort couteau pour détacher les huîtres du rocher. A une corde liée au bateau est suspendue une grosse pierre sur laquelle il pose les pieds pour descendre plus vite ; à une autre corde est lié un panier qu'il entraîne également avec lui, et dans lequel il déposera son butin. En une minute, il faut qu'il achève son opération, la privation de l'air ne lui permet pas de rester plus longtemps sous l'eau. On le. hisse immédiatement à bord, et un de ses compagnons le remplace.
Avec un peu de riz pour toute nourriture, ces pêcheurs poursuivent ainsi, pendant de longues heures, leur pénible travail, au risque de se briser la tête sur les rocs ou d'être dévorés par les requins. Que les belles dames, si heureuses de porter un collier de perles, le regardent quelquefois avec une pensée de commisération ! Pour chacune de ces perles, combien d'hommes ont exposé leur vie au plus grand péril !
A la fin de la journée, au nouveau signal du stationnais, les bâtiments retournent sur le rivage et déposent dans des hangars leur cargaison.
Les huîtres, tombées en pourriture, sont lavées dans de grandes auges ; c'est dans un amas de rudes écailles et d'immondices que l'on cherche, d'une main inquiète, le bijou qui doit un jour orner la couronne d'un roi ou le front d'une jeune fille.
Cette dernière opération décide le succès ou la ruine du spéculateur. Avec quelle anxiété, à mesure que l'eau s'écoule, il suit le travail des marins ! avec quelle vigilance il observe leurs moindres mouvements! Il est défendu, sous les peines les plus sévères, à ceux qui remplissent cette tâche, de porter la main à leur bouche, car on craint qu'ils n'avalent le trésor qu'ils auraient trouvé.
Cette opération finie, toutes les perles sont ramassées sans distinction et jetées dans un crible double qui sépare celles de première, de seconde et de troisième grosseur. Quant à la cendrée, on y attache peu de prix.
Lorsque le marchand a recueilli sa récolte, il s'agit pour lui de la diviser en plusieurs catégories distinctes, afin d'en retirer le plus grand profit possible, car chaque nation garde à cet égard des prédilections particulières. Pour l'Europe, on réserve les perles rondes et blanches; pour l'Asie, les perles bleuâtres et légèrement argentées ; pour les indigènes de Geylan, les perles roses.
La plupart de ces bijoux se vendent sur les lieux mêmes, près du petit village d'Aripo, sous des huttes en bois, sous des tentes grossières, occupées par les plus riches négociants. Vers la fin de mai, tout mouvement cesse, toute cette affluence d'étrangers disparaît, et la plage d'Aripo retombe dans le silence de l'isolement.
Tel est le tableau qu'un de nos illustres voyageurs, M. l'amiral Laplace, a tracé de la pêche des perles à Ceylan, et, depuis l'époque où l'habile navigateur observait celte scène curieuse, elle se renouvelle chaque année, à peu près de la même façon.
La mer de Geylan, où l'on puise ces trésors, abonde encore en poissons de toutes sortes, et les eaux de l'inérieur de l'île sont aussi d'une fécondité prodigieuse. Le Gingalais fait une pêche fructueuse, non-seulement dans les eaux courantes, mais dans chaque petit lac, dans chaque étang, et même dans chaque fossé.
Cependant, au temps des grandes chaleurs, une portion de ces réservoirs formés par les pluies se dessèche, et alors les naturalistes observent un singulier phénomène. Il y a des poissons qui, ne pouvant plus rester dans leur étroit bassin, en sortent bravement, se traînent sur le gazon* et, conduits par leur instinct, s'en vont, par une longue et pénible pérégrination, à la recherche d'un autre réservoir. Il en est même, dit-on, quelques-uns qui grimpent le
Digîtized by Goog le
long des arbres pour y trouver un suc salutaire. Mais ce fait étrange n'est pas encore très-positivement constaté. Il en est d'autres enfin, et c'est le plus grand nombre, qui se plongent dans la vase humide et y restent dans un état de torpeur et d'immobilité jusqu'au retour d'une meilleure saison.
« L'état d'hibernation, dit le savant docteur Hunter, est le résultat du froid ; mais il peut être aussi attribué à la privation de la nourriture et des autres éléments d'action. Or, l'excessive chaleur des contrées tropicales produit sur les animaux et les végétaux un effet analogue à celui d'une température glaciale dans les régions septentrionales, et de ces deux températures extrêmes peut résulter la même hibernation. L'alligator est emprisonné par le froid, en hiver, dans le Mississipi, comme les crocodiles dans la vase des étangs de Ceylan par une chaleur ardente. Le hérisson d'Europe tombe dans une profonde torpeur dès que l'hiver le prive de sa pâture habituelle de limaces et d'insectes, et le tenza de Madagascar, qui est son représentant sous les tropiques, manifeste la même tendance à l'époque de l'année où l'excessive chaleur le condamne à la même disette. »
Ainsi, sous les climats les plus opposés, dans leur variétéd'aspects infinis, les œuvres de la nature surprennent l'attention de l'observateur par de curieuses analogies.
Nous aimons à constater l'influence de la France partout où nous en retrouvons la trace dans une entreprise honorable, dans une œuvre de mérite. En annonçant dans ce recueil un livre qui dès son apparition a eu en Angleterre et en Amérique un grand succès, il nous est agréable de dire que M. Paul du Ghaillu, Fauteur de ce livre, le courageux citoyen de la Louisiane, est d'origine irançaise. I)e plus, c'est sous la protection du drapeau de la France qu'il a fait t les études de linguistique sans lesquelles il n'aurait peut-être jamais pu accomplir sa périlleuse exploration.
En 1842, notre gouvernement fonda sur la côte occidentale d'Afrique, à l'embouchure du Gabon, un comptoir
t. Exploration and adventures in equatorial Africa, by Paul du Chaillu. Londres, 1861 . -
fortifié, t Mon père, dit M. du Chaillu, avait établi en ce même lieu une factorerie. Pendant plusieurs années, il y fit le commerce avec les indigènes sous le patronage de la France. Moi, j'étudiais les mœurs, les caractères, les idiomes de diverses tribus africaines, et ce fut de là que je partis pour pénétrer dans une terra incognito,. »
La côte méridionale du Gabon est habitée par huit tribus de nègres*qui portent différents noms, mais parlent à peu près la même langue et ont évidemment la même origine. Leur principal, ou pour mieux dire leur unique occupation * s est le commerce, et la façon dont ce commerce s'opère doit étrangement surprendre le négociant d'Amérique ou d'Europe habitué aux rapides locomotives du chemin de fer et aux correspondances du télégraphe électrique.
Dans la région dont M. du Chaillu nous révèle les singularités, les rivières sont les seules voies par- lesquelles se fout les importations et les exportations. Le long de ces rivières campent diverses peuplades; d'abord celle des Mpongwe qui stationne près de l'embouchure du Gabon, plus haut celle des Shekiani, et de distance en distance d'autres encore. On en compte une douzaine depuis les plages de l'Atlantique jusque dans les districts où s'élèvent les Montagnes de cristal. Chacune de ces peuplades est dans tous les marchés une intermédiaire obligée entre celles qui l'avoisinent, et perçoit pour son office de courtage un impôt assez élevé. Impossible d'enfreindre cette règle sans s'exposer à un sévère châtiment. Ainsi un nègre qui dans l'intérieur du pays a de l'ivoire à vendre ne peut l'apporter lui-même jusque sur la côte dans une factorerie. S'il osait c ommettre une telle infraction aux anciennes coutumes de la contrée, ses biens seraient confisqués, et lui-même peut-être vendu comme esclave. Il est obligé de livrer ses denrées à un des membres de la tribu qui se trouve le plus rapproché des comptoirs des blancs. Celui-ci transmet son dépôt à un autre, qui le confie à un troisième, ainsi de suite jusqu'à ce que de
station en station, de mains en mains la marchandise africaine arrive enfin à sa destination. Le prix payé par le marchand doit passer par la même filière, et chaque agent le morcèle, de telle sorte qu'au terme de son trajet, il n'en reste que quelques brihes.
Pour éloigner le nègre de l'intérieur de toute idée d'un commerce plus direct et qui lui serait plus lucratif, les rusés habitants de la côte ont grand soin de l'entretenir dans une ignorance complète sur la nature réelle de leurs opérations. Pour plus de sûreté ils lui font un sinistre tableau de la duplicité, de la fourberie, de la cruauté des blancs; ils racontent qu'ils ne peuvent, sans s'exposer aux plus grands périls, entrer en négociation avec ces féroces étrangers.
Grâce à leurs artificieuses manœuvres, les Mpongwe réalisent des bénéfices qui leur permettent de jouir d'une sorte de fortune inconnue à quelques lieues de distance t Leurs villages, dit M. du Chaillu, sont les plus grands et les plus propres que j'aie vus dans mes voyages en Afrique. Leurs maisons cependant sont simplement construites avec des tiges de bambous, et recouvertes de feuilles de palmiers, mais elles sont propres, et il en est plusieurs ou 1 o* trouve divers ornements rustiques : des chaises des tables, voire même des canapés et des miroirs » '
Cette race de Mpongwe est d'un beau type, bien entendu d un beau type de nègres, les lèvres épaisses, les cheveux laineux, mais la physionomie plus agréable, et la taille plus élégante que celle des peuplades du Congo. Elle est • aussi plus soigneuse de sa toilette. Les hommes portent une chemise en calicot de fabrique européenne ou américaine, et se drapent dans une étoffe qui leur tombe jusquaux genoux. Sur leur tête ils portent un chapeau de paille. Leur roi porte un chapeau de soie. Ce chapeau noir façonné dans un atelier de la rue Richelieu ou de Strandou de Broadway, c'est le signe de son pouvoir suprême, c est sa couronne. Il ne manque pas d'y ajouter
quand il en trouve l'occasion, un habit rouge d'officier anglais et des épaulettes. Les chefs delà tribu ont aussi le privilège de suspendre à leur ceinture un sabre de cavalerie et de se revêtir de quelque vieil uniforme que les négriers leur font payer cher.
Les femmes nouent sur leurs flancs un lambeau de tissu de coton qui se déroule jusqu'à leurs genoux. Pour comprimer leur légèreté elles chargent leurs bras et leurs jambes d'énormes bracelets en bronze. Il en est qui portent ainsi un poids de vingt-cinq à trente livres, ce qui gène fort leurs mou vemeAts; mais plus leur luxueux fardeau est lourd, plus elles en sont fières.
Des canapés, des miroirs, des étoffes de coton, des chapeaux de soie, tels sont sur la côte de Guinée, au milieu d'une dès plus intelligentes populations de l'Afrique, les signes palpables du progrès de notre glorieuse civilisation. A moins qu'on n'y joigne la finesse commerciale de celte même peuplade on n'en verra guère d'autres.
A huit milles au versant de l'embouchure du Gaben, sur la colline de Baraka, des missionnaires protestants ont construit une large habitation, ils s'y sont installés avec leurs femmes et leurs enfants, leurs élégants mobiliers et leurs batteries de cuisine, selon l'usage des missionnaires protestants. A l'aide des subsides de leurs zélés coreligionnaires, ils vivent la très-confortablement, mais font peu de prosélytes. Les missionnaires catholiques ont plus de succès. Dans les pays où ils entreprennent d'enseigner les vérités de l'Evangile, ils ne voyagent point à grands frais comme les mandataires des sociétés bibliques. Ils emportent pour tout bien leur crucifix et leur livre de prières. Ils sont les frères du pauvre, les consolateurs du malheureux, et ils attendrissent le cœur du riche par leur douceur et leur humilité.
A quelques lieues de Baraka, les nègres ont à peine une vague notion de l'Église américaine. Chemin faisant, M. du Chaillu essaye quelquefois de leur parler du Dieu
des chrétiens, et ils lui répondent : « Ce que tu nous annonces est peut-être vrai pour toi, mais le Dieu des blancs n'est pas notre Dieu. » Un vieillard lui dit un jour plus explicitement, avec un accent de tristesse : c Tu es blanc, et nous sommes noirs. Le Dieu qui a fait ton peuple n'a pas fait le nôtre. Tu es de la race des esprits, et tu n'as pas besoin de nos fétiches, ni de nos idoles. Nous qui sommes pauvres, nous en avons besoin. Dieu a donné aux tiens les bonnes choses, et à nous rien. »
Les nègres sont d'un caractère très-obstiné. De plus, ils sont dès leur enfance étroitement enlacés dans un réseau de superstitions, non point ces douces, naïves superstitions comme il en existe encore dans nos villages, mais les conceptions les plus grotesques et souvent les plus cruelles. D'abord, chaque nègre porte au cou ou à la ceinture une collection de fétiches, façonnés expressément pour lui, mais non gratuitement par l'ouganga, ou le docteur, ou pour mieux dire, le magicien de la localité. Les objets les plus vulgaires : une griffe d'oiseau, une dent de léopard, un os de serpent, une plume, une pincée de cendres, peuvent être transformés en fétiches. Le nègre n'en est pas moins convaincu de leur efficacité. Un de ces précieux talismans le préserve des maladies; un autre le protège contre les sorcelleries ; d'autres encore lui donnent des moyens particuliers de séduction et font de lui un don Juan irrésistible.
Chaque village a en outre ses idoles, qui ordinairement sont déposées dans la demeure du roi, ou dans quelque cabane spéciale. A quelques lieues de la côte, M. du Ghaillu a vu cinq idoles placées dans trois maisons. Dans la première est le vaillant Pangeo marié à la fidèle Aleka. Tous deux veillent nuit et jour sur le peuple. Dans une autre est le débonnaire Makambi avec son ambitieuse compagne Abiala qui lui a ravi le pouvoir. Abiala tient un pistolet à la main et épouvante les ennemis de la tribu. Dans une troisième est le solitaire Numba qui
apaise les tempêtes. Ailleurs, c'est une figure en bois grossièrement sculptée, qui a des yeux en cuivre, et une langue faite avec la pointe d'une épée. On dit qu'elle marche, qu'elle parle, qu'elle se promène la nuit, et annonce l'avenir aux nègres pendant leur sommeil. Toutes ces idoles sont en général très-redoutées. On les invoque en dansant autour d'elles, et quelquefois en leur offrant certains aliments pour lesquels on leur attribue une pré* dilection particulière. Mais aucun prêtre n'est attaché à leur service, et malgré le respect qu'elles inspirent, et les services qu'elles rendent à tout un village, il est plus d'un chef de peuplades qui dans un moment de disette ne refuse pas de vendre ces divinités tutélaires pour quelques livres de tabac ou quelques flacons de rhum.
Après tout, cette croyance aux fétiches et aux idoles n'est qu'une inoffensive absurdité, mais il en est une autre qui pour les habitants de cette contrée africaine est un véritable fléau. C'est la croyance à la sorcellerie; elle est universellement répandue parmi les nègres, elle les obsède à tout instant, elle trouble leur raison et quelquefois les porte à des actes d'une effroyable cruauté. Quand un nègre en vient à se figurer qu'il est ensorcelé, on le voit aussitôt tout bouleversé. Il ne regarde plus qu'avec une sombre inquiétude ses plus intimes amis. Le père a peur de ses enfants, les enfants ont peur de leur père, la femme de 8onmari. Le malheureux s'imagine qu'il est malade, et tombe malade en réalité par l'effet de ses appréhensions. La nuit, il se croit entouré de méchants esprits. En vain il se couvre le corps de talismans , en vain il invoque ses idoles, il a des rêves terribles, et tout le village lui paraît rempli de funestes magies. Peu à peu ses craintes se propagent autour de lui. Chaque famille est dans un état de défiance, et l'on cherche d'où peut venir l'influence malfaisante et bientôt les soupçons se fixent sur quelque innocente créature qui devient la victime de cette panique générale.
En de telles circonstances, l'ouganga, le magicien de la localité, devient un personnage très-redoutable. Chaque émotion de terreur augmente son pouvoir, et il est de son intérêt d'augmenter plutôt que d'apaiser l'effervescence populaire. On assiste à ses incantations avec un intérêt extrême, et malheur à ceux qu'il désigne à la vindicte publique. Ses sentences sont immédiatement mises à exécution. Cet ouganga inspire au peuple une vénération superstitieuse par la faculté qu'il possède de boire impunément une large décoction de mboundo, qui est un poison mortel ; c'est lui qui a le privilège exclusif de façonner les fétiches, et c'est lui qui découvre les sorciers. Plus puissants que les anciens augures de Rome, et les t magiciens des peuplades indiennes de l'Amérique, il ordonne absolument la paix ou la guerre, il condamne à la mort ou à l'esclavage des familles entières, il détermine toute une tribu à une complète émigration. « Je me suis souvent appliqué, dit M. du Chaillu, à étudier les manœuvres de ces terribles docteurs. J'en ai connu plusieurs qui étaient d'impudents fourbes, mais d autres agissaient réellement de bonne foi dans leurs extravagances. Je les ai vus soumis aux mêmes craintes que leurs dupes, et attachant à la nature de leurs rêves la même importance. »
C'est surtout quand un chef est atteint d'une maladie mortelle que la superstition des nègres devient effrayante. Pour eux, la mort est toujours une violence. Ils ne peuvent concevoir qu'un homme qu'ils ont vu dans la plénitude de sa force s'affaise, et expire, par une cause naturelle. Ils attribuent son état à une œuvre de sorcellerie, et il faut découvrir le coupable, et il faut lui faire expier son crime.
M. du Chaillu raconte en détail une horrible scène dont il a été témoin, à la suite d'un de ces décès.
« En arrivant, dit-il, dans un village où j'avais déjà séjourné, je fus invité à me rendre près de mon vieil ami Mpomo qui était malade. Toute la nuit, les nègres
avaient battu le tamtam autour de sa demeure pour écarter les méchants esprits. Mais ni tambours, ni médecins ne pouvaient le sauver. L'empreinte de la mort était déjà sur sa figure, et il n'avait plus que quelques beures à vivre. Il me tendit la main, en me disant d'une voix languissante : « Sauvez-moi, je me sens mourir. »
Des centaines d'individus réunis dans son habitation le regardaient avec une expression d'attendrissement.
Je lui répondis que je ne pouvais le sauver, que notre vie à tous était entre les mains de Dieu et qu'il devait recommander à Dieu son âme et son corps. Mais il restait convaincu que j'avais la faculté de le guérir et ses amis avaient la même conviction. Us me suivirent dans ma cabane en me priant de lui donner une médecine. Je leur» remis une potion calmante pour adoucir ses derniers moments. En même temps, je leur répétai que je ne pouvais ni prévenir, ni même retarder sa mort.
Le lendemain matin, je fus éveillé par des cris de douleurs qui annonçaient la fin de Mpomo. Ces cris de douleurs des Africains sont d'une tristesse profonde : « C'en est fait, disent-ils, nul espoir ; nous l'aimions et nous ne le reverrons plus. »
En ce moment suprême, une des femmes du défunt s'approche de lui, l'enlève dans ses bras et lui murmure un chant d'amour, en pleurant et en sanglotant, puis elle s'assoit par terre avec les autres femmes, et toutes pleurent et toutes se couvrent le corps de poussière et déchirent leurs vêtements.
Dans l'après-midi j'entendis parler de sorcellerie. .
Les lamentations se prolongèrent pendant deux jours. Le troisième jour, le corps qui était déjà dans un état de décomposition fut placé dans un canot et conduit sur la rivière au cimetière de la peuplade, à une longue distance du village. Les veuves de Mpomo montraient une douleur vraiment touchante. Elles semblaient l'avoir réellement aimé, et le regretter du fond de l'âme. Mais le caractère
africain est plein de dissimulation et les négresses qui viennent de perdre lenr mari ne manifestent souvent un éclatant chagrin que pour mieux écarter d'elles le soupçon de l'avoir ensorcelé. Plus d'une malheureuse mère qui ne se montrait pas assez affligée de la mort de l'enfant a été accusée de l'avoir elle-même fait périr, et sans autre forme de procès livrée au sabre du bourreau, égorgée.
Le jour même où Mpomo était enseveli, on se mit à chercher ceux qui avaient exercé sur lui leurs maléfices, car on ne pouvait admettre qu'il fût mort naturellement, par les effets d'une maladie irrémédiable.
Un célèbre- docteur qu'on avait été chercher fort loin pour cette grave circonstance fut appelé à remplir son office et préluda lentement à sa fatale opération. Il resta deux jours absorbé dans son mystérieux travail, deux jours, pendant lesquels l'impatience et l'agitation de la foule s'accroissaient d'heure en heure. Enfin il convoqua le peuple sur la place publique et accomplit sa dernière incantation. Jeunes et vieux, hommes et femmes, tout le monde se réunit autour de lui dans une attente fiévreuse. Les hommes étaient armés, qui de lances ou d'épées, qui de haches ou de fusils, et sur chaque physionomie on pouvait voir l'expression d'une farouche pensée et d'un désir sanglant. Tout le village était dans un état de fureur et de délire. J'essayai de parler à cette tourbe frénétique qui en d'autres circonstances m'avait écouté avec respect. Mais elle ne m'entendait plus. Je lui dis que je m'adresserais à son roi Quengueza et qu'il châtierait ceux qui se rendraient coupables d'un meurtre. Mais cette menace ne pouvait plus produire aucun effet ; le jour même de la mort de Mpomo, des habitants du village étaient allés trouver Quengueza et lui avaient demandé l'autorisation d'égorger leurs sorcières. Le pauvre homme déjà malade* et tourmenté aussi par la crainte des maléfices, leur avait donné plein pouvoir d'agir selon la prescription de leur ouganga. *
Tous mes efforts étaient inutiles, je me résignai à assister en silence à la scène lamentable qui allait se dérouler devant moi.
A un signe du docteur, le tumulte de la foule s'apaisa. Ce calme sinistre dura quelques minutes, puis la voix de l'ouganga se fit entendre.
« Il y a là, dit-il, dans cette maison, une méchante femme qui a ensorcelé Mpomo. »
A peine avait-il prononcé ces mots, qu'une légion de furieux criant et hurlant se précipita comme un troupeau de bêtes fauves vers l'habitation qui lui était désignée, et s'empara d'une pauvre fille nommée Okandaga, la sœur de mon guide, de mon ami, Adouma. En brandissant leurs armes sur sa tête, ils la traînèrent au bord de la rivière. Là, ils la lièrent avec des cordes, puis revinrent se grouper autour du docteur. Lorsque la malheureuse passa près de moi, j'essayai de me dérober à ses regards, mais elle me vit, et s'écria « Oh! je vous en conjure, ne me laissez pas mourir. »
Ce cri me perça le cœur. L'idée me vint de m'élancer au milieu de ces hommes pour la sauver. Mais au milieu de ces masses d'individus possédés d'une sorte de rage infernale, j'aurais sacrifié ma vie sans pouvoir épargner la sienne. Je me retirai derrière un arbre, et dans le sentiment de mon impuissance, je pleurai.
Un nouveau silence se fit, puis un instant après de nouveau retentît la voix diabolique du magicien.
« Il y a dans cette autre maison une vielle femme qui a ensorcelé Mpomo. »
Cette vieille femme était une nièce du roi Quengueza, une vaillante et majestueuse créature. Quand les féroces nègres entrèrent dans sa cabane, elle se leva fièrement, et dit : « Je veux boire le mboundon. Mais malheur à mes calomniateurs si je n'en meurs pas. »
Le mboundon est un poison vénéneux par lequel dans ce pays les accusés peuvent prouver leur innocence comme
au moyen âge en Europe, par l'épreuve du fer ou de l'eau.
Elle fut conduite sur les bords de la rivière, mais sans être garrottée, et elle ne versa pas une larme, et ne proféra pas une menace.
Une troisième fois, la voix du docteur se fit entendre :
« Il y a une femme mère de six enfants, qui demeure dans cette plantation. Elle a ensorcelé Mpomo. » ' .
Quelques minutes après, cette honnête mère de famille était liée et conduite près de ses deux compagnes d'infortune.
Le docteur s'avança vers elles suivi de la foule, et formula son accusation.
« Il y a quelques semaines, diwil, Okandaga demanda un peu de sel à Mpomo qui était son parent. Il lui en refusa, et pour se venger de son refus, elle jeta sur lui un maléfice.
• Cette seconde femme, la nièce de Quengueza, estrestée stérile; elle portait envie à Mpomo qui avait des enfants, et pour cette raison elle Ta tué.
« Cette troisième voulait obtenir de Mpomo un miroir qu'il n'a pas voulu lui donner, et pour cette raison elle l'a tué. »
A chacune de ces accusations, le peuple répondait par des malédictions. Les parents mêmes des accusés étaient obligés de les invectiver à haute voix de peur d'attirer sur eux-mêmes les soupçons et la colère de la foule.
Les trois malheureuses femmes entrèrent dans un large canot avec le docteur, les exécuteurs et plusieurs autres hommes armés.
Le tamtam résonna, et Ton prépara le mboundon. Quabi, frère aîné de Mpomo, tenait la coupe^empoisonnée. A la vue de ce mortel breuvage Okandaga se mit à pleurer, et la nièce de Quengueza pâlit, car le visage des nègres peut aussi visiblement pâlir. Trois autres canots
remplis d'hommes armés entourèrent celui qui portait les victimes.
Le mboundon fut successivement présenté à la mère de six enfants, qui était une esclave, à la nièce du roi, puis à Okandaga. Toutes trois le burent, et le peuple criait : « Si ce sont des sorcières le mboundon les tuera. »
Jamais je n'avais vu rien de pareil, et quoique je sentisse mon sang se glacer dans mes veines, je ne pouvais détourner mes yeux de ce spectacle. Il se fit un grand silence. L'esclave tomba par l'effet du poison, aussitôt sa tête fut tranchée par une douzaine de rudes épées. Ensuite la nièce de Quengueza s'affaissa aussi, et sa tête fut immédiatement coupée. Okandaga luttait encore contre l'action du mboundon et pleurait et essayait de se tenir debout, mais elle succomba aussi et fut comme les deux . autres décapitée. Puis les corps des trois victimes furent coupés en petits morceaux et jetés dans la rivière. Après cette épouvantable scène, chacun rentra dans sa demeure, et le village reprit sa tranquillité habituelle-
Les peuples les plus barbares des anciens temps et des temps modernes ont tous eu au moins quelque désir ou quelque intuition d'une autre vie succédant à la vie de ce monde. Les nègres n'ont pas le moindre sentiment de cette pensée consolante. De là l'effroi que leur cause la perspective de la mort. Car, la mort pour eux, c'est la fin de tout. « Nous voilà vivants, nous mourrons, nous ne serons plus. Notre ami est mort, jamais nous ne le reverrons, jamais nous ne lui serrerons la main. La mort c'est la fin de tout. »
Tel est le perpétuel refrain de leurs chants de deuil.
Ainsi pas même une légère notion du dogme le plus universellement répandu , du dogme de l'immortalité de l'âme, niDieu, ni prêtres, ni culte, seulement des fétiches auxquels on attribue un pouvoir magique, des idoles que l'on honore par des danses obscènes, et une effroyable croyance à la sorcellerie, telle est la religion des nègres.
Il faut avouer pourtant que dans les plantations d'Amérique, où ils accomplissent leurs tâches d'esclaves, ils acquièrent de meilleurs principes. Ajoutons que dans leur propre pays, la plupart d'entre eux sont esclaves. Les uns par leur naissance, d'autres par diverses raisons. Un homme soupçonné de sorcellerie, ou de quelque autre grave délit, est vendu comme esclave'. Il y a cependant une certaine catégorie d'esclaves qu'on ne vend point, qui restent assujettis à un état de domesticité. Leur maître peut les tuer impunément, mais en général il les traite avec quelque ménagement, de peur de les pousser à quelque acte de sorcellerie, s'il les irritait % Les autres sont livrés aux spéculateurs, et de peuplade en peuplade conduits sur la plage où les attendent les négriers. Malgré toutes les précautions employées par les principales puissances maritimes pour empêcher la traite, il n'est pas possible d'y réussir, car comment pourrait-on en venir à surveiller efficacement une étendue de côtes de plus de mille lieues? « Il y a une dizaine d'années, dit M. du Chaillu, j'étais sur la côte d'Afrique ; les Anglais avaient là vingt-six navires, bateaux a vapeur ou excellents voiliers; les Français également vingt-six navires ; les Américains leur contingent au grand complet, et jamais le commerce d'esclaves n'avait été plus prospère. Beaucoup de négriers étaient capturés, mais beaucoup échappaient, et les bénéfices réalisés par ceux qui se soustraient à une croisière suffisent à compenser amplement des pertes considérables. *
Nul doute que la traite n'ait contribué à augmenter le nombre des condamnations à l'esclavage. Mais en même temps elle prévient de sanglantes exécutions. Le barbare despote africain sachant que l'homme, la femme, i enfant qui ont encouru sa colère équivalent à plusieurs bouteilles, à un habit galonné, à un collier de verroterie, aime mieux les vendre que de les égorger. A ce point de vue, dans l'étatactuel de l'Afrique, la traite pourrait être
sans paradoxe, et sans exagération considérée comme un acte d'humanité.
La traite, d'ailleurs, n'a point enfanté l'esclavage. Il existe dans ces sauvages contrées depuis un temps immémorial. Il y existe si bien, que l'unité monétaire y est représentée par l'esclave, comme autrefois en Islande par l'aune de vadmel, comme à présent dans tous les pays civilisés par les pièces d'or et d'argent.
L'Africain tire de ses champs du plantain, qui est un de ses principaux éléments de subsistance ; de ses forêts, du bois de teinture, de l'ébène, du caoutchouc et de l'ivoire. Il extrait aussi du minerai de fer que la tribu des Fans manipule assez habilement avec les instruments les plus primitifs. Mais, en réalité, il attache peu de prix au domaine territorial. Il ambitionne d'autres propriétés. Il s'enorgueillit d'avoir dans sa cabane des coffres garnis de serrures américaines. La plupart de ces coffres sont vides p8ut-être, mais n'importe, il n'en suspend pas moins les clefs à sa ceinture, et plus il a de clefs, plus il est fier. Ce qui le rend plus fier encore, c'est de posséder beaucoup d'esclaves et beaucoup de femmes.
Dans cette sauvage région, la polygamie se perpétue d'une façon monstrueuse. Des filles sont mariées dès l'âge de quatre à cinq ans, et souvent leur mariage est accompli avant leur puberté. Par suite de cette effroyable coutume, la plupart meurent jeunes et stériles. Le mari ' achète ses femmes, et tant qu'il peut en acheter il n'a garde de se refuser cette satisfaction qui est un indice de sa fortune. Il n'est pas rare de voir des vieillards de soixante-dix et quatre-vingts ans adjoindre à leur harem une pauvre créature à peine nubile. Les infidélités et les débordements qui résultent de ces alliances, M. duGhaillu, qui est un écrivain chaste, ne fait que les indiquer. « Moins j'en parlerai, dit-il, mieux cela vaudra. »
Le rusé nègre qui achète tant de femmes sait bien que> même en les payant fort cher, il ne fait pas un mauvais
UN NOUVEAU VOYAGE EN AFulQUE. 253
marché. L'une d'elles, ordinairement la première qu'il a épousée, devient la confidente de ses secrets, TintendaDte de sa maison, la duègne de ses compagnes. Les autres sont ses esclaves. Elles doivent travailler pour lui, préparer ses repas, faire la récolte, amasser le bois d'ébène et le bois de teinture. Comme il n'y a dans ce pays ni cheval, ni . mulet, ni aucune bête de somme, elles doivent ellesmêmes porter les plus lourds fardeaux, enfin elles doivent subvenir à tous les besoins et satisfaire à toutes les fantaisies de leur souverain maître. Ce maître les traite sans ménagement. Si l'une d'elles lui paraît quelque peu paresseuse ou rebelle, il a, pour la ramener aussitôt à son devoir, un instrument de correction plus redoutable que le knout, une lanière de peau d'hippopotame, lourde et dure comme le fer : « Ah! coquine, s'écrie-t-il en saisissant la coupable, crois-tu donc que je t'ai achetée pour rien, » et il lui allonge des coups de fouet qui lui déchirent le corps, et dont elle portera les marques jusqu'à la fin de ses jours.
Que si elle a commis, ou seulement si elle est soupçonnée d'avoir commis quelque grave délit, sa punition est bien autre chose.
« Un matin, dit M. du Ghaillu, dans un village où je stationnais, j'entendis retentir des*cris lamentables et j'appris que c'étaient ceux d'une des femmes du roi à laquelle son tout-puissant seigneur infligeait un châtiment. Quelques nègres me firent comprendre que je pourrais lui sauver la vie. Je courus à la cabane du roi, et là je vis un horrible spectacle : une femme nue liée par le milieu du corps à un poteau; les flancs, les poignets, les jambes serrés avec des cordes que des bourreaux tordaient à l'aide d'un morceau de bois, et qui déjà lui entraient dans les chairs. Un grand nombre de gens assistaient à cette torture comme des gens habitués à; de pareilles scènes. Je m'approchai du roi, et le priai de m'accorder la grâce de celte femme. Il hésita, j'insistai. Enfin, il me dit:
« Ordonnez vous-même qu'on la délie, je vous la donne. » Après avoir délivré cette malheureuse dont le sang coulait de tous côtés, je demandai au roi quel crime elle avait commis. Elle était accusée de lui avoir dérobé la ceinture qu'il portait habituellement, pour la donner à un de ses amants. »
Une autre fois, M. du Chaillu, en allant à la chasse, trouva dans un bois le cadavre d'une jeune femme qui avait été soupçonnée d'avoir fait quelque acte de sorcellerie. On l'avait liée à un arbre, on lui avait lacéré le corps, on avait mis dans ses plaies du poivre rouge pour les rendre plus cuisantes, puis elle avait été abandonnée dans ses affreuses souffrances et elle était morte sans secours.
Le dernier outrage fait par le nègre à la femme est celui-ci. En mourant, il lègue ses femmes ainsi que ses coffres, ses ceintures, ses armes, ses esclaves à ses héritiers. Pour- lui, comme pour eux, elles sont mises, au nombre de ses propriétés mobilières. Elles ne représentent qu'une valeur matérielle détériorée par l'âge, emportée par un accident.
L'ancienne loi de Malabar qui obligeait les veuves à se brûler sur le bûcher de leur mari, leur rendait par là un féroce hommage. La*coutume africaine les réduit au dernier degré d'avilissement.
En s'aventurant souvent seul au milieu de ces peuplades barbares, M. du Chaillu a dû son salut à l'étrangeté de son apparence, à la crainte superstitieuse qu'il leur inspirait. Chacun sait l'impression produite sur les ignorants indigènes des diverses régions de l'Amérique par la première apparition des Européens. Le jeune voyageur de la Louisiane, avec sa jaquette et ses bottes de chasseur, son fusil sur l'épaule, produisait une impression à peu près semblable sur les nègres qui de leur vie n'avaient vu un blanc.
Les habitants de la côte lui avaient fait une sinistre
peinture des Fans qui sont perpétuellement en guerre avec leurs voisins, et se nourrissent de chair humaine.
Cependant il voulait voir cette redoutable tribu, et un matin, au milieu d'un bois, il ss trouva seul en face du nègre le plus hideux qu'il eôt jamais rencontré. Les dents de cet homme sont aiguisées à l'aide d'une lime; ses cheveux sont entremêlés d'anneaux de bronze ou de fer. Il est grand et musculeux et n'a pour tout vêtement qu'un morceau d'écoroe lié à sa ceinture. Mais, d'une main il tient son bouclier en peau d'éléphant; de l'autre ses flèches empoisonnées, et un large couteau est suspendu à son épaule. C'est un Fan. Certes, une telle figure n'est pas agréable à rencontrer loin de tout secours, dans la profondeur d'une forêt, et M. du Ghaillu, qui s'était laissé entraîner par l'ardeur de la chasse loin de ses compagnons, regrettait de n'avoir pas été plus prudent. Il voulait cependant faire bonne contenance, et il s'avance en souriant au-devant de l'anthropophage. Mais quelle est sa surprise en voyant ce terrible Fan qui le regarde bouche béante, puis tremble visiblement et laisse l'une après l'autre tomber ses flèches dont la moindre piqûre est mortelle. A l'aspect du jeune Américain, le Fan croyait voir un esprit. Les gens de son village eurent la même idée. Grâce a cette impression, M. du Chaillu fut traité avec des égards tout particuliers par une peuplade au sein de laquelle les nègres les plus résolus ne s'aventurent pas sans inquiétude. Le roi se montre à lui dans toute sa splendeur, c'est-à-dire, le corps peint en rouge, la poitrine et la figure tatouées, et lui fait donner une cabane ; les femmes cherchent à pourvoir à ses besoins. Mais chacun s'étonne qu'il ne veuille pas goûter un morceau de chair humaine, pas même la tête, qui est la partie la plus délicate réservée pour le roi.
Dans une autre peuplade, M. du Chaillu est reçu en triomphe, au son des tambours et des coups de fusil. Les habitants de Goumbi le regardent avec une curiosité res-
pectueuse et le conduisent près de leur roi qui se lève à son approche, et le prenant par la main s'écrie : « Voici mon homme blanc, il est venu de loin pour me voir. Je le désirais et il est venu. Que personne ne' s'avise de lui faire la moindre injure, ni à lui, ni à ceux qui l'accompapagnent. Portez-leur des provisions, ayez soin d'eux et ne les volez pas. Sinon je vous vends tous sans miséricorde. »
Ailleurs, on croit qu'il fait lui-même la nuit, par son magique pouvoir des fusils, des étoffes de coton, de la poudre et des verroteries. Ailleurs, une troupe d'hommes, de femmes, d'enfants se précipite sur les cheveux qu'il vient de se faire couper et les recueille par terre avec soin pour les garder comme de précieux fétiches. Ailleurs, on pense que sa montre dont personne ne peut comprendre le tic tac régulier est l'habitation d'un esprit qui nuit et jour veille sur lui. Ailleurs enfin, le peuple l'envie pour xpi. La dignité de ces petits chefs de classes africaines que Ton décore du nom de rois est généralement héréditaire. Quelquefois cependant les nègres, à la mort de leur maîtoe, refusent de se soumettre à celui qui en vertu de sa naissance devrait le remplacer, et se choisissent eux-mêmes un autre régent. Alors éclate une scène sans pareille nulle part.
Dans les aimables pays qu'on appelle les pays civilisés, quand par l'effet d'une longue conspiration, ou par une subite et violente révolte on en vient à renverser un trône, le souverain qui naguère était sur ce trône entouré d'une foule de courtisans, recevant chaque jour les plus ardents témoignages de dévouement, est outragé, honni par la tourbe des révolutionnaires, abandonné par ceux qui naguère juraient de mourir pour lui, chassé par une populace effrénée, trop heureux encore si seulement il est chassé, s'il n'est point égorgé par une horde furibonde, ou traîné à l'échafaud commenotre saintmartyr LouisXVI. Dans les républiques de l'Amérique du Sud, on peut
assister souvent à ces discordes des révolutions. Ce qui est arrivé à Santa Anna en est un curieux exemple. Pour sa part, Santa Anna a fait dans l'ancien empire des Incas, dans le vaste Mexique, une demi-douzaine de pronunciànwitos, et sa jambe en a éprouvé les péripéties. Lorsqu'en 1841, il reprit possession du pouvoir, cette jambe coupée un an auparavant par un de nos canons au siège de Saint-Jean d'Ulloa, fut enterrée en grande pompe dans la capitale. On la célébra en vers et en prose, dans des élégies et des harangues pompeuses. On érigea sur le sol où elle reposait un large monument. Quatre ans après, le vaillant dictateur, attaqué, poursuivi, vaincu par Paradis, priait le congrès de vouloir bien seulement le condamner à un exil perpétuel, en se comparant modestement à Napoléon. Il s'embarqua pour la Havane et à peine était-il parti, que la populace déterrait sa jambe honorée naguères par tant de fleurs de rhétorique , et la traînait dans les rues en l'accablant d'invectives.
En Afrique, les nègres accomplissent leurs révolutions dynastiques d'une tout autre façon. Ce n'est point le souverain déchu qu'ils injurient, c'est celui qu'ils élisent euxmêmes pour les gouverner. Dès qu'ils l'ont choisi, ils U conduisent à l'extrémité de leur village, pour le ramener de là pas à pas à sa demeure. Tant que dure cette longue marche, ils le tiennent serré au milieu d'eux, lui jettent de la boue sur le corps, lui assènent à la tête des coups de poings, lui crachent au visage- et le maudissent lui, son père, sa mère et toute sa postérité.
A les voir dans une telle rage, on dirait qu'ils vont l'assommer, mais ils ne songent qu'à se venger par avance des mauvais traitements auxquels ils seront obligés de se soumettre plus tard. « Tu n'es pas encore nôtre roi, lui disent-ils, tu le seras bientôt, tu le seras bientôt, et alors tu feras de nous ce que tu voudras. Maintenant, tu es à notre disposition.
Ils le conduisent ainsi jusque dans la cabane de bambou
qui est son palais. Là, les anciens du village lui présentent le chapeau de soie qui est son diadème, puis lui disent: « Nous t'avons choisi pour être notre roi. Demain nous t'obéirons. » Et ceux qui quelques minutes auparavant l'accablaient d'injures se prosternent devant lui avec respect. Mais pendant six jours de suite, il est encore obligé de recevoir dans son habitation tous ses sujets, de les abreuver de rhum et de vin de palmier, après quoi enfin, • son règne absolu commence.
M. du Chaillu avait assisté à une de ces intronisations, et l'on croira sans peine, que s'il avait été quelque peu tenté de régir une des noires peuplades qui l'invoquaient comme un puissant esprit, cette façon de monter sur le trône n'était pas de nature à lui faire choyer son ambition.
Il a une autre ambition meilleure, celle de continuer ses études de géographe et de naturaliste dans une contrée nouvelle, de nous faire connaître cette contrée et la physionomie et le caractère de ses habitants. Mungo Park, Levaiîknt, Gaillié et dernièrement MM. Barth et Livingston nous ont appris à quelles fatigues on doit se résoudre, à quels périls on est exposé, quand on tente de pénétrer dans l'intérieur de l'Afrique. M. du Ghaillu a plus d'une fois aussi cruellement souffert pour accomplir sa tâche.
Cette région équatoriale de l'Afrique qu'il a parcourue, est pourtant belle et d'une nature féconde. De hautes montagnes la dominent; des rivières abondantes la sillonnent, des forêts superbes l'ombragent. Si ce sol était occupé par une population quelque peu active et industrieuse, quelles moissons de toute sorte il produirait. En pénétrant au sein de la tribu des Ashira, plus intelligente et plus laborieuse que les autres, M. du Ghaillu fait une séduisante peinture de leur pays. « Derrière chaque village, dit-il, s'étendent de vastes champs cultivés avec soin, et où l'on fait une abondante récolte de plantain, d'ignames, de tabac. Le sucre à canne grandit aussi très-bien sur ces
mêmes terrains, et le cotonnier y croît spontanément. En regardantdu haut d'une colline, cesprairies revêtues d'une herbe ondoyante, ces champs de cannes à sucre entourés , de vertes forêts, il me semblait voir les campagnes de mon pays. »
Mais cette tribu des Ashireest une exception. Les autres croupissent dans la paresse et l'ignorance, et ne sortent de leur torpeur habituel^ que pour se faire la guerre, non point* ouvertement et vaillamment, mais à la dérobée, par la ruse et la trahison. Il y a une de ces tribus, celle des Bakalais, que la crainte de la mort pousse continuellement à de nouvelles migrations. Dès qu'un de ses membres meurt sur le sol où elle est installée, elle abandonne ses plantations, et va construire plus loin sa cabane. Il y a plusieurs de ces tribus, entre autres, celle desFans qui font, journellement, et avec un plaisir particulier, des repas de chair humaine, qui non-seulement achètent les morts des tribus voisines, mais quelquefois déterrent comme des goules, ceux qui viennent d'être ensevelis. « Tu as bien fait de venir me voir, dit le chef d'un de ces clans de canibales, à M. du Ghaillu, et tu seras content de moi. Une grande cabane t'est réservée, mes femmes sont à ta disposition, et pour que tu aies un agréable festin, je viens d'ordonner qu'on égorge un esclave. »
Nous laissons a penser avec quelle horreur le jeune Américain accueillit cette proposition. Mais souvent ce n'est pas sans peine qu'il parvient à se procurer un honnête ali- ment au milieu de ces sauvages peuplades qui préfèrent au plantain, à l'igname, une poitrine d'homme, une épaule de singe, voire même une queue de serpent.
Les serpents pullulent dans les jungles de cette région africaine, et s'y développent dans des proportions monstrueuses, et souvent se rapprochent des habitations. Un soir, en rentrant dans sa. cabane, M. du Ghaillu voit scintiller dans l'ombre un objet dont il ne peut distinguer la forme. Il s'approche une lumière à la main, et découvre
un énorme serpent arrondi sous son lit. Par bonheur, ce terrible visiteur dormait en ce moment d'un profond sommeil. M. du Chaillu lui tire un coup de fusil, le tue, puis le déroule aux regards des nègres, attirés près de lui par cette détonation inattendue. Cet aimable camarade de chambrée avait dix-huit pieds de longueur.
D'autres animaux harcèlent, tourmentent nuit et jour le voyageur sur la terre d'Afrique, *T autres le menacent d'un péril mortel. Dans les rivières est le colossal hippopotame qui, en se montrant à la surface de l'eau, renverse et brise comme une coquille de noix le canot dont le mouvement l'importune.
Dans les airs flottent des tourbillons d'insectes, entre autres, une espèce de guêpes au dard aigu qui terrifient les indigènes; dans la forêt, et dans les cabanes, des légions de blattes et d'énormes araignées qui distillent aussi par leur morsure un âcre poison; dans les champs, des troupeaux de buffles dont le chasseur ne peut s'approcher sans de prudentes précautions; enfin dans le sol et à la surface du sol des armées de fourmis qui dans leurs furibondes invasions ravagent tout ce qu'elles rencontrent: s'emparer d'un rat, d'un chien vivant, et le dévorer, n'est pour elles qu'un jeu. Souvent elles surprennent dans son gîte le léopard, et même l'éléphant, elles se cramponnent par milliers et par milliers à ses jambes, à ses flancs, à sa tête, elles finissent par le comprimer, par l'étouffer, après quoi elles le dépècent, et de ce puissant quadrupède, en quelques jours, il ne reste que la carcasse.
De l'état actuel du sol, de la nature du climat résultent d'autres dangers. Dans les forêts il n'y a point de sentier, il faut s'y frayer un passage à travers les rameaux épineux et l'épais réseau des plantes grimpantes. Sur les rivières, il n'y a point de ponts. Il faut les traverser à la nage. Parfois, il faut cheminer dans de vastes plaines par une chaleur de trente degrés, parfois dans des terres marécageuses qui engendrent la fièvre.
« Les blancs, dit M. Du Chaillu, qui résident quelques temps sur la côte, ont tous plus ou moins la fièvre. Pas un n'y échappe. Beaucoup en meurent. On résiste cependant à ses attaques réitérées, si Ton a une bonne constitution, et si l'on se soumet à certaines règles d'hygiène. Je le sais par ma propre expérience. Dans l'espace de quatre ans, j'ai eu la fièvre cinquante fois. Voici le régime que j'ai suivi. Je le recommande comme un moyen à la fois préservatif et curatif auquel je dois probablement mon salut.
« Dès le jour de mon arrivée sur la côte, je pris matin et soir trois à quatre grains de quinine. Je doublais cette dose dès que j'éprouvais une langueur, un mal de tête, symptômes habituels de la fièvre. Pendant le premier mois je continuai ainsi à prendre de la quinine chaque jour; le mois suivant, je n'en pris plus que tous les deux jours, puis ensuite seulement de loin en loin. Mais lorsque j'étais saisi par la fièvre, j'avais aussitôt recours a la quinine, et il m'est arrivé d'en prendre jusqu'à cent cinquante grains en un jour. Un moment vient où ce remède ne produit plus aucun effet sur le corps qui y est habitué. Une petite dose de solution d'arsenic peut alors être efficace. »
Malgré ces périls de toute sorte, M. Du Chaillu a vaillamment poursuivi son plan d'exploration, et satisfait sa passion de chasseur. J'ai fait à pied, dit-il, sur la terre d'Afrique, seul ou avec des nègres, plus de deux mille cinq cents lieues. J'ai tué, empaillé et rapporté 6n Amérique plus de 2000 oiseaux dont 60' appartenant à de nouvelles espèces. J'ai tué plus de mille quadrupèdes, dont 20 étaient absolument inconnus à la science.
Parmi ces animaux dont M. Du Chaillu a déposé les squelettes dans divers cabinets d'histoire naturelle, il en est un qui a été surtout l'objet de ses perquisitions, de ses chasses hardies, et qui occupe une grande place dans sa relation de voyage. C'est le gorille, le singe gigantesque,