‹ De l'est a l'ouest voyages et littératureChapitre 15 sur 21 · DE L'E.ST A L'OUEST · texte numérisé non relu

DE L'E.ST A L'OUEST

le roi des forêts. Il a expulsé les lions de cette région d'Afrique, et s'il tolère les léopards et les éléphants, c'est qu'il s'amuse, quand il lui plaît, de ces puissants quadrupèdes.

Les gens du pays racontent qu'un léopard affamé s'approcha un jour d'un gorille, qui en le voyant poussa un de ses cris effroyables. Le léopard cependant s'enhardit et veut l'attaquer. Le gorille le saisit par la queue et le kit tournoyer dans l'air jusqu'à ce que cette queue se brise, après quoi le malheureux léopard s'enfuit tout confus près de ses compagnons, leur dit sa fatale rencontre et les excite à venger son injure. Ils se réunissent alors en grand nombre et s'en vont à la recherche du gorille.

Celui-ci en les aperçevant déracine un arbre dont il se fait une massue, se précipite sur eux et les écrase.

Une autre fois, disent encore les nègres, un gorille se promenait àvec sa femelle et ses petits. On éléphant arrive qui lui dit : « Cède-moi la place, ces bois m'appartiennent.

— Ohl ohl répond le gorille, depuis quand ces bois t'appartiennent-ils? C'est moi qui en suis le maître, et je vais t'en donner la preuve. »

Il ordonne alors à sa femelle et à ses petits de se retirer à l'écart, puis s'emparant d'un tronc d'arbre, il s'élance sur l'éléphant et le tue.

Les nègres croient que des vaillants guerriers sont transformés en gorilles; et s'ils parviennent à tuer un de ces terribles animaux, ils se disputent chaque parcelle de sa cervelle pour s'en faire des fétiches, persuadés qu'ils acquéreront par là une force surnaturelle.

Les nègres croient aussi qu'il y a des gorilles dans lesquels résident des esprits. Ceux-là sont plus grands et plus forts que les autres. On ne peut ni les tuer, ni les capturer.

Au commencement de son voyage, un matin, M. Du Chaillu entend résonner dans la profundeur d'une, forêt,

un cri étrange, discordant, effroyable. C'est le cri du gorille qui parfois retentit jusqu'à une lieue de distance.

Le jeune voyageur se met aussitôt en marche avec une troupe de nègres pour suivre les traces de l'animal dont on lui a dit tant de choses fabuleuses. Les femmes de ses compagnons se cachent dans leur campement. L'idée seule qu'il y a dans le voisinage un gorille les épouvante. Mais ce jour-là, les vaillants singes ne se souciaient pas de combattre. A l'approche des chasseurs, ils s'enfuient dans les bois, et quand ils se mettent à fuir, personne ne peut les atteindre.

Un autre jour, dit M. Du Chaillu, comme je cheminais dans la forêt, tout à coup un des hommes qui m'escortaient m'annonce par un claquement de langue, particulier aux nègres, qu'il vient de faire une découverte. C'est le gorille. Tous examinent aussitôt leurs fusils et regardent si la poudre n'est point tombée du bassinet, moi j e m'assure aussi que le mien est en bon état, et nous nous avançons avec précaution au milieu de l'épais taillis où le gorille cueille des baies et des fruits en brisant violemment les branches d'arbres qui s'opposent à sa convoitise. Pendant que nous marchions ainsi en silence, en retenant notre respiration; soudain, voilà que le gorille pousse un cri épouvantable, puis au même instant se montre à nos yeux. Il était dans la jungle, à quatre pattes, mais dès qu'il nous voit, il se dresse de toute sa hauteur sur ses pattes de derrière et nous regarde fièrement. Notre aspect ne l'intimide nullement, au contraire. Il se tient droit en face de nous, frappe sur sa poitrine à coups redoublés avec ses énormes poings, comme pour nous provoquer au combat, et recommence ses cris qui tantôt ressemblent aux aboiements d'un chien furieux et tantôt à un roulement pareil à celui du tonnerre. Ses yeux étincellent comme le feu, et la mèche de cheveux qui s'élève sur son front, s'agite comme une crête de coq. Je le regarde avec une étrange émotion. Il me semble voir un être fantastique, moitié

homme et moitié bête, une de ces créatures monstrueuses comme les artistes en peignaient jadis dans des tableaux destinés à représenter les régions infernales. Il était d'abord à une centaine de pas de distance. Je voulais tirer, mais un de mes compagnons m'arrêta. Pas maintenant, me dit-il. Songez que si vous ne le tuez pas, il vous tuera. Le singe voyant que nous restons immobiles, s'approche en grinçant des, dents avec une sorte de rage, pousse de nouveaux cris et frappe sur sa poitrine, comme un soldat sur une grosse caisse. Après nous avoir ainsi défiés, il fait encore quelques pas, puis enfin je le vise et il tombe la face contre terre, en poussant un dernier cri qui ressemble à un gémissement humain. »

Quelques temps après, M. Du Ghaillu tua un autre colossal gorille qui avait près de six pieds. Ses bras avaient sept pieds deux pouces de longueur, ses orteils à peu près six pouces de circonférence. Ses bras étaient comme des faisceaux de muscles, et les doigts de ses pieds si fermes que je comprends que ce terrible singe puisse très-bien, comme on me l'a dit, saisir un léopard qui passe à sa portée et le tenir entre ses ongles.

Le naturel féroce de ces animaux se manifeste dès leur plus bas âge. M. Du Ghaillu a essayé d'élever un petit gorille qu'un nègre avait amené. Mais jamais il n'a pu y parvenir. Deux fois l'indomptable gorille s'échappa de sa cage. Repris et renfermé une troisième fois, il refusa de manger et mourut.

M. Du Chaillu a passé quatre ans à explorer cette région africaine dont la plus grande partie nous était encore inconnue. Sur les instances de ses amis, il s'est décidé à raconter ce qu'il avait vu, et du simple récit de ses aventures de chasseur, de ses observations de naturaliste, il a fait un des livres de voyages les plus curieux et les plus intéressants que Ton puisse lire.

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