ANDERSEN
Grâce à l'esprit de curiosité et à l'ardeur d'investigation qui caractérisent notre époque, nous ayons pénétré dans des études littéraires dont on avait à peine l'idée il y a cinquante ans. Les hommes du dix-huitième siècle s'étaient fort occupés de l'Italie, de l'Espagne, et* quelques-uns de l'Angleterre. J'ai tout lieu de croire pourtant qu'ils comprenaient peu Galderon, cet aigle majestueux delà poésie espagnole; et quant au génie de Shakspeare, on sait avec quelle réserve ils l'acceptaient. De l'autre côté »du Rhin, rien n'attirait alors les regards de nos critiques. Voltaire ne vit en Allemagne qu'un roi qui s'enorgueillissait d'é-
laborer péniblement de méchants vers français et qui parlait avec un profond mépris de la littérature allemande. Un poète encore sollicitait son attention; c'était Gottschedt, qui, de moitié avec sa savante épouse, traduisait ou imitait les pièces du théâtre français 1 . Lessing était là pourtant qui, d'une main vigoureuse, commençait à ébranler les portes de Gaza de cette littérature d'imitation et de convention. Mais Voltaire ne le connut pas; et quand notre poëte' railleur rentra en France avec ses souvenirs de Potsdam, plus d'un aimable lettré du temps dut répéter sérieusement la question posée par le père Bouhours: «Un Allemand peut-il avoir de l'esprit? » Gœthe, Schiller, Wieland, Herder, et tant d'autres qu'il serait trop long • d'énumérer, ont glorieusement répondu à cette insolente question. Tandis que les diplomates du congrès de Vienne restreignaient nos limites politiques, la France littéraire s'élançait de par-delà ces limites jusqu'au coeur de l'Allemagne, séduite et charmée par l'éclat de la pléiade poétique de Weimar. Une fois sur la terre germanique, les routes étant ouvertes, l'étoile polaire brillant à l'horizon, nous n'avions qu'un pas à faire pour arriver dans les régions du Nord. Il y avait là encore une poésie attrayante, ignorée, qui, après avoir longtemps végété sous la férule de la scholastique du moyen âge, dans la servile imitation des écrivains allemands et français, venait enfin de s'affranchir de cette loi de contrefaçon. Elle s'élevait comme une jeune vierge du sein des flots de a Baltique, déroulant, telle que les pâles filles d'Ossian, ses longues boucles de cheveux blonds au souffle des vents, en répétant de sa voix naïve les refrains populaires des Kœmpeviser. Ceuxlà le savent, qui ont eu le bonheur d'entendre cadence r
1. 11 existe à la bibliothèque de TUniversité de Leipzig, une lettre de Voltaire à Mme Gottschedt, lettre curieuse «lacs laquelle le poêle voyageur, pour remire hommage à celle qui a traduit quelques-unes de ses œuvres, mêle à ses charmantes tournures de phrase plusieurs mots allemands.
les vers d'Œhlenschlaeger, les chants de Tegner, aux bords du lac d'Esrum et dans les vertes forêts de la Smaland. Ceux-là savent aussi quelle précieuse récolte leur offrait le Nord, ceux-là qui, s'avançant dans les domaines de la science et de l'érudition, trouvaient en Danemark . Barlhoiin, Torfesen, Suhm, Langebek, le philologue Rask, le légiste Schlegel, le savant Finn Magnussen; et en Suède, Rudbeck, Ihre, Lagerbring, Swedenborg lephilosophe, Lieligren l'antiquaire. La France a tendu une main amicale à ces pacifiques descendants des vieux guerriers Scandinaves. Holberg, Oehlenschlaeger, Wessel, Léopold, sont entrés dans notre collection de théâtres étrangers. Tegner a été plus d'une fois traduit et analysé ; puis Greier et Fryxell, ces deux charmants narrateurs de l'histoire de Suède; puis Mlle Bremer, qui a dépeint les mœurs de sa nation > les frais et pittoresques paysages du Nord, dans une série de tableaux d'une vérité parfaite et d'une rare simplicité.
Parmi les écrivains d'un ordre secondaire qui, dans cette étude nouvelle, ont à leur tour attiré l'attention, il en est un qui est venu lui-même recueillir deux fois en France les témoignages d'une sympathie qu'il devait éveiller à la fois par son affectueuse et honnête nature, par le caractère original de ses œuvres, par les curieuses et intéressantes péripéties de son existence; c'est Andersen. Il a écrit plusieurs romans qui ont eu une sorte de succès populaire en Allemagne, en Angleterre, en Russie; mais le plus intéressant de ces romans, c'est sa biographie même. C'est cette vie d'un malheureux enfant né, comme Hogg, dans une des classes les plus obscures de la société, animé dès son bas âge par le secret instinct et la vague ambition dune vocation plus élevée, et luttant, avec un courage opiniâtre, avec une patience infatigable, contre la misère qui l'écrase, contre les entraves qui l'arrêtent sur son chemin : légende de plus à ajouter au matyrologe des paétes ; page à mettre dans un recueil oUhistoires in-
structives, à côté de la biographie du petit pâtre lorrain , devenu lo savant Duval.
En Tannée 1804, un jeune cordonnier épousait à Odensée, en Fionie, une brave et bonne fille qui ne lui apportait en dot que ses qualités de cœur. Le mariage, comme on peut le croire, se célébra fort modestement; les époux n'avaient pour toute ressource que le fruit de leur labeur journalier. Le mari façonna lui-même son lit de noces avec des planches achetées à l'encan et qui avaient servi au catafalque d'un gentilhomme du pays. Ce fut sur cette couche funèbre, transformée en couche nuptiale que, le 2 avril 1805, naquit notre poëte Jean Christian Andersen. Le jeune couple n'avait pour demeure qu'une chambre obscure; mais l'ingénieux cordonnier avait tapissé les murailles de cette chambre d'une quantité d'images recueillies par hasard çà et là. Puis il aimait les livres, et il était parvenu à en composer une petite bibliothèque. U avait eu dans son enfance l'espoir de faire ses études; des malheurs de famille l'obligèrent à entrer comme apprenti dans un atelier, et jamais il ne se consola de n'avoir pu suivre ses projets.
« Un jour, dit Andersen, j'étais avec mon père sur le seuil de notre porte; il vit un étudiant qui, ses livres sous le bras, s'en allait au gymnase. Il murmura en essuyant une larme dans ses yeux : « Je devais aussi alleV au gymnase. » Mais il avait une intelligence au-dessus de son état et une imagination qui se complaisait aux fictions du poëte. Le soir, pour se reposer du travail de la journée, il lisait à haute voix les comédies de Holberg ou les contes des Mille et uye Nuits. Le dimanche, il façonnait pour son fils des marionnettes; il lui érigeait sur une table un théâtre où l'enfant faisait manœuvrer les figurines en bois qui, pour lui, représentaient les principaux personnages du comique Holberg, ou les califes de Bagdad et les sultanes de l'Orient. Tels furent les premiers éléments d'éducation de celui qui devait un jour aussi
créer ses personnages, et porter sur le théâtre royal de Copenhague ses eonceptions dramatiques. En été, le jeune artisan s'en allait les jours de fête hors des murs de la ville, et se promenait rêveur et silencieux à travers champs, tandis que son fils courait gaiement le long des sentiers et que sa femme cueillait dans les haies des branches vertes dont elle décorait leur modeste asile. En 1814, le passage d'un régiment danois qui s'avançait vers le Holstein pour se joindre aux troupes françaises, éveilla tout à coup dans le cœur inquiet de l'ouvrier une ardeur irrésistible. Il adorait Napoléon, il voulait combattre pour lui, se signaler par son courage, rentrer a Odensée avec l'épaulette d'officier. Ni les supplications, ni les terreurs de sa femme ne purent le retenir. Il partit et revint peu de temps après. La paix avait mis fin à cette expédition guerrière. Mais à peine de retour dans sa demeure, il tomba malade et mourut. Christian resta seul avec sa mère, et une vieille grand'mère qui de temps à autre venait le voir et lui disait des contes de sorciers. La pauvre veuve n'avait plus de ressource que dans son propre travail. Elle passait une partie de la journée tantôt dans une maison, et tantôt dans une autre, chez des gens qui l'employaient à laver leur linge. Pendant *ce temps, Christian demeurait au logis, disposant ses marionnettes, lisant et relisant les quelques livres que lui avait laissés son père. On le fit éntrer à l'école élémentaire gratuite, mais il était d'une nature timide qui l'empêchait de s'associer à ses condisciples. Il devint l'objet de leurs plaisanteries, quelquefois de leurs mauvais traitements. Leurs jeux bruyants l'effrayaient. Dès que l'heure de la classe était finie, il se hâtait de fuir la troupe turbulente et se retirait comme un oiseau effarouché dans son gîte. Cependant il arrivait à l'âge où il devait aussi songer à gagner sa vie. Sa mère le voyant constamment occupé à habiller des marionnettes, jugea qu'il avait une vocation décidée pour le métier de tailleur, et voulut le mettre en apprentissage. Mais ses lectures
DE L'EST A L'OUj-ST.
romanesques lui avaient donné d'autres idées. Il ne voulait point exercer l'obscure prolession d'artisan, il voulait devenir un homme célèbre. Souvent le soir, dans les longues veillées d'hiver, il avait chanté devant sa mère, son aïeule et quelques voisines, des refrains populaires, et les bonnes femmes vantaient la douceur de sa voix claire et fraîche comme celle d'une jeune fille. Souvent aussi, il avait déclamé devant le même auditoire des scènes de comédie, et Ton admirait son accent solennel, sou geste pompeux. D i temps à autre une troupe d'acteurs ambulants s'arrêtait à Odensée; Christian avait gagné les bonnes grâces d'un «les gardiens du théà're qui lui donnait des billets gratis. Quand il voyait ces rois et ces reines revêiusde leur robe de pourpre portant si fièrement le manteau sur lVpaule et la couronne de clinquant sur la tête, il se disait que-nulle existence au monde ne valait celle de l'acteur; puis quand il se rappelait les succès obtenus sous le toit maternel prfr son chant, par sa déclamation, il se disait que la nature l'avait formé exprès pour porter aussi sur la scène l'épée de chevalier ou le diadème royal, pour recueillir ces applaudissements qui faisaient palpiter son cœur. Etre acteur, c'était là son ambition suprême, son'rtve idéai. Sa mère n'avait aucune prévention contre une telle carrière; seulement elle s'etfrayait de voir son fils porter sa pensée si haut, lui qu'elle s'était toujours figuré assis sur un banc de tailleur, des ciseaux a la main, exerçant son intelligence dans la façon d'une redingote et les ornements d'un gilet. Bien des raisons furent employées par la sollicitude maternelle pour détourner l'enfant aventureux de ses projets gigantesques; mais il persistait dans sa résolution, et, pour l'accomplir, il amassait pièce par pièce, skelling par skelling, toute la menue monnaie que des personnes charitable^ lui donnaient, tantôt comme une aumône et tantôt pour le remercier d'un de ses chants. Déjà il avait, dans sa jeune audace, dépassé la gloire des acteurs d'Odensée, il aspirait à 1 éclat
d'un théâtre plus grand, du théâtre royal de Copenhague. Un jour, en comptant ses richesses, il se trouva possesseur d'une somme de treize rigsdalers (environ 35 francs). Treize rigsdalers ! Avec une pareille somme que ne pouvait-on pas entreprendre? Si loin qu'on allât, verrait-on jamais la fin d'un si large trésor? L'innocent Andersen ne pouvait le supposer; mais il ne voulut point se laisser éblouir par la fortune, et, pour le moment, il se bornait modestement à s'en aller s'établir dans la capitale du royaume. Avant de lui donner la permission de partir, sa mère voulut encore tenter une épreuve; elle fit venir chez elle une vieille femme qui lisait dans l'avenir et rendait des oracles infaillibles. La sibylle danoise, après avoir humé lentement une tasse de café, prit la main du jeune Christian, en observa les lignes d'un œil expérimenté, et déclara qu'un jour, en l'honneur de cet enfant, les rues d'Odensée seraient illuminées. Une telle senttnce mettait fin à toute sollicitude. La bonne veuve, rassurée par cette parole qui lui inspirait la plus parfaite confiance, dit adieu à son fils, non toutefois sans pleurer, et Christian partit. C'était par une belle journée d'été. La diligence qui l'emportait vers Copenhague roulait rapidement sur une route de sable entre les champs féconds, les riantes prairies, les vertes forets de la Fionie, et l'enfant s'en allait contemplant d'un regard avide ce vaste espace ouvert pour la première fois devant lui, heureux comme on l'est à quinze ans, lorsqu'on s'élance dans la vie avec la plénitude de ses illusions et qu'on tient le monde dans ses rêves; rêves trompeurs, folles chimères ! Le candide voyageur ne devait pas tarder à sentir toute l'amertume de la destinée du pauvre et à regretter son obscure demeure d'Odensée.
En arrivant à Copenhague, il alla se loger dans une auberge comme un homme qui n'est point en peine de sa fortune. Quelques jours après, sa bourse, cette fameuse bourse, qui ne renfermait pas moins de treize beaux écus,
était épuisée. La diligence en avait pris un tiers, le compte de l'hôtelier avait bien vite absorbé le reste. Il fallait de toute nécessité la remplir. Andersen, qui ne doutait encore de rien, se présente chez une actrice pour laquelle il avait une lettre de recommandation. Dès qu'il fut près d'elle, il se mit à chanter ses meilleures chansons et à déclamer les rôles qui avaient tant de fois enchanté les voisines de sa mère. L'actrice se moqua de lui ; il la quitta de l'air superbe d'un génie méconnu, et s'en alla tout droit chez le directeur du théâtre lui demander un engagement. Le directeur, après l'avoir toisé des pieds à la tête, lui dit qu'il était trop maigre.
« A cette brutale réponse, je restai, dit-il, atterré. A qui avoir recours? A qui demander un conseil ou une consolation? Je ne connaissais personne. La mort me semblait mon unique refuge; mais dans ce moment de désespoir j'élevai ma prière vers Dieu, j'invoquai son appui avec l'ardente confiance d'un enfant qui implore la tendresse de son père, — et je pleurai. »
Le lendemain, le malheureux orphelin, perdu dans cette grande ville si étrangèré pour lui, précipité du faîte de ses espérances dans un profond découragement-, employa un de ses derniers skellings à acheter une feuille d'annonces, où il trouva le nom d'un industriel qui demandait un apprenti. Il alla s'offrir, et le jour même où il entrait à l'atelier, les jeunes artisans, dont il devait partager les travaux, l'effrayèrent tellement par leurs plaisanteries, qu'il renonça à ce dernier asile et s'enfuit.
« Je m'en allais, dit-il, dans les rues avec le douloureux sentiment de ma misère, de mon isolement, quand tout à coup je me rappelai avoir lu dans un journal à Odensée le nom d'un M. Siboni, directeur du Conservatoire de musique. Avant de mourir, ou de retourner en Fionie, je pouvais encore faire une dernière tentative, — et j'allai chez lui. Ce jour-là, il avait plusieurs personnes h dîner, entre autres le compositeur Weyse, le poète Bag-
gensen 1 . Je racontai à la domestique qui vint m'ouvrir la porte non-seulemsnt le but de ma visite, mais toute mon histoire. Elle in écouta avec intérêt, et reporta, je crois, tout mon récit à son maître, car j'attendis longtemps- son retour. Eufin j'entrai; toute la société se rangea autour de moi; on me pria de chanter, je chantai, puis je déclamai quelques scènes; puis soudain, surpris et subjugué par le sentiment do ma malheureuse situation, je me mis à fondre en larmes. Baggesen dit qu'on ferait quelque chose de moi. Siboni promit de former ma voix et de me faire débuter comme chanteur au théâtre. Je passai tout à coup d'une amère douleur à une sorte de ravissement. Je riais et pleurais comme un enfant. La domestique en me reconduisant vers l'escalier, me posa la main sur la joue, et me dit que le professeur Weyse m'engageait à aller le lendemain chez lui. Le lendemain, le généreux artiste, qui avait été pauvre aussi, et qui sympathisait avec les souffrances du pauvre, me remit le produit d'une collecte qu'il avait faite pour moi, une grosse somme de soixantedix écus. J'écrivis à ma mère une lettre enthousiaste qu'elle montra à toutes ses connaissances : je me croyais désormais à l'abri de toute sollicitude. L'avenir que j'avais rêvé m'apparaissait brillant et sans nuages. Pour comprendre ÎSiboni, qui parlait peu danois, j'étudiai l'&llemand, et j'allai régulièrement chez lui recevoir les leçons qu'il me donnait avec bonté. Mais six mois après, je perdais ma voix, soit par l'effet de l'âge, soit peut-être parce que j'avais passé tout l'hiver au froid et à l'humidité, n'ayant pour me couvrir que de légers vêtements. »
C'en était fait encore une fois des espérances du pauvre Andersen. En perdant sa voix il perdait son unique perspective, sa carrière théâtrale, et il se trouvait de nouveau obligé d'aller demander un refuge à sa ville natale, ce qui
1. L'un des meilleurs écrivains modernes du Danemark. M. Fauriel a traduit en français un de ses poèmes : la Parthénaïde.
de l'lst a l'ouest.
lui semblait le dernier degré de l'humiliation après les magnifiques projets qu'il avait si emphatiquement confiés à sa mère. La Providence vint encore à son secours. Il se souvint qu'un colonel Guldberg, qu'il avait connu à Odensée, avait un frère à Copenhague. C'était un écrivain de mérite, et qui plus est, un homme de cœur. Il accueillit avec bienveillance le jeune aventurier, l'interrogea sur ce qu'il avait appris, reconnut qu'il ne savait pas même correctement sa langue, promit de lui donner des leçons de grammaire danoise, de grammaire allemande, et pour le mettre d'abord à l'abri du besoin, lui fit accepter le produit d'un livre qu'il venait de publier, cent écus.
Avec cette nouvelle fortune, Andersen se mit en pension chez une vieille femme qui faisait un honteux métier. Il y avait là une assez belle fille qu'un homme âgé, qu'elle appelait son père, venait voir à la chute du jour d'un air mystérieux. Andersen allait lui-même lui ouvrir la porte, le conduisait dans la chambre de la jeune fille, puis revenait s'asseoir devant nue table avec ses livres. Dans sa juvénile innocence, il n'avait pas le moindre soupçon sur la nature de ces relations; il n'a su que plusieurs années après qui était cette fille et qui était ce prétendu père.
Aux rapports que le bon Andersen avait eu la joie de se créer avec plusieurs personnes généreuses, il en joignit d'autres qui semblaient devoir le conduire enfin par une autre voie à son but. Il fit connaissance avec un danseur de théâtre, qui entreprit de le façonner à l'art chorégraphique. L'élève se donnait une peine infinie pour se rendre souple et léger, pour tourner sur la pointe des pieds et prendre une tournure gracieuse Mais tous ses efforts furent inutiles, et après de longues et patientes tentatives, le maître lui déclara qu'il ne pourrait de lui faire qu'un figurant. Figurant ! ce n'était pas là ce qu'il avait rêvé ; cependant c'était un commencement, une entrée au théâtre; et une fois là, son sort n'était-il pas assuré? De l'état de figurant, il s'éleva presque à celui d'acteur. Son maître le
désigna pour figurer avec une robe noire de diable dans un ballet, et son nom parut en toutes lettres sur l'affiche du spectacle. « Ah ! ce fut là, dit-il, un moment solennel de ma vie. Voir mon nom imprimé ! c'était pour moi un signe d'immortalité. Je regardais ce nom a tous les coins de rne; le soir, j'emportai le programme du ballet dans m.a chambre, je me mis au lit, je relus encore ce nom qui me paraissait écrit en plus gros caractères que tous les autres, et je m'endormis avec bonheur I »
Cette apparition sur la scène, qui lui avait donné tant d'ardentes émotion?, n'eut pas le moindre succès. Décidément le malheureux Andersen ne pouvait ni danser, ni chanter; il fallait qu'il se résignât à l'emploi de figurant, triste et misérable emploi pour lequel la direction lui allouait un traitement de six francs par mois.
« Les différents dons que j'avais reçus étaient, dit-il, à peu près épuisés; mais je n'osais parler de mes besoins à ceux qui m'avaient déjà tendu une main généreuse, et dans les jours rigoureux d'hiver je n'avais qu'un pantalon de toile. J'espérais toujours que ma voix me reviendrait : je voulais être acteur à tout prix. Quand je rentrais dans ma chétive mansarde, je m'enveloppais dans la couverture de mon lit pour me réchauffer, je lisais et je répétais des rôles de comédie. A cette époque, j'avais encore toute la candeur, toute l'ignorance et toutes les naïves superstitions d'un enfant. J'avais entendu dire que ce qu'on faisait le 1 er janvier, on le faisait ordinairement tonte l'année. Je me dis que si je marchais le l €r janvier sur le théâtre, ce serait d'un bon augure. Ce jour-là, tandis que les voitures circulaient dans les rues, tandis que les parents allaient voir leurs parents et les amis leurs amis, je me glissai par une porte dérobée dans les coulisses, je m'avançai sur la scène. Mais alors le sentiment de ma misère me saisit tellement, qu'au lieu de prononcer le discours que j'avais préparé, je tombai à genoux et je récitai en pleurant le Pater nosler. »
Au lieu d'être appelé à ce rang d'acteur, objet de tous ses vœux, Andersen reçut une lettre de la direction du théâtre qui le destituait de son emploi de figurant. Pour se venger d'un tel affront, il composa en quinze jours une tragédie, dont pas un mot, dit-il, n'était écrit correctement. Elle fut présentée sous le voile de l'anonyme, par une personne de confiance, au comité de lecture, qui répondit que quand on avait le malheur d'écrire avec une telle ignorance des premières règles de la syntaxe et de la prosodie, on ne devrait pas au moins montrer ses productions. Ce rude échec ne découragea pas Andersen. Il se remit à l'œuvre et enfanta une autre tragédie. Celle-ci n'était guère mieux écrite que la première, mais il s'y trouvait des idées, des scènes qui fixèrent l'attention des personnes auxquelles il la lut. Elle ne fut pas reçue au théâtre, mais elle eut pour le poëte un heureux résultat. Elle lui acquit la protection d'un homme qui jouissait d'une haute considération, et d'une assez grande influence, M. le conseiller Colin. C'est lui que le reconnaissant Andersen se plaît surtout à citer parmi ses bienfaiteurs, et c'est à M. Colin en effet qu'il dut une existence nouvelle, une carrière inattendue. M. Colin comprit qu'il y avait dans un naïf adolescent qui composait des tragédies sans savoir sa langue, un germe de talent que l'éducation devait développer. Il obtint du roi, et de la direction des études, une place gratuite d'élève au gymnase de Slagelse, et Andersen partit avec joie pour cette petite ville, soupirant seulement au souvenir du passé et se disant combien son père serait heureux s'il le voyait admis dans une école latine. Il entra dans la plus basse classe avec les petits enfants, et se trouva d'abord très-troublé de la situation où il était entré si inopinément. « J'étais, dit-il, comme un oiseau sauvage que l'on enfermerait tout à coup dans une cage. J'avais la meilleure volonté d'apprendre, mais toutes les sciences dont on me parlait ressemblaient pour moi à un océan infranchissable. Une vague suivait l'autre; après la gram-
maire venait la géographie, puis l'histoire et les mathématiques. Je me voyais confondu devant une telle quantité de choses, et j'avais peur qu'elles ne fussent perpétuellement au-dessus de mon intelligence. Le recteur 1 , qui exerçait sur tous ceux dont il était entouré son humeur railleuse, ne m'épargna pas. A mes yeux, c'était une espèce de divinité, je recueillais chaque parole qu'il prononçait comme une sentence sacrée. Un jour que j'avais mal répondu à ses questions, il me dit que j'étais une bête. Je fus accablé sous le poids de cet arrêt, et je racontai mes angoisses à Colin, qui heureusement me rassura. Je n'en restai pas moins vivement sensible aux railleries du recteur et aux épithètes injurieuses qu'il m'adressait à tout instant. Cependant je travaillais avec ardeur et sans relâche. Souvent le soir, quand le sommeil appesantissait mes paupières, je me lavais la tête avec de l'eau froide pour me réveiller et pour continuer mon étude. A la fin de la première année, j'eus la joie de porter à mon protecteur un témoignage satisfaisant de ma conduite et de mes progrès, et la joie plus grande d'aller passer quelques semaines avec ma mère à Odensée. »
L'année suivante Andersen entra dans une classe supérieure, mais ce temps d'étude fut le plus malheureux temps de sa vie. Trop âgé pour pouvoir s'associer gaiement aux jeux des enfants, trop timide pour se lier avec les écoliers plus grands, il se tenait à l'écart, en proie à une morne tristesse. « Après l'heure de la classe, dit-il, les portes de l'école étaient fermées, je continuais à étudier dans ma chambre sombre, mon latin; je ne sortais pas, je ne voyais personne, et chaque soir, tombant à genoux, je conjurais le ciel de mettre fin à ma douloureuse existence. Dépourvu de toute espèce de confiance en moi, je n'osais dans mes lettres parler de mes souffrances, raconter comment mon cruel recteur se plaisait à me poursuivre de ses sarcasmes,
1 . C'est ainsi qu'on désigne en Danemark le principal d'une école.
à m'accabler de son dédain. Je ne me plaignais de personne que de moi. Mes lettres à Colin portaient pourtant l'empreinte d'une douleur qui le touchait vivement, mais il ne devinait pas la cause réelle de cette douleur, et il ne l'attribuait qu'à ma propre nature. »
La poésie seule consola Andersen dans son abandon. Entre ses heures de classe et ses heures d'études, il écrivit quelques élégies dont le plaintif et harmonieux accent endormait sa souffrance. En voici une entre autres que nous aimons à citer comme une de ses meilleures compositions lyriques. Elle a pour titre l'Enfant mourant.
Ma mère, je suis las, et le jour va finir, Sur ton sein bien-aimé laisse-moi m'endormir, Mais cache-moi tes pleurs, cache-moi tes alarmes; Tristes sont tes soupirs, brillantes sont tes larmes. J'ai froid. Autour de nous regarde : tout est noir; Mais lorsque je m'eudors, c'est un bonheur de voir L'ange au front rayonnant qui -devant moi se levé, Et les rayons dorés qui passent dans mon rêve.
N'entends-tu pas des chants, des chnnls harmonieux Tels qu'un jour nous devons en écouter aux cieux? L'ange est à mes côtés, il m'appelle, il m'attire, Je l'entends qui me parle et je le vois sourire. Je vois de toutes parts d'admirables couleurs : C'est l'ange aux ailes d'or qui me jette des fleurs. Dans ce monde, ma mère, aurai-je aussi des ailes? Ou bien, faut-il mourir pour les avoir si belles?
Pourquoi me presses -tu tristement dans tes bras? Pourquoi ces longs soupirs que je ne comprends pas? Pourquoi ces pleurs ardents sur ta joue enflammée? Oh! lu seras toujours ma mère bien-aimée.
Mais je t'en prie encor, ne pleure pas ainsi. Si je te vois souffrir, hélas! je souffre aussi. J'ai mal, et la douleur assoupit ma paupière. Adieu. L'ange m'embrasse. Adieu, ma pauvre mère.
Cette poésie fut envoyée à Copenhague, et les personnes qui rayaient lue en parlaient encore, lorsque lesardonique
recteur alla passer quelques jours dans cette ville. "A son retour à l'école, il fit comparaître devant lui Andersen, et lui demanda à voir ces vers qu'il avait entendu citer dans plusieurs maisons : le jeune poète les lui apporta en tremblant. Le recteur les lut, et déclara que ce n'était qu'une plate niaiserie. Dès ce jour; il se montra envers son craintif élève plus froid, plus dur, plus rigoureux que jamais. La position d'Andersen était telle qu'il n'avait plus la force de la supporter. Par bonheur, un des maîtres de l'école ayant eu occasion de voir Colin, lui raconta tout ce que son pauvre protégé n'avait osé lui dire. Colin, touché de compassion, l'arracha à cette affreuse demeure.
Quelque temps après, Andersen entra comme étudiant à l'université de Copenhague, y prit successivement ses grades, et tout en suivant assidûment les cours des professeurs, publia un recueil de poésies qui lui ouvrit l'entrée des principales maisons de Copenhague. Cette fois enfin il avait franchi le pénible étroit où sa petite barque avait si souvent failli se briser. Cette fois il commençait à réaliser ses rêves de célébrité. Les poètes danois les plus illustres, Œhlenschla?ger, Ingemann lui tendaient fraternellement la main, et les belles dames accueillaient avec un bienveillant sourire cet enfant, du peuple, qui d'une voix naïve murmurait de tendres élégies et de fraîches idylles.
Avec le produit de ses premières œuvres, il fit un voyage en Jutland, cette curieuse province du Danemark, puis en Allemagne ; puis son généreux bienfaiteur Colin lui fit assigner sur les fonds de l'Étal une allocation spéciale qui . lui permit d'étendre plus loin ses excursions. Il visita la France, la Suisse, et s'en alla à Rome, où il écrivit son Improvisateur, qui obtint en Danemark un grand succès, et fut presque immédiatement traduit en plusieurs langues. A son retour, le roi Frédéric VI lui accorda une pension littéraire de 1000 francs.
Il repartit de nouveau pour les contrées étrangères,
60 • LE LEST A L'OUESl'.
parcourut l'Allemagne méridionale, les bords du Danube, entra en Orient, et raconta ce long voyage dans un livre intitulé le Bazar du Poète, vrai bazar en effet, où le jeune touriste rassemble avec amour et range avec habileté les richesses qu'il a recueillies dans différentes régions : les majestueux paysages du Tyrol, les anciennes images chevaleresques de Hongrie, les œuvres d'art de la Grèce, les perles du Bosphore.
En 1845, le fils du cordonnier d'Odensée, le pauvre figurant du théâtre de Copenhague, fut invilé par le comte de ïlantzau Breitenbourg à se rendre près du roi et de la reine de Danemark dans la petite île de Fœhr, située dans la mer du Nord, près de l'archipel des Halligen. « Il yavart, dit-il, juste alors vingt-cinq ans que je venais seul et sans ressources chèrcher fortune à Copenhague, et je devais célébrer cet anniversaire en paraissant devant mon roi. Au bonheur de recevoir cette noble marque de distinction, s'est joint celui de voir une terre étrange, peu connue, qui a fait sur moi une profonde impression. Au delà des vastes forêts qui environnent Flensbourg s'étend une longue piaine de sable aride et silencieuse, où l'on ne voyage que lentement, où l'on n'entend que le cri de l'oiseau solitaire voltigeant sur la bruyère. De là, j'avais à traverser une île marécageuse détrempée par la pluie, où les chevaux s'enfonçaient parfois jusqu'au jarret; puis enfin j'arrivai sur la digue qui borde la mer du Nord. Une barque poussée par un bon vent me conduisit en une heure à l'île de Fœhr. Le chef-lieu de cette île est Wyck, peûte ville bâtie à la façon hollandaise, très-calme et très-morne en temps ordinaire. Mais lorsque j'y arrivai, elle était animée et brillante. Le roi et la reine occupaient l'établissement des bains; la bannière danoise flottait dans les airs, la musique résonnait de tous côtés. Chaque jour j'avais l'honneur d'être invité à la table de Leurs Majestés; le soir je leur lisais quelques-unes de mes compositions. Je fis avec elles
une excursion aux îles de Halligen. La mer, qui les a
détachées de la terre ferme, les creuse, les mine, et chaque année y exerce de tristes ravages.
« Leur sol, couvert d'une verdure sombre, alimente quelques troupeaux de brebis. Dans celle d'Oland, il y a une petite ville dont les maisons sont étroitement serrées Tune contre l'autre, comme pour se prêter un mutuel appui à l'heure du péril. Toutes ces habitations, construites en poutres, n'ont que d'étroites fenêtres, pareilles à celles qu'on voit aux cabines des navires. Là, les mères de famille passent solitairement la moitié de l'année à tourner leur rouet avec leurs filles. Chaque demeure possède quelques livres danois, allemands, frisons. Les bonnes gens lisent et travaillent au sein de cette mer orageuse, qui écume, bondit et sans cesse les menace d'un mortel désastre. En 1825, les vagues inondèrent les maisons et engloutirent une quantité de personnes. Pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, les malheureux inondés restèrent à moitié nus sur le toit de leur demeure; ni du continent, ni de Fohr, on ne pouvait venir à leur secours, et les frêles maisons, ébranlées, sapées par les flots impétueux, s'abîmaient dans l'onde avec leurs habitants. Toute la terre du cimetière fut emportée; la vague en se retirant laissa à découvert les cercueils brisés, les morts d'un autre temps, près des victimes de celte dernière catastrophe. Cependant les Halligandais sont profondément attachés à ce sol fatal, et ne le quittent que pour y retourner. Quand nous visitâmes leur île, tous les nommes étaient surmer. Nous fûmes reçus par des femmes et des jeunes filles qui avaient fait venir de Fœhr des fleurs pour construire en l'honneur des majestés danoises un arc de triomphe; seulement cet arc était si petit, qu'on ne pouvait passer sous ses rameaux. II • fallait en faire le tour. Mais il était impossible de ne pas reconnaître le bon vouloir qui se manifestait par cette œuvre inachevée, et la reine fut vivement émue en apprenant que les Halligandaises avaient coupé leur unique rosier pour le mettre dans un endroit marécageux où elle devait passer. »
Cette royale famille de Danemark qui associait Andersen à ses excursions ne s'est point bornée envers lui à ces témoignages honorifiques. Christian VIII a augmenté la pension que son prédécesseur, Frédéric VI, avait accordée au poëte, et maintenant avec cette pension, avec le produit toujours croissant de ses livres, Andersen peut poursuivre en paix sa carrière littéraire, et rassembler assez d'écus danois pour satisfaire à ses penchants nomades, pour visiter les contrées étrangères qu'il affectionne. En 1840, il a eu la joie de faire représenter et d'entendre applaudir un drame (Le Mulâtre) sur ce même théâtre de Copenhague où il avait vainement sollicité le plus modeste emploi d'acteur. Il a publié successivement trois romans et plusieurs nouvelles qui lui ont fait une honorable réputation, non-seulement en Danemark, mais dans plusieurs États de l'Europe. Son Improvisateur est un tableau animé d'une existence aventureuse d'artiste, au milieu de la nature italienne, au milieu d'une populace ignorante et passionnée, parmi les ruines antiques et les magnifiques scènes de Borne et de Naples. Son 0. T. 1 est une peinture moins variée mais plus vraie, selon nous, et mieux sentie, des paysages mélancoliques de la Fionie, et des mœurs danoises. Enfin son Musicien (Kun en spiclmand) est une vive et saisissante image des douleurs profondes, des luttes désolantes de l'artiste qui entre témérairement dans le monde sans fortune et avec un talent de second ordre.
Dans ses différents écrits Andersen a souvent raconté ses propres souffrances, et s'est souvent peint tel qu'il fut dans sa pénible jeunesse et tel qu'il e^t resté. C'est là ce qui fait le principal charme de ses écrits; c'est cette simplicité et cette tendresse d'enfant, cette sympathie pour le pauvre, pour celui qui souffre et qui résiste courageusement à une rigoureuse destinée. C'est l'inspiration d'un
l- Initiales de Offentligt Tugthuus; maison publique de correction.
UNJi VIE DE POÈTE. 63
esprit intelligent jointe aux leçons de l'expérience, la religieuse résignation d'un cœur chrétien unie a une ferme volonté d'action.
Ces diverses péripéties, ces émotions d'une vie inquiète etmalheureuse, que le poète a reproduites çà et là dansses œuvres, il les a retracées en détail, explicitement, dans les deux petits volumes qui composent sa biographie. Le premier volume renferme l'histoire de son enfance et de sa jeunesse. Nous lavons lu avec un extrême intérêt; mais s'il nous était permis de donner un conseil à l'auteur, nous l'engagerions à supprimer presque en entier le second. Ce n'est qu'une fastidieuse nomenclature des différents lieux qu'Andersen a parcourus et des personnes qu'il a connues. Pour nous qui l'aimons, il nous est pénible de voir, qu'après avoir si modestement et si naïvement retracé les premières phases de son existence, il ait pu employer deux cents pages à énumérer les succès qu'il a obtenus, les villes où il a rencontré des gens qui appréciaient ses livres, les vers qui lui ont été adressés, les compliments de toute sorte qu'il a reçus. Qu'on raconte mystérieusement en une heure d'abandon, à un ami fort prudent et fort dévoué, ces petits triomphes de l'arène littéraire, soit; m«iis prendre le public entier pour un ami de cœur, et la presse pour organe de ses confidences intimes, c'est trop de candeur ou de vanité.
S'il y a dans la Germanie, au delà du Rhin, au nord des Alpes, un vrai Germain qui, malgré ses défauts et ses excentricités, se soit fait aimer, respecter, admirer, cet homme est Jean-Paul Richter. Dans l'esprit de beaucoup de gens, il est vrai, son nom n'éveille encore qu'une idée confuse, une sorte d'appréhension pareille à celle qu'excite la pâle et sèche image de la logique transcendantale représentée par le philosophe Hegel, ou la suprême énergie de la volonté idéale tigurée par Fichte. Mais quelles grandes choses en ce monde n'ont d'abord été une sorte de pierre d'achoppement pour ceux qui n'étaient point initiés a cette grandeur! Goethe lui-même, -Goethe, qui étendit si loin et de tant de côtés différents ses regards, n'a pas été sur ce point exempt de blâme. Il ne comprit jamais Richter ; il jugeait selon l'apparence, ce qui n'est pas une bonne façon de juger. Pour mesurer la hauteur
de ces idées, il employait un thermomètre trop froid. Mais lorsque ce génie olympien fronça ses sourcils et secoua sa tête immortelle à l'aspect de la muse naissante de Jean- Paul, il n'éhranla point l'Olympe. Il ne put empêcher l'Allemagne ni l'Europe d'admirer les rayons célestes, les clartés brillantes du génie de Richter, qui projetait dans le monde un rayon lumineux pareil à celui d'une comète. Nous ne reviendrons pas sur le parallèle que les critiques ont tant de fois forcément cherché à établir entre Goethe et Jean-Paul. Nous n'avons aucun goût pour ces inutiles comparaisons. Une forêt sauvage est une forêt sauvage ; un lit de fleurs est un lit de fleurs. Lequel des deux vaut le mieux, nous ne savons; mais tous deux ont leur prix. Gœthe et Richter sont l'un et l'autre grands ; lequel est le plus grand comme dieu? disaientles Grecs; c'est ce que nous ne pouvons déterminer. Mais pour nous autres simples mortels, il suffit que nous puissions sympathiser avec la grandeur particulière de chacun d'eux et nous l'approprier autant que possible.
Nous serions très-tentés d'écrire sur Jean-Paul un long article, et de nous laisser entraîner de côté et d'autre comme lui, si nuus étions soutenus par l'inspiration; mais les biographies des hommes même les plus distingués n'ont un intérêt complet que pour celui qui connaît déjà leurs œuvres, et madame de Staël nous a dit avec son autorité que, malgré leur mérite, les œuvres de Jean-Paul ne sortent point des frontières de l'Allemagne 1 . Bien que cette sentence ,porte plutôt l'empreinte des jugements d'un autre siècle que celle de notre époque, le fait est pourtant qu'à part quelques esprits dispersés çà et là, Jean-Paul a fait peu de conquêtes hors de sa terre natale, et sa biographie ne peut par. conséquent exciter autant d'attention que celle
1. « Jean-Paul Richter a sûrement plus d'esprit qu'il n'en faut pour composer un ouvrage qui intéresserait les étrangers autant que les Allemands, et néanmoins rien de ce qu'il a publié ne peut sortir de l'Allemagne. » De V Allemagne, deuxième partie, chap. xxvm.
JEAN-PAUL RIGHTER.
de Gœthe ou de Schiller. Cependant le livre dont nous allons extraire quelques passages est un lien de plus à ajouter à ceux qui nous unissent déjà à l'Allemagne. Nous avons assez vécu dans les sphères classiques de Weimar; avec ce livre, nous plongeons au centre de l'Allemagne, au milieu des montagnes couvertes de forêts profondes où battent de nobles cœurs, où vécut celui qui ne vit jamais le spectacle le plus en harmonie avec sa propre nature.... la mer 1 Né dans la petite ville montagneuse de Wunsiedel, entre Bayreuth et la Bohême, Jean-Paul s'en alla de Bayreuth à Berlin, de Berlin à Cobourg, de Gobourg à Heidelberg, et mourut sans avoir reposé ses regards sur les flots d'azur de la Méditerranée, sans avoir entendu le murmure harmonieux des vagues de la Baltique. Ah! c'est là un vrai Allemand, un Allemand par l'imagination.ll vous éblouit par toutes ses facettes et tous ses rayons de soleil; il conduit dans votre cerveau une telle danse de figures nébuleuses, de fantômes du Brocken, que vous finissez par douter si vous n'êtes pas vous-même un fantôme. — Un Allemand pour la bonté, la simplicité et la fidélité du cœur ; un homme qui a toujours le cœur sur la main et toujours les bras ouverts, qui bénit chacun et ne maudit que le diable ; un Allemand pour la piété d'âme et pour la pureté inaltérée du sentiment chrétien, sans la moindre notion de ce qu'on appelle en Ecosse, orthodoxie, et en Angleterre, église. Kichter est un prédicateur à sa manière, un prédicateur qui, en jouant et en riant, nous présente un enseignement sérieux ; ses jeux ne sont point ceux d'un homme rude, mais d'un innocent enfant ; et son sérieux n'est point celui d'un aigre théologien presbytérien, mais celui d'un séraphin qui regarde en face le soleil et qui est entouré de ses rayons. Richter est encore Allemand par la profondeur de sa philosophie et la subtilité de ses théories graves, mais non obscures ; subtilité délicate , mais non affectée. Il est Allemand par l'étendue et la variété de son érudition, par son labeur opiniâtre
et son infatigable persévérance. On ne peut s'imaginer combien de livres il a lus, non-seulement de livres de littérature, mais de livres de science. L'histoire delà nature surtout l'a occupé à toutes ses branches, depuis l'étoile du ciel jusqu'à l'étoile de la mer. Il a extrait d'une quantité d'in-V* les éléments de ses conceptions fantastiques, les matériaux de ses édifices plus solides. C'est selon nous un très-grand mérite ; c'est pour beaucoup de personnes nn défaut, car rien ne choque tant les lecteurs superficiels que de trouver dans des œuvres d'imagination des allusions à des faits scientifiques que leur esprit léger ne peut concevoir. A toutes ces qualités de Richter, il faut en joindre une que peu d'Allemands possèdent. C'est un écrivain d'un humour infini, d'un humour de la meilleure espèce, folâtre, brillant, élevé plutôt que tranchant et sarcastique, large sans être grossier, et raffiné sans tomber dans l'afféterie. Quant à ses défauts — et leur nom est Légion — ah ! comme ils sont encore d'un caractère allemand : manque de goût, mélange du sublime et du grotesque, exubérance de mots et d'images, licence sentimentale. Mais ne nous arrêtons point à ces taches, celui qui les prend trop au sérieux n'est point fait pour lire Richter. Il faut une certaine délicatesse de tact pour cueillir des roses sur ce buisson touffu sans se piquer les doigts aux épines, et John Bull, avec ses églises régulièrement construites, sa religion d'état, son intelligence appliquée aux lignes droites de chemins de fer, est précisément de nature à s'irriter des bonds capricieux et des scintillements électriques d'un génie pareil a celui de Jean-Paul. Mais sur le fronton de l'étrange édifice de ces œuvres germaniques, nous voudrions placer en grosses lettres ces paroles de la sibylle de Cumes :