PROCUL, O PROCUL, ESTE PROFANI
Que ni les purs- mathématiciens, ni les purs disciples de Bentham, ni les purs mécaniciens, ni les botanistes, ni ceux qui font profession d'un goût raffiné, et ceux qui
comptent et ménagent strictement les syllabes, n'entrent ici : Procul 9 6 procul, este, profani. Ce sol est un sol enchanté. Nous ne voulons point entrer en dispute avec vous,nous ne voulons disputer avec personne. Gardez votre terrain, et laissez-nous en paix avec notre ami Jean-Paul.
Richter naquit, comme, nous l'avons dit, dans la petite ville de Wunsiedel, en 1763, à peu près à l'époque où le traité de Hubertsbourg mettait fin à la guerre de Sept ans, quatre années après Schiller et quatorze années après Goethe. Il était, comme tant d'autres écrivains distingués, le fils d'un ecclésiastique,et souvent il rendit grâces au ciel de n'être pas né parmi des badauds de Berlin ou de Vienne, ou dans une voiture comme les enfants de l'aristocratie, qui, dès leur bas âge, s'en vont de contrée en contrée à travers l'Europe, et ne connaissent pas les joies du foyer domestique. Un vicariat champêtre, des montagnes, des bois, des ruisseaux murmurants, des écoles de village, telles furent les premières images qui frappèrent ses regards, tel fut le paisible horizon où il vit flotter une quantité d'images fantastiques. Dès son enfance, le futur poète en prose, car jamais il n'écrivit un vers, manifesta une vive ardeur pour l'étude et une grande aptitude pour les idées spéculatives. Sa mère, dans une pieuse ambition, le destinait à l'église; mais la théologie avec ses barrières, ses dogmes ardus, ne pouvait avoir aucun charme pour une nature d'esprit si sensible, si mobile et si indépendant. De plus, un grand nombre de questions s'agitaient alors dans l'Église allemande, et au milieu des discussions confuses des docteurs, le jeune et honnête étudiant aurait eu de la peine à mettre enpratique'la manière que Mépbistopbélès prescrit a l'écolier indécis qui vient le consulter.
« Le mieux est de n'écouter qu'une voix, et de jurer sur la parole du maître 1 . »
1 . Am besten ist's auch hier wenn ihr nur Einen hôrt Und auf des Meister's Worte schwôrt.
Richter, se trouvant égaré sans gouvernail et sans compas sur cet océan théologique, abandonna cette science, au grand regret de sa mère, et comme le vieil Horace, stimulé à la fois par Apollon et par la pauvreté, il se fit écrivain. Il s'en alla à Hof sans argent, sans espoir, étudiant, rêvant, faisant toutes sortes de projets, et commençant à jeter de côté et d autre de singuliers éclairs. Sa mère se trouvait dans une triste situation. Un procès lui avait enlevé le petit patrimoine de son père ; obligée de quitter le lieu où ce brave homme exerçait honnêtement la profession de tisserand, elle s'était réfugiée dans une pauvre demeure, où on la voyait faire sa cuisine, laver, filer, dans une chambre qui devait servir à toutes les œuvres de la journée. Cette chambre fut le cabinet d'étude de Paul. Il y porta douze gros volumes d'extraits de différents auteurs, une tête qui a elle seule valait toute une bibliothèque, un cœur tendre et ouvert à toutes les généreuses sympathies, un esprit ferme, résolu, élevé. Il venait de publier les deux volumes du Procès groenlandais 1 . Le succès que cet ouvrage avait obtenu l'engagea à écrire un volume de satires qu'il intitula: Choix de papiers du diable. Mais plusieurs années s'écoulèrent avant qu'il trouvât un second éditeur. Il travaillait pourtant avec ardeur; prisonnier tout l'hiver dans la chambre de sa pauvre mère, — n'ayant d'autre distraction que de regarder par la fenêtre les rues silencieuses et froides de la petite • bourgade de Hof. Il n'avait pas même, dit-il, le sort des prisonniers condamnés au pain et à l'eau, car souvent le
1. Grcenlécndische Pr&cesse. Cet ouvrage parut en 1783. Jean-Paul n'avait alors que vingt ans. Ses principaux ouvrages se sont succédé dans Tordre suivant : Choix de papiers du diable, 1788; la Loge invisible, 1793; Uesper, Quinters Fixlein, 1796 et 1800; Récréations biographiques sous le crâne d'une géante, fleurs, fruits, épines, 1796; la Vallée de Campan, 1797 ; Palingénésie, 1798; Titan, 1800-1805; les Années de fléau, 1803; Voyage du prédicateur Schmclzle à Flots, 1809; Introduction à l'esthétique, 1804; Lavana } 1807.
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pain manquait, et si par hasard nn florin entrait dans la maison, c'étaient des cris de joie à briser les vitres. En même temps, il souffrait del'exiguïté extrême de son costume; peut-être eût-il ri lui-même de cette dernière indigence, mais la soif et la faim 1 c'étaient là d'impitoyables souffrances, et il vivait ainsi, dénué de tout secours, privé de tout conseil; mais il avait en lui une fprce de géant, et des profondeurs de sa misère, son âme s'élevait plus pure et plus énergique, affermie par ses propres douleurs, ennoblie par sa lutte comme celle d'Hercule par ses travaux. « Qu'est-ce que la pauvreté, disait-il en ce temps- là même, qu'est-ce que la pauvreté, pour qu'un homme en gémisse? la peine qu'une jeune fille éprouve quand on perce ses oreilles pour y suspendre des joyaux. »
Cette exiguïté de costume dont nous avons parlé, est dans les habitudes de Jean-Paul une affaire capitale, un de ces traits où souvent se révèle le caractère des grands hommes. Par l'effet de la nécessité, et par une fantaisie particulière, il s'était composé un costume fort différent de celui que l'on portait à son époque. Il écrivit un jour à sa mère : « Gomme il m'est impossible de prolonger la durée de mon habit, j'ai résolu de m'en passer, et je m'en passerai si vous voulez bien m'envoyer quelques sarraux. Il faut seulement qu'ils aient un collet à laHamlet, qu'ils soient ouverts sur la poitrine et laissent le col dégagé. J'ai aussi fait couper mes cheveux (c'était le temps de» queues et des chevelures poudrées). Mes amis disent que cette coiffure me sied, et j'épargnerai ainsi l'argent qu'il faudrait donner au perruquier. Il me reste seulement quelques boucles légèrement frisées. » En se plaçant ainsi au-dessus des usages vulgaires, et en se réjouissant de ces petites économies, le jeune philosophe n'imaginait pas à quelle persécution devait le livrer ce costume à la Hamlet. Les bons bourgeois de Hof furent scandalisés de voir une tête sans poudre, et un col découvert. Quelques amis dévoués de Jean-Paul lui adressèrent à ce sujet de
vives représentations. Elles furent inutiles. Jean-Paul était déterminé à maintenir sur ce point sa poétique liberté. Si peu importante que fût la question, elle se rattachait aux conditions de la vie morale. Il s'éleva à cet égard une discussion philosophique. Le pasteur Vogel, l'un des prophètes de la future renommée de Jean-Paul, lui écrivit :
« Vous tenez compte de l'intérieur et non de l'extérieur, du noyau et non de la coquille. Mais, avec votre permission, ne trouvez-vous pas en toute chose la matière et la forme? Si l'une est défigurée, l'autre ne l'estelle pas? Vous condamnez vraisemblablement la philosophie de Diogène, qui, pour se mieux distinguer des autres hommes, se plaçait dans un tonneau. Comment vous justifierez-vous de mettre en pratique une philosophie du même genre? Ouvrez donc les yeux, mon ami, remarquez que vous n'êtes point le seul enfant de ce monde, et que, de même que les fourmis dans leurs fourmilières, vous devez vivre dans le tumulte de la vie.
« Ne blâmeriez-vous pas le peintre qui exagérerait la vérité du costume au point de représenter des Romains avec un habit à manches et des cheveux frisés? Maintenant deux proverbes: Ne nagez point contre la marée; apprenez à hurler avec les loups; — vulgaires sentences, direz-vous, oui, mais sagesse élevée. La vraie philosophie ne consiste pas à adapter la nature des- autres à nousmêmes, mais plutôt la nôtre à la leur. Quiconque oublie cet axiome n'ira pas loin sans broncher. Que voulez-vous donc? Prendre au milieu de l'Allemagne l'apparence d'un Breton? Ne pourriez-vous en même temps dire aux gens démettre leurs lunettes pour vous regarder? Non, votre modestie vous le défend. Évitez donc chaque chose, si petite qu'elle soit, qui aux yeux de vos contemporains peut porter atteinte à votre valeur. »
A ces affectueuses remontrances, Paul répotidit r « Votre bon cœur plutôt que votre bonne tête vous a dicté vos
arguments. Vos proverbes ne sont pas des raisons, ou s'il faut leur accorder cette importance, on en tirerait de trop grandes conclusions; car si je voulais nager avec le courant, plus d'une fois le courant pourrait engloutir ma vertu ; la région du vice est aussi étendue que celle de ia mode, et si je dois hurler avec les loups, pourquoi ne volerais-je pas aussi avec eux? Si Ton maltraite la coquille, on maltraite aussi, dit-on, le noyau. Mais pourquoi? Voyons comment on outrage la coquille. Vous faites un reproche à Diogène de ce que d'autres considéraient comme un avantage. La conduite adoptée par ce grand homme lui a-t-elle enlevé sa philosophie, son cœur noble, son esprit, sa vertu ? Non, mais elle lui a donné la paix, l'indépendance de jugement, elle l'a délivré des besoins affligeants, elle l'a rendu insensible aux blessures, et dans cette situation il pouvait prononcer la sentence du vice. Grand homme ! rends grâces au ciel de t'avoir fait naître dans une contrée où l'on admirait ta sagesse au lieu de la blâmer. Les fous seuls condamnent le sage, mais ce sage, comme Socrate, ennoblit sa prison.
« Le peintre, dites -vous, aurait tort de mépriser la vérité du costume. C'est vrai. Mais cette sentence spécieuse ne m'est point applicable. Je n'ai pas besoin de dire que le peintre de costùmes n'est pas un peintre de premier ordre. Celui-là est plus grand qui crée d'après Dieu et non point d'après le tailleur, qui représente des corps et non point des habits. Les créatures des peintres plaisent par la forme, voilà ce qui me concerne. Est-il dans ma destinée de plaire par mon organisation extérieure? Je ne le désire pas.
« Mais en voilà assez. Je crois que la préoccupation constante du jugement que les autres portent sur nos actions empoisonne notre repos, notre raison, notre vertu. »
Cette controverse humoristique dura plusieurs mois, comme une partie d'échecs qui se prolonge sans qu'on
fasse échec au foi. Enfin Jean-Paul consentit à envelopper sa personne, et mit fin à cette affaire tragi-comique en adressant à ses amis la circulaire suivante :