DE LEST A L'OUEST
de la maturité de l'âge, il joignait les apparences de la candeur juvénile. « Vous êtes bien jeune, lui dit un jour Napoléon, pour représenter l'ancienne maison d'Autriche. — Sire, répondit spirituellement le diplomate, Votre Majesté était encore plus jeune à la bataille d'Austerlitz. »
Nul doute que Metternich ne se laissa point abuser par l'éclat et les décorations du nouvel empire : l'intérêt qu'il manifestait pour toutes ces nouvelles créations n'était pour lui qu'un moyen de pénétrer dans les conseils de l'empereur et d'étudier ses dispositions. Le fait est que la mission qu'il remplit à Paris, en 1806, était pleine de duplicité. Depuis la paix de Presbourg, l'Aulriche avait formé avec l'Angleterre le projet de reprendre les armes dès qu'il se présenterait une occasion favorable. Avant de partir ponr Paris, Metternich avait reçu des instructions à ce sujet. Des troupes devaient être envoyées en Espagne en assez grand nombre pour obliger Napoléon à concentrer les siennes sur un point, et au premier revers qu'il éprouverait, l'Autriche devait attaquer ceux qui restaient les confédérés de la France en Allemagne. '
Metternich accomplit sa tâche avec une remarquable dextérité. Probablement, Napoléon lui apparaissait au milieu des vanités de sa cour, comme le héron apparaît aux yeux du chasseur qui va le prendre au piège et qui s'amuse à le voir tournoyer. Pendant qu'il était appelé a émettre son avis sur les divers modes d'organisation de la cour impériale, pendant que Napoléon le croyait tout occupé de donner à la nouvelle monarchie l'aspect le plus imposant, Metternich étudiait le caractère du vainqueur d'Austerlitz et prenait ses mesures pour démolir l'édifice impérial. Pendant qu'il ne cessait de répéter à l'empereur combien l'Autriche lui était dévouée, et combien elle était opposée aux intérêts anglais..., l'Autriche, à l'aide des guinéés britanniques, élargissait ses magasins et préparait ses armements. Gependant l'ambassadeur de France à Vienne fut instruit de ces préparatifs et en prévint le cabi -
net. des Tuileries. La nouvelle des désastres de Dupont et de Moncey à Barcelone et à Valence, et l'arrivée de vingt mille soldats anglais à Salamanque, venaient presque en même temps confirmer ces avertissements diplomatiques. Napoléon, qui conspirait contre tout le monde, entrait en fureur quand quelqu'un conspirait contre lui. Il demanda avec un accent d'indignation une explication a Metternich sur les projets de l'Autriche. Le rusé diplomate répondit que les intentions de l'Autriche étaient éminemment pacifiques, que ses nouvelles levées n'étaient destinées qu'à comprimer la fermentation de ses sujets, qui, après l'entrevue d'ErfurX, craignaient de voir leurs territoires exposés à une nouvelle spoliation. Napoléon partitpour l'Espagne, apaisé par ces protestations que Metternich répétait non-seulement dans le cabinet de Talleyrand, mais aux soupers des Tuileries.
Dans tous les événements où Napoléon était le principal acteur, il arrivait bientôt au dénoûment. Sa décision était prompte, et à sa décision succédait l'action avec la rapidité de la foudre. Cette infatigable énergie, qui fut l'un des principaux éléments de ses succès, il la manifesta d'une façon particulière dans cette circonstance critique, et par la il échappa aux dangers qui le menaçaient sur TÈbre et sur le Rhin. Après le désastre de Bavlen, l'Autriche jugea le moment favorable pour déclarer la guerre. Elle attaqua la Bavière et le Wurtemberg. Pendant que Napoléon était retenu en Espagne, l'archiduc Charles appelait l'Italie à s'affranchir du joug de la France, lui promettant des ipstitutions nationales et une complète liberté. Au nom de celte même liberté, l'Allemagne était aussi invitée à chasser les Français et leurs partisans par delà l'Alsace et la Lorraine.
Mais Napoléon n'était pas homme à perdre la rive gauche du Rhin, le Ty roi et l'Italie pour le plaisir de défendre un point dans la Péninsule espagnole. Avec la promptitude de l'éclair, il rassure ses alliés allemands et rentre
dans sa capitale pour y organiser une nouvelle armée. Pendant ce temps, M. de Stadion engageait M. de Metternich à quitter au plus vite Paris, et au moment où le jeune diplomate recevait cette dépêche de son ministre, il voyait entrer chez lui Fouché, qui le déclara prisonnier. L'empereur était tellement irrité de la duplicité de l'ambassadeur d'Autriche, qu'il refusa de le voir et ordonna à Fouché de le faire conduire hors de la frontière par une compagnie de gendarmerie. Fouché, sachant que Metternich était un homme habile dont il pourrait avoir besoin un jour, résolut de le ménager. Il lui laissa la faculté d'arranger lui-même son départ, et, pour sauver les apparences aux yeux de son maître, il le fit escorter par un officier jusqu'à Saint-Denis.
La bataille d'Essling, qui suivit de près ces événements, menaçait la fortune de Napoléon. Mais la bataille de Wagram fut plus désastreuse pour l'Autriche que celle d'Austerlitz. Parla façon dont il avait été provoqué à cette nouvelle lutte, Napoléon aurait été.excusable d'anéantir la maison de Habsbourg et de diviser entre ses confédérés les domaines qu'elle avait conservés. Le fait est qu'il en eut l'idée. Mais l'habile Metternich, qui avait pris la direction des affaires à la place de l'infortuné M. Stadion, sut profiter des côtés faibles de Napoléon, qu'il avait si bien observés aux Tuleries. Stadion fut accusé d'être seul coupable de tout ce qui venait de se passer, Metternich se" prétendant trompé par lui tout aussi bien que l'empereur de France. Désormais l'Autriche ne devait plus avoir qu'une politique, celleque Napoléon voudrait lui-même lui prescrire. L'Autriche, ajoutait Metternich, ne pouvait plus se révolter, et il valait mieux, pour la sécurité de la France, la laisser subsister que d'enrichir de ses dépouilles quelque royaume qui au premier revers de l'empereur se tournerait contre lui. L'intérêt de Napoléon était d'affaiblir l'Allemagne par son fractionnement. Si l'Autriche était rayée de la carte de l'Europe, les États auxquels se-
raient livrées ses possessions hériteraient de ses prétentions et de ses désirs d'indépendance. Plusieurs Autriches apparaîtraient avec plusieurs Stadions, et, au lieu de rester dans l'alliance d'une des plus anciennes monarchies de l'Europe qui donnait au nouvel empire la dignité de dix " siècles, Napoléon serait inquiété et harcelé par des parvenus. Pour seconder ces artificieux raisonnements, Marie-Louise lut invitée aux sombres fêtes de . Schœnbçunn. On fit même entendre à M. de Champagny que, comme Joséphine ne paraissait pas devoir donner un héritier au trône, François II serait assez disposé à devenir un nouvel Agamemnon, dans le cas où Napoléon voudrait cimenter l'union des deux couronnes par une alliance plus étroite.
Si jusque-là l'Autriche n'avait pu reprendre son ancienne position, la faute n'en était pas à Metternich, car il avait parfaitement joué son rôle. Mais il avait été subordonné à Stadion, et Stadion, avec la vivacité de son tempérament, et par l'impulsion de Pitt, s'était laissé enentraîner à des mesures précipitées. L'Autriche se trouvait dans une situation semblable à celle de l'ancienne Rome, après les folles campagnes de Marcellus. Mais elle eut en Metternich plus qu'un Fabius. Axe moment de crise terrible, Metternich fut nommé chancelier; il avait alors trente-six ans, et il était investi d'une sorte de pouvoir dictatorial. Mais l'empire qu'il devait gouverner n'était plus que l'ombre de ce qu'il avait été: épuisé par la guerre, accablé sous le poids de ses dettes, dépouillé d'un tiers de ses domaines, et de toutes parts comprimé par ce gigantesque empire français qui s'étendait depuis la Baltique jusqu'aux Pyrénées. 'En peu d'années pourtant Metternich releva PAutriche de son abaissement et lui rendit une prospérité éclatante. En 1808, l'Autriche n'avait pas plus d'influence sur la politique extérieure que la république de San-Marino. En 1813, elle était l'arbitre de l'Europe.
Metternich opéra cet étonnant changement, d'abord par
le mariage de Marie-Louise, qui contribua à précipiter Napoléon dans son expédition contre la Russie, puis par sa tactique de Fabius, par ses cauteleuses lenteurs, par la perspicacité avec laquelle" il s'empara des cartes embrouillées dans le jeu fatal qui commença à Moscou et finit à Waterloo.
Après le traité de Vienne, Napoléon, si flatté qu'il fût d'une perspective d'alliance matrimoniale avec la maison de Habsbourg, ne jugeait pas celte puissance capable de servir ses desseins, et désirait entrer dans la famille d'Alexandre pour accomplir avec lui le partage de l'Europe. La position des trois cours vis-à-vis l'une de l'autre était la même que dans les conférences d'Erfurl, avec cette différence que maintenant l'intérêt de l'Autriche consistait surtout à détacher Napoléon d'un accord complet avec l'empire russe- car, si cet accord avait lieu, elle devait encore déchoir. Le refus de la mère d'Alexandre de donner sa li lie à un empereur parvenu fut pour Metternich une bonne fortune. Non -seulement Napoléon se rejeta vers Marie- Louise, mais de ce mariage résulta l'hostilité entre les cours de Paris et de Pétersbourg que, dès l'année 1806, Metternich cherchait à susciter.
Dès que les articles du contrat furent décidés, le chancelier d'Autriche conduisit à la frontière l'Iphigénie germanique, et nul doute qu'il ne lui donna des instructions pour qu'elle saisît chaque occasion d'augmenter le mécontentement de Napoléon envers la Russie.
Une occasion ne se fit pas longtemps attendre. Les rigueurs du blocus continental s'affaiblissaient en Hollande et en Russie. Napoléon, pour punir son frère de désobéir à ses injonctions, le déposséda du royaume qu'il lui avait confié, et en même temps, pour la même raison, les agents français s'emparaient des domaines du duc d'Oldenbourg, beau-frère d'Alexandre. La guerre avec la Russie éclata, et telle était la colère de Napoléon qu'il ne voulut pas attendre le printemps pour entrer en campagne. La Russie
fut envahie au milieu de l'hiver. L'Autriche s'était engagée à donner à la France un contingent de soixante mille hommes. Mais Metternich ne voulut pas exposer tant de milliers de soldats aux rigueurs d'un hiver septentrional, à cinquante-six degrés de latitude. Il stipula que, comme l'Autriche n'entrait dans cette expédition qu'à litre d'auxiliaire, ses troupes formeraient une partie de l'armée de réserve et agiraient sur les bords de la Yistule. Il fut convenu aussi qu'en cas de succès, l'empereur François serait récompensé de sa coopération par la cession de l'Illyrie. En cas de malheur, Metternich savait qu'il pouvait compter sur une plus large part. Entraîné par sa fatale confiance, Napoléon accorda à la Prusse des stipulations semblables à celles de l'Autriche, et entra, au mois de septembre, en Russie avec une armée de réserve composée d'ennemis secrets, disposés à l'abandonner au premier revers et à se réunir aux Russes pour le renverser.
La nouvelle de l'horrible retraite à travers Mojaïsk et Wiazma, à travers les plaines désertes, par les nuits glaciales de novembre, éveilla dans toute l'Allemagne un nouvel espoir. En désertant la cause de la France, les souverains de Prusse et d'Autriche étaient soutenus dans leur idée de défection par l'enthousiasme populaire. La Germanie entière se réjouissait de la défaite de Napoléon. Des quatre cent mille hommes qu'il avait conduits au delà du Dniéper avec un si imposant appareil, il en revenait à peine vingt-cinq mille dans le plus déplorable état. Alors la Prusse chevaleresque, au lieu de s'opposer à la marche des hordes cosaques, manifesta son héroïque dévouement pour la liberté, en s'alliant aux troupes russes pour les aider à écraser les derniers restes de l'ennemi qu'elle avait juré de défendre. Metternich, plus prudent et plus fin, enjoignit à Schwartzenberg, qui commandait le contingent autrichien, de conclure un armistice et de revenir à Vienne. La situation était difficile. Napoléon, de retour à Paris, avait levé une armée de trois cent cinquante mille con-
scrits, et pouvait reparaître en Allemagne avec l'impétuosité d'un tourbillon. Il était de l'intérêt de l'Autriche de conserver une apparence d'alliance a^ec lui. Mais en même temps Metternich négociait secrètement avec les ennemis de la France, et à l'aide des subsides de l'Angleterre, faisait ses préparatifs.
Pour mieux tromper la vigilance de Napoléon, Schwartzenberg se rendit à Paris en qualité d'envoyé extraordi- x naire. Mais bientôt, malgré ses manœuvres diplomatiques, Napoléon découvrit la trame organisée contre lui. Lorsqu'il somma le contingent autrichien de reprendre une altitude offensive , il lui fut répondu que le commandant de cette armée ne pouvait obéir qu'aux ordres de Vienne et non a ceux de Paris, que depuis lé commencement des hostilités les circonstances étaient bien changées, que l'Autriche désirait la paix et emploierait tous ses efforts à l'obtenir. Mais, pendant le cours de ces débats, Metternich réunissait derrière les montagnes de la Bohême un corps d'armée de deux cent mille hommes.
Les batailles de Lutzen et de Bautzen, dans lesquelles les nouvelles recrues de la France entrèrent en lutte avec les vétérans de la Russie et d'Allemagne, secondèrent la tactique de Metternich. Dans le dernier engagement, qui se termina par un armistice, des hussards français interceptèrent une correspondance de l'Autriche avec les alliés. Napoléon avait rappelé son envoyé à Vienne, M. Otto, parce que, disait-il, ce ministre s'était laissé jouer par le chancelier, et il l'avait remplacé par M. de Narbonne. Il ordonna alors à son nouvel ambassadeur de reprocher à Metternich ses intrigues politiques et de le menacer d'une rupture complète. Mais Metternich, qui disposait d'une armée considérable, ne s inquiétait plus de ces menaces, observait les événements, et ne songeait qu'à venger l'Autriche de ses désastres. Les alliés, sachant de quelle importance il était pour eux d'obtenir le concours de l'Autriche , s'efforçaient d'attirer de leur côté son premier
ministre. Napoléon savait aussi que, si l'Autriche s'adjoignait à son ennemi, elle le mettait en un grand péril, et il désirait conjurer ce péril*
L'étoile napoléonienne pâlissait. Par le traité de Trachenberg, la Suède s'unissait aux alliés, et Wellington venait de chasser les Français de la Péninsule espagnole. Les offres que l'empereur faisait à l'Autriche n'étaient pas si séduisantes que celles des confédérés, et elles ne paraissaient pas si sincères. Évidemment l'intérêt de l'Autriche 'était de se ranger du côté des Russes et des Prussiens, mais elle cherchait à obtenir de Napoléon par des négociations dilatoires ce que les alliés tendaient à lui arracher par l'épée. Mette rnich parlait des devoirs d'une intervention armée, de la nécessité d'établir la paix de l'Europe sur une base durable, et, en réalité, il ne songeait qu'à réduire la France à ses anciennes limites et à donner à l'Autriche la part du lion dans le démembrement du vaste empire français.
Cependant Napoléon pressait M. de Narbonne d'obtenir du gouvernement autrichien une explication catégorique. Metternich se rendit au quartier-général de Dresde avec une lettre autographe de l'empereur François. Nous ne raconterons point de nouveau cette scène qui a été racontée en détail par M. Fain et par M. Thiers. On sait que Napoléon en vint, dans son emportement, à dire au chancelier d'Autriche : « Combien l'Angleterre vous at-elle donné pour agir comme vous agissez?» Puis, en se promenant précipitamment de long en large à travers le salon, il laissa tomber son chapeau. Metternich ne se baissa pas pour le ramasser. Il resta immobile et silencieux. L'erreur de Napoléon était de croire que lempereur d'Autriche ne pourrait aider des alliés à le déposséder d'un trône sur lequel siégeait sa propre fille. Il regardait son mariage avec Marie-Louise comme un pacte de famille, tandis que l'Autriche le considérait comme un sacrifice qu'elle avait dû faire pour échapper à une ruine
totale. Napoléon a attribué sa chute à l'illusion qu'il garda sur ce point jusqu'au dernier moment.
Gomme Metternich n'avait point achevé ses préparatifs pour la lutte décisive, il demanda que l'armistice fût prolongé jusqu'au 10 août, et qu'un Congrès fût réuni à Prague. Il fut lui-même nommé président de ce Congrès. Caulaincourt , chargé d'y défendre les intérêts de Napoléon , voulait arriver à une prompte décision; mais il fut entravé et arrêté dans ses vœux par les représentants des alliés, qui perdaient leur temps en des discussions de droits de préséance, et ces vainsdébats traînèrent jusqu'au 7. Le lendemain, l'Autriche présenta comme son ultimatum le partage du duché de Varsovie entre la Russie et la Prusse, l'indépendance de Hambourg et de Lubeck, la reconstitution de la Prusse avec une frontière sur l'Elbe , la cession de Tlllyrie à l'Autriche , la dissolution de la Confédération du Rhin , et l'engagement formel que rien ne serait changé à cette organisation sans le consentement de toutes les puissances. Napoléon accepta quelquesunes de ces conditions, en modifia d'autres; par malheur sa réponse n'arriva que dans la nuit du 10. L'Autriche avait atteint son but. Ses forces étaient prêtes. Dans la matinée du 1 1, elle se rangeait du côté des alliés et déclarait la guerre à la France.
Il faut rendre justice à Metternich. Tout en travaillant avec tant d'habileté et de persistance contre Napoléon, il ne désirait point son renversement. Après la catastrophe de Leipzig, et lorsque les armées s'avançaient vers la France par la frontière du Nord, tandis que Wellington y entrait par les provinces méridionales, Metternich écrivit à Caulaincourt pour le presser de décider son maître à accepter les conditions des alliés avant qu'il fût trop tard. "Le fait est qu'il redoutait la prépondérance que la Russie ne pouvait manquer de prendre dans les conseils de l'Europe , si le czar entrait à Paris et dictait l'abdication de l'empereur. Napoléon, ébloui par quelques succès éphé-
mères, révoqua les pouvoirs qu'il avait confiés à son. ministre pour tenter de nouveau les hasards de la guerre.
La capitulaiion de Paris ne lui laissa bientôt plus d'autre alternative que d'abdiquer. François II s!arrêta avec Metternich à Dijon, ne voulant pas entrer en conquérant dans la capitale d'un royaume dont sa fille était régente. Mais la faible archiduchesse ne tarda pas à se rendre au vœu de son père. On lui représenta que Napoléon n'était pas un Scipion , que son affection pour elle ne l'empêchait pas de trahir la foi conjugale, et que si elle sacrifiait un trône érigé sur les ruines de sa propre maison, elle aurait une principauté en Italie. C'était l'empereur que Marie-Louise avait épousé et non l'homme. L'empereur n'existant plus, elle devait, pour l'honneur de sa maison, >se considérer comme veuve. Metternich appartenait à une religion qui regarde les liens du mariage comme indissolubles, et qui n'accorde même que difficilement la simple séparation. Par quf lie subtilité de casaiste en vint-il d'abord à admettre le divorce de Napoléon pour i le marier avec une princesse d'Autriche, puis à détacher de lui celte même princesse ? C'est ce qu'il n'est pas aisé d'expliquer.
En dissolvant les liens de famille de Napoléon , et en séparant même la mère du fils, il voulait éteindre cette dynastie, et il n'approuvait pas la retraite assignée à l'empereur dans l'île d'Elbe, trop voisine de la France, pour que l'empereur déchu me tentât pas d'y ressaisir son trône. Une telle supposition devait épouvanter l'Autriche. Mais Alexandre avait engagé sa parole, et répliquait qu'après avoir promis une retraite à Napoléon dans la Méditerranée , on ne pouvait le transporter dans un lointain . océan sans manquer à la foi jurée, et sans soulever par là l'indignation de l'Europe.
Les projets politiques de Metternich s'accomplirent par la réalisation même des craintes qu'il avait manifestées. L'empressement de Napoléon à profiter des dissidences
de la Russie et de l'Autriche donna à Metternich le moyen d'arracher des mains de Murât l'Italie méridionale, de placer la couronne de Naples sur la tête d'un Bourbon, et d'enchaîner son principal adversaire sur le roc de Sainte-Hélène.
Metternich se trouvait alors dans son élément. Le fracas du canon avait cessé. Au lieu de lutter avec des souverains commandant d'intrépides armées, il s'asseyait dans sa chaise curule avec la carte des royaumes à ses pieds, et , de sa baguette de diplomate, il réglait les nouvelles divisions territoriales de l'Europe. L'Autriche reçut d'abord la récompense qu'elle réclamait pour avoir déserté la cause de Napoléon , en reprenant presque sans contestation ses frontières du côté de la Bavière et du Wurtemberg, la Gallicie, le Tyrol, une partie de l'Italie et l'Illyrie. > "
L'Angleterre, la plus ferme, la plus constante enDemie de Napoléon, l'Angleterre, qui avait contracté tant d'emprunts et soudoyé tant de coalitions, qui avait chassé d'Espagne les généraux français, qui avait si puissamment contribué aux armements d'Alexandre , pendant la campagne de Russie, et à ceux de Schwartzenberg pendant la campagne de Saxe, l'Angleterre, à qui appartenaient les lauriers de la bataille de Waterloo, ne demanda rien pour elle-même et n'obtint pas même ce qu'elle demandait pour les autres. Castlereagh proposait l'annexion de la Lombardie au Piémont, et l'extension de la ligne de la Sardaigne jusqu'à l'Adige. Mais Metternich permit au czar de s'emparer des restes de la Pologne, à la condition que le czar acquiescerait à la spoliation de la haute Italie. Puis il démontra à Castlereagh que, du côté de l'Italie, la France était suffisamment garantie par les Alpes, qu'un royaume lombard-sarde lutterait avec la prépondérance de l'Autriche dans la Péninsule, et que cette prépondérance était liée à celle de l'Angleterre dans la Méditerranée. Ce dernier argument est encore admis de nos jours; les
partisans de Castlereagh l'emploient pour étouffer la sympathie du peuple anglais en faveur de la nationalité italienne.
Les traités de Vienne, malgré les efforts de la diplomatie anglaise pour les faire considérer comme des monuments de sagesse politique, n'eurent guère plus de vitalité que ceux de Westphalie. Dans les annales des nations, il n'existe pas de contrats plus vicieux, plus indignes, plus subversifs de tous les droits de l'humanité. Ils reflètent la politique tortueuse du ministre qui présida à* leur rédaction, lequel ne cherchait que l'agrandissement de son pays et repoussait toute loi humaine ou divine en contradiction avec ses projets. Les relations internationales, pour être efficaces et durables, doivent être fondées sur un échange d'avantages réciproques et sur le développement des intérêts généraux. Mais Metternich, pins impérialiste que cosmopolite, et plus Autrichien qu'impérialiste, était prêt à tout sacrifier à la famille de Habsbourg. Il avait décrété que les intérêts de cette famille ne pouvaient s'accorder avec les progrès de l'humanité. En conséquence, il voulait que l'humanité rétrogradât. L'Italie et la Pologne furent condamnées. La grande loi des nationalités, si complètement foulée aux pieds par la réorganisation de l'empire d'Autriche, devait être extirpée de l'Europe. La Russie réclamait la Finlande, et la Suède et le Danemark durent étendre leur sceptre sur des pays qui leur étaient opposés. Le Danemark fut indemnisé de la perte de la Norvège par une province démocratique d'Allemagne. La Belgique ultramontaine fut livrée à la Hollande protestante. Les Polonais furent soumis à trois maîtres. L'Alsace et la Lorraine, qui faisaient autrefois partie de l'Allemagne, semblaient devoir, avec le duché de Bade, former un État indépendant; mais ces provinces, animées d'un esprit libéral, auraient pu aussi aider le duché de Bade à résister au despotisme de l'Autriche dans la confédération, et elles restèrent réunies à la France. Les trente-cinq cours
germaniques furent adroitement exhumées du passé, afin que l'Autriche pût étendre sa main de colosse sur leurs petits États et les tenir dans la soumission. Le gouvernement du moyen âge fut rétabli en Italie, et le peuple, dans les divers fractionnements des principautés, fut assujetti à une condition plus dure que celle où il se trouvait au commencement du siècle dernier. L'esprit du Congrès éclata surtout dans les discussions qui eurent lieu au sujet de la Saxe, dont la Prusse s'efforçait de s'emparer. Met- , ternich n'avait aucune affection pour le souverain saxon, qui était resté fidèle à Napoléon, mais l'annexion de ses États à la Prusse aurait dpnné trop de force à ce royaume. C'est pour cette raison qu'il s'arrêta sur le penchant de l'injustice, et répondit aux instances de Hardenberg en démontrant que la Prusse avait une assez belle part dans le démembrement de l'empire. Le fait est que la principale occupation de l'Autriche, de la Russie et de la Prusse fut de se partager les États dont la dissolution s'opérait par la chute de Napoléon Quant aux intérêts nationaux et aux principes de justice politique, on n'y pensait que pour les violer. Par leurs mutuelles concessions, les souverains obtenaient la licence de commettre une iniquité, et depuis longtemps Metternich n'avait plus d'autre but que de consolider l'organisation funeste à laquelle il avait soumis la moitié de FEurope. Lorsqu'un jour il en vint à reconnaître l'inutilité de ses efforts, lorsqu'il vit s'écrouler son système sous la pression de l'opinion publique, lorsque le canon français lui annonça avec les cris de joie de tout un peuple la condamnation de la puissance autrichienne en Italie, il dut reconnaître enfin le néant des combinaisons qui l'avaient occupé toute sa vie.
C'est en 1814 et 1815 que Metternich déploya sa plus grande activité. En premier lieu, il présidait au Congrès qui, par l'étendue des questions qu'il résolut, est resté sans rival dans les annales de l'humanité. Puis il avait à recomposer une union fédérale et à la faire accepter par
les trente-cinq États de l'Allemagne. Ces deux opérations se continuèrent par lui simultanément. Une partie de ses matinées était employée à discuter avec Hardenberg et Nesselrode, ou à échanger des notes diplomatiques avec Talleyrand ; une autre, à recevoir des députations des petiis États d'Allemagne, qui, n'ayant point de représentants au Congrès, démontraient de la façon la plus péremptoire combien il leur importait de réunir ensemble leurs contingents, pour pouvoir mettre à la disposition de l'Autriche une nouvelle armée de trois cent mille hommes. La portion libérale de ces États adressait au tout-puissant ministre de vives représentations et réclamait des garanties qu'il jugeait inutiles ou impossibles. Cependant l'œuvre décisive s'accomplissait, et, le lendemain du jour où il fut signé, le fameux traité de Vienne, le pacte de la nouvelle confédération germanique fut annoncé comme une des lois du droit public de l'Europe.
Cette nouvelle loi présentait plusieurs avantages que Metternich eut l'art de faire valoir comme les principaux motifs qui l'avaient dirigé dans ses combinaisons. La reconstitution du vieil empire germanique, détruit par Napoléon à Presbourg, ne pouvait lui être d'une utilité réelle. Elle ne donnait à l'Autriche aucune sécurité positive; en même temps, elle laissait l'Allemagne en proie à des divisions intestines et exposait les petits États à la cupidité des grands. Avant la confédération, l'Allemagne était, on peut le dire, le champ de bataille de l'Europe, le terrain qui éveillait toutes les ambitions ou leur donnait une direction fatale. Là, Gustave-Adolphe combattit pour la liberté religieuse, Frédéric le Grand pour opérer le premier démembrement de l'Autriche, et la France révolutionnaire pour bouleverser le monde, N'hésitons pas à croire que si les diverses parties de l'Allemagne avaient été unies par un lien fédératif, ce pays n'aurait pas été dévasté comme il Ta été par les guerres de l'empire et par la guerre de Trenteans. Car non- seulement les États
belligérants n'auraient pu si librement s'attaquer l'un l'autre, mais, dans le cas d'une agression étrangère, ils auraient pu réunir sur leurs frontières une armée colossale, faire reculer l'invasion et assurer la paix de l'Europe. Nous en avons eu un premier exemple en 1831 . L'Allemagne, placée entre la France et le reste de l'Europe, empêcha les grandes puissances de se déclarer la guerre : nous en avons eu naguère un autre exemple : l'empereur Napoléon III, après sa victoire de Solférino, sjest décidé à remettre l'épée dans le fourreau pour ne pas provoquer une nation qui peut du jour au lendemain mettre en campagne une armée de trois cent mille hommes. On a souvent dit, pour justifier les traités de Vienne, qu'ils avaient, pendant quarante-cinq ans, maintenu la paix de l'Europe : c'est une erreur. Ces traités, au contraire, ne peuvent produire que de continuelles explosions et si la lave est restée dans le cratère, ou si sa violence a été comprimée, on le doit à la confédération.
Mais, quels que soient les avantages de cette confédération, elle n'a point le caractère, la force et la vitalité qu'elle aurait eus sans Metternich. Sans lui le problème de l'unité germanique eût été résolu par l'organisation d'une représentation nationale, par des lois homogènes, par l'égalité des droits et les libres institutions. Le terrain était suffisamment préparé, et les vices d'un ancien ordre de choses et les malheurs qui en étaient résultés indiquaient assez le remède qu'il fallait employer. Mais Metternich eut l'art de régler ce pacte germanique de façon à soumettre les intérêts des différents États au pouvoir d'une grande monarchie militaire, et de façon que les divers contingents qui devaient servir à la défense de l'Allemagne fussent employés à écraser les germes des idées constitutionnelles au sein de l'union.
Les Allemands demandaient ce qui leur avait été promis, à diverses reprises, lorsqu'ils répandaient leur sang dans la guerre de délibération ; ils demandaient un vrai
pacte fédératif, un code de commerce, un système général de finances, une juridiction uniforme et une armée nationale destinée à garder leurs frontières et à protéger le développement des constitutions que les principales puissances de l'Allemagne s'étaient engagées à octroyer. Cette armée, ils l'eurent, mais pour servir à un tout autre dessein que le leur : pour protéger les cours rétrogrades contre l'irritation de leurs sujets lorsqu'elles manquaient à leurs promesses ; pour maîtriser la presse et comprimer tous ces désirs de réformes constitutionnelles qui étaient réveillés en Allemagne par toutes les commotions des autres contrées. En 1826, lorsque la guerre d'indépendance de la Grèce donna la première impulsion aux tendances libérales de l'Europe; en 1831, lorsque le renversement d'une dynastie menaçait le continent d'une nouvelle guerre de propagande; en 1835, lorsque laquadruple alliance alluma dans les ÏJtats libéraux une ardente passion pour les institutions représentatives , l'Autriche, conjointement avec la Prusse, prit de nouvelles mesures pour prévenir les progrès decette fermentation. Les journaux indociles furentsuppriraés'; les journaux étrangers d'une couleur suspecte furent interdits, et les universités placées sous un rigoureux contrôle. Bade, le Wurtemberg et la Bavière protestèrent; mais les représentants de ces États étaient obligés de se soumettre aux votes de l'Autriche, de la Prusse et de ceux dont ces deux grandes monarchies pouvaient disposer. Les Allemands reconnurent enfin qu'au lieu d'une confédération nationale l'Autriche avait tout simplement formé une ligue militaire qui les privait de tous les avantages qu'une union fédérale leur eût assurés.
Ce n'était point assez pour Metternich d'avoir à sa disposition une armée pour écraser les libertés de l'Allemagne ; il désirait astreindre l'Italie au même régime. Les souverains de ce pays furent invités à se réunir à l'Autriche et à fournir un contingent pour défendre leurs intérêts mutuels. Mais ni Victor-Emmanuel, ni Charies-
Félix I er ne voulurent accepter les propositions de Metternich, et les autres Etats n'étaient pas de force à former entre eux une confédération armée. A défaut de cette ligue militaire, l'Autriche arriva par un autre moyen à son but. Elle élargit ses forteresses, elle en construisit de nouvelles, y mit des garnisons, et, par de secrètes stipulations, obtint des princes italiens l'autorisation d'occuper leur territoire, dans le cas où quelque mouvement menacerait le syBtème absolutiste dans la Péninsule. Le fameux quadrilatère, les fortifications de l'Adige, les citadelles d'Âncône et de .Venise, celles de Plaisance et de Modène, prouvent assez de quelle façon l'Autriche prétendait maintenir son influence en Italie et répondre aux réclamations du peuple. Sa position dans la Lombardie et la Vénétie, que M. Layard a justement comparée à celle d'un conquérant en pays ennemi, nécessitait, sans aucun doute, de tels moyens de défense ; mais la conservation de ces deux provinces n'était pas ce qui occupait le plus les pensées de Metternich dans ces formidables armements. Son désir principal était de réduire les princes d'Italie à l'état de satrapes de la cour de Vienne, de prendre la direction- des intérêts du clergé dans toute l'Europe catholique. Nonseulement il eut la satisfaction d'accomplir son œuvre, mais il eut le bonheur d'en jouir à peu près jusqu'à sa chute. De 1815 à 1846, il n'y eut pas un prince en Italie qui ne sentît que, sans l'appui de Metternich, son trône obéirait aux lois de l'équilibre, de même que tout ce qui a perdu son soutien ; et, pendant le même espace de temps, le système réactionnaire du Vatican fut protégé par le chancelier d'Autriche contre toutes les protestations de la diplomatie européenne.
Si ces princes d'Italie avaient formé la confédération qui leur était proposée, ils auraient conservé par là au moins une ombre d'indépendance ; mais, en s'alliant isolément à l'Autriche, ils étaient entièrement à sa disposition ; aussi Metternich les traita-t-il cavalièrement. Il les regardait
comme lui appartenant, de telle sorte qu'il pouvait leur enlever ou leur rendre leur sceptre, selon ses convenances. Lorsque le jeune roi qu'il avait placé sur le trône de Naples lui demanda ce que ferait l'Autriche dans le cas où il accorderait au vœu de son peuple une constitution, Metternich répondit tranquillement qu'il enverrait dans ses États une armée qui le déposerait. L'événement redouté ne tarda pas à s'accomplir. Naples se souleva et obligea Ferdinand à proclamer des réformes. Metternich convoqua a Laybach des représentants de la Prusse, de la France et de la Russie, pour aviser aux moyensde raffermir les principes de la Sainte- Alliance. De Laybach, le Congrès futtransféréà Troppau, pour être plus près du théâtre de l'action, et Ferdinand fut invité à s'y rendre. Le Congrès mit à sa disposition une armée autrichienne, chargée de faire justice des chefs du parti révolutionnaire et de déchirer la constitution. L'exemple de Naples et l'abdication de Victor-Emmanuel produisirent un mouvement libéral dans la Sardaigne. En l'absence de Charles -Félix, le prince héréditaire proclama des fenêtres de son palais la nouvelle constitution. Le Congrès expédia à Turin une autre armée qui accomplit la même opération qu'à Naples. Le prince s'enfuit en pays étranger. Les fauteurs de l'insurrection furent promptement fusillés ou enfermés dans les donjons de Mantoue ou du Spielberg ; à Parme, à Modène et dans les légations, des tentatives libérales de même nature furent de même réprimées. L'Autriche, ayant ainsi restauré le despotisme, l'entoura de ses baïonnettes. Les hommes qui furent les victimes de ces mesures inflexibles n'étaient pas de vains discoureurs. Il y avait parmi eux des savants et des hommes dÉ'tat qui auraient fait honneur à l'antiquité. Leurs qualités se reflètent dans les œuvres érudites de Foscolo et de Panizzi, dans les touchants écrits de Pellico et de Maroncelli.
L'insurrection d'Espagne, le soulèvement des Grecs contre la domination musulmane éveillèrent parmi les
Uigitiz
cours d'Europe une inquiétude qui les détermina à réunir à Vérone un'nouveau Congrès. Les cortès, en s'emparant de Ferdinand, donnèrent aux puissances alliées un prétexte pour envoyer en Espagne une armée française. Mais l'opposition à ces mesures de coercition éclata du côté d'où elle était le moins attendue. L'Angleterre, quoique gouvernée par un ministère tory, était représentée aux affaires étrangères par un homme qui consultait l'opinion publique. Metternich, au lieu de trouver là, comme autrefois, un mol épicurien, affaibli par des nuits de débauches, rencontra un homme intelligent, énergique, qui condamnait tout le système de politique du chancelier d'Autriche, toutes ces réunions périodiques de diplomates, employés à prescrire des lois aux nations, et leur prescrivait certaines bornes qu'ils ne pourraient franchir sans s'exposer à l'hostilité de l'Angleterre.
Pour Metternich, un tel langage était tout nouveau. Il avait vu l'Angleterre empressée de former des coalitions . de souverains contre les gouvernements révolutionnaires de la Fi ance. Il l'avait vue se soumettre au fardeau d'une dette énorme pour imposer aux Français un souverain qu'ils counaissaient à peine, et il l'accusait d'être bien peu soucieuse des révolutions qui menaçaient l'existence de ses voisins, après avoir si ardemment combattu celle qui troublait sa propre sécurité. Mais Metternich oubliait qu'entre Pitt et Canning il y avait une grande différence. Il oubliait le système politique suivi par l'Angleterre depuis un siècle. Il oubliait qu'elle avait enseveli deux armées en Flandre, et perdu dans la Méditerranée une partie de sa flotte, pour empêcher l'union delà France et de l'Espagne. Dans les derniers temps, elle avait encore dépensé 150 millions pour chasser d'Espagne les troupes de Napoléon. Pouvait-elle accepter la prédominance de la France à Madrid, après s'y être opposée pendant quatre générations ?
Dans la collision entre les Grecs et les musulmans, et
dans l'influence qu'elle pouvait avoir sur les intérêts des États voisins, Metternich montra bien plus de jugement et de perspicacité que les autres ministres de son temps. S'il ne résolut pas la question d'Orient, s'il abandonna a ses successeurs les destinées de l'empire turc avec toutes leurs complications, il attira l'attention des gouvernements européens sur des considérations importantes auxquelles ils ne prenaient pas garde. Il traitait les Grecs de carbonari y non-seulement parce qu'ils étaient en révolte contre leurs maîtres, mais parce qu'il voyait en eux les agents d'un despotisme qui ne s'accordait point avec le sien. Les motifs de la Russie, en suscitant la guerre des Grecs, lui semblaient aussi clairs que ceux du chat qui pénètre dans la laiterie. Mais Ganning moins perspicace ou moins défiant, voyait les souverains tels qu'ils se montraient à lui, quand leur langage coïncidait avec ses sentiments. Il voyait un empire absolu s'allier à un pays constitutionnel contre un autre empire absolu, il jugeait l'occasion favorable pour faire prévaloir les idées constitutionnelles. H n'était point seul dans cette erreur. Tandis qu'il cherchait à réaliser ses rêves d'étudiant classique, il mettait en pratique une idée favorisée par les esprits les plus distingués de son temps et par les sympathies de sa nation.
En Angleterre, l'animosité contre les Turcs rappelait celle qui avait aidé Conrad à escalader les murs d'Ascalon, et Richard à planter son pavillon sur les tours de Saint- Jean-d'Acre. Depuis l'époque où Catherine chassait les Turcs de l'Ukraine, l'Angleterre avait regardé les Russes comme les continuateurs des héroïques croisés. Leurs armements contre l'empire musulman apparaissaient comme les offrandes d'un généreux peuple sur la civilisation. Burke , lui-même, dénonça les Turcs comme des barbares qu'il fallait exterminer sans ménagement. Fox, en échangeant des compliments avec Catherine II, la iouait surtout d'avoir châtié une race de sauvages, fléau de l'Europe orientale.
Les combats des Grecs, en faisant revivre leurs anciennes
traditions, donnaient une puissante impulsion à ces sentiments. Il fallait les soutenir dans leur soulèvement. Les Russes devaient envoyer une armée dans les Balkans. Notre flotte, unie à la leur, devait jeter l'ancre au pied du sérail. Le temps était venu enfin où les Turcs devaient être refoulés au delà du Tigre, dans les plaines de la Tartarie d'où ils étaient sortis. La destruction de la flotte ottomane, à Navarin , et la prise d'Andrinople furent acclamées comme des triomphes nationaux. Hobhouse et Machintosh parlèrent à la Chambre des communes, comme s'ils allaient demander une cérémonie d'actions de grâces; et lord Holland , à la Chambre des lords , dit que le jour 1 allait luire où chaque homme libre se réjouirait de l'anéantissement des Turcs en Europe.
Metternich ouvrit les yeux de nos hommes d'État sur le précipice vers lequel ils se jetaient dans leur aveugle sé> urité. Il fit voir à l'Angleterre que le petit royaume qu'elle avait établi autour de l'Acropole d'Athènes n'était que Tavant-poste d'un despotisme plus redoutable que celui du sultan, et il arrêta la marche de Diebitsch sur Constantinople. Il détermina le cabinet de Wellington à intervenir entre le général russe et la Porte, et à restreindre des prétentions qui, si elles avaient été admises dans toute leur extension, aurait mis l'empire turc aux pieds de
son adversaire.
Dans la rébellion de Méhémet-Ali , il sauva la Porte des griffés d'un vassal soutenu par la France. Pendant la guerre de Crimée , on a fait un reproche à l'Autriche de sa nonchalance. Mais on oubliait l'attitude qu'elle avait prise précédemment. On oubliait que les Russes avaient déjà passé le Pruth en 1828, et que, sans les représentations de Metternich, la Russie aurait été, avec, l'appui de l'Angleterre, jusqu'aux portes de Constantinople.
Les événements qui amenèrent pour la seconde fois le renversement de la dynastie des Rourbons furent justement appréciés par Metternich; mais ils prirent une di-
rection qu'il n'avait pas prévue. En 1825, il avait séjourné à Paris pour la santé de sa femme : il y avait été témoin de l'animosité avec laquelle les journaux attaquaient le ministère Villèle et du pouvoir que la presse exerçait sur les esprits. Ce fut en observant ce pouvoir qu'il s'écria : « Si je n'étais premier ministre d'Autriche, je voudrais être journaliste à Paris. » A son retour à Vienne , il approuva les mesures de restriction employées par le gou- - verncment français ; mais il craignait qu'on n'allât trop vite. « Si Poïignac, dit-il, était plus inquiet, je le serais moins. »
Avec ses prévisions habituelles , il renforça les garnisons d'Italie et se prépara à ce qui pouvait arriver. Quand la révolution fut accomplie , il accueillit gracieusement l'envoyé de Louis-Philippe. Il avait découvert la complicité de Charles X avec les Russes pour la spoliation de l'empire ottoman, et cela diminuait son antipathie pour un trône élevé sur des barricades. Cependant il se hasarda à exposer à Louis-Philippe la nécessité d'en revenir à un système de politique conservatrice, ne se doutant pas qu'en suivant cette voie le roi des Français succomberait et entraînerait le prudent ministre dans sa chute.
Mais une autre révolution s'accomplit sans attirer l'attention du vigilant chancelier. Il est vrai qu'elle ne fut point annoncée par le canon et qu'elle ne déployait point un appareil de baïonnettes. Cependant elle devait être plus fatale au système de Metternich que la révolution de Juillet.
Après une longue migration , les whigs rentraient en possession des bureaux de Downing-Street. La politique extérieure et la politique intérieure de l'Angleterre entraient dans une nouvelle voie. Plus de pitié pour les despotes ; mais une croisade régulière en faveur des gouvernements constitutionnels. La situation de l'Europe offrait alors une vaste arène aux théories diplomatiques. L'Italie centrale s'était révoltée contre ses maîtres, la Pologne lut-
tait avec la Russie , la Belgique avec la Hollande , le Portugal entreprenait de chasser don Miguel , et l'Espagne était en proie à une convulsion produite par un changement dans Tordre de succession.
Metternich devait combattre ardemment pour défendre chaque parcelle de son système.
Cependant nous disjoignons la Belgique de la Hollande, nous établissons dona Maria sur le trône de Portugal, nous déchirons la sixième clause du traité d'Utrecht, pour ♦ enlever à don Carlos la couronne d'Espagne , et nous déterminons la Russie et la France à s'unir pour obtenir des réformes dans le gouvernement pontifical, à Pavénement de Grégoire XVI.
Dans ces diverses complications , Metternich mit toute sa tactique en jeu, employant tantôt la force ouverte, tantôt de secrètes machinations. Il fournit à don Miguel et à don Carlos de l'argent et des munitions. Il essaya de placer, sous une apparence d étendard libéral, un archiduc sur le trône de Pologne; mais les whigs, qui connaissaient la valeur de ses promesses, et qui n'y voyaient probablement qu'un moyen artificieux pour les détacher de leur entente temporaire avec Nicolas , et pour jeter la discorde dans le Congrès de Londres, repoussèrent ses ouvertures.
La Pologne , nous le disons avec douleur, fut abandonnée. Mais, d'un autre côté, les whigs avaient obtenu d'importants résultats. Ils avaient renversé la politique des tories dans nos relations extérieures. Ils avaient accompli l'œuvre déjà pressentie par Fox et commencée par Canning. Ils avaient implanté les principes constitutionnels en Europe, et posé les fondements du système qui doit affermir la liberté des nations Pour la sécurité et l'extension de cette œuvre, ils avaient décidé les pouvoirs contractants à conclure le traité de la quadruple alliance.
Metternich, surpris de rencontrer un parti qu'il ne con-
sidérait que comme un instrument bureaucratique, et qui donnait des royaumes , renversait des dynasties et faisait une nouvelle division de l'Europe , eut recours à son spécifique habituel ; il convoqua un Congrès.
Il invita le roi de Prusse et l'empereur de Russie à se réunir à lui, à Muntzgratzen, pour aviser au moyen d'arrêter cette diffusion d'idées libérales. Mais l'assemblée qui eut lieu dans cette petite ville de Bohême ne ressemblait guère à celles que le puissant ministre d'Autriche avait présidées à Vérone et à Vienne , et le vétéran de la diplomatie dut avoir de fâcheuses prévisions sur l'avenir de l'absolutisme, quand il vit qu'il n'avait plus , pour le défendre, qu'un empereur dont il se défiait et un roi qu'il méprisait.
La disjonction de la Belgique avec la Hollande et l'établissement de la ligne féminine sur le trône d'Espagne ont été représentés , par les tories réactionnaires, comme des actes essentiellement nuisibles aux vrais intérêts de l'Angleterre, et subversifs du but que nos ancêtres avaient en vue en prodiguant leur sang et leurs trésors dans la guerre de succession. Mais ces messieurs raisonnent comme les tories ont toujours raisonné, — comme Charles I er , avant qu'il envahît la Chambre des communes pour y saisir seize de ses membres; comme Jacques II, lorsqu'il emprisonna sept évêqqes qui avaient combattu la déclaration de tolérance. Ils raisonnent comme si les princes étaient encore tout et le peuple rien ; comme s'il ne devait y avoir, en Europe , d'autre moyen d'action que les décrets du monarque; comme si ces décrets étaient, pour les nations tremblantes, l'expression même de la volonté du ciel.
Ils agissent comme si, depuis cent cinquante ans, l'esprit humain n'avait fait aucun genre de progrès ; comme si la politique nécessaire au temps de la reine Anne devait être absolument la même sous le règne de Victoria.
Les choses en sont venues à ce point que la politique
européenne ne peut plus être dirigée ni par des intrigues de cour, pi par des alliances dô famille, ni par des caprices de princes; mais par le caractère des différents peuples, par la communauté de leurs sentiments et l'identité de leurs intérêts. Quant à ces pactes de cabinets, rédigés dans une intention de despotisme, il faut les placer parmi les reliques d'un autre âge, a cùté des cuirasses, des haches de baiaille et des autres armes de ces générations qui considéraient de tels contrats comme la loi de leurs destinée..
Les whigs poussèrent leur action libérale de l'autre côté des Alpes, dès qu'ils eurent repris possession du pouvoir, c'est-à-dire dès Tannée 1831 Cette année-là, les légations s étant soulevées, ils pressèrent le pape de faire des réformes malgré l'opposition de Metternich. Vers le même temps, ils intervinrent aussi pour oblenir de Parme une apparence de libéralisme qui distinguât ces États des Etats voisins. Mais ce ne fut qu'en 1847 qu'ils eurent l'occasion d'appliquer à la Péninsule toute leur influence. Précédemment, ils avaient été occupés des affaires d'Espagne, de Portugal et des Pays-Bas. Metternich ayant é;é battu dans ces différents pays , le temps était venu où il devait aussi perdre son ascendant en Italie.
Le premier som des whigs fut d'accréditer, près des cours d Italie, un ministre chargé spécialement de défendre ces cours contre les machinations de l'Autriche , et de propager les réformes dont Pie IX avait donné l'exemple. Mettemiçh, alarmé de se voir attaqué sur le terrain qu'il regardait comme son propre terrain, employa une vigueur inaccoutumée à se défendre contre les agressions du premier ministre d'Angleterre.
Lord Palmerston envoie une flotte dans l'Adriatique et dans la Méditerranée. Metternich met des troupes dans Ferrare , puis ordonne au comte Buol de lire au roi de Sardaigne une lettre qu'il adresse au grand-duc de Florence, et dans laquelle il lui défend d'organiser une garde
nationale dans ses domaines, sous peine de voir ses domaines occupés par des légions autrichiennes.il annonce, en outre, que son inlention est d'occuper ainsi les États d'Italie qui adopteraient une politique libérale.
Lord Palmerston, de son côté, manifestait la détermination de né pas permettre que les principautés italiennes fussent envahies par les armes de l'Autriche, ou entravées par les menaces de l'Autriche dans leurs réformes* législatives. Il réclamait particulièrement cette indépendance ( pour les États romains. Metternich réplique par l'entremise de Dietrichbtein que la suprématie qu'il prétend conserver en Italie a été pendant près d'un demi-siècle autorisée par l'acquiescement et le silence de l'Angleterre, et qu'elle est foudée sur des droits garantis à l'Autriche par chacun des États protégés.
Dans le cours de ces débats, Metternich demande à Palmerston ce qu'il ferait dans le cas où le roi de Sardaigne envahirait la Lombardie. Le ministre anglais répond qu'il n'a pas à s'occuper d'une hypothèse. Mais Metternich affirme qu'il est de son devoir, à lui ministre d'Autriche , daprendre ses précautions contre les événements, et de ne pas exposer l'avenir aux conséquences incalculables d'un désordre universel. Et, en effet, il se met à l'œuvre , et il lutte de toutes les façons contre le courant qui doit le submerger.
Après avoir perdu son pouvoir en Italie et son ascendant dans les conseils de l'Europe, Metternich vit aussi diminuer son influence dans son propre pays. Il avait déployé dans l'administration intérieure de l'Autriche la même sagacité que dans les régions de la diplomatie. Toutes ces populations dont se compose l'empire autrichien , toutes ces races si différentes l'une de l'autre par leur origine , leur dialecte, leur culte, leurs mœurs, Metternich entreprit d'en faire une unité qui se relierait par une même loi d'obéissance à Vienne. Pour accomplir cette tâche , il s'appliqua à développer les prédilections
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nationales de chacune de ces populations et à les opposer l'une à l'autre. Ainsi, il envoyait les Croates contre les Bohèmes , les Valaques contre les Italiens , les Allemands contre les Slaves. Joseph II avait voulu effacer toutes ces distinctions de races, assujettir toutes les tribus de son empire à l'élément germanique et en faire un peuple autrichien. Non-seulement Joseph avait échoué dans cette tentative, mais il s'était exposé par là aux plus grands désastres. Metternich, comme nous venons de le voir, avait un système tout opposé, et, lorsqu'il en était besoin,, pour mieux accomplir ses desseins, il excitait une guerre intestine, ou soulevait une émeute. En 1848, la Gallicie était imprégnée d'idées révolutionnaires , propagées , disait-on, par les sociétés secrètes de Gracovie. Metternich, aussitôt, révoque l'édit qui permettait de substituer à la corvée un payement en argent. La guerre éclate de nouveau entre les paysans et la noblesse; le peuple dirige contre ses seigneurs les armes qu'il avait prises pour attaquer les soldats autrichiens, puis l'Autriche châtie ce peuple des désordres qu'il avait commis, des folies auxquelles elle-même l'avait poussé.
Mais si les Slaves ignorants pouvaient se faire ainsi eux-mêmes les instruménts de leur propre servitude, un esprit tout différent se manifesta bientôt en Allemagne. Les idées constitutionnelles s'étaient répandues peu à peu dans ce pays, et il ne fallait qu'une occasion pour les faire éclater. A l'aide des chemins de fer, les sentiments des peuples se propageaient d'une province à l'autre. L'éducation aussi avait fait des progrès, et enfin le Zollverein prussien, en réunissant vingt-deux États par un pacte commercial, faisait voir quel avantage le peuple pourrait retirer d'une confédération nationale. Le développement des ressources industrielles, l'augmentation des richesses due en partie au Zolleverein, fortifiaient les réclamations du peuple et lui donnaient la faculté de combattre pour obtenir ces institutions qui lui avaient été si souvent promi-
ses. Les longues guerres napoléoniennes avaient aussi habitué les Allemands au mauiement des armes. Des milliers de conscrits qui avaient combattu à Leipzig se trouvaient encore dans la force de l'âge, et tout prêts a engager une nouvelle lutte, dans l'espoir de conquérir cette liberté pour laquelle ils avaient déjà bravé la mort.
Évidemment l'esprit des Allemands n'était plus contenu dans les limites que les gouvernements absolutistes croyaient lui imposer. Il fallait, pour l'arrêter dans son impulsion, employer des* mesures plus énergiques. Mais les hommes du pouvoir se laissèrent abuser par le silence qui régnait autour d'eux. Ils s'en tinrent à leur vieille routine, ne voyant pas le baril de poudre près d'éclater.
La chute de Louis-Philippe produisit à Vienne une commotion extraordinaire. En un instant, la population de cette ville se souleva, et terrifia ceux qui l'avaient jusque-là contenue si facilement! Les agents de la police secrète s'enfuirent; la presse fut affranchie de toute censure, la liberté de la religion proclamée. La populace, se précipitant dans les salles du palais impérial, obtint la promesse d'un gouvernement représentatif. Metternich, après s'être démis de ses fonctions, sortit de Vienne précipitamment. Tout le système qu'il avait si laborieusement érigé s'écroulait comme un château de cartes sous le souffle d'un enfant; sa maison était pillée, ses propriétées saccagées. Pour échapper à la fureur delà plèbe, il dut prendre divers déguisements. Enfin il arriva en Hollande, d'où il se rendit en Angleterre.
De son séjour à Londres date une lettre qu'il adressa à un de ses amis, et qui mérite d'être citée comme l'expression d une calme et fière pensée au milieu de l'universel bouleversement :
« Cher Hugel, vous êtes encore du nombre des vivants et dans ces temps de calamité il pourrait bien se faire qu'il y eût plus de vitalité dans ceux que l'on regarde comme
morts que dans ceux qui se flattent de vivre au milieu de cette dégénération. Vous avez raison de compter sur ma tranquillité. C'est la situation morale de ceux qui savent ce qui est juste. Il y a dans ce sentiment une force qui donne du calme au milieu des plus grandes agitations.
« L'histoire, ce grand jury, repose sur deux hases : le passé et l'avenir, le commencement et la fin. Le présent n'est qu'un pont entre deux rivages. La vie s'écoule sur ces rives et non pas sur le pont, et l'histoire me rendra cette justice que je n'ai pas voulu passer par la transition. L'histoire nous donne encore une grave leçon; elle nous . montre que la liberté ne peut s'appuyer que sur le droit et ne s'enraciner que dans l'ordre. J'ai vécu dans cette pensée d'ordre, j'ai voulu la liberté, mais la liberté vraie, pure, durable, vivifiante. Si je me suis trompé, la faute en est, non point à ma volonté, mais à la faiblesse de mon esprit.
€ Qui vivra verra. Je ne suis pas de ceux à qui il est permis d'espérer une longue vie. Mais l'histoire vivra, et je vais avec confiance au-devant de son jugement. Ma femme vous remercie de votre souvenir. Elle se réjouirait comme moi de vous retrouver; mais où? elquand? c'est ce que personne ne peut nous dire. Je ne connais sur le théâtre de ce monde que deux places : la scène ou la loge. Retiré de la scène, je rentre en spectateur dans la loge. Je ne pourrais rentrer dans la coulisse, et le parterre contient . une société trop mélangée. Quant au paradis, j'en cherche un autre ailleurs que dans ce monde. »
Après avoir passé quelque temps à Londres, Metternich retourna en Hollande où sa famille l'attendait. Les victoires des Autrichiens en Italie et en Transylvanie, l'incapacité révélée par le parti radical à la diète de Francfort et dans les capitales de divers États, donnèrent bientôt aux deux principaux souverains de l'Allemagne la faculté de réagir contre le mouvement impétueux auquel d'abord ils n'avaient pu résister. Metternich rentra à Vienne, mais
sans prendre aucune part ostensible au gouvernement. Cependant on le voyait souvent à la cour, et il jouissait de la faveur de l'empereur, comme Walpole jouissait de celle de Georges II, après avoir été expulsé de la Trésorerie. Il vécut encore assez longtemps pour voir un autre Napoléon engager avec l'Autriche une nouvelle guerre en Italie, et pour apprendre les premiers revers de l'armée autrichienne. Il est mort le 11 juin, le jour même de la bataille de Magenta.
Dans sa vie privée, Metternich nous offre une image bien différente des calculs et des agitations de sa vie publique. Sa maison était comme un sanctuaire, où il maintenait le respect de toutes les convenances, où il accomplissait scrupuleusement tous ses devoirs domestiques. Après avoir fini sa tâche officielle, il aimait à se retirer au milieu de sa famille et s'y abandonnait à de doux épanchements. Il se maria trois fois, et trois fois fit un heureux choix. Sa première femme était une princesse de Kaunitz; il l'épousa en 1795, et la perdit en 1819. Il en avait eu un fils qui mourut trois ans après, et deux filles qui vivent encore. En 1825, il épousa la baronne Marie de Leykam,. à laquelle l'empereur donna le litre de comtesse de Beilstein. On la citait comme la plus belle personne de Vienne. Elle mourut deux années après json mariage, en mettant au monde son premier enfant, qui est aujourd'hui le jeune diplomate Richard Metternich, représentant de l'Autriche à Paris. En 1831, le prince épousa la comtesse Mélanie de Ferrani, qui a été la consolation de se vieillesse. IJ disait que, par cette dernière alliance, il n'avait point offensé le souvenir de ses premières femmes, mais qu'au contraire il l'avait honoré, en démontrant par , là que le bonheur qu'elles lui avaient donné l'avait décidé • à se marier une troisième fois. U s'honorait d'ailleurs d'avoir gardé fidèlement envers elles la foi conjugale. Les savants et les écrivains français avec lesquels il a
eu des relations se sont plu à vanter ses connaissances
scientifiques et son goût judicieux pour les arts et les lettres. Les artistes anglais qui ont eu l'occasion de l'apprécier lui rendent le même hommage. De ses facultés littéraires il ne nous reste d'autre témoignage que ses dépêches, qui sont des modèles de composition. Gomme un flot qui s'échappe d'une source abondante, sa pensée se déroule là clairement, vigoureusement, et va droit à son but.
Thomas Lawrence dit que ce mémorable diplomate avait aussi un sentiment poétique de la nature, et qu'il pouvait la contempler dans une rêverie semblable à celle de Wordsworth. Pendant son séjour à -Rome, Metternich aimait à emmener avec lui l'illustre peintre anglais, pour contempler, du haut du Monte Mario, le coucher du soleil, ou pour examiner les beautés de l'église Saint-Pierre. Un jour, il l'emmena à Tivoli et passa plusieurs heures à regarder le temple de la Sibylle et les cascades écumantes. « Voyez, disait-il, comme cette eau coule majestueusement et grandement, sans s'inquiéter si on la regarde, sans avoir i'idée d'une rivalité. Là, il n'y a ni envie ni effort pour produire de l'effet. C'est la vraie, la simple et naturelle grandeur. »
Quoique Metternich n'ait rempli que des fonctions civiles, ce sont les champs de bataille qui lui ont donné ses principales dignités. 11 fut décoré du titre de prince le soir de la bataille de Leipzig ; il fut nommé duc de Portella après la journée qui décida du sort de Murât dans l'Italie méridionale, et grand d'Espagne après avoir aidé Ferdinand dans sa lutte contre les cortès. A son second voyage en Angleterre, après le traité de Paris de 1814, l'université d'Oxford lui conféra le diplôme de docteur. Mais si ses titres rehaussaient sa dignité, lui-même éclipsait ces titres par ses qualités personnelles, par une grâce, un charme et une faculté de séduction qui l'ont fait surnommer la Circé du despotisme. Sojt qu'il saisit une rose entre les mains d'une fière beauté, soit qu'il enlevât une
couronne à quelque prince d'Italie, ou qu'il condamnât un patriote à être enfermé dans les murs de Spielberg, il conservait la même aimable physionomie. Le jour même où la tempête de 1848 l'obligea à se dépouiller de son pouvoir, il montra un calme et une majesté qui imposèrent le respect à la plèbe tumultueuse, et cette majesté extérieure était en harmonie avec ses qualités intellectuelles.
YI
Parmi ces sentiers que nous pourrions appeler les sentiers de traverse de l'histoire et de la géographie, il n'en est probablement pas un plus curieux à voir que celui qui conduit à la principauté du Monténégro, pas un qui occupera plus utilement l'attention de l'homme qui se complaît dans les investigations politiques et celle de l'étudiant classique qui désire voir se réaliser des scènes homériques, des tableaux de la vie patriarcale, et celle de l'artiste qui recherche les sites sauvages et les images pittoresques.
Au quinzième siècle, ce petit Etat indépendant du Monténégro, détaché de l'ancien royaume de Serbie, s'élevait comme un Ararat au-dessus du débordement de l'islamisme , qui alors menaçait d'engloutir l'Europe méridionale et orientale. Il s'éleva à une époque où le Sultan possédait à la fois le trône des Césars de Gonstantinople,
U4 de l'est a l'ouest.
et le trône des Califes (de Bagdad), où le pape songeait à s'enfuir au delà des Alpes, car les infidèles avaient juré de faire camper leurs chevaux dans la métropole du christianisme, d'ajouter à leurs richesses les dépouilles de l'ancienne et de la nouvelle Rome. Depuis cette époque, pendant un espace de quatre siècles, cette rude tribu de montagnards indomptables, et ces princes qui, comme aux âges héroïques de la Grèce, réunissaient au pouvoir du souverain la dignité de grand prêtre, ont souvent attiré l'attention de l'Europe chrétienne.
Au delà de ces contrées qui ont longtemps sulji les désastres des barbares invasions des Turcs , au delà du royaume de Hongrie et de la république de Venise, les Monténégrins ont pendant plusieurs générations constitué un formidable rempart contre les ennemis du christianisme.
Il est aisé de pénétrer dans le Monténégrin quand on s'y rend avec une pensée pacifique. Gomme la plupart des montagnards, les habitants de ces cimes escarpées se montrent très -courtois envers l'étranger qui se fie à leur honneur et à leur hospitalité. Pour eux comme pour les anciens Écossais, le nom d'étranger a même une sorte de caractère sacré; et le trajet de Londres ou de Paris à Czétinié, la petite capitale de cette principauté, n'est pas long. En trois ou quatre jours, le voyageur arrive par le chemin de fer à Trieste, cette nouvelle reine commerciale de l'Adriatique. Là il s'embarque sur un des excellents bateaux à vapeur du Lloyd, et navigue le long de la côte de l'Adriatique à travers les sites les plus variés, et de distance en distance, stationne dans des vidages et des villes illustrés par d'anciennes traditions. Là sont les Morlaques qui ont si fidèlement conseivé leurs coutumes primitives; là, les îles de rocs, les Scogli jadis occupés par les Uscoques, ces farouches pirates. Les scogli ressemblent à des wagons qui, dans leurs mouvements auraient été pétrifiés, et la côte avec ses mamelons ondulants ressemble à une mer
houleuse. A la morne surface de cette terre stérile, dans cette autre Arabie Pétrée, de temps à autre seulement, on aperçoit quelques tiges d'oliviers, quelques parcelles de sol, péniblement cultivées, où, selon l'expression d'un écrivain allemand, des moutons errent, comme des botanistes, à la recherche d'une herbe inconnue.
Mais çà et là aussi entre ces collines calcaires, il est des vallées vertes et fraîches comme celles de la Suisse, qui s'étendent au loin comme de mystérieux asiles et dont le sol se couvre de fruits abondants. L'olivier s'y développe librement à l'abri des tempêtes, et l'amandier y fleurit au milieu des ceps de vigne. Dans quelques-unes, il est des rades qu'on dirait creusées comme des bassins par la main d'un ingénieur habile, qui offrent en tout temps aux navigateurs un ancrage assuré. Sur ces scogli enfin, sur les plus nus et les plus tristes, il est des groupes de familles dont on ne peut, sans émotion, apprendre à connaître l'honnête et douce existence. Les pauvres gensl Ils ont été jetés là, on ne sait par quelle circonstance, comme des naufragés, et ils y restent séparés du monde entier, forcés de se suffire à eux-mêmes, et n'acquièreiit leurs moyens de subsistance que par un courageux travail.
Bientôt on arrive en face d'un autre paysage. Sur la côte s'élèvent des montagnes plus hautes et plus gracieusement découpées ; le long de la plage apparaissent des forêts d'arbres fruitiers et de beaux villages, et la capitale de la Dalmatie, la vieille, héroïque Zara est là qui s'avance jusqu'au bord de sa presqu'île comme pour voir plutôt les navires qui viennent du nord et du sud. Zara, disent les antiquaires, est la Jadera de la Liburnie ; elle a été, selon le témoignage de Pline et de Ptolémée, une colonie romaine. Par sa position sur une presqu'île qui n'est rejointe à la côte que par une langue de terre, elle a du être de tout temps une forteresse maritime facile à défendre, importante à conserver. A la voir, quand on vient de
Trieste, s'élancer des eaux, avec ses blanches murailles