‹ De l'établissement de la troisième républiqueChapitre 11 sur 102 · LES VAINCUS DE METZ · texte numérisé non relu

LES VAINCUS DE METZ

Il semblera peut-être hors de propos que la Rerue de la Philosophie positive s'occupe de la catastrophe de Metz, événement particulier chez une nation particulière. Ce n'est pas cependant parce que fauteur a écrit dans cette revue, et lui-même ne m'a pas demandé en m'adressant son livre que jVn parlasse ; mais c'est parce qu'il est possible d'y rattacher des considérations de morale politique qui ont à la fois leur généralité et leur application.

Avant d'y arriver, j'ai nécessairement à traverser des événements militaires et à les apprécier. Mais, me dira-t-on aussitôt, quelle est votre compétence, et quel droit avez-vous de porter un jugement? Ma compétence est nulle ; mais un homme de sens, habitué aux études historiques, ayant devant lui les récits des deux adversaires et le résultat, est en état, du fond de son cabinet, d'apprécier les opérations militaires, en tant que partie d'échec bien ou mal jouée.

A ce point de vue, j'ai à examiner, avec le livre de M. J..., la conduite de M. le maréchal Bazaine en

(1) Par E. J..., ancien élève de TÊcole polytechnique. Pari«, 1871. Non article sur ce livre parut dans la Revue de la Philoso^ phie positive, novembre-décembre 1871, par conséquent avant le jugement du maréchal Bauine.

li-ois circonslunces capitales, d'abord quand il lui roupé en avani de Verdun et qu'il perdit ses communications avec le reste de la France : puis pendant que le maréchal de MaoMahon entreprenait la périlleuse marche sur Sedan; enfin, durant le blocus de Metz el au fur et à mesure des progrès de la famine. Ce sont lA le^ trois phases du firand drame auquel a présidé M. le maréchal Bazaine. A chacune (le ces trois péripéties, l'avenir qui nous était réservé pouvait être changé : non coupé, M. le maréchal Bazaine gardai! k la France une nombreuse armée; * agissant pour coopérer avec M. le maréchal Mac- Mahon, il diminuait les périls de son collègue ; troublant le blocus, il diminuait les périls de la France. M. J... est un jeune oflîcier qui est eniré en campagne avec lu déclaration de f.'uerrc el qui a été blessé et pri<^ à Metz. IH, afin qu'on fasse aussilùt connaissance avec l'auteur et son livre, voici une piiye où, tout en se demandant si arracher le eominandement au général en chef n'ei'il pas créé pour la malheureuse armée ({uelque chance de salut ou de lulle désespérée, il accepte avec une mâle douleur les ri^eurs de la discipline militaire : •■ Par une froide journée de décembre (M. J... était alors prisonnier en Allemagne), nous nous étions réunis en secret pour lire un journal français dont la vue irritait nos geâhers, et nous nous posions tristement, BU coin d'un maigre poêle, cette question terrible, ce problème effrayant (les causes de la capitulation de Mez). L'un de nous nous fit comprendre la solidarité do la chaîne îl laquelle se Mail notre destinée, par la lecture de quelques lignes d'un livre que nous avons souvent relu depuis : L'armée ett aveugle et muette. Elle frappe devant elle du lieu où ou la met.

Elle ne veut rien, et agit par ressort, Cest une grande chose que l'on meut et qui tue; mais c'est aussi une chose qui souffre, (Alfred db yiGN\\ Servitude et grandeur militaires,) Nous comprimes alors la puis* sance fatale et irrésistible de ces deux choses qu*on appelle la discipline et Tesprit militaires, choses excellentes cependant en des mains habiles et honnêtes. Nous comprimes alors, plus que jamais, la grandeur du sacrifice de Tbomme qui abdique sa volonté pour Tobéissance sans restriction. La rou* geur au front, nous repassions dans notre mémoire le mépris qui, depuis quelques années, accueillait notre abnégation, et dans les journaux, et sur les théâtres, et dans notre propre famille. Nous baissions la tête sous le poids de si lourdes réflexions, trouvant, dans Texcès de notre malheur, une sorte de joie amère dans Taccomplissement tout entier de notre pénible devoir, espérant que peut-être un jour la nation, revenant à des idées plus morales, se repentirait de ses railleries bouffonnes, et se sentirait de Testime et du respect pour Thomme qui sait tout souffrir sans murmurer, et qui accepte jusqu'au bout le sacrifice sous toutes les formes.

» Dans une telle situation, Timpuissance de Tindividu est flagrante pour réagir contre les choses qu'il déteste. L'obéissance n*a pas de limites; elle devait être complète, elle le fut. Ce qui avait été notre force aux jours relativement heureux de la lutte, devint, par la fatalité, la source de notre honte. Ce qu'il faut accuser, ce n'est pas l'institution, qui est la plus parfaite expression de l'organisation, but de toute société civilisée, mais l'infamie des hommes qui l'ont confisquée, comptant y trouver leur profit.^ Si les hommes qui ont manié cet instrument docile

QE 1870 ET I87t

Hviicnt ^Xé A'hnnnèlen citoyen.», nnlro sacrificp. qui rc«f« obsrur et iiiBtgnilîunt, aurail pu devenir érlii' tant fl victorieux dans une eertnine mesure. Conimn r« dit Alfred <ii> Vigny, la carrière du soidiit esl uno vie d'abnégation. Depuis longtemps, ce rAle nous étiiil Tamilier; nous n'aurions jamais cherché à en ériter les épreuvei. Loin de les fuir, nou» \m avons au conlrairoréi'laméeaavnc une inslîmue qui explique l'abMinco cnlciilée du maréchal Bazaine au milieu des tentes. Nous savions tous que nous ('lions la seule puissance nrganisée de la nation, la Torce vive du pays, l'espoir de la pairie duns ces jours Tunesles. »t nous étions résignés, dès les premiers jours, à prendre la plus dure partie du fardeau. C'est même frrice au maintien <tc cet esprit que le syaléme de l'inertie parvint à t;agnerdu temps, just|u'im moment où il n'était plus possible de reculer (p i3H). ••

Ce sont les paroles d'un hrave et loyal mililaire. Je no diasimulerai pas (et on l'entrevoit dans le morceau rapporté ci-dessus), que M. J... incrimine tuUnt les nr ri ère- pensée a que les actes de M. le maréchal Oozaine. Pour moi, ici, laissant de cAlé les arriérA-peniées que je n'ai aucune prétention de di>viner, jft m'occupe uniquement des actes militaires. Ai-je besoin de dire que je ne ni'en occupe pas pour ~ hialutre, ni représenter ce qui serait advenu leaures prises avaient été autres'/ Ce sont des gtions auxquelles toute réalité manque, et de eomplaisances du vaincu à l'égard de luimême. Mais la France, qui était pleine de force et de vigueur, et capable, si elle aval) été préparée et conduite, de soutenir les luttes les plus dures, fui en quoique* jours renversée et vaincue de manière vi ne pouvoir s'en relever. En quelques jours, noiex-le

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bien. L^histoire a un véritable intérêt à savoir comment cela s*est fait. La ruine devint irrémédiable, je ne dirai pas par la défaite, mais par la perte intégrale des deux seules armées que nous eussions. Voyons donc par quels actes ces deux armées ont été perdues.

Après les trois grands revers du début de la campagne, Tarmée, • vaincue mais non coupée (vous verrez tout à l'heure quelle immense différence il y a entre vaincu et coupé), se retira sur Metz, et M. le maréchal Bazaine en eut le commandement. Elle était dès lors assez réorganisée pour livrer des batailles, témoin Borny et Gravelotte. Les Allemands, qui disposaient de forces très supérieures, conçurent le projet décisif, non pas de défaire l'armée française, mais de la cerner. Que M. le maréchal Bazaine ait soupçonné le dessein de ses adversaires ou ne Tait pas soupçonné, peu importe ; le soin le plus urgent était de mettre son armée en sûreté, je veux dire de conserveries communications avec la France. Une armée coupée n'était plus bonne à rien, ne pouvant se concerter avec les autres corps, destinée à tomber finalement entre les mains de l'ennemi, et ne servant plus désormais qu'à occuper momentanément une certaine partie de ses forces. Le général en chef devait donc, à tout prix, entamer opportunément sa retraite, au prix d'une bataille, au prix même d'une défaite ; car des débris d'armée auraient encore servi à la défense. On dira ce que l'on voudra sur les retards des mouvements; le fait est qu'on s'attarda, quand la plus urgente rapidité était commandée ; la retraite sur Verdun fut coupée ; et là s accomplit le premier acte de la ruine de la France.

M. le maréchal Bazaine a écrit qu'il avait gagné la

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