‹ De l'établissement de la troisième républiqueChapitre 16 sur 102 · DE 1870 £T · texte numérisé non relu

DE 1870 £T

s était trompé, présumant trop de Tavancement contemporain. Qui pourrait aujourd'hui parler de dé« sarmement, ce rêve qui, hier encore, ne paraissait pas impossible? Les signes du temps annoncent que l'Europe entre dans une période militaire. Aucune doctrine ne le regrette plus profondément que ne fait la philosophie positive; mais aucune doctrine n'est plus convaincue que cette perturbation, toute grave et douloureuse qu'elle doit être, ne sera qu'une perturbation, c'est-à-dire n'altérera pas le mouvement de la civilisation européenne, et que les hommes, quand ils en seront sortis, sauront et pourront fonder la paix commune sur de meilleures garanties que celles qui, aujourd'hui, tombent de tous côtés et nous livrent aux jeux de la force ei du hasard.

Socialisme.

Bien que séparées par un intervalle de plus de vingt ans, les deux insurrections de juin 1848 et de mars 1871 n'en ont pas moins de fortes ressemblances : mêmes acteurs, les ouvriers; même but, s'emparer du gouvernement de la France. Frappé de ce formidable événement de 1848, M. Comte crut y apercevoir un appui à ses idées sur la période transitoire que nous traversons; il se plaça au point de vue du triomphe des classes ouvrières, et admit que ces classes et les plus grandes villes oii elles sont agglomérées avaient le plus de capacité pour régir la situation révolutionnaire, comme étant plus que le reste dégagées des doctrines et des intérêts rétro-

grades. Je lins U plume et rédigeai la pUo qu'il avait conçu ; mais, depuis longtemps, j'ai complètement répudié ce que, h très grand tort, je le eonfefise et Tai plus d'une fois confessé, j'adoptai sur la parole du muitre (1). Troii erreurs mettent à néant ce plan d'une prépondérance de^ classes ouvrières, dans la phase présente de la révolution (2). La première, cest que M. Comte n'y croyait plus possibles lea grandes guerres; or \e% grandes guerres y sont pog^ sibles, elles y ont fait explosion, il est à craindra qu'elles n'y fassent explosion encore, et le socialiama n'a aucun moyen de satisfaire à l'urgenca des préoccupations militaires, La seconde erreur, c'est d'avoir supposé les classes ouvrières capables de gouverner ; elles ne le sont pas. Et enfin, la troisième est relative à une certaine indépendance d'esprit qu'il leur prétait à l'égard des doctrines qui enlacent les autres classes ; cette indépendance n'y existe pas ; elle est enchaînée par un étroit socialisme qui, ne tenant

(1) Voyei oe que jn dit de ma rétraeUliop, dam mes Fragments de phiiosQphie positive^ Pari$, 1875, p. 401.

(2) Je fais ici allusion à l'opuscule intitulé : Rapport à la Société potitivule^ par la Commitaion chargée tTorgQHiêcr la nature ft le plan du nouveau gouvernement révolutionnaire de la République française, P^ris, août iS^S. Dans ce plan, Paris était seul appelé à constituer par voie électorale le pouvoir législatif et exécutif; le reate du pays n^intenrenait que pour régler le liudget à rf|40 d'ime Cbanibre élqe. Ce pouvoir était remis i trois gouverneuri ckiarfi^t Tun de l'intérieur, l'autre des finances et le troisième de Texterieur. Dans l'intention de M. Comte, ces trots homroef, éhie fêt Parif . ne pouvaient guère manquer d'être des ouvriers, ou. oomiae il disait, d'éminents prolétaires. Dans ma rétractation générale des doctrines de la vie de M. Comte, je n*ai pas, je crois, asses eon* fessé mon tort d'avoir adopté et recommandé un pareU mode 4e gouvernement. Alors je manquai de çlairYoyimcf, d'indépendancf d'esprit et de sagesse philosophique. Aujourd'hui je rougis des utopies révolutionnaires auxquelles je me laissai eiilratner.

û£ 1870 ET 1871. 115

compte quQ de lui-même, est naturellement im^ propre à toute gestion effectivement générale. Lq socialisme, sans une philosophie qui le guide, est un aveugle qui trébuche et s'égare; mais rien ne dit qu'il ne sUnstruira pas par ses revers.

Qu*il trébuche et s'égare, pn s'en convaincra en jetant un coup d'œil sur les tendances manifestée^ durant la triomphe. Ils ont proclamé l'athéisme ; ils ont voulu universaliser la propriété (je me sers de leurs expressions), c'est-à-dire établir le communisme; enfin, ils ont porté toute sorte d'atteinte au mariage, dont Tabolition, en effet, paraît être une conséquence de la communauté des biens. Athéisme, communisme, abolition du mariage ont été beaucoup discutés, et peuvent l'être dans l'arène présente du conflit des opinions, puisque la doctrine tbéologique n'a plus assez de force et que la doctrine positive n'en a point encore assez pour frapper de discrédit social les discussions subversives. Mais les mettre de force en pratique au milieu d'une société stupéfaite est une désolante aberration ; et il faut ayoir une foi bien robuste en ces prétendus principes, pour aller fanatiquement dresser en leur honneur une barricade, tirer sur un compatriote et incendier une maison.

Ceux qui pensent que le socialisme est quelque chose de fortuit qu'un accident apporta et qu'un accident peut remporter, se trompent. Comme il est non seulement français, mais européen, on demeurera convaincu qu'il a des racines dans Tint imité même de la situation. De cette intimité, aucune doctrine n'est capable d'indiquer la cause réelle, si ce n'est la philosophie positive. La vraie explication de son existence et de sa persistance est que, la

base spirituelle de la société ayant été déplacée par la science, tant que la nouvelle base spirituelle ne sera pas reconnue et instituée, il y aura dans la société une impulsion révolutionnaire que le parti conser\'ateur, provisoirement du moins, n*est capable ni de comprendre ni de maîtriser. Le socialisme, doctrine des classes pour lesquelles Tordre social a le moins de faveurs, est naturellement le porteur de cette impulsion. Et qu*on ne prétende pas que c'est là une explication trop philosophique pour ne pas rester vague. Sans doute, si le socialisme n*était pas autre chose que le groupement des ouvriers pour garantir leurs intérêts et améliorer leur position, il serait excellent et ne tomberait pas sous le coup de la critique philosophique. Mais il a de bien autres visées, étant porteur de projets, fort divers entre eux, mais s*accordant en ceci qu'il faut démolir la société actuelle pour la rebâtir sur un plan nouveau d'égalité, de communauté, de collectivité ; ces projets ou systèmes émanent tous de Tarsenal révolutionnaire, et, à ce titre, ils subissent Tarrét de condamnation prononcé contre eux par la sociologie.

Le socialisme est manifestement détaché des opinions théologiques, et cela aussi bien dans les pays protestants que dans les pays catholiques. Sorti du giron de TÉglise par les causes profondes qui en ont dissipé Tautorité générale, il n*y rentrera jamais. L'important serait que le parti conservateur se pénétrât de cette réalité, et ne perdit pas en d'inutiles tentatives des forces dont Tordre a si grand besoin.

En revanche, le socialisme ignore les lois de l'évolution sociale ; et, quand il en entend parler, il les redoute ; car il craint d'être contrarié par elles.

m t870 ET 1S7I.

hei lois de l'évolullon sociule, connue du reste les lois du monde dont elles sont une parlie, contrarient tous ceux qui ont des systèmes k réaliser niiil^^ré l'urdi'e, uiulgré l'Iiisloire el, ils t'ont dit les luulheuri'ux ! malgré la science. Malgré la science I... Mais passons, et ne notons ce propos que comme un indice de notre anarchie mentale et de nos danj^ers sociaux.

Ce fui sous le règne de Louis-Philippe que le mouvement socialiste commença de se distinguer du mouvement généiiil de la révolution. Les adeptes déclarèrent que les questions politiques leur importaient peu, et que la piimauté passait aux questions sociales. Puis vint la gi'ande éruption de 1848. Elle fut comprimée, mais ta défaite n'était pas une fin. Durant les vingt ans d'empire, le socialisme se rallia e fortifia ; et aujourd'hui il n'est pas un État d'Europe où il n'ait pris pied, et où il ne soit devenu un élément quelquefois menaçant, toujours considéral>le. Toutefois, croire que la question sociale, telle iju'elle est soutenue par les classes ouvrières, soit capaMe de faire tomber les armes des mains des rois et des peuples, ou croire, comme M, Comte, que l'avancement de la civilisation el les tiens de l'industrie et du commerce pèsent assez dans lu balance politique pour empêcher tout grave conilit entre les nations européennes, est une même erreur. La question sociale des classes ouvrières elles liens de civilisation et de commerce n'ont pas empêché la liuerre de Crimée, la guerre d'Italie, la guerre d'Allemagne contre le Danemark, la guerre de ta Prusse rontre l'Autriche et enfin la guerre de l'Allemagne et de laPrance. Où est, en 1871, la force plus grande de ces conditions de paix contre les conditions de guerre?

118 ÉTUDE SUR LA CRlSB DE GUERRE

Les socialistes luttent en vain, par des argument tations, contre un ftiit brutal et pressant. Ce ftiit, le voici : l'Allemagne a aujourd'hui douxé cent mille hommes parfaitement disciplinés et armés, munis de tous les engins de destruction les plus perfec* tionnés, et susceptibles d*étre mobilisés en quinte jours et d*étre jetés au delà de leurs frontières. Cet appareil vient d'être employé à enlever à la France deux provinces, malgré les protestations des habitants, et cinq milliards. En présence de cette force énorme, disponible pour Tattaque^ tous lès États, grands et petits, amendent et augmentent leur sya* tème militaire. Pourquoi ? parce qu'ils veulent, ê'tU peuvent, ne pas perdre cinq milliards et deux pro<^ vinces. Voilà le fait actuel, contre lequel, malheu^ reusement, le socialisme ne peut rien. Les aocia* listes, enrégimentés et commandés^ marcheront; et, dans la campagne de France, on n'a pas remar* que que les socialistes allemands aimi moine bten fait leur devoir contre nous que leurs autres coro^ patriotes.

Tels sont les motifs communs à toute l'Europe qui mettent sur le second plan la question socialiste ; mais, outre ces motifs communs, il en est de partU culiers pour la France. Elle a des milliards à payer aux Allemands, l'évacuation de son territoire à obtenir et une dette de vingt milliards à équilibrer avec ses ressources diminuées par le démembrement qu'elle a subi et par l'énorme contribution de guerre qui lui est imposée. Gela, il faut le dire, la préoccupe plus que la question sociale, toute formidable qu'elle s'est montrée ; en effet, la question sociale s'ajourue, les payements et les impôts ne peuvent s'ajour^ ner. Au reste, on remarquera qu'une grosse dette

publique est une barrière considérable mise devant le socialisme, aussi longtemps qu'il demeurera divisé en lui-même, insurrectionnel et anarchiquc. Le moindre ébranlement, volontaire ou involontaire, infligé au crédit, produirait une catastrophe ruineuse pour des millions d'individus qui, tant qu'ils pourront, s'opposeront aux bouleversements.

Gomme la France vaincue et abattue, le socialisme, lui aussi, après sa défaite, a besoin de recueillement et de repos. Il y est contraint partout, grâce aux forces supérieures dont les gouvernements disposent. C*esl pour lui le moment de s'examiner ; c'est aussi le moment de l'examiner pour tous ceux qui étudient les efforts des classes ouvrières et la connexion de ces efforts, soit avec la révolution, soit avec la rénovation.

Le nombre des ouvriers, leur groupement dans de grands centres, leurs associations disciplinées, les vastes intérêts qu'ils représentent, la presse active et ardente qui leur sert d'organe, tout leur donne une influence considérable, surtout dans les pays de suffrage universel. Souvent, dans leurs journaux et dans leur* réunions, ils se vantent d'être la masse numérique prépondérante; ils se trompent. La masse des paysans l'emporte notablement sur la masse ouvrière, du moins en France. Oui, le nombre serait de leur cêté, s'ils entraînaient les paysans avec eux. Mais l'homme de la campagne est propriétaire, ou, quand il ne Test pas, s'eiforce de le devenir par l'épargne. Cette dissimilitude de condition et de penchants sépare profondément, par les intérêts et par les opinions, la masse paysanne de la masse ouvrière.

Dans la situation telle que la révolution générale

ÉTUDE SUR I.A CRISE IlE GlEnnE

l'a fnilo, une classe forte et nombreuse a deux voies ouvertes devant elle pour essayer d'oblenii- ce qui lui paraît équitable dans ses rapports avec les autres classes. Par la première, on travaille à modifier la législation en agissant sur l'assemblée législative par la presse, par les réunions, par le vote ; on s'efforce de faire entrer dans les assemblées des ouvriers ou dos hommes dévoués ii leur cause; et. en comptant sur lous ces eflbrts, on compte aussi sur le temps, grand modificateur des choses et grand réformuleur- Dans la seconde, on tlédaigne ces moyens légaux comme insuffisants d'une pari, et comme trop lents de l'autre; et l'on espère, cofile que coflte, que des insurrections victorieuses pri>duiront des solutions rapides et décisives.

Aujourd'hui même, on peut dire que ces deux procédés sont en voie d'expérience. En .\ngteterre, les masses ouvrières, soit de gré et par plus de prudence, soil de force et à cause d'une compression plus efficace, ne tenteni pas la révolle, et d^s lors tournent toutes leurs pensées vers des moyens légaux; et encore n'ont-ils pas le suffrage universel. En France, où les grandes résistances politiques sont désorganisées, les niasses ouvrières ont trouvé plus d'une occasion où à leurs yeux a lui l'espoir de s'emparer du gouvernement et, par Ik, de modifier la société à leur gré; témoin juin IHlSet mars 1871. Maintenant, qu'advîendra-t-il? Les Anglais se lasseront-ils des moyens légaux pour recourir à la violence ?l*s Français, découragés par leurs défaites, se résoudront-ils h ne compter que sur la discussion et le vote? De quelque façon que se fasse l'expérience, et en souhaitant que le mode anglais soit imité partout, aux uns et aux autres la philosophie

positive croit pouvoir dire qu'ils resteront en deçfi des solutions elTectives ausiii longtemps du moin» qu'une doctrine positive, cmhi-assnnt it la Tois l'intelli^nce et le moral, n'aura pas donné à tout Ifi monde certains principes communs, équivalents des religions.

On a dit que, naguère encore, il n'y avait que deux politiques, celle des rétrogrades et des révolutionnaires, ou, si l'on veut, des conservaleurs et des libéraux, mais qu'aujourd'hui il y en a une troisième, celle des socialistes et que cette troisième prend, il l'égard de la politique libérale, exactement l'atlilude que celle-ci prenait h l'égard de la politique rt^trograde ou conservatrice et la traite d'arriérée et d'impuissante. La comparaison est tout à Tait erronée, et aucune similitude n'est à établir entre les deux situations. Les bourgeois d'alors réclamaient k l'égard de la noblesse une mesure simple et d'exécution immédiate, si les réclamants étaient assez forts, à savoir l'abolition de privilèges intiques, il est vrai, mais devenus abusirs. Les socialistes d'aujourd'hui réclament, ce qui n'est pas i)u tout la même cbose, une refonte systématique, ulopique de la société, sans se soucier le moins du inonde de l'hisloire, de la sociologie et de ses lois.

Francf.

Montaigne a dit, dans un temps aussi alarmant que le nûtre pour les destins de la France: a En cette confusion où nous sommes... tout homme françois a^veoil à chaque heure sur le poinct de l'entier

IS ÉTCDE Sm L\ CRISE DB GUERRE

reiiTeneoienl de sa fortane : d'aatant bat^ii teoir son courage foamy de provitioiit plus fortes et ▼!• gottretttes... Comme je ne lis gueres en histoires ces coofùsioDS des aultres estais, que je n'aye regret de ne les avoir peu mieaix considérer, présent, ainsi faicl ma curiosité que je m'aggrée aulcunement de veoir de mes yeux ce notable spectacle de notre mort publicque, ses symptômes et sa forme ; et, puisque je ne la puis retarder, je suis content d^estre destiné à v assister et m>n instruire. » Aussi con«^ triste que lui, mais moins stoique* j'aurais mal à considérer aefrr mort pmèiifue pour mfm tnsfmîre, si je ne pensais que je m'en instruis pour essayer d'apercevoir les germes du salut. De cette terrible épreuve, au seiaième siècle, que Montaigne crut déBnitîvement mortelle, la France sortit avec de profondes blessures qui se cicatrisèrent rapidement. La vie et la force revinrent : Ttiistoire recommença pour elle : et trois siècles se passèrent dans les vicissitudes qui sont le lot d'un grand empire, mais aussi avec tout Téclat et toute Tinfluenoe qui lui appartiennent.

Sortin-t-elle de Pépreuve présente comme elle sortit de l'épreuve passée, c'est-à-dire avec un nouvel avenir devant elle? Le péril est immense, mais il n'est pas au-dessus de ses forces intellectuelles, morales et matérielles.

Depuis Henri IV, puisque cette date m>st fournie par Montaigne et la citation, nous fîmes nos affaires avec Tintenrention des sujets ou peuple que permettait cbaque siècle et avec un succès suffisant. Même le terrible gouvernement de la révolution, au milieu des convulsions, ne laissa rien perdre de la gHuadeurde la France. St^uls, les Bonaparte nous ont

Page 1