‹ De l'établissement de la troisième républiqueChapitre 36 sur 102 · LA RÉPUBLIQUE EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

LA RÉPUBLIQUE EN ESPAGNE

J'avais plusieurs fois, dans ces derniers temps, entendu des personnes qui connaissent l'Espagne prédire que le roi Aniédée ne garderait pas le trône où il avait été appelé par les Espagnols eux-méme. Cependant son abdication n'en a pas moins été une surprise, surtout quand on vit la république lui succéder sans retard et sans conteste.

Qui ne se rappelle quel fut le triomphe de l'Italie, au moment où un prince de la famille de ses rois reçut la couronne d'Espagne par une libre élection? L'Espagne comptait trouver dans une nouvelle royauté ce que les vieilles royautés ne lui procuraient pas, le repos, le bon ordre, la restauration des finances et la discipline de l'armée. L'Italie voyait, dans le lien étroit qui unissait les rois des deux péninsules, un agrandissement de son influence. Toutes deux ont été déçues : l'Espagne a perdu son jeune monarque quittant honorablement une fonction qu'il ne pouvait plus remplir; et l'Italie est rentrée, à l'égard de l'Espagne, dans la situation où sont les autres puissances de l'Europe.

La république en Espagne ! Qui eût pensé il y a

oncort^ peu d'utiiiL-t-a que ce vieux peuple iiioiiarchif]U(> dfviendraii indilférent aux rois légiliinefi ou illé- ^ilimcs, H IcnlrrRil, snns Hucun Ecrupule, l'expérivner de s'en panser? D'où provient ce résultat hinon de la monarchie? Elle a, doses propres mains, éifvé el gouverné tous les Espagnols qui la chassent. C'est elle qui leur a enseigné la désalTeclion ; c'est elle qui «Vst partagt-e en factions ; c'est elle qui n'a su ni faire l'ordre ni faire le progrès. Tous les repu* lilicains d'Espagne sont le produit de la monarchie.

Non que je sols assuré que le nouvel établissement est h l'abri de tout mal. Je l'espère ; mais espérance n'flst pas certitude. Toutefois, quand même la république ne se fonderait pas cette fois-ci, quand même i^ ne sais quoi de monarchique lui succéderait, cela ne serait pas une vraie restauration; le régime moderne de la liberté s'inliltrerait peu ou prou. Les peuples, lassés de monarques comme la France et l'B^pBgne. n'ont que là une g.'U'antie de repos, d'ordre et de prospérité.

Le* dangers extérieurs de la république espagnole, h la différence de la France, sont très petits, ou, pour mieux dire, dans l'état actuel ils sont nuls. Un a l»ten parlé, même en des journaux espagnols, d'interrontion française ; mais, tant que la Prance restera ee qu'elle est, toute inten-enlion est impossible. A la xMlé, il n'est pas douteux que, si te parti légitimiste et clérical l'emportai), une expédition pour rendre Rome au pape et l'Espagne h don Carlos, ne l'i'tl projetée et peut-être même tentée. Bien que la plus manifeste des folies politiques, elle est certainement rêvée et enressée par toul le parti. N'at-it pas aussi, quand M, de Cbambord sera rétabli (quel don de joyeux avènement I], l'idée d'une inva-

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sion de la Suisse pour la chàlier de son indépendance à regard de l'évêque de Genève et du saintsiège? Mais des cléricaux seuls peuvent, dans Tétat de nos finances, songer à les grever de frais d'expédition et de guerre, et, dans Tétat de Topinion, songer à une croisade. Laissons donc de côté ces extravagances. L'Espagne est couverte par la France, et, de la sorte, aussi séparée de TEurope que si un* bras de mer passait entre deux. Elle peut donc poursuivre, sans immixtion étrangère, sa transformation. Il n'en serait plus de même si la France disparaissait comme la Pologne et était partagée.

Les dangers intérieurs sont grands. Ceux qui frappent surtout un étranger sont la menace d'anarchie, le désordre des finances, l'insurrection carliste.

L'anarchie est le péril le plus imminent. L'ordre est la première condition des sociétés. Quand il est troublé profondément et que rien ne montre la voie par où il pourra être rétabli, alors les intérêts, le travail, l'existence même du corps social sont terriblement menacés. On veut le salut à tout prix ; et, d'ordinaire, c'est au prix d'un despotisme militaire ou dictatorial qu'il s'achète. Depuis cinquante ans, TEspagne est agitée : la monarchie ne lui a donné qu'une sécurité infidèle et à chaque instant interrompue. 11 faut que la république fasse mieux. Si elle fait mieux, le peuple espagnol lui en rendra le gré dû aux bons gouvernements : il affermira la république. Sinon, le salut sera cherché ailleurs.

Le désordre des finances est la plaie chronique de TEspagne, legs funeste de la monarchie. Un financier dun haut mérite disait : Faites-moi de la bonne politique je vous ferai de bonnes finances. La monarchie a fait de la mauvaise politique; la

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[iipuvp en est dans l'affieux désordre financier qu'elle a laissé derrière elle. En cette inalière, le seul fonseii qu'il me soit permis de donner, c'est de rji^co m mander l'élude de l'exemple actuel de la France. Chez nous, on pouvait rejeter le fardeau sur l'avenir, laisser le budget en déficit, couvrir les déficits par des emprunts, et arriver de la sorte h la plus dangereuse des siluulions financières. M. Tliiers ne la pas voulu, il s'est adressé résolument à l'inipùt. Mais il Tallait que la nation acreptflt, sans murmurer, l'énorme fardeau. Elle l'a acceplé. Plus d'une fois j'ai entendu des paysans, des ouvriers dire : c'est dur, niaisctiacun doil payer. Aussi nos finances sortent intactes des folles prodigalités de l'empire en temps de paix, et de ses absurdes désastres en temps de guerre.

Sans de bonnes finances, point d'armée solide et disciplinée; sans une armée solide et disciplinée, point de salut contre l'anarchie el le carlisme, qui sont les pendants l'un de l'autre.

Des carlistes je n'ai rien à noter, ne connaissant ni les lieux, ni les hommes. Pourtant mes habitudes de critique historique me portent à essuyer de juger le présent par le passé. 11 y a quarante ans, une Rfande insurrection carliste éclata contre la reine Isabelle. Elle tint campagne longtemps ; elle eut des L-hefs habiles el renommés ; mais elle fui définitivement vaincue, parce qu'elle no put jamais intéresser â sa cause le gros des provinces. Aujourd'hui encore, l'insurrection carliste a le mi^mc berceau ; mais, loin d'avoir gagné au delà depuis ces quarante ans, elle a heaucoup perdu; les provinces non carlistes lui sont plus déteriiiinL^nient hostiles que jamais. C'est une disproportion de forces dont elle ne triomphera pas.

1Û6 IM MOMENT ACTCËL.

Réparée dii reste de TEurope par la France, natioi) amie depuis cent quatre-vingts ans (sauf sous Napoléon P% fléau de la France comme de l'Espagne), la Péninsule peut se décider sans péril pour le régime qui lui conviendra. Autrement, le péril serait réel, comme il eût été pour les États-Uai/s, cette république fédérative si prodigieusement puissanta. Si les États-Unis, lors de la guerre de la sécession et des déchirements intestins, avaient eu à leur frontière une nation telle que TAilemagne, capable de mobiliser, en quin;(e jours, cinq cent mille bommes, qui peut dire ce qu'ils seraient devenus? ils auraient été à la merci de leur voisin. On sait ce qi^'esi la merci d^uue nation conquérante.

Nous souhaitons ardemment que le régime parlamentiiire dure chez les Espagnols ; ils doivent ftoobtîler que le régime républicain dure chez les Français. Nous sommes deuz peuplas latins, non pas de raet\ mais par la langue et les origines hisiorîi|iftes ; et oosl chez nous deuK que se Léo ta la gran4a eafféfieacê des nations où Les vieilles iiistitalioBS ai les vieilles rroyanees sont assai troublées ai 4ê^^f^ peur ne plus permettre de ralUasiaiii soeîal.

iu: Gûsjrur ou le catuouosxe est fMÈsaTŒsr

Cff^âGé EH Ecaofc

Pour laire face aux lattes qu^il so^tiant dapaâs h tàiijiijLlioii fraBV^isa et aux noMvelies crtajoartam ^ sa dêrouJattl inces^ammattl, le caâholicisaaa a

LE MOMENT ACTUEL. t07

mains du pontife qui siège au Vatican ; le concile de 1870 a décrélé Tinfaillibilité du pape, et un nouveau dogme a été ajouté à ceux qui constituent l'Eglise romaine» A mon avis, ni libre penseur, ni positiviste n'est autorisé à juger doctrinalement celte mesure : les catholiques seuls savent ce qui convient au ca- Uiolicisme. Ceux qui n appartiennent pas à cette communion ne le savent pas.

Hais, si les arrangements intérieurs du catholicisme sont hors de la compétence de tout ce qui n*est pas catholique, il n'en est plus de même quand, mêlé à la vie universelle où , malgré son nom, il n'est qu'une partie, il se mesure avec les autres religions « avec les pbilosophies , avec les sectes, avec les ÉtatSyâvec les individus. 11 devient alors, comme les diverses ioatitutions de ce monde, justiciable de la critique générale ; et il importe d'examiner comment il attaque ai comment on l'attaque ; car, suivant les circonstances, il est tantôt sur Toffensive, Uaiôt sur la défensive.

Des trois grands conflits dont nous sommes les iémoinif la premier est entre la papauté et Tltalie. Ea 1870, le gouveraement du roi Victor Emmanuel occupa Rome de l'assentiment de la majorité des Romains; et cette occupation mit fin au pouvoir temporel des souverains pontifes. Depuis lors, aueiioe transaction n'a pu intervenir. En vain le roi a-t-îl offert au pape l'Église libre dans l'État libre ; eetta transaction n'a pas été acceptée ; et la papauté, se coflflnaflt dans le Vatican, attend que les événements renversent le récent édifice de la monarchie italienne et restituent au saint-siège son ancien doaaioe.

fin Allemagne, les choses ont procédé autrement.

Là, aucune transaction n'a été proposée. Le gouvernement, se sentant tout-puissant et sûr d'être approuvé par la nation en tout ce qu'il tentait contre le catholicisme, n'a pas hésité à lui infliger de sévères mesures, absolument incompatibles avec la discipline ecclésiastique et l'indépendance de l'enseignement catholique. C'est une vraie persécution, non point sans doute de celles qui tirent les glaives et dressent les bûchers, mais de celles où, systématiquement, on met mal à l'aise les consciences et les personnes.

En Suisse, c'est le catholicisme qui a pris l'initiative de l'agression. Enfreignant les conventions qu'il avait avec différents cantons , il a réglé à lui seul ce qui devait être réglé à deux. Les représailles ne se sont pas fait attendre , et les cantons, à leur tour, ont empiété sur le domaine ecclésiastique. C'était une juste occasion de séparer l'Église de l'État, on ne Ta pas voulu, et voilà que les populations, en différentes localités, se mettent à nommer leurs curés, et qu'un éloquent représentant d'une nouvelle secte se fait entendre dans Genève aux applaudissements d'une foule nombreuse. C'est du trouble : le catholicisme espère sans doute en retirer du profit, je ne crois pas cette espérance fondée.

La nouvelle secte est celle des vieux catholiques, qui se nomment ainsi, parce que, rejetant le dogme récent de Tinfaillibilité, ils s'arrêtent au catholicisme tel qu'il était avant le concile de 1870. Je n'essayerai pas de pronostiquer leur avenir ; je dirai seulement que l'indifférence en matière de théologie, si fortement signalée par l'abbé de Lamennais, alors fougueux catholique, n'a fait depuis que s'accroître, et qu'elle est peu favorable à la propaga-

lion <)c socles, du moins de sectes qui voudraient devenir religions.

La philosophie positive a toujours témoigné pour le ralholicisnie un profond respect historique; iii^me elle a n^agi avec une Torce victorieuse contre la philosophie révolutionnaire du dix- huitième siècle. (]ui ne voy.iit dans le moyen âge et son Église que ténèbres, superstition et tyrannie de prêtres. MHis, avec non inoins de décision, elle a montré que le rfile social que rÉglisc avait eu si pleinement louchait à sa fui, et que même, au fur et h mesure du progrès général et des retards lliéologiques, son action tendait à devenir subversive, Non que nous ayons pour nos compatriotes catholiques ni aversion, ni dédain ; loin de là, notre tolérance est absolue. Nous savons tout ce que le catholicisme procure de consolation el de soutien à ceux qui y Croient. Nous nous reprocherions de contrister aucune conscience; ce que nous écrivons, bien que net, décidé el sans transaction, n'est écrit que pour les esprits qui se sonl détachés des croyances théologiques et ne les ont pas remplacées. De ceux-là le nombre est fort grand, et s'augmente tous les jours. Non seulement ce détachemenl existe chez des lettrés, des savants, des philosophes; mais encore il s'est étendu à des couches populaires très profondes. C'est le résultat de la désuétude constante du surnaturel, désuétude qui s'inliltre peu à peu, mais irrésisliblemeiil. Cela est vrai également (les pays protestants; à un moindre djtgré peut-ètro, voilà tout. Ce fait si considérable, il y a longtemps que je l'ai signalé; et j'y appelle de nouveau l'attention des hommes d'Ëlat.

Notez que, de tous ces détachés, il n'en est pas

un qui ne sorte, soit directement par lui-même, soU indirectement par son père ou son grand-pàre, d'une éducation catholique. Avant la révolution, il n'était point d'autre éducation en France. Et pourtant les espriti ont échappé à oette discipline. Je ne consigne la remarque que pour constater la iponta* néité du phénomène, qui s'est produit par les forces intrinsèques de l'évolution sociale en lutte avec les difficultés croissantes de la théologie.

Il importe en France de dialinguer entre les catholiques et le parti catholique. Les catholiques de fait ou do nom sont nombreux ; le parti catholique l'est peu. La preuve en est dans la quotité restreinte de sièges qui lui sont dévolus dans les aisemhlées législatives, dans les conseils départementaux, dans les municipalités.

Que fait donc le parti catholique, dot^ par l'Blat, enrichi par les hbéralltés privées, puissant par sa hiérarchie, disputant l'éducation h l'université laïque, que fail-il pour regagner ce qu'il a perdu, ou du moins conserver ce qu'il possèdetll sa porte comme l'ennemi acharné de la république, à laquelle il livre assaut fous les jours et partout ; il est l'ami déclaré du drapeau blanc et de la légitimité, non pas précisément pour cette royauté en ellemême, mais pour l'employer A donner l'ascendant eu carlisme et à la foi en Espagne, à chasser Victor- Emmanuel de Rome, et à punir la Suisse de son indépendance à l'égard du saint-siège.

En môme tejnps il est grand faiseur de miracles. Il en fait en niainls lieux et de diverses espèces. Je ne diiMJ ferles pus qu'il a tort; cela le regarde. &euii'iit, iin'il U' sache liîen, c'est peine absolument due iiuprés des gens qui sont élevés dans la oo-

tion expérimentale de Tordre naturel et des lois du inonde. Désormais les miracles n*apparaissent plus qu'à ceux qui d^avance croient aux miracles.

La philosophie positive, dans le cours de la session, a été, en ma personne, Tobjet de divers incidents. L'un déclare que je fais descendre Thomme du singe, sans avoir ouvert mes écrits où j'exprime que je ne vois dans le transformisme qu'une hypothèse dont ses partisans ont à fournir la preuve. L'autre assure que j'ai pour disciples Troppmann et Gelinier (1). Un troisième s'écrie que, pour l'esprit humain et pour l'esprit français, il ne veut pas du matérialisme positiviste ; et la philosophie positive n'est pas matérialiste. Un quatrième proclame que la science dont le représentant le plus autorisé (c'est moi) siège sur les bancs de cette assemblée (c'est l'Assemblée nationale) est la science qui a rayé de son vooabolaire l'absolu (ce qui est vrai) et toute loi supérieure (ce qui est une erreur).

Je ne me charge ni de blâmer ni de justifier l'immixtion de l'assemblée en ces questions. Le moindre grain de mil fait bien mieux mon affaire, je veux dire la continuation de la discussion que j'entretiens devant le public depuis beaucoup d'années pour propager la philosophie positive, et qui est pour moi, jusque dans la grande vieillesse, une source oonstante d'étude, de travail et d'amélioraUoo.

(1) C'étaient des assassins dont les crimes odieux Arent alors du bmil.

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