‹ De l'établissement de la troisième républiqueChapitre 41 sur 102 · ET · texte numérisé non relu

ET

La restauration rafraîchie pour laquelle on travaille est, comme la première, légitimiste et cléricale.

RESTAHRATION DE LA LÉGITIMITft. 33(1

ot d'une façon encore plus criante et plus insuppor- Uble; car elle est soumise à âes doctrines ullraniontnin«9 Pt au Syllabus qui n'existaient pas lors de l'ancienne restauration, et elle se trouve en face d'une société plus délerminément laïque et moderne que n'était celle des hommes de 1815.

Pourtant un péril réel s'approche. Il ne faut pas l'atténuer en parole, tandis qu'il subsiste en fait; mais il faut l'envisager tel qu'il esl pour le combat- Ire résolument. Dire ft cause des diftîcultés que les partis monarchiques rencontrent dans leurs dissentiments entre eux et dans les disposilions du pays, que l'existence de la république n'est pas menacée, Cîl une orreur qui serait funestis si, nous endormant ihns une faussa sécurité, elle nous portait à cnmptrr uniquement sur la situation. Celte situation, pour prévaloir, réclame le concours de tous les amis de In stabilité, l'union de tous les républicains cl leur discipline sous ceux qui, dans ces importantes rnn]onclures, sont leurs chefs naturels.

J'ai pnrlé tout h l'Iieuro des dangers auxquels la république est exposée présentement; mais ce n'est point assez: je dois dire: les dangers de la France, dont, bien entendu, je mets les intérêts au-dessus de ceux de la république. Si la réunion des députéâ Il Bordeaux dans le néfaste mois de février avait trouvé la monarchie existante ou l'avait aussitôt ré- Liblie, je n'aurais pas, tout républicain que je suis depuis longtemps, rien voulu faire pour l'ébranler et la troubler, tant je suis conv/iincu qu'après les effroyables désastres où la folle ineptie de l'empire nous a précipités, ce qui presse uniquement est In reconstitution de nos forces morales et matérielles. Comme c'est la république que la chambre a trouvée

2i0 RESTAURATION DE LA LÉGITIMITÉ.

debout à Bordeaux et qui dure depuis plus de deux ans, les bons Français, que j'oppose sans hésitation aux gens de biens ligués pour le gouvernement de combat, ne doivent gaspiller ni temps, ni force à défaire ce qui est fait. Deux ans de république ont établi Tordre, libéré le territoire, assuré nos finances. Dans ce progrès des choses, combien trois mois de déchirements monarchiques jetteront-ils de mal et de ruine !

Ceci est, dans la tentative de renverser la république, le danger prochain ; mais il en est un lointain qui n'en est pas moins grave. Les coups de force qui, depuis quatre-vingts ans, enchaînent ou déchaînent tour à tour la révolution, sont un malheur et une honte pour notre pays. Goûte que coûte, il faut y mettre un terme ; toutes les bonnes volontés, tous les courages, toutes les prévoyances, doivent tendre à ce but. Eh bien ! les infatués et les fanatiques, seuls, s'imaginent que la royauté légitimiste et cléricale peut s'affermir sur notre sol démocratique. Une commotion l'emporterait; mais une commotion aggraverait nos charges financières, entraverait notre réorganisation et ferait de nous une proie plus facile à nos vigilants ennemis.

Si la situation française veut Tapaisement et la continuité, la situation monarchique veut toute autre chose. La coalition bourbonienne a, pour agir, peu de temps devant elle, quelques mois seulement. Elle ne songe pas à consulter le suffrage universel qu'elle redoute ; encore moins songe-t-elle à susciter dans le pays un entraînement pour une dynastie vers laquelle, dans nos désastres et notre réorganisation, aucune main ne s'est tendue, et dont les derniers événements ont mis dans tout son jour la

HESTAUBATION DE 1,A LÉfilTIMITÉ,

compléta inulililfï ; mais elle songe à {Holiter liiltivnment de la fnrro que le hasard d'élpctions faites pour une prompte paix lui a créée cl qu'ciiiporteront les prochaines élections. Ainsi une impérieuse nécessité la contraint de tenter un efforl décisif dans le court espace de temps qui est devant nous. Un peu plus Lard serait Irop tard.

A la nécessité d'agir vite se joint celle d'agir réunis. Si le parti monarchique bourbonien restait divisé, il demeurait tout à fait impuissant, même dans lu cbambre, nii est son unique espérance. Sous cette pression, M. le comte de Parts, avec l'autori- »lion de toute sa famille, s'est rendu auprès de M. le comte de Chambord et l'a reconnu pouf son roi.

Dès les premiers jours qui ont suivi le S4 mai (I ), on a dit que la coiililion des trois partis n'était entre eux qu'une ttéve où chacun essayerait de duper, dVvincer les deux autres. Aujourd'hui, la chose est Accomplie; le bonapartisme est dupé; l'urléanisme «évince lui-même; et le légitiraisme clérical reste wul maître du terrain gagné par les trois coalisés.

Dans l'union des deux monarchies bourboniennes, l'allernative était ou que M. le comte de Chambord prendrait le drapeau tricolore, ou que MM . les princes d'Orléans se soumetiraient au drapeau blanc. C'est cette dernière solution qui a prévalu. Abandonner le testament si décisif et si remarquable de son pire a àb coûter au comte de Paris. Non moins pénible k MM. les princes d'Aumale et de Joinville a dii Mre le sacrifice de 1830 et de Louis-Philippe. Mais enfin les raisons dynastiques l'ont emporté.

Uf RMTAURATION DE LA LtelTINITÉ.

Je me sers dei iermet drapeau tricolore et drapeau blanc, comme désignations abrégées des deux doctrines politiques et sociales qui, ep définitive, divisent la France depuis quatre-vingts ans. Le drapeau tricolore représente ce que le chef de la eatholicite a, dans une lettre toute récente, nommé les erreurs d'un droit noureau, o'est«à-dire la liberté politique, la liberté de conscienee, la liberté de la presse, le libre examen et le développepient indéfini de la société sous le régime de la science. Le drapeau blanc représente le droit divin, Tallianee du trône et de Tautel, rasservissement politique, et, ce qui est encore plus dur et plus insupportable pour les sociétés modernes, rasservisacmcnt théologique.

Si la république subsiste, MM. les princes d'Orléans seront de riches et puissants citoyens, mais ils ne seront que cela. Si, au contraire, le drapeau blanc revient flotter sur les Tuileries, ils deviendront princes du sang, et, comme M. le comte de Chambord n*a point d'enfants, ils s'assoiront, par droit de légitimité, sur le trône de France. Pendant ce temps, les Donaparte, sans qui le 34 mai aurait échoué, repasseront la frontière et iront méditer en Suisse et on Angleterre sur les mérites de Tappel au peuple et les douceurs du plébiscite.

Le drapeau blanc est fort dans la chambre, mais très faible dans le pays. Sa puissance et ses partisans v ont constamment décru. Ils furent moindres en 1815, pendant les Cent Jours, que dans les terri* blés guerres de la Vendée: moindres en 183:2 lors de rexpédition do la duchesse de Berry contre la Voyauté de Louis-Philippe quVn 1815; moindres encore en IH48 et en 1870. où sa couleur n a pu

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ménrid se montrer. Si des intrigueg remportaient dans la chambre, on verrait bien que c'est une grosse affaire d'ôter le drapeau tricolore à Tarmée, à nos villes républicaines, à nos campagnes, où il •st le symbole de leur affranchissement du seigneur et du prâtre, à tant de provinces qui fï^émiraient si Ton tentait de le leur arracher.

Ainsi notre faiblesse est dans la chambre ; notre foroe,^ dans le pays. Une situation exactement connue, un terrain bien étudié fournit immédiatement des règles de conduite. Susciter toutes les sympathies pour le drapeau tricolore, réveiller toutes les aversions pour le drapeau blanc, ces deux symboles des doctrines les plus antagonistes depuis quatre-vingts ans, voilà ce qu'il faut faire partout et tous les jours durant la prorogation, afln d^opposer une puissante opinion publique à des formations de majorité qui, «'étant jamais que des coalitions sans lendemain, livrent Le p^ys aux hasards de toutes les commo«tions.

Nos moyens de résistance sont grands, même dans la chambre, parce que grandes sont les difficulté» qui gênent nos adversaires. Voyez, en eiiet, la séinje des mesures qu*il leur faut faire passer: supprimer le drapeau tricolore, adopter le drapeau blanc, rétablir ia monarchie de droit divin, recevoir du roi une charte octroyée, se rendre, en un mot, sans condition au légitimisme et au cléricalisme. Il n*est pas un de ces points oui ne soulève les plus violents orages, et qui ne permette d'entraver suffisamment les clauses particulières pour faire avorter le plan général.

Ouelques-ijins lioraptiieUent, et l'histoire témoigne, combien en 1814, i^anoien régime, reparaissant,

Ui RESTAURATION DE LA LÉGITIMITÉ

souleva de répugnances, enlevant soudainement à la restauration les sympathies que le retour de la paix et une charte lui avaient tout d'abord conciliées. Ge fut un spectre; que sera-t-il donc, ce spectre, soixante ans après, quand le régime moderne a pris possession de la société entière? Souveraineté nationale, liberté politique, laïcité de TÉtat, doctrines philosophiques et sociales sans autre contrôle que la science, la science elle-même ne reconnaissant d'autorité que la démonstration, sans aucun souci des textes légendaires, enfin les classes laborieuses entrant personnellement en scène, où dans tout cela Tancien régime trouvera-t-il à se loger ? 11 flottera à la surface, comme une écume que le moindre souffle dissipe.

Les ultras de la nouvelle restauration nous disent qu'ils la feront même à une voix de majorité (i). C'est peu. Elle sera belle à voir, cette restauration, quand, dans une position cent fois plus précaire que Tancienne, elle aura à lutter contre une implacable opposition. Libéraux, républicains, socialistes, bonapartistes, que d'adversaires ! Et notez que, tandis que la république s'ouvre à tous ceux qui veulent, de quelque côté qu'ils viennent, l'ordre et la liberté, la nouvelle restauration ne peut s'ouvrir qu'aux fauteurs du Syllabus et à ceux qui répètent avec foi les détestations du chef de la catholicité contre les principes de 89 et le droit nouveau.

Une voix de majorité dans la chambre^ et la minorité dans le pays! El ce sont des hommes politiques

( 1) Coïncidence singulière, c*est à une Toix de majorité que, dans celte même chambre, la république a été faite. Le résultat de cette majorité à une voix a été la république actuelle qui dure ; nul ne Mit quel eût été le résultat de Taotro miûorilé d'une iroix.

RESTADHATION OE LA l.ÉCITrMlTÊ- 2i5

qui se couiieiit en tks combinaisons aussi arbitraires, ne tenant compte ni du passé, ni du présent, ni de la force des choses ! U faut, à chacune de nos crises. reconnuilre avec une véritable douleur al une profonde mortilication, qu'en France les classes supérieures sont absolument incapables de lenirla direction des mouvement» sociaux. Tandis que, dans l'Angleterre, des classes supérieures, bien autrement solides que les nôtres, ne s'obstinent jamais ta leurs rancunes ou en leurs préjugés, el obéissent prudvnimenl et honnttlementaux nécessités sociales, \ff> iiAtres, avec la légèreté de cieur que l'on connaît, ne demandent qu'une voix de majorité parlementaire pour se mettre au-dessus de toutes les volontés et de tous les instincts du pays ! La seule rbo:>e que nos conservateurs aient jamais conservée, est leur iflEBluation.

Je ne m'occupe point, on le comprend, des rumeurs d'après lesquelles M. le comte de Chambonl déserterait le drapeau blanc, adopterait le drapeau tricolore, reci'vrnit do l'assemblée une charte, et, de roi légitime, deviendrait roi conslilulionnel. U a toujours repousse résolument et franchement une pareille traitsnction. A cet égard, ses déclarations n'ool jamais varié.

Si aujourd'hui elles variaient, quelle confiance sa nouvelle attitude pourrait-elle inspirer? Son cœur — qui en doute? — est tout entier avec le drapeau liianc. Son entourage intime sent exclusivement légitimiste et clérical. Ses légttimisles l'excitoronl journellement contre ta révolution, ses prêtres lui interpréteront ses promesses et lui allégeront la cooscieace. C'est ainsi que son grund-përo Charles X, qui n'Âtait pas moins loyal que lui, viola la charte.

M RESTAURATION DE LA LSOfTIinTS

souleva la guerre civile et fut rejeté hotn de France* M. le comte de Ghambord ne ae oommettf a point en des contradiotiont si dangereuses pont tout le monde. Ses déclarations demeureront invariables, car il les a mises sous Tautorlté du Chef stiprAme de la catholicité. Le pape, condamnant les efreutê ÛH droit nouveau^ place sa conftanoe dans la tnofiarchle légitime, dans le droit divin, datls la i^estanratlon de nos anciens rois ; événements qui rendront, dit-il, aux doctrines catholiques et au régime thëologique toute la puissance des anciens Jours. Le pape h*estil pas un assuré garant du roi f

CONSTITUTION POLITIQUE DE Lk FRAHQI

Le parti monarchique nous parle sans cesse de rnnlique conslilulion de la Pratlce, de la révolalion criminelle qui nous Ta enlevée, et du salut qui nous attend quand nous y retournerons. Jamais paroles plus vaines n'ont été prtthohcéés. La révo* lulion n'a point détruit la vieille éOnstituttOh de la France: depuis longtemps celte COrtstltullott H*existait plus au moment oft la réx'Olatiôh éclata ; et c'est la monarchie elle-même qui, se débarrassant de la représentation nationale d'alors, éoupa la tradition historique, cette garantie de durée pour les institutions.

L'ancienne constitution de la France, qui fonctionna depuis le commencement du quatorzième siècle jusqu'au commencement Un dli-seplième,

RBSTAflRATIOÎÏ DE LA I.ÉfilTIMITÉ.

c'tet-à-dirp pendant plus de trois cfinU uns, com- |iiviitùl In tnoniircliio bérédiluii-e et les ûluts généraux, coaiposés dea Lrois ordres, le clet'gû, la noblesse et le tiers ùtnl.

Celle-là n'avait jamais été écrile. Celles cju'on n'ocril pas lont les mollleures el [et plus solides ; i-nr elles proviennent dee condilionH sociales et des |iiiifoQdf-ur» do l'hlsloire. Telle en effet étail l'ori- (linode lamonarcliis liérédiluire et des étais généraux. Ln monarchie remontait à Hugues Capet, à tu rlinsnlutlon de l'empire cailovingien, ù la Tormalion du ^and sydèinc réoilul. Les étals généraux renionliiiAnl aux usHeroblees d'église et dn tiaronnie, qui i[élitt6raienl nveo le roi, et auxquelles s'assouia sans dirfioulté le tiers état, quand un tiers étal se fut rnrmé. Ainsi s elail conslitué notre uniiquo gouvernement, avec ses deux organes solidaires l'un de l'uutrp, le roi et le conseil national. Tout fui Iradilionnnl dans ces instilulionsi el il aurait fallu de liioii malheureux événements pour qu'elles n'eussent pas puissance el durée.

Ni In puisnance ni In durée ne leur manquèrent. Les états généraux et la monarcliie remplirent leur office aéculaire. La royauté et la nation, liées l'une i l'auire ptir de* relations réguliiires, se dévelgppùrenl concurremment; ol l'histoire remarque que, durant ce long espace de temps signalé prir Innl du TicitMtudei, le* plus utiles réformes naquirent dos délibârolions des étals (lénéraux.

Mais, souB Louis XIV, il plut b In monarchie, profitant d'un ascendant momentané, d'usurper sur la nation le droit do délibération dos atfaires putiliques, st de ■'bHVancbir du contrùln des étals généraux. On na loi appgla plus. De celle façon se trouva sup-

prîniéi^ anse amitié et la eonutxtiitimL histori^œ de la frvtac^. H net resta que Tautre moitié, la mooardâe héréditaire, iao» t'ommnnifiatiiMi avec la na- Cimi. et eouptibie «fan attentat anasi fflégitiiiie ipi'uiipolîtiffiie.

Du auMiiiHit «pie la moiiareiiieeiit goàtédes trompetuet» doucmun de Tautonté aèsoine, rien ne pot Tea detaeàer. Elle repoosâa loia (FeOe toos les soaf«ur» des état» généraux. Les hoouws qm se kasaidèrent à les Ini rappeler fiirent eon^dérés eonime des ennemis et des fiftclimn. De pérîiMle en période, Flsolement ^'accrut entïe la nation qne la néeeséité des réformes travaillait, et b monarchie héréditaire à qui ion méfiât ne permettait pas de s*y fcdsaer aOer. Ce ne forent ni la in de Lonis XIY, ni le goovemenient dn régent, ni le règne de Lonis XV qni amoindrirent les dangers d*ane pareille iitoation. Phis le siècle s*aTan<a^ pins il devint impossi* Me, dans les difficottés qni !»*éleTèreBt. de songer à aocun autre remède qu'une plus grande tension dan:» l'arbitraire, on plus fréquent emploi de la Bastille, et plus de mauvaise humeur contre la discussion philosophique et la libre pensée.

Si, durant les cent quarante ans de ce régime où croissait la discordance avec Tesprit de la société, les états généraux eussent été convoqués régulièrement, les besoins de réformes eussent été graduels, et graduelles aussi les réformes. La nation et la monarchie auraient marché de concert, et non Tune d*nn côté, et Tautre de l'autre. Qui pouvait prévoir ce que serait la rencontre, quand la nécessité des choses les remettrait en présence?

Cette remise en présence advint en 1789. La monarchie étant réduite aux abois par une opinion

publique formidable et par le désarroi financier, on redemanda impérieusement les états généraux, tombés en désuétude, sans précédents prochains qui les guidassent, sans tradition reconnue qui les contint. Tout était nouveau, la situation, les hommes, les besoins, les aspirations. On n'avait derrière soi que Tincandescence d'un siècle dégoûté du présent, audacieux dans ses pensées, fier de son ardent amour de Thumanité. Les états généraux, ressuscites en ces redoutables conjonctures, arrivèrent pleins de réformes retardées, accumulées, qui n'étaient rien moins qu'une révolution ; et la monarchie fut emportée.

Ami de l'histoire et de la tradition, personne plus que moi ne déplore l'attentat de la monarchie contre la tradition et les franchises nationales. Il supprima le développement parallèle et salutaire de la nation et de la monarchie. La vieille constitution française possédait tout le nécessaire pour se développer au fur et à mesure des besoins matériels, intellectuels et moraux de la société. Elle l'avait amplement prouvé pendant trois grands siècles d'existence. Mais les regrets historiques sont superflus ; le passé peut être étudié, non refait. Depuis l'anéantissement des états généraux par les mains de la royauté, la France flotta sans constitution politique, au gré d'une monarchie purement administrative en ce qu'elle avait de bon, purement arbitraire en ce qu'elle avait de mauvais. Gela ne pouvait durer au milieu de la fermentation des nouvelles sciences, des nouvelles opinions, des nouvelles choses, des nouvelles mœurs ; et la révolution, en*précipitant tout dans le vide laissé par la longue suppression des états généraux, ne fit qu'obéir à la nécessité impérieuse.

280 RESTAURATION DE LA LtolTIMITS.

La nation ne peut être responsable de la catastrophe, yinstinct universel ne s'y trompa point; et il importe de noter le très rapide changement qu'é* prouvèrent les sentiments du peuple^ Peu auparavant, il était profondément attaché à la fkmille royale; et il n*est besoin que de citer les transports de joie qui éclatèrent à propos de la convalescence de Louis XY. Mais à peine le conflit entre la royauté et la révolution eut-il pris feu, que lés attachements traditionnels disparurent. La fidélité royaliste demeura chez une fraction de la population ; mais la plus grande partie, à beaucoup près, renonça à la vieille allégeance, et depuis n'y eit plus re* tournée.

Que veUt*on donc nous dire, quand on prétend nous rendre la monarchie de nos pères? 9oni-ce les états généraux? Mais la monarchie les supprima il y a maintenant bien plus do deux siècles; et le temps a supprimé les deux ordres de la noblesse et du clnrgé. Ëst-ce la monarchie absolue avec les parle* ments, les remontrances et les lits de Justice? Mais on rirait rien que d'y songer. De quelque o6té que, se mettant en face du présent, on regarde la vieille monarchie, elle apparaît comme un fantôme sans figure et sans nom. On a beau dire et beau fteire, le problème reste toujours de s'accommoder aux conditions présentes et f\itures de la société mo*drriin, constituée sans doute dans ses éléments fondamentaux par le passé do notre histoire, mais remaniée par la révolution.

flËSTAUfiATlON DE LA LÉGITIMITÉ. «1

La FratKse^ privée de sed orgatied historiques par l*U8arpatidn de la royauté, êéparée de sa tradition politique par cent quarante ans de désuétude, dis*putant sa liberté et ton avenir à un régime qui retardait dangereusement désormais, entra dans cette phase qu* Auguste Gomte a si justement et si grandement nommée : sa périlleuse initiative.

Tous les problèmes politiques et sociaux se pressèrent à la fois. Que flaire de la royauté, de la noblesse, du clergé, des parlements ? et surtout que faire avec les nouveaux éléments qui pénétraient dans la société, avec les nouvelles opinions qui la transformaient ?Supprimer fut relativement facile, n'étant que négatif; mais un régime à organiser positivement requiert la coopération du temps. Aussi la révolution ne put^cllô ébaucher que des commence* ments.

Périlleuse, une telle initiative Tétait par sa nature, et le fût grièvement dans la réalité; tant et de si profbndes réformes équivalaient, je l'ai dit, à une révolution. Pacifique? Qui pouvait Tespérer en un conflit si ardent entre deux régimes incompatibles, le régime de foi et de privilège qui s'en allait, et le régime de science et d'égalité qui arrivait ? Violente ? Elle le devint par la guerre civile qui fut aflfreuse, par la guerre étrangère qui fut formidable, et par la cruauté qui ensanglanta les mains des deux partis. La France y faillit périr; la monarchie y périt; et le pauvre Louis XVI, roi en un si terrible moment, paya pour ses trois prédécesseurs, Louis XIV, le rtgent «t Louis XV.

Ce fut aussi une grande et féconde initiative. A ce moment, tous les hommes éclairés d'un bout de l'Europe à 1 autre, sentant le malaise politique et social, désiraient et attendaient des changements. Qui en donnerait le signal? Ce fut la France, ce furent ses assemblées. L'accueil aux nouvelles choses fut partout vif et sympathique. Mais bientôt les craintes d'anarchie, les violences, la guerre et — pourquoi ne le dirais-je pas? — les crimes effrayèrent l'opinion européenne. Cet effroi ne fut pas durable. Dès que le règne perturbateur de Napoléon l*' fut passé et la paix rétablie, les idées émanées de l'initiative française prirent leur essor; et aujourd'hui, après quatre-vingts ans, l'Europe entière est modifiée selon la direction ouverte par la révolution de 89.

Si, depuis lors, les rois étaient devenus plus absolus, plus indépendants de leur peuple, plus maîtres de sa bourse et de sa vie, plus dégagés de toute autre responsabilité que de leur responsabilité, comme ils disaient, envers Dieu, il faudrait bien convenir que la révolution n'eût été qu'une vaine et stérile commotion. Mais point; partout des chambres, des assemblées législatives, un contrôle effectif, la gestion dos finances soustraite à l'arbitraire, la liberté individuelle et la liberté de la presse. Si, depuis lors, les noblesses étaient redevenues plus privilégiées, avaient regagné leur prépondérance et rétabli Tantique distinction entre le noble homme et le vilain, oui, sans doute, la révolution auiait échoué. Mais point: partout l'ordre nobiliaire a vu ses prérogatives s'amoindrir là où il lui en reste, et, dans bien des contrées, il ne lui en reste aucune; partout la noblesse féodale, la seule vraie et histo-

rique, s'efface, et il ne s'en fait point de nouvelle. Si, depuis lors, l'Église avait subordonné de nouveau le temporel au spirituel, si elle avait repris tout ce que la laïcité de l'État lui a ôté, si elle pouvait protéger par le bras séculier, comme jadis, ses dogmes contre les dissidences des hérétiques, contre les discussions des libres penseurs, contre les découvertes mena- ^ çantes de la science, qui nierait que la révolution eût{)erdu son travail et sa peine ? Mais point; partout les choses deviennent de plus en plus laïques; ce qui est la grande et visible marque du progrès de l'opinion dans son indépendance à l'égard des doctrines cléricales; et, pour tout résumer, le pape même n'a plus Rome.

C'est par leurs conséquences durables que s'apprécie la valeur des événements historiques. Quand Louis XIV, poussé par son clergé, entreprit contre les calvinistes cette détestable croisade qu'on nomme la révocation de Tédit de Nantes, le coup fut sans avenir et sans portée. Le protestantisme européen n'en souffrit aucune atteinte, et même celui de France ne fut pas extirpé. Au fond, on attaquait dans leur germe la tolérance, la liberté de conscience, la liberté d'examen. Que put le tout-puissant monarque pour les empêcher d'éclore? Le mouvement général de l'esprit moderne fut plus fort que lui ; mais la révolution de 89, qui fut et demeure en accord avec ce mouvement général, n'a cessé de s'étendre et de s'accroître, sans autre limite que le progrès même du savoir humain qui en prend désormais la direction.

Cette extension, cet accroissement continu depuis quatre-vingts ans sont un grand témoignage qui éclate à tous les yeux. Ce qui doit non moins

éclal#v. c« <pn •»! la caïuc ptofonio ibi r«aea»iop #t 4e facerobAMMAt. c'est la coaroidaBce intime Mree l« ëéyetofpemunl A» la icieaee. Gfitta eoocoHasce ète aa pfofrài BftodmM ce qm poiurr«it parailn» attidealei «t cosdBfcnt. «t ea aaaiure la- ¥eair. D n'est point nne lenk des décooYnrtes ftuceemve* qni litnnenl conâmer les aneiennat opinion* : toutes, de loin aa ëe pré», directement ou tndsroctement, les entae^^nt, le» affidhliaseot, les contredisent. En revanche* il n'en est pas nne seule qai ne eontrilHie à assurer, à dirîfer, à rectifier le rnooTeflient social. Le HKMiTeaient scientifique et le mouTement iocial. sont désormais bés indissolublemcDt.

Je n'oublie point la précédence de la révolutico d'Angleierte et de celle de Hollande, ni Tappui qu'elles donnèrent à rélaboration du dix^hnitième siècle, ni la reconnaissance qu*on leur doit. Mais ces considérables événements avaient fourni tout ce qu'ils pouvaient fournir: et leur caractère kisto* rique leur imposait des limites, que ni la Hollande, ni TAngieterre ne voulaient franchir tant dans le domaine théologique que dans le domaine social, pourtant il fallait les franchir. C'est ce grand effort qui, échéant à la nation frauvaise, fut sa pénilause initia- , tive.

î^s ébranlomenlsqui ont plus d'une fois renversé nos ^ou\4Mn<Mnents, quelques dangers qu'ils aient comportés, n'ont point été des symptômes de disso* luiion. Pour s'en convaincre, il sufHt de considérer

RB8TAURATI0N DE U hèGlTlHVTt S55

que, malgré ces renversements, la Frftnod n'a cegsé de croître dans la production, dans rindu3tri4, dans la richesse, dans la science. Son progrès, en tout cela, a été aussi irrésistible que régulier. Tant il est vrai que la «urface seule est tourmentée, et que les éléments fondamentaux, plus forts que les commotions, poursuivent sans relâche leur activité féconde.

Ces éléments qui opèrent avec tant de continuité et de succès ont ^té déterminés dans leur constitution intima par les conditions sociales issu0^ de la révolution française; et, h leur tour» ils en garantissent et régularisent le développement. A qui demanda ûU sont chee nous les bases de Tordre moderne, on n'a qu'k montrer le sol possédé par les paysans, TindustHa avec sas patrons et ses ouvriers, la bourgaoiiii avec son libéralisme, la science avec son essor incompressible,

Je rappelle ces grande faits pour indiquer qMC,

dapaîa qualbra^vingts ans, la France travaille réellement et par la «aula voie efficace à se refaire une constitution historique, puisque celle que lui avaient donoéa les siècles lui a été enlevée par ses roi$»

JSUa y jt#availU négativementt en rejetant tout ce qui eatpeu compatible avec Tordre nouveaui RUe y ti*availla poaitivement, en consolidant chaque jour davantage les intérêts matériels et moraux que cet ordre nouveau a produits.

Ost le ti'avail négatif qui, à maintes reprises, décida de Técroulement de monarchies impériales et royales vainement établies ou rétablies. La force des circonstances réduisit toujours à des fonctions purement viagères ces hérédités prétentieuses qui s'adjugeaient Tavenir. On projetait des dynasties, et aucun rèpba u'a pu être achevé i ni aucun prince

héréditaire hériter de la couronne qui lui était promise. Notre récente histoire éclaire le grand sens de Gromwell Tusurpateur ; lui mourut Prolecteur de l'Angleterre, parce qu'il ne s'en fit pas le roi et ne s'attribua qu'un pouvoir viager. Le pouvoir prétendu héréditaire de nos Cromwells n*a servi qu'à les conduire à l'exil.

C'est le travail positif qui crée peu à peu et lentement à la France une constitution née de son développement naturel et régulier. Je le répète, ce développement politique a repris à nouveau en partant de 1 ère de 89, ayant été interrompu dans sa continuité ancienne par la monarchie usurpatrice. Et il n'a pas opéré en vain ; car déjà, grâce à lui, le nouvel ordre lui doit son symbole, le drapeau tricolore ; sa force, une société sans privilèges; son expression, le sufffragc universel ; sa direction, la science appliquée à toutes les choses sociales.

Dans le parti bien indûment désormais qualifié de conservateur, les classes supérieures, unanimes en cela seul qu'elles regrettent plus ou moins les anciennes choses et qu'elles tirent tant qu'elles peuvent la France à rebours, lui offrent trois solutions monarchiques: la monarchie de droit divin avec la prépondérance du cléricalisme et la soumission à la papauté; la monarchie constitutionnelle très mal définie, puisqu'on ne sait ni sur quel droit électoral elle entend se fonder, le cens restreint ou le suffrage universel, ni à quel monarque elle se voue, attendu que, depuis la résignation des princes d'Orléans entre les mains du roi de droit divin, il n'y a plus de roi pour une constitution émanant de la souveraineté nationale ; enfin, la monarchie césarienne, avec ses tendances plus ou moins démagogiques.

Entre ces trois énigmes :

Devine, si tu peux, et choisis, si tu l'oses.

Il faut avoir du courage pour invoquer en faveur de la monarchie l'argument de stabilité, quand nous voyons en présence trois héritiers, représentants de trois monarchies déchues. Une monarchie n'est un gage de stabilité qu'à la condition d'un amour enraciné pour une ancienne race royale. Où trouver chez nous rien de pareil? La monarchie de Louis-Philippe ne fut qu'un mariage de raison dont la catastrophe de février 1848 a détruit tous les motifs. Le nom des Bonaparte a été légendaire ; mais Sedan et le cruel démembrement de la France ont atteint profondément la légende. Quant aux fidèles d'Henri V et du drapeau blanc, ils sont une petite minorité ; encore est-il parmi ces fidèles bien des cléricaux qui ne tiennent à Henri Y que parce qu'ils comptent que, défaisant ritalie, il rendra Rome au pape. Les difficultés de la monarchie font la facilité de la république.

Il faut à la France des garanties qui lui assurent la conservation de ses intérêts modernes, de ses opinions modernes, de son développement moderne. La république seule est sans incompatibilités , grandes ou petites, avec la pleine action et le plein accroissement de ces éléments. C'est la vue claire de la situation qui porta M. Thiers, ancien monarchiste, à maintenir la république qu'il trouva établie, et donna un si éclatant succès à ses deux ans de gouvernement. Qui peut comparer sa politique d'apaisement inhérente au maintien de la république,

avec la politique de combat inhérente aux espé-

nmces monarchiques ? JugeM, ptr ces deax éohtntiUoDS combien la monarchie sera de combat, combien la république est d*apaisemeiit^ et estimez par là leur stabilité respective.

Paris vaut bien urne «esse.

En sommef^^oos là? Le detoeodaiit d'Henri IT est-il disposé, pour obtenir Paris ei h France, i passer du côté de la majorité du peuple français, i prononcer une abjuration politique, et à recevoir des mains de Tassemli^ée le drapeau tricolore et une charte, comme le Béarnais passa du o6té de la majorité, abjura le calvinisme et reçut la messe? Ou en parie. Parions-en.

La fusion, en réunissant la branche atnée el la branche cadette de la maison de Bourbon, doubla immédiatement les forces de la monarchie; et. au premier moment de la surprise, on put croire que M. le comte de Chambord n'avait plus besoin que dune formalité parlementaire pour reprendre une couronne que Charies X avait volontairement compromise en vue d'intérêts de légitimité et de sacristie. Mai!$ cette impression n*a pas longtemps duré. Drapeau blanc, légitimité, sacristie, qu'est-ce là, a-t-on pensé d'un bout du pays à l'autre? Les pèlerins et les pèlerinages ont eu beau crier vive Henri V î vive la légitimité ! el arborer, sans être inquiétés par le gouvernement de combat, le drapeau blanc. Tout ce qui ne pèlerine point est resté hoâtile, et l'opinion publique s*est montrée si vite et tellement résolue, que la difficulté de Tentreprise est derenue une im-

possibilité, et qu'il a fallu perdre Tidée de conduire le pays du centre gauche où longtemps on a dit avec raison qu^il est placé, à Textréme droite où il n'a jamais été»

Cela est tellement certain que la chambre ellemême, où la majorité est monarchique, où la fusion a reçu tout accueil, où la république a ses plus ardents ennemis, la chambre elle-même, dis-je, mettrait en minorité le drapeau blanc et une charte octroyée. Que serait-ce dans le pays, où la fusion n*a excité que des alarmes, où la monarchie n'apparait que comme un nouveau bouleversement, et où Ton devient rapidement républicain par expérience et par raison?

hà fuaion a donc eu pour premier et incontestable résultat de manifester l'impossibilité politique et sociale qui interdit ii M. de Chambord, s'il veut être présenté, discuté et voté à rassemblée, de faire pré*valoir le drapeau blanc et nritégralité de ses opinions légitimistes, de ses doctrinies cléricales, lia France n'est pas h droite ; en voilà la démonstration. Il est bon de voir de temps en temps apparaître les dé^ monstrations des grands faits politiques et sociaux* J'ai rappelé qu'en somme la France est centre gauche. Je ne disconviens pas qu'un centre gauche ne puisse s'accommoder d'une monarchie constitutionnelle et, si l'on veut, d'une légitimité convertie h la souveraineté nationale. Mais, légitimité avec conversion, ou conversion avec légitimité, nul ne sait ca qu'il adviendra d'un amalgame hétérogène.

Paris et la France valent bien une messe, a dit jadis Henri lY. M. de Chambord dira-t-il : Paris et ia France valent bien l'amertume du drapeau tricolore «i (toi principes de 98? Jl est curieux de potor

combien tout est opposé dans les deux situations, et à rebours Tune de l'autre. Henri IV était plus libéral que son peuple ; M. de Qhambord est moins libéral que le sien. Henri lY apportait et imposait la tolérance à qui ne la connaissait pas ; elle sera imposée à M. de Ghambord, qui nV voit qu'un daronable effet du libre examen. Henri lY était en avance sur son temps, si bien que ses successeurs, aveugles et rétrogrades, détruisirent son œuvre; M. de Chambord est en arrière du sien, et ses instructeurs politiques et religieux lui ont inculqué la détestation de tout le droit nouveau depuis 89 et surtout de révolution progressive qui le développe conformément à ses origines. Henri IV se liait avec les puissances protestantes contre Tesprit d'intolé^ rance et de domination qui animait les puissances catholiques; M. de Ghambord, vu que le débat s'est transformé, n'étant plus entre catholicisme et protestantisme, mais entre l'État laïque et la religion d'État, est pour la religion d'État contre la laïcité. Quelle étrange et significative discordance! Gomment attendrait-on des effets semblables d'une aussi dissemblable situation ? Dans les deux transactions, dans les deux sauts périlleux, pour me servir de l'expression même de Henri IV dans sa lettre à Gabriellc d'Estrées, tout se tourne le dos : l'une a réussi, parce que le roi se trouva politiquement supérieur à son peuple; l'autre échouera, parce que le peuple se trouve politiquement supérieur à son roi. Gela saute aux yeux; mais ce qui n'y saute pas moins, c'est l'étroite nécessité qui contraint le parti monarchique bourbonien, ne lui laissant le choix ni des moyens ni du temps. Une circonstance unique, qui ne se reproduira pas, lui a procuré dans

la chambre une prépondérance dépassant bien des fois ce qu'il a réellement de pouvoir dans le pays. Des élections faites pour toute autre chose que la restauration de la légitimité, ont porté à rassemblée, en qualité d'amis de la paix, des légitimistes et des orléanistes qui viennent de se fondre et qui forment une masse compacte. Des élections générales, tout le monde le sait et eux mieux que personne, balayant un grand nombre de bourboniens, mettraient les partis dans des proportions bien différentes. Des gens sages se méfieraient d'un avantage à la fois fortuit et précaire ; mais les partis sont des gens fous. Le nôtre (dans sa fraction radicale) nVt-il pas, malgré tous les avis, mis en minorité M. Thiers à Paris et rendu possible le 24 mai? Cette rude leçon porte ses fruits ; le parti républicain demeure sage en face du gouvernement de combat, et compte sur le concours que l'opinion publique lui prête et sur les fautes de la légitimité tricolore, puisque c'est là le bizarre symbole de la fusion en sa phase présente.

Bizarre symbole, en effet. On a vaincu les républicains dans la chTimbre, seul terrain où les bourboniens pussent l'emporter sur eux. On a dupé les bonapartistes, ces renards pris si piteusement au piège par les poules légitimistes. Mais la légitimité blanche est inacceptable et inacceptée, même à la chambre. Voilà comme on arrive forcément à la légitimité tricolore. On espère que les légitimistes voteront pour elle, parce qu'elle est légitime, et les orléanistes, parce qu'elle est tricolore ; et, si l'on réussit, on se félicitera d'avoir effectué une combinaison mal vue des blancs, mal vue des bleus, assaillie par les bonapartistes, combattue par les repu-

m RESTAURATION UE LA LÉflîTiMiTÊ.

blicalns, sans confirmation par le pays, sans autre direction qu'une tendance vers lé cléricalisme et le passé, en opposition avec la tendance moderne vers la science sociale, résumé de toutes les sciences positives.

Depuis lè A août, jour de la visite dé M. le comte de t^aris à M. lé comte de Ghambord, la solution par le drapeau blanc a été éliminée en vertu de la forcé des choses. Hesté la solution par le drapeau tricolore ; et lé dilemme est posé : ou renoncer à un trône sut* les marches duquel on pense avoir déjfc le pied, ou recevoir, symbole et tout, le régime nouveau.

Gela se fera-t41? Je n'en sais rien. Les déclafàtions négatives de M. de Chambofd ont été fort explicites; mais Paris vaut bien une mesée. Ce mot résume, en bien comme en mal, les bonnes tentations comme les mauvaises, la résistance des principes personnels et les influences collectives du parti, les inspirations de la conscience naturelle et lés occultes suggestions de la direction sacerdotale.

Cela réussira-t-il ? Je n'en sais rien non plus. Il ne faut pas se dissimuler qu'une monarchie avec le drapeau tricolore et une constitution votée a des chances, du moins à la chambre. Cette combinaison réunit les orléanistes et les légitimistes, sauf pourtant les dislocations; car notez bien que lé concours n*est qu'apparent, les orléanistes votant pour la constitution avec un médiocre souci du roi, et les légitimistes votant pour le roi avec un médiocre souci de la constitution ; ces deux négations feraient une assez piètre affirmation.

La restauration de la légitimité, c'est, au dédans, la contre-révolution et la révolution aux prises, ce

.-^iil est, pour un pays, une dangereuse destinée; ..j'eit, au dehors, rhostiliié sourde tant qu^on ne . jiOQrra faire plus, et la guerre déclarée, si Ton se .;roit assez fort, contre les faits accomplis au nom (lé Ift laïcité de TEtat. Mais, pour mettre à nu Thétéfogène combinaison de la légitimité et du drapeau triaolore, pour en détourner tous ceux qui ne veu< taldplusde révolution, il faut un moment la suppo* m réalisée.

^Bolt, c'en est fait ; le pas est franchi, la messe a M^entendue solennellement, je veux dire, le drapeau Moolore, symbole de la révolution, et une constitu- 4|M votée par la chambre ont été acceptés par illMriY. Tous les adoucissements compatibles avec ' 'i||tlfi lui-même ont été mis en œuvre ; mais enfin le v-llHoe amer, longtemps repoussé des lèvres, les a nlMdlées ; et devant les nécessités politiques les ré- ^iflgBances se sont dissimulées.

• tà'^Hl bien I à cette dissimulation de répugnances, à -vfMIe renonciation de principes, nul ne croira, ni les HÊÊdâ du nouveau roi ni ses ennemis, ni la contre- 9lriMltttlon ni la révolution, ni les partisans du dra- ■JffÊÊXk blanc ni ceux du drapeau tricolore. Sous la .lietiliniiion, ce ne furent pas les libéraux qui y 'iMMDt: et le roi se méfia d'eux constamment, à tort pour quelques-uns, avec raison pour plusieurs. Ik M forent pas les légitimistes qui y crurent; le fMUon Marsan fut en conspiration permanente VBfMre les institutions octroyées ; et finalement, ce âK la royauté qui, manquant de parole, rompit le flde et la paix, ^^J^danger des suspicions réciproques qui fut si P^^^^'^rs, quel ne sera-t-ilpasdansun pays encore icé et sous un prince encore plus arriéré?

Les gens de 1814 se souviennent que M. le comte d*Artois avait différé de jurer la charte octroyée par son frère Louis XVIII ; mais, quand, en 1815, Napoléon, débarquant à Cannes, marcha triomphalement sur Paris, le prince retardataire se hâta de prêter un serment que les circonstances lui demandaient. Ge sont encore les circonstances qui demanderont à son petit-fils Tacceptation de couleurs qu'il hait, de doctrines politiques dont il condamne le principe, d'une laïcité d'État avec laquelle sa religion lui interdit de pactiser.

Les événements de 1789, de 1815, de 1830 et de 1870 ont compté par les masses le parti légitimiste. On peut aussi, avec non moins de certitude, le compter par le détail. On y rangera d'abord les gentilshommes légitimistes et ceux des bourgeois qui affectent de s'associer aux idées et hux prétentions de la noblesse ; puis, dans certaines contrées du- Midi et de l'Ouest, quelques groupes populaires; enfin, le parti clérical, dévoué au légitimisme tant qu'il y verra un chef de croisade. Voilà le compte qui ne fait, en nombre, en richesse, en intelligence, en puissance, qu'une bien mince fraction de la France. Cette minorité, peu dangereuse dans sa faiblesse, le devient beaucoup, quand la royauté la préfère, la grandit et la sert.

Les légitimistes et les cléricaux sont partisans de M. de Chambord. Qui pourrait s'en étonner? M. de Chambord est légitimiste et clérical, au premier chef. Il lui est impossible de comprendre sous une autre forme que celle de désordre, de mal et de péché, ce qui s'est fait depuis quatre-vingts ans contre les droits de la monarchie légitime et Tautorité de l'Église catholique. Or, que ne s'est-il pas fait?

lotit cela s'appelle révolution, et la France moderne pst ta fïllA de la révolulion.

J'use toujours k rei^ret, pour exprimer notre siluation moderne, de ce mol de révolution, vu qu'il pst devenu, par le développement des choses, insuf- Q&ant et vicieux. Insuftisant, car la révolution a fait bien plus et bien mieux que détruire ; vicieux, car, si détruire est parfois nécessaire, c'est toujours un malheur ; on peut, à un moment donné, vouloir une certaine destruction ; mais on ne s'intéresserait pas longtemps à une œuvre de renversemenis successifs. Si la révolution n'était que cela, M. de Chambord en aurait meilleur marché. Mais c'est une rénovation oii, socialement, tous les éléments producteurs de richesse, de savoir et de moralité, remaniés, refon- <{U3, ont pris une activité incompatible avec l'antique organisation, et on, politiquement, toutes les formes ont été changées et remplacées: en un mot, une rt^novulion des opinions et des mœurs, aussi assurée dans son principe que dans ses conséquences, étant parallèle au développement régulier des sciences positives. Quoi de commun entre celle situation progressive, d'une pari, et, d'autre part, le légiliroisme et le cléricalisme dont M. de Chambord est le porteur?

Je ne nie point qu'il y ait deux Frances : l'une fait et voit des miracles et donne une entière soumission au régime du Syllabus; l'autre aime la liberté et l'égalité, respecte le libre examen, et s'efforce de ilcvenîr de plus en plus disciple de l'observation itfciale et de l'expérience. Je ne nie point qu'il y ait deux directions politiques : l'une prend son principe dans le droit divin de la royauté et dans les dogmes de rÉglise, et s'aflirme par la compression de tout

ce qui ne se souihet pas à ces deux autorités ; Vautre, émanant de la souveraineté nationale, a pour flambeau l'étude positive de révolution naturelle des sociétés. Ces deux Frances, ces deux directions ont été jadis en conflit dans Tannée 1789; elles y ont été de nouveau en 1830. Eh bien ! elles y seront une troisième fois sous M. de Ghambord ; et Ton peut répéter d'avance le cri de douleur et d'eifroi lancé quand Charles X songea définitivement à déchaîner les fatales ordonnances: Malheureux roi, malheureuse France !

La laïcité de TÉtat, TÉtat laïque, voilà la forme que prend révolution régulière. La religion d'État en est le contre-pied. Plus une société moderne se troute gônée dans le régime théologique, plus la religion d'État perd de son empire, et plus la laïcité gagne de prépondérance»Oui osera dire que M. de Ghambord est pour la laïcité de l'État ? Si les cléricaux pouvaient un moment s'imaginer qu'il ne travaillera pas au rétablissement de la religion d'État, qu'il ne combattra pas à outrance la laïcité de l'État, qu'il ne s'efforcera pas d'ôter Rome à l'Italie et de rendre au pape le domaine pontifical et le pouvoir temporel, ils l'abandonneraient.

Cette tendance est tellement imminente, tellement dans la nature des choses, que, dès à présent, de grands États prennent leurs précautions ; et même la catholique Autriche s'associe k la ligue contre le Syllabus, La France avait une noble et utile attitude d'impartialité dans le conflit théologique qui est engagé : ni persécutrice du Syllabus, ni asservie à ses prescriptions, respectueuse pour toutes les autorités spirituelles, elle demeurait fermement laïque, et ofiVait en exemple sa neutralité sûre et bienveil-

lantd. Il a suffi .d*un souffle de cléricalisme et de rapproche de M. de Ghambord pour dissiper cette salutaire influence de la république. En ceci, la légitimité ne peut être ni neutre ni impartiale ; elle y est naturellement belligérante ; et déjà Ton se prépare contre le champion que la restauration va produire.

J'ai admiré tout à rheureTaveuglement des impérialistes, qui se sont livrés à leurs ennemis les royalistes. Je n'admire pas moins celui des constitutionnels travaillant à mettre sur le trône un prince qui ne croit qu'à la légitimité et qui n'a pour inspirateur de conscience que le cléricalisme. Ils se repentiront, cela est sûr, à loisir ; mais, en attendant, ils acculent le prince et la nation dans une impasse ; lutte légale à outrance pour les premiers temps de la nouvelle restauration, et, pour les derniers, des troubles politiques, une compression mortelle si le prince triomphe, une révolution de plus s'il est vaincu.

Dès aujourd'hui on peut se représenter ce que sera cette nouvelle restauration. Dans la chambre, on aura une opposition irréconciliable composée de républicains et de bonapartistes, à côté une opposition parlementaire toujours fort dangereuse pour une monarchie légitime et cléricale, un centre tel quel, et à droite un groupe d'ultras faisan t leur partie dans ce quatuor.

Pour être roi, s'il y a encore place en France pour une royauté, et si, en relevant le trône, on veut préparer autre chose qu'un office viager, comme l'a été de fait l'office des deux Napoléon, de Charles X et de Louis-Philippe; pour être roi, dis-je, il faudrait être aussi prêt à déposer la couronne que l'était feu

%S RESTADRATlOfI DE LA LÊGinXITÉ.

Léopold de Belgique, aussi résigné à soiTre Topiitioii publique que Test la reine d'Angleterre, aussi dégagé des religions d'État que le fut Frédéric II de Prusse. Certes, ce n'est pas M. de Ghambordqui remplit ce programme.

APPE?iDICE

[Comme nous avons été menacés d'une prépoodémice par la reitauration de M. de Chambord, il n'est pas inutile 4e peler ce que valut i la France cette pfépondèraoce an dédia ài rèf ne de l^ouis IIV.]

Un triomphe clérical (1)

11 y a un peu moins de deux cents ans, le cléricalisme remporta en France un signalé triomphe sur la société; il anéantit, dans les supplices, dans les persécutions et les proscriptions, la liberté de conscience.

Vn grand roi avait établi cette liberté, donnant ainsi à la France l'avance sur le terrain de ce que je nommerai libéralisme ; le mot est prématuré, la chose ne Test pas; car les deux pays alors les plus toléranls, la Hollande et l'Angleterre, souffraient, il est vrai, les catholiques, mais ne les admettaient pas aux emplois publics.

Deux ministres différents mais habiles, Richelieu et Mazarin, avaient respecté un ordre de choses qui n'avait produit que de bons résultats. La paix inté-

(i) Revuf de la Philosophie positive^ septembre-octobre 1875.

rieure régnait, et les protestants ne le cédaient pas à leurs concitoyens •catholiques en dévouement à la monarchie, lorsqu'il plut à un roi vieillissant dominé par son confesseur de briser une constitution qui alors avait beaucoup d'années de durée. Aucun trouble religieux n'agitait la France ; tout fut, de la part de Louis XIV, spontané et gratuit, et tout serait inexplicable, si le fanatisme aveugle et impitoyable n'était pas ce lion que l'Ecriture représente quœrens quem devoret.

Par quelle dénomination qualifierai-je l'esprit du fléau qui tout d'un coup s'abattit sur la surface de la France, dévasta plusieurs provinces, ruina le commerce et l'industrie et mit la terreur et la désolation là où régnaient la sécurité et le bonheur? Pour cela, examinons ce qu'on voulut défaire et comment on le défit. Ce qu'on voulut défaire ? la tolérance accordée aux protestants, le libre exercice de leur culte, leur accès aux emplois; ne saiton pas que Duquesne, le victorieux amiral, était protestant (1)? Gomment on le défit? quand on se sentit maître, par la main du roi, de la situation, on défendit à tout protestant de rester protestant (je dirai tout à l'heure quel ensemble de supplices' et de persécutions on organisa froidement, à tête reposée, sans relâche pendant une longue suite d'années). Les protestants étaient dans la liberté du mal, suivant le jargon du cléricalisme actuel ; on ne leur laissa que la liberté du bien. L'Eglise prêta la doctrine, le roi prêta ses dragons, et la restauration

(1) Je suis fâché de «oe priver de vos services^ dit Louis XIV à Duquesne ; mais ma cunseience me le défend. — Sire, répondit Duquesne, ma conscience ne m'a jamais défendu de vous servir fidèlement.

religieuse, ils le crurent du moins, fut aooompUe.

Ceux qui décidèrent le roi à rompre avec la poli** tique de son aïeul , ceux qui foulèrent aux pieds la liberté de conscience , ceux qui d*un trait de plume supprimèrent les protestants et les transformèrent en catholiques, étaient des cléricaux ; et je ne commets point d'anachronisme en leur appliquant un nom qui caractérise aujourd'hui, par excellence, la lutte contre la liberté de conscience. Les cléricaux du dix-septième siècle déclarèrent la guerre à la France d'Henri IV, comme les cléricaux du dixneuvième la déclarent à la France de la révolution. Heureusement celle^i est beaucoup plus forte que Tautre ne fut; mais les intentions sont les méaiesy les paroles sont les mêmes, les actes seraient les mêmes si le bras séculier redevenait serviteur des doctrines intolérantes. Il est donc bon de n'oublier jamais ce qui fut fait alors pour supprimer la liberté de conscience , cette peste, comme on l'appelle, de Tesprit moderne, asseï pervers, non seulement pour ne plus vouloir verser le sang à propos des oroyan* ces, mais encore pour défendre aux fimatiquea et aux intolérants de le verser.

Ouand l'œuvre d'Henri lY eut été définitivement condamnée par le parti clérical , et qu'on entreprit dwéantir en France la liberté religieuse qui y ré* ^nait, on ne s'amusa point à interdire wx protestants Taccès des emplois, ni à les empêcher d'exar» cer leur culte publiquement, en un mot à les gêner. La mesure fut plus radicale ; on leur enjoignit de ee faire catholiques, et Ton considéra leur conversion comme accomplie au commandement. Retoumex la situation , et supposex qu'un pouvoir protestant enjoigne aux catholiques d*Angleterre ou de

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