‹ De l'établissement de la troisième républiqueChapitre 42 sur 102 · UN TRIOMPHE CLÉRICAL · texte numérisé non relu

UN TRIOMPHE CLÉRICAL

de se faire protesianUf entreprenne d'arracher de la cbnsoience des fidèles le trésor de leur foi , et les mette dans Talternative ou de se mentir à eux* mêmes (1), ou de subir l'horreur de la persécution. Que feront -ils? que deviendront -ils? Partir (i)t Rester? Mourir? Choisisses, catholiques; c'est le choix qu'eurent les protestants.

Il adviendrait de ces malheureux catholiques ce qu'il advint de nos malheureux réformés. Les faibles se soumettraient, les forts résisteraient. Beaucoup de fbibles, en effet, se soumirent, et Bossuet, dans son indigne, dans sa honteuse louange de la révocation de Tédit de Nantes (3), se félicita de voir les églises remplies par un nouveau peuple. Mais beaucoup de forts résistèrent; et alors les ministres du roi et de l'Église s'unirent pour triompher dés consciences révoltées, et pour rendre effective Tor*donnance qui déclarait que, désormais, il n'y avait plus de protestants en France.

J'ai beaucoup d'horreur pour la terreur de 1793, qui, pendant près de trois ans , fit tomber sous le couteau de la guillotine tant de tètes sans choix et

(1) Le coatrAlcur général ordonna d'arrêter un marchand de Gien, ancien rellgionnaire, qui avait été accusé par devant l*inten- 4aiit d'enlever des blet A Saint-Pourcain» et qui ne oraignU pas 4e éédareri dans le procès-verbal, qu'il avait abjuré par force et qu'il était toujours de la R. P. R. (Boislisle, Correspondance avec le cantr^Ueur générai des finances, p. A96.)

(2} L«s religionnaires se servent de toutes aortes d'expédients pour quitter le royaume et emporter leurs effets à l'étranger. Tantôt, des provinces les plus éloignée s, il les envoient plomber h la douane de Paris, pour n'être plus sujets à la visite, et prennent des passeptrti au nom de catholiques, ou de marchands étrangers ; tantôt ib n'ont que des congés mal attestés, sur lesquels ils obtiennent cependant la permission d'embarquement. (Boislisle, t6., p. 535.)

(8) Ormisim fimibri de Letellier»

sans relâche, coupables, innocentes, illustres, obscures. Mais j*ai encore plus d'horreur pour le régime de la révocation de Nantes, parce qu'il fut plus long, plus meurtrier, plus ingénieux à varier les souffrances. M. Wallon, aujourd'hui ministre de l'instruction publique, dit dans son Histoire de la Terreur y en flétrissant cette époque : « Appliquons à rhistoire les prescriptions de la morale qui est universelle, et ne souffre pas d'exception. Tout régime qui attente à la liberté avoue que le bon droit lui manque ; tout régime qui ne peut vivre qu'en répandant le sang est un régime contre nature (cité dans le Journal officiel y 9 octobre 1875). » Appliquons-les en effet, et poursuivons de la même détestation et les crimes de la terreur et les crimes de l'intolérance sous Louis XIV devenu dévot.

Dans ce long martyrologe des protestants, les supplices tiennent le premier rang ; cela est ainsi dans l'histoire des persécutions. Plusieurs milliers de personnes périrent par le gibet ou sur la roue. En ce temps-là, on n'avait pas de vains scrupules sur les souffrances infligées aux hommes. Aussi la mort finale était-elle souvent précédée de la torture. L'héroïque femme dont j'ai parlé ({a Philosophie positive, juillet-août 1875, p. 260), avant de perdre la vie, fut soumise à la question. Le gibet, la roue, la question présidèrent à la répression des résistances religieuses.

Les besoins spirituels de tant de malheureux livrés sans défense à des prêtres ennemis et à des agents persécuteurs, étaient immenses. Les mesures les plus rigoureuses avaient été prises pour les séparer de leurs ministres qui étaient en exil. Mais des

APPENDICE, pasteurs courngeux el dévoués d'avance au martyre se ^lissaîpnl furtivement au milieu de leurs malheureuses ouailles qu'ils venaif^nt consoler. C'étaient ceux-là que l'on traquait tout parliculièrement; et, quand un ministre rentré éluit saisi, on le meltait à mort, non sans des accessoires tels que celui-ci : I- M. de BAville, 12 septembre 1603, rendant compte de l'exécution du ministre réformé Guion, demande It* iiayemeol de la gralilicalion de âOOO livres promise à la femme qui avait dénoncé le fugitif (1). »

Quand un nouveau converti mourait, il arrivait sottvcnl qu'à son dernier moment il abjurait le catholicisme et déclarait faire profession de la religion réformée. Alors, on tirait le corp!> sur une claie, et l'on confisquait ses biens (Boislisie, p. 328). Un inieudanl, M. de Bezuns, 21 juillet 1t>»3, dit qu'on a connu par expérience (notez ce genre d'expérience), que l'exemple de tirer un corps sur une claie ne produit aucun bon elfet. Un autre intendant écrit à propos d'un nouveau converti mort relaps, qu'il ne croit pas Ji propos de faire le procès au cadavre, que Cl! sont des spectacles qui n'ont d'autre résullat que de conlîruier les relîgionnaires dans leur opiniitreté. Mais le contrôleur général des finances, ferme dans le devoir, répond laconiquement : « Procès et Iralné sur la claie. •> (Boislisie, p. 475.)

Le protestantisme n'était pas toujours pendu au gibet, rompu sur la roue, traîné sur la claie, et, dans des cas mitigés, il était simplement envoyé aux galères. On sait ce qu'étaieni alors les galères du roi; elles marchaient à la rame, et les forçais Étaient chargés, sous le fouet du comité, de les faire

(<)BiHilUle, liK/.. p. 321.

f74 APPENDICE.

voguer. Celui qui alors les aurait visitées y eût trouvé assujettis à une pareille occupation et livrés à une pareille brutalité les plus honnêtes gens du monde, d'excellents gentilshommes, d'honorables bourgeois et de pieux personnages.

Un ministre, dont je n'entends aucunement contester la capacité dans son département, Louvois, fâché de voir que les gens résistaient, que les nouveaux convertis avaient de la tiédeur et que ceux qui pouvaient s'échapper fuyaient, imagina les dragonnades. Je ne pense pas que les dragons de Louis XIY aient été pires que d'autres ; mais représentez-vous toute une population de civils livrée à la discrétion d'officiers et de soldats qui ont pour destination de gêner ceux qui les logent malgré eux. Les domiciles sont envahis; les exigences sont capricieuses; d'étranges moyens de conversion sont employés par ces missionnaires bottés, comme on disait alors. Le mot est plaisant, mais la chose ne l'était pas. J'ai, dans mon enfance, connu une famille de l'Angoumois chez qui se conservait encore l'odieux souvenir des dragonnades.

Certes tout cela est bien horrible, dragonnades, galères, claie, question, roue, gibet. Mais il y a quelque chose de plus poignant dans ce qui se fit contre la famille. On enleva les enfants pour les soustraire à l'influence des parents et leur inculquer la religion catholique. On a des détails navrants sur ces séparations violentes. Les couvents, les hôpitaux, les collèges furent remplis de ces pauvres petits dont on s'était emparé (i); on employa tous les

(1) € J'ai fait enlever un grand nombre d'enfants de nouf eaux convertis, parce qu'ils recevaient une très manvaiie édueatîMchei

APPraiDICB.

moyen* pour triompher de» jeunes ob si in niions, et

l'on w félicita d'uvoir déchiré le cœur des mères.

Acdté des grandes vexations les petites ne manquaient pai, et l'on frappait d'une amende les pèret* nouveaux converti* qui n'envoyaieiil pa« leurs enfioU k l'inslruclion. (Boislisie, p. 4J3.)

L'obligation de paraître ealholique «piand on était protetlant. l'insupportable oppression qui en résul- Uil pour les conscience*, le» infinis soupçons auxquels on étuil en bude, les mille perséculions qui naiaiaient à chaque în«lanl, rendirent le séjour de ta France odieux, je ne dis pas ti quelques individus, niai» il des multitudes entières. Alors survint ce lanii'Utable exoda qui est renié diuta In mémoire des homnieii. Des centaines de mille hommes et femmes *'ctpatriAren(, non «ans diriicullé et sans péril, car les passages étaient gardés et des peines étaient infligées à ceux qu'on saisissail. Mais enfm le désir d'échapper ti la tyrannie religieuse, la pire de toutes, triompha des obstacles. Un nombre infini de fugitifs gagnèrent U Suisse, l'Angleterre, la Hollande, l'Alleinagne, y portèrent leur savoir, leur industrie, leur courage, tt payèrent largement à leurs nouvellfii pairies le secours qu'ils avaient re(;u.

Il n'est pas inutile de consigner à ce lujet quelques dires des agents du gouvernement.

M. BcKOns, intendant de fiurdetiux, 1:2 et âl décembre 1688: " Ijfl désertion continue parmi les nouveaux converli», «telle est d'autant plus fâcheuse que ce !<onl ces gens-là qui font la plus grandipartie du commerce de Bordeaux, fti l'on prenait

Iturt ptrci; et j'ai Tait racUrn it l'hdpiUI tjiioéral de ceUe villr^ wui donl le* parent» na »oiil p» en èlal in payer petnion, > écrii M. d* ItonoMurl, ioUBdant en SUnj, 1669. (Boisli*!*, p- &18.J

276 APPEUIIMCE.

quelque mesure violente pour les arrêter, ils pourraient aussitôt suspendre toutes les aflSûres; et d*autre part, quoiqu'on les surveille, il est difficile d'empéeher qu'ils ne sortent sous prétexte d^aller à la campagne, ne s'embarquent sur leurs ▼aisseasL» et ne s'y dérobent à toutes les recherehes. » (Botsiisle, p. 167.)

Plaignons ce paurre intendant à qui les protestants causent tant d'embarras, et écoutons cefaii de Rouen, M. Feydeau de Brou, qui écrit le i**^ juin 1687 : <v J'ai eu l'honneur de mander plusieurs fois à M. de Cbàteauneuf que Tesprit du passage dans les pays étrangers régnait entièrement parmi les nonféaux convertis, principalement éipiiis deux oa trois mois. J'ai appris que cette inSuenee maligne avait pris son origine en Basse-Normandie, fondée sur Tobsenrance plus étroite et régulière des édits et déclarations qu'on a tenue à leur égard, soit pour l'éducation forcée de leurs enfants dans les collèges ou maisons religieuses, soit pour les obliger, en général et en particulier, par des condamnations d'amendes considérables, à observer tous les devoirs d'un catholique parfait. Ces Bas-Normands, chagrinés de ce traitement, ont pris une de leurs routes pour s'enfuir par deux ou trois faux ports de ce canton, entre autres celui de Saint-Aubin, où ils ne trouvaient pas d'autres obstacles que celui qui leur était causé par des paysans qui les attendaient au passage et, après s'être emparés de leur petit butin, les laissaient passer, à ce que l'on dit, même du consentement des juges qui prenaient part aux dépouilles. » (Boislisle, p. 404.) Ainsi, les malheureux fugitifs n'étaient pas seulement en butte aux rigueurs de lautorité légale ; mais encore,

comme on les savait hors de la loi, des attroupements les pillaient impunément, et des juges (quelle dégradation morale chez un juge!) faisaient leur main dans ce pillage. Il y a toujours eu peu de protestants en Normandie; cependant, là même, la persécution ne les extirpa pas complètement, et aujourd'hui encore un temple protestant est ouvert aux fidèles de cette communion, non loin de Saint- Aubin, dont il est ici parlé.

La spoliation fut immense comme la persécution. En échantillon de ce qui se passait à cet égard, voici les instructions sommaires que le contrôleur général des fiimices donnait à M. Bouchu, intendant en Dauphiné : « On doit gêner la liberté des désertions en arrêtant, par le ministère des gardes de la douane, les meubles et hardes, l'argent dont les déserteurs se trouveront nantis et les enfants au-dessous de quatorze ans. Ordonner la disposition définitive et irrévocable delà propriété des biens des déserteurs, et en commencer incessamment les pré liminaires, pour exciter au retour ceux qui sont sortis et retenir ceux qui restent dans le royaume, par la crainte de la perte certaine de leurs biens. » A la cour, on faisait cadeau d'un protestant, quand sa fortune en valait la peine, et ceux qui étaient ainsi gratifiés n'hésitaient pas à se souiller d'un pareil argent. La plume tombe de dégoût devant cet épisode clérical du grand règne.

C'est en présence d'un pareil régime, en présence de ces saturnales de l'intolérance et du pouvoir absolu que Bossuet s'écrie : « Touchés de tant de merveilles (la conversion des protestants), épanchons nos cœurs sur la piété de Louis, poussons jusqu'au ciel nos exclamations, et disons à ce nouveau

Constantin, à ce noaveâu Théodosi^, à ee nonTêan Marcien, à ce nouveau Gbariemagne, ce que les sii cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Ghalcédoine : vous avec affermi la foi, vous avez eiterminé les hérétiques ; c'est le digne ouvrage de votre règne ; c*en est le propre caractère. » Vraiment, il est dommage que nous n*ayons pas à mettre en regard de cet abominable cri d*une prétendue victoire que révéque de Meaux n'a jamais ni rétracté ni adouci, quelque discours d*un éloquent grand prêtre de Jupiter félicitant Dioctétien d'avoir persécuté à outrance les chrétiens, et remporté sur eux le non moins éphémère triomphe d# la violence et des supplices.

Le style de M. de Meaupeou, évéque de Castres, est moins grand que celui de Bossuet ; mais il a aussi son mérite. Ce prélat écrit le 27 mars 1W3 : « Nos églises sont entièrement désertes ; il n'y a plus que les écoles qui subsistent par la continuelle application que nous y donnons Mais ces gens-là sont

si méchants que les pères et les mères, chaque fois, font tout ce qui est en eux pour faire oublier à leurs enfants tout ce qu'ils ont appris pendant le jour... En ma vie, je n*ai vu de gens plus méchants et plus mal intentionnés ; il n*y a rien de si rebutant que de travailler à un pareil ouvrage et où Ton réussisse si peu, car on ne sait de bonne foi de quelle manière les prendre. » (Boislisle, p. 316.) Les aveux de cette lettre sont précieux, mais la méchanceté de ces protestants est une idée merveilleuse et valant la triste phrase de M** de Sévigné écrivant au sujet des protestants qu*on poursuit : « M. de Grignan donnera la chasse à ces démons qui sortent des montagnes et vont s*y recacher, n {Lettre du 28 février IMO.)

La curiosité m'a pris de voir si, en môme temps que le roi appesantissait cruellement sa main sur ses sujets protestants, il faisait du moins prospérer ses sujets catholiques. J*ai été effrayé de ce que j'ai trouvé, et encore incidemment (1), dans des lettres et des rapports officiels, il est vrai, mais qui n'ont pas pour objet spécial de dépeindre la situation des populations, ne s'occupant de la misère qu'au point de vue des difficultés qu'elle suscite au recouvrement des impôts. Je remplirais bien des pages de cette Revue, si je copiais dans M. de Boislisle tout ce qui se rapporte à ce triste sujet, et je me borne à donner quelques passages.

M.duHeutoy,gouverneurduGharolloi8(marsl694):

« Il n'y a pas dans aucune paroisse du GharoUois de blé à moitié près de ce qu'il en faut pour la faire subsister jusques à la récolte; et dès à présentie pauvre peuple vit avec du pain de racines de fougère, ce qui cause une telle infection qu'il n'est pas possible aux honnêtes gens de demeurer dans les églises de la campagne pendant les messes des paroisses ; et enfin, nous voyons, en nos villes de GharoUes et de Paray, les pauvres mourir de faim dans les rues, sans leur pouvoir donner du secours, parce que le nombre en est trop grand et qu'on ne trouve pas du blé pour de l'argent. » (Boislisle, p. 357.)

Les gens du conseil et échevins de Reims, 13 janvier 1694 : « De vingt-cinq à vingt-six mille personnes de l'un et l'autre sexe, dont la ville (Reims) est composée, y compris les enfants et les communautés, il y en a once ou douze mille à la mendicité

(1) Ce n'est non plut qu'incidemment qu'il est question des pro» tiStMils dans c«s documents offlcieis.

et à qui on est obligé de donner du pain. Le soin qu'on a eu jusqu'à présent n'a pas empêché qu'il n'en soit mort de disette et de langueur, depuis six mois, plus de quatre mille. » (Boislisle, p. 350.)

M. Bouville, intendant à Limoges, 6 juin 4693 et 7 octobre: « Il meurt tous les jours un si grand nombre de pauvres qu'il y aura des paroisses où il ne restera pas le tiers des habitants. C'est une chose bien douloureuse de voir mourir les gens sans les pouvoir secourir, parce qu'ils ont tant souffert que, dès le moment où on leur donne manger, ils étouffent. » — 7 octobre : « Si les dyssenteries et les fièvres malignes continuent, comme il est fort à craindre, puisque le nombre des malades augmente tous les jours, il faudra bien moins de blé l'année prochaine, par la diminution des habitants, dont il meurt une prodigieuse quantité, non seulement dans les villes, mais dans quasi toutes les paroisses de la campagne. Les plus jeunes et les plus robustes résistent moins que les autres. Enfin il y a telles paroisses où il se fait tous les jours dix ou douze enterrements». (Boislisle, p. 319.)

M. de Ghàteaurenard, intendant à Moulins, envoie son rapport sur la partie de son département (cent dix paroisses) qui appartient au diocèse de Limoges. Il y compte vingt-six mille personnes réduites à la mendicité, et plus de cinq mille pauvres honteux, sans parler des habitants qui ont déserté... » Ces habitants sont actuellement assiégés par les neiges, en sorte qu'ils ne peuvent sortir de leurs maisons. La plus grande partie sont contraints d'arracher des racines de fougère, les faire sécher au four et piler pour leur nourriture; d'autres, à faire du pain d'avoine pied-de-mouche, qui n'est pas suffisant

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