‹ De l'établissement de la troisième républiqueChapitre 44 sur 102 · ET DE RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

ET DE RÉPUBLIQUE

[Quand la coalition monarchique eut échoué dans sa tentati^ de mettre M. de Chambord sur le trôoe^ il lui fallut prendre on parti. En son embarras, elle se contenta de proroger M. le maréchal de Mac-Mahon avec son titre de président de la république française, cette épine qu'elle ne parvenait pas à retirer de son pied.]

Notons d'abprd les faits ; car, au milieu de Tanarchie suscitée par quatre partis politiques en présence et en lutte, la république, la légitimité, la monarchie constitutionnelle et Tempire, au milieu, dis-je, de cette anarchie, les faits obtiennent la prépondérance et dominent les opinions. Or, les voici : la droite et le centre droit proposèrent la prorogation de M. le maréchal de Mac-Mahon avec le titre de chef du pouvoir exécutif, où Ton retranchait : de la république française; retranchement d'autant plus signifi-

(1) Revue de la Phiiasophie positive, naméro de janTier-férrier

SEPT ANR HE P«OROGAT!(ffl.

calîf ([UP ce nouveau tilre prenait la place de celui que le maréchal portait depuiti cinq mois. Mais il fallait avoir la majorité pour la m'itliHcalion désirée' Cette majorité qu'il fallail avoir parut, dès les preroiers mom«>nU, tellemenl douteuse qu'on sacrifia le protocole ; H. le maréchal de Mac-Malion reprit, (II? par l'assemblée, la quai ili cal ion de président de la république, et l'on eut soixante voix de majorité pour la prorogation.

On ne s'étonnera pas que des ^ens qui, lu veille, venaient d'essayer de restaurer la monarchie, aient répugné à donner au gouvernement qu'ils instituaient pour quelques .innées, le nom de république ; mais on s'étonnera qu'ils n'aient pas persisté dans leur répugnance el appelé le pouvoir prorogé lieulenance générale de royaume, ou tout au moins lalsst^ le nom en blanc. Toutefois, si l'on se rappelle que c'est la répétiliofl de ce qui se passa à Bordeaux en 1K71, qu'alorsUriroile demanda que l'appellation donnée k M. Thiers fût seulement Chef du pouvoir rxécutif, et que la majorité y ajouta de la république fratifaiie, l'étonnement s'amoindrira, et l'on sentira qoe les forces qui attaquent la république rencontrent des obstacles dans la nature même de la situation.

Pour la premii-re fois, un simple parliculler a été élevé à la dignité suprême avec la perspective d'un long intervalle de temps ; et pour sept ans le gouvem«menl i-épublicain, sesl écrié un journal royahsle, a clé fondé en face du roi! Cela est littéral ; car, pendant la discussion de la prorogation, M. le nomtff de. Ghambord était à Versailles et U>ut près de la salle où siège l'assemblée.

O sont les royaliales eux-mêmes qui ont fait c«t

accroc à la royauté, plus grand que celui que demandaient les républicains ; car le pouvoir de la prorogation, tel qu'il vient d'être établi avant toute constitution, a quelque chose de personnel qui est plus en affinité avec notre situation révolutionnaire depuis quatre-vingts ans, qu'avec la présidence régulière en une république.

Depuis bien des années les hérédités monarchiques que Ton prétendait fonder se montraient illusoires, et le fait est venu constamment démentir les espérances des dynasties. Mais il est permis d'arguer que ce fait, bien que répété, était pourtant contingent et accidentel; par exemple, Napoléon P' pouvait n'être pas l'entrepreneur insensé de guerres éternelles; Charles X pouvait respecter la charte et ne pas amener un conflit dans les rues ; Louis-Philippe, ne pas risquer son trône pour l'adjonction des capacités électorales ; et Napoléon III, regarder, avant de déclarer la guerre à l'Allemagne, si ses régiments étaient au complet et s'il avait des réserves. Ces accidents, si ce sont des accidents, prouvaient du moins que la monarchie avait désormais bien peu de racines en notre sol, puisque toute tempête, intérieure ou extérieure, la jetait bas. Quoi qu'il en soit, aujourd'hui, renonçant pour sept ans à la monarchie et à sa fictive hérédité, les monarchistes ont institué un gouvernement irrégulièrement républicain : républicain, parce que la situation est républicaine ; irrégulièrement, parce que la situation est en même temps provisoire.

Gomme je fais mon examen de conscience en philosophie par inten^alles, je le fais aussi en politique, afin de confronter avec les événements ce qui, par moi, a été pensé, dit et fait. Or, tout d'abord, en 1871,

ET DE nÉPUBIJOUE. tW

j'ui élé (l'avis qu'il n'y avait pas lieu de proclamer la république ni de lui faire une constiLution éternelle, et qu'il surtisuil <ic l'accepler lelle qu'elle provenait diî l'eirondremenl de l'empire, et de lui donner les lois nécessuircs, au fur et à mesure des besoins et des circonstances. J'avais bien vu celte aft'airc du moment; car c'est la force des choses non In volonté des hommes qui produit la présente république de sept ans.

J'avais été d'avis qu'une chambre unique, comme nous l'avions, fi la seule condition d'un renouvellement partie] tous les ans, suffisait, pendant l'impor- (ante période de réorganisation ouverte devant nous, pour dispenser à la fois d'une seconde chambre et du droit de dissolution attribué soit au président, soit il la seconde chambre; de ce c<Mc, mes prévisions ont été erronées: une seconde chambre se fera.

Ia nomination du président par l'assemblée, mesura impérieusement nécessaire, ne parait plus faire de doute ; k cette opinion, que je partage avec plusieurs hommes politiques fort considérables, j'avais ajouté que, très probablement, vu la llucluntion de nos circonstances, une présidence i\ lorme irréguiier, réglée d'après l'bontme et le momCnt, vaudrait mieux i]u'une présidence a terme régulier. L'impasse où l'on éliiil a déterminé les résolutions; et c'est pour un homme et un nionieiil qu'on vient de créer une présidence i\ IcLine U'réfiulier, débattu entre cinq, sept et dix ans (I).

{!) Le Icrmc csl ilevcnu r'I'gulicr Jans la coiiMiliillan d^Haîlivs ; mtii U a prdO, da In prcition des circorisUncei, cello durie Ur Kjl wBtlè** 1)111 eil p«u ordinaire.

290 SE1»T ANS DE PUOllOGATlON

Ainsi, en définitive, le conflit des opinions politiques, tant au sein de l'assemblée qu'au dehors dans le pays, a produit un gouvernement républicain par la forme, légal par son institution, révolutionnaire en tant que provisoire, personnel en tant que fait pour un homme, applicable en tant que fait pour une circonstance. Ajoutons, pour compléter ce véridique tableau, que république, légalité, caractère révolutionnaire, application à Thomme et à la circonstance, tout cela a été Tœuvre de monarchistes, le lendemain de la défaite où succomba le projet de restauration légitime.

On a dit : la chambre veut faire la monarchie, mais elle ne peut pas ; elle pourrait fiiire la république, mais elle ne veut pas. Ceci a besoin d'un correctif: la chambre a fait la république pour sept ans, comme avec M. Thiers elle Tavait faite pour deux ans.

Éliquelle, pure étiquette, s'écrie-t-on du côté monarchique, qu'on enlèvera quand on voudra. Quand on voudra ? je ne crois pas. Ce -qui a empêché la monarchie au commencement de novembre, l'empêchera longtemps, bien longtemps encore. Déposséder un occupant est difficile, et la république est cet occupant; mettre d'accord trois compétiteurs au trône n'est pas moins difficile, et ces compétiteurs sont le légitimisme, forléanisme et rimpérialisme. Voilà les deux difficultés qui protègent la république.

Ceux qui parlent d'arracher quand il leur plaira relique! le sont bien persuadés que l'essai de la république de sept ans ne sera pas loyal. Ici encore je ne suis pas de leur avis, et mon opinion est qu'il n'y aura ni dans le maréchal Mac-Mahon, ni dans son ministère, manque aux engagements légaux, et.

ET IlE llEPlItlI-loiK -i:>\

pouriiit^ âi'i'iîr {l(4 lu formule (jue M. TliiiT^ /ipplîquftit ti lui nit-ine, i}a'il» nnl revu la répulilique el tju'ils \ii reiuvllrofll comme ils l'ont rpcue. le sais que facilpincnL les partis sont malhonnêtes gens; mais ta l'e&ponsaliilitê, ièvh-i^ gardienne dool un M^nl (riiuliiiil plu» la rn<iin qu'on esl pluE haul place, iilipo&e plus souvent qu'on ne. pense auK ^ouvcrneluenls des reapecU <|Uo lea ftai-lis ne connnisseiil pu.

La prorogttUon avec itipubliqui? donne exacleluent In mesure de la défuiXe que la monni'i^hie vient li'eprouvi^r. Des djen» qui veulent faire la France plus Tovalisle ou motnx répuhliciuns qu'elle n'est, nnl nsaurc que, dane l'êehec de la l'oyoulé l^^gilime, lea républie.ains n'tiiment eoiiipté pour ri«i), ni que loatavail élr décidé par la rupture entre lu droite ei le conU'c droit. Chaiiun peut, puisque aucun vole u'col iiileiveim et «gui* le puinluj^'f! àlMi tri's serre cil' part cl d'nuire, Miutenir ce qu'il tui plaira. Mais, dans le fait, ce fut mmik le nom de la république et parl'iuipuliiioB républicaiius que la foule ijunieosc, wr toa« les points du paye, repoussa le drapeau lilaiic, k br^i limité, le clérieulisnie. Drapeau blanc, ■itltiliuiilù, cléricalisme avaient été ac^M^ptés par les laûnnea d'Urlàana \atg de la mémorable visite h Fmbsdol^^; mais il cbl vrai de dire que les orléanistes l'jr retUBÙr^nl péri*mploireiiient; de sorte que les orlé&nistes sunl d'un luut autrfî avis politique quL' iMiprînceti d'Orléunn. UueUe siiiguliùro uuarc.hie au uûi dï'<^-i partis qui prétendent faire la Ie(,-on k lu rùpubluiui! ! El uut>»i quelle <.'uri«use inip-issibilité lie s'entendre s'est niiinifesice entre k' comte de Clijunbord el les gen^ les mieux disposés pour lui I Après laltitlredeM.de Cbamburdel lu dédaraUoo de

M. de Ghesnelong, on ne peut soupçonner ni manque de mémoire, ni manque de parole; et pourtant, dans les entretiens, M. de Chambord comprit que la Commission des Neuf (1) accordait tout au prince; et M. de Ghesnelong, que le prince accordait tout à la Commission.

Je ne prétends point dire qu'entre la république et la monarchie tricolore et constitutionnelle la question ait été vidée. Peut-être viendra-t-elle, si la république (j'entends la république instituée et ayant la majorité dans une chambre nouvelle) mène mal les affaires; mais présentement elle est compté, tement ajournée. Pour qu'elle reparût inopinément, il faudrait que M. le comte de Chambord ou mourût ou abdiquât. Alors la monarchie tricolore pourrait venir disputer à la république son titre de possession. Mais, tant que Tun ou Tautre de ces évéhements ne se sera pas effectué, les légitimistes suffiront à faire avorter toute entreprise de ce genre.

Amusants contre-coups (c'est la pièce risible dans la pièce sérieuse), amusants contre-coups des passions politiques et de leurs vues à courte portée ! Les bonapartistes se sont jetés avec ardeur le 24 mai contre M. Thiers et le parti républicain; mais bientôt leurs alafemes devinrent très vives, à mesure que les chances de M. de Chambord grandissaient, et, en effet, si la monarchie légitime avait été rétablie, ils s'étaient mis eux-mêmes la corde au cou. A leur tour, grâce à une semblable impulsion, les légitimistes ont voté la prorogation même sous forme républicaine, et dès aujourd'hui plusieurs

(1) Commission qui avait été nommée pour régler les eondlUoiis de la restauration de M. de Chambord.

regreltent d'avoir ainsi livré au centre droit gouvcrnemenl, inajorjlé et ministère.

Qu'en fera-t-il? Ses premiers actes le caraclérisent; il arrive muni de projels répressifs et compressifs : infliger â la commune, à la presse, à tout, un régime fort semblable au régime impérial, en un mol reprendre pour son propre compte ce qu'il avait tant blâmé et combattu sous l'empire. De celle fav^n, ces hommes ne peuvent échapper à l'un ou à l'autre reproche : ou bien d'avoir méconnu les nécessités de compression qui s'imposaient au gouvernement de l'empereur, ayant été aveugles et injustes dans leur opposition ; ou bien de sacrifier leurs principes libéraux â des passions et à des circonstances. M. de Bismarck vient de mettre à l'aise, pour les variations, la conscience de nos gens, en proclamant a la tribune qu'un homme d'Élat n'a point de politique à lui, qu'il n'a que celledes situalions. J'incline h croire que M. de Bismarck se fait moindre qu'il n'est, ayant au fond une politique invariable dont il ne s'écarte jamais, et qui est au dedans l'absorption de l'Allemagne dans la Prusse, au d«hors l'agrandissement de l'empire. Mais, sans pousser plus loin cette observation et sans examiner si nos hommes d'Elat ont, eux aussi, une politique dernière supérieure, je les laisse sous le bénéfice de l'axiome de M. de Bismarck.

Donc le cabinet est réactionnaire. Mais quelle iléBnition donner tle la réaction? I^ réaction est le régime oii, non content de réprimer les actes, on fait la guerre aux opinions. Rêlablir l'ordre moral, combattre l'insurrection morale, voilà les formules liant on se sert et qui témoignent nettement que je ne me méprends point sur le but et les intentions.

29i SEPT ANS DE PftOfiOGATION

Le mérite de M. Thiers a été d*iinp09er Tordit aux actes, sans se mêler de Timposer àbx opinions. Ce fut de la bonne poKiiqae, laquelle enl sa conséquence habituelle pour le paya, je reux dire de bonnes affaires. Il pacifiait. Le 24 mai combattit; entre le régime de pacification et le régime de combat voyez le résultat : les affaires tombèrent; elles tombèrent encore plus soub le coup des tentatives de restaulration monarchique. Elles ne se sont pas relevées; elles se relèveront sans doute, si la proro> gation inspire une confiance de sept ans, si lo cabi* net respecte, comme il Ta annoncé, la république de sept ans.

Quand on considère la mêlée des partis^ il est bien difficile de concevoir qufelle est Tidée précise qui, dans la situation présente, est exprimée par le titre de conservateur. Sans doute la droite et le centre droit se donnent ce nom; mais, en examinairtdê près, on voit que ces deux groupes sont composés de légiiimistea traditionnels qui,. Ae iSiS k 1830, brisèrent par la loi du double vote électoral le progrés de Topinion publique, puis tentèrent de brisera son tour le double vote devenu libéral 0I se firent chas<^ ser; d'orléanistes constitutionnels qui se refusèrent, au risque d*une commotion sociale, à Tintroduction pacifique des capacités électorales; enfin, de bonapartistes qui, peu soucieux de légalité et de serment, dispersèrent, emprisonnèrent, exilèrent les représentants de .a nation et établirent leur despotisme. Quoi de commun entre cos gens-là qui s'octroient le titre de conservateurs? Le voici : tous s'accordent à diminuer autant que possible la puissance des organes de Topinion publique, municipalités, conseils généraux, presse et réunions, et à augmenter la

ET DB RÈPtBIJQUK. 295

pression de r»ulorité. Ësl-co là de la conservation? Pas le moins du inonde. G*csl le combat contre les tendances et les opinions, autrement dit la réaction. Gomment donc faut-il définir non le faux conservateur, mais le vrai? Je dirai que c'est celui qui défend ce qui existe tant qu'il n'a p«n$ sous la main de quoi le remplacer; par opposition nu révolutionnaire qui, renversant ce qui lui est obstacle, se soucie plus du renversement que du remplacement.

Le cabinet actuel fait acte de réaction par les lois qu'il présente et par celles qu'il projette, obéissant en cela à ses passions de parti ; mais en même temps il fait acte de C/Onservation en acceptant pour sept ans le gouvernement républicain, obéissant en cela aux nécessités de situation. Puisque défendre ce qui existe tant qu'on n'a rien à y substituer est le signe du conservateur, maintenir pour sept ans la république qui existe a été acte de conservation.

L'ordre moral, tel que l'entendent nos pseudoconservateurs, est la défense de la religion, de la famille et de la propriété, trois institutions qu'ils nomment les grands principes sociaux. Ces principes attaqués par la discussion ne peuvent se défendre que par la discussion ; et l'intervention répressive (lu gouvernement complique et aggrave le débat, bien loin d'en faciliter la solution. Au reste, la philosophie positive fait une importante distinction entre ces trois principes. La propriété (il s'agit surtout do la terre), d'abord incertaine, puis commune, collective, indivise sous toutes sortes de formes, et enfin devenue privée; la famille d'abord sans règles, puis polygame et enfin fixe et monogame , ont revtMu ces caractères peu à peu et par l'évolution sociale. Entre les discussions soulevées à ce sujet, la philo-

296 SEPT ANS DE PROROGATlOiN

Sophie positive admet à consultation celles qui tendraient à améliorer, s'il y a lieu, la famille et la propriété selon la direction historique ; mais elle rejette catégoriquement les discussions qui veulent ramener ces deux institutions k quelqu'une des formes passées et condamnées. Il n'en est pas de môme de la religion ou plutôt de la théologie; celle-ci, loin de continuer à se développer historiquement, a reçu de rhistoire les plus graves atteintes. Sans parler des hérésies qui Tont déchirée au seizième siècle et qui, depuis, n'ont jamais été guéries, je prends pour signe prépondérant la diffusion, dans tous les rangs, dans toutes les classes, dans toute l'Europe, de ce qu'on appelle la libre pensée. La philosophie positive ne cesse de répéter que cette fourmilière d'esprits éAiancipés s'est formée dans le plein même du régime théologique ; que les causes, assez fortes pour triompher jadis de la tradition, de l'éducation, de l'habitude, de la compression, le sont plus encore pour continuer une impulsion si vigoureusement commencée ; et qu'ainsi se flatter de réussir, bien moins puissant, là où Ton n'a pas réussi, bien plus puissant, est chimérique et dangereux. La double raison de ce mouvement ascendant de la libre pensée est le désaccord aggravé de jour en jour entre la théologie et la science, et la croyance que l'on accorde à celle-ci sans se soucier du veto de celle-là. La philosophie positive définit l'ordre moral un état social où un certain ensemble de dogmes constitue pour tous les hommes la règle de pensée et de conduite ; le catholicisme, pendant le moyen âge, en est un bon exemple et explique suffisamment la définition. Mais, quand cette unité dogmatique est rompue, quand, en un mot, l'ordre moral, se dis-

ET DR BÉIHJm-IQUE. «17

^iilviiiit, a bisse surgii' lu dispersion morale, qur^ doivent fiiiru les gouvernemenls ? Je l'ai déjà dit bien des fois, mais je ne crains pas ds me i-êpéler en sujet lellemeni inipoi'Uint : au spirituel^ accorder aux opinions et ù leur discussion la liberté; au temporel, se renfermer dans la lâche, si difficile, de maintenir l'ordre matériel, tout en favorisant énergiqueinent le ik-veloppemenl des deux principaux moteurs de lu vie moderne, la science et l'iniluslrip.

Pourquoi donc est-ce un mal qu'un gouvernement soit réaclionnaire ou de combat (c'est tout un), et fasse la guerre auxopinions? C'est qu'imssitùl et par la force des choses, il rend aux opinions novatrices, révolutionnaires pOle-méle, le caractère collectif qu'elles avaient au dix-huitiènte siècle, et qu'elles perdent quand on les laisse à leurs dissensions intestines. Ce n'est pas tout ; comme le combat contre les opinions novatrices compromet plus ou moins la liberté de conscience et la liberté politique, on pousse de leur cAté le gros des opinions libérales. En ce moment, le grand mérite de la république conservatrice est d'ôter aux éléments révolulionnaires le formidable appoint des opinions libérales.

Le parti pseudo-cnnser^aleur n'accumule pas Inntes ses répressions sans invoquer les mauvaises doctrines sociales. Qu'est-ce donc que ces doctrines sociales, quelle en est lu nature, quel en est le rOle? On s'en fera ta plus juste idée si on les compare aux hérésies tliéologîques. De mi^me que les hérésies s'élèvent contre tel ou tel dogme de l'Kglise, de m^me les doctrines sociales prennent à parlie tel ou tel élément de la société. L'intolérance k leur égard o'est pas moindre qu'elle ne Test ou qu'elle ne fut

envers les héréliqaes ; les prissions qoi les poursuivent ne le cèdent guère en violence aux passions théologiques, et c'est dire beaucoup. Parmi les mauvaises doctrines, selon nos conservateurs, il en est plusieurs que la philosophie positive réprouve; mais, à son tour, la philosophie positive est qualifiée par eux de mauvaise doctrine au premier chef, aussi I)ien Ihéologiquement que socialement; etpourt^int, issue il y a quarante ans de Thumble cabinet d'un homme solitaire, elle a des disciples partout en Europe et aux États-Unis. Cet exemple, sans parler (lu socialisme dont les journaux, les livi-es, les doctrines foisonnent sans relâche, prouve que le droit d'examen et la libre pensée à l'égard de Tor- ^Muisation sociale sont aussi incompressibles que le droit d'examen et la libre pensée à Tégard de la théologie. Des hérésies théologiques ont triomphé dans la moitié de l'Europe ; des doctrines politiques ont triomphé par Timpulsion de 1789. Mais ce n'est le dernier mot ni des hérésies, ni des doctrines politiques, ni surtout de la sociologie, qui professe que les unes et les autres ont pour terme la conception positive du monde et, partant, la conception liislo- 1 ique des sociétés.

On fait aussi sonner haut la conservation sociale. Certes je ne suis pas disposé à traiter légèrement les inquiétudes qu*inspirent les habitudes et les impulsions révolutionnaires, et j'admets pleinement la sincérité des alarmes. C'est ici que revient avec force la prescription de la philosophie positive con* seillant aux gouvernements de se désintéresser des doctrines, afin de se consacrer au maintien infatigable de Tordre matériel et à la répression rigoureuse des actes perturbateurs. Il faut laisser aux

Et ni? BÈItîBI.IOrE. »»

religions, ami phiinsophies, à la libre pensée, à la sciffnce le soin d'enfretenîr, nussî bien |iiir le conflit que pur le concours. le variable niveau <I'ottlre tnorAl qu'à chaque moment le milieu sociul comporte. C'est plus tard que, sous la Piiison sociale du savoir postlif, un nouvel orrlre niitlra, comparable à celui (fu'i^liiblirent le calhoticisme et auparaviint le polyiht^ioiïie, mais supi^rieur par la solifiilé de la conceplion M ta persp*;ctivp de» sei-vices.

1^8 af^enls (In gouvernement disent que dans bien «les lieux existent des sociéti^s secrètes dont les intentions pi les préparatifs snni insurrectionnels; nhVme certains «joutent que la France entiiTe est ininé«. Mai' des associations révolutionnaires se »oi?tilrerorm<5os,qu« des projets subversifs y soient afôlés. je ne le nierai pas; c'esl une conséquence trop nnlurells de l'enchaînement de troubles et de coups de main dont nous sommes les victimes, pour que jp veuille révoqueren doute toutes les informations rie co fienre. Mais il suffit de considérer quelque p«u l'état présent du pays, la puissance de h police et l'infériorité de l'armement d'une insurri'dion quelconque en face des armes perfectionnées qai sont seules aux mains de la troupe régulière, pour être sûr que ces associations, si elles se leniicnl, aeraienl aussttAt vaincues et punies. Toutefois, il est def circonstances oii il n'en est plus de même et où elles deviennent fort redouinbles ; c'est aux effondrements de nos monarchies. Alors elles prennent position, elles s'armenl et peuvent faire lies coups de main tels que celui de la Commune. Unrdons'tious donc plus que jamais d'otever des (;ouvcrnements h chute facile. Henri V, dont nos roRservHteurs ont tenté la restauration, aurait peu

duré, et cette prétendue œuvre consen^atrice eût abouti à une redoutable désorganisation révolutionnaire.

La réaction sera laborieuse pour tout le monde ; les commencements Tindiquent visiblement. Qu*un cabinet ne se livre pas sans réserve à Timpulsion du pays, qu'il veuille la modérer en intensité et en vitesse, cela se conçoit ; mais qu'il entreprenne d'y résister absolument .et de lui faire prendre une direction contraire, cela est téméraire, d'une réussite purement temporaire et de conséquence dangereuse. L'vin parle de faire marcher la France ; Tautre assure que d'ici quatre ans, il ne faut plus faire d'élections ; un troisième se signe d'effroi aux noms les plus modérés parmi les nouveaux élus ; et le gros du parti, irrité mais non éclairé par les faits, me rq[)pelle les ultras de 1829 et de 1830 et compte sur la réaction.

Pour la combattre et pour se maintenir pendant la durée de la république de sept ans, les républicains ont deux ressources, toutes deux grandes et puissantes : ce sont l'opinion publique et la légalité.

L'opinion publique, quoi que disent nos gens qui prétendent, à l'aide de mesures législatives, la retourner comme un gant, est une force pour qui s y appuie. Ne croyez pas, d'ailleurs, que la réaction puisse aller bien loin dans ses projets. Depuis quatrevingts ans la société a été tellement pénétrée des principes libéraux (je me sers de l'expression la plus générale), que le mal qu'on leur fait demeure toujours limité ; on change quelques accessoires, on ne change pas le fond. Cette limitation est la mesure du pouvoir de l'opinion publique. Les républicains lui doivent tout ce qu'ils sont; ils n'ont

ET DE RÊPDBLIOUE.

pas, comme leurs adversaires, des relations prinrifres et des proleclions royales ; et. sauf un certain nnmbre de transfuges des classes titrées, ils sont tous de petits bourgeois, comme M. Thiers, des industriels, des commerçants, des paysans et des ouvriers. Qui, depuis deux ans, soutient les républicains? Le pays. Si. depuis deux ans, les élections eussent été monarchiques ou simplement douteuses, la monarchie serait déjà faite ; mais, sauf bien peu d'exceptions, elles témoignent à coups redoublés que le pays n'a souci d'aucune monarchie, n'en désire aucune, n'en rappelle aucune. Même, depuis les dernières tentatives de restauration légitime, on remarque partout que les gens de la canip.igne viennent apporter contre la monarchie un coiitinpent de votes plus considérables qu'ils ne faisaient jadis. Il est certain que la réaction a parcelle manœuvre donné au courant qu'elle veut remonter plus (le puissance et d'impulsion. Ce n'est pas à ce résaltiit qu'elle visait.

Conserver pour soi l'opinion publique importe par-dessus tout aux républicains, Le moyen leur est ouvert, c'est de se tenir rigoureusement el partout dans la légalité durant la lutte qui commence. Vigilance, patience, fermeté, discipline, voilà les qualités que la situation leur impose ; ce sont les mêmes <|ualités qu'on demande en campagne au soldat, à l'ofRcier, au générai ; y manquer serait aussi fficheux Pn politique qu'en guerre. Le moment solennel est venu de renoncer aux pensées violentes et de consolider par un travail constant l'édifice provisoire de la république. C'est là la tflche commune. Pour nous, disciples de la philosophie positive qui savons qu'il ne se fait ni dans la science une découverte, ni

302 MALFAISÂNCE FINALE.

dans riiiduslric une application de la science, sans promouvoir le mouvement de rénovation sociale, travaillons et faisons travailler autour de nous, accomplissant notre devoir régulier qui est de signaler la connexilé sociale entre ce qui est su et pensé et ce qui est voulu.

MALFAISAiNGE FINALE

DE NOS MONABCUIES DEl'UlS SOIXANTE-DIX ANS, A PROPOS DU SEPTENNAT (1).

[Les trois monarchies restaurées ou tentées n*ont pas réussi à uous donner une bonne politique intérieure et extérieure. Les deux républiques de 1793 et do 18/k8 n'ont pas été plus heureuses. Quoi iloucl y a-l-il un moyen Irrnic entre monarchie et répubhque? Oui, sans doute. Le moyen terme est la république légale qui s'essaye aujourd'hui, à rencontre des deux républiques aotérieures qui ont été révolutionnaires.]

Los deux mois du soplcnnat qui viennent de s'écouler ne m'obligent à rien changer dans ce que, au deriîier numéro de celte revue, j'ai dit de la prorogation. M. le président de la République et le ministère ont déclaré formellement que pendant sept ansia monarchie est forclose. A chaque jour suffit sa peine ; et exclure la monarchie pour plusieurs années au milieu de l'opinion républicaine croissante et de l'opinion monarchique décroissante est beaucoup.

(i) Revue de la Philosophie potHivef numéro do mars-arril

MALFAISANCË FINALE. 303

Les avantages du septennat, j'en dirai tout à l'heure les inconvénients, sont décisifs pour les républicains, qui doivent le soutenir avec déterminaiioo et pleine conscience de ce qu'ils veulent. Ëiiquoi, objectera-t-on, ferons-nous ce que font les orléanistes et les bonapartistes, qui Taccepteut? et pourquoi n'agirions-nous pas .coinme les légitiminies, qui le contestent? Devant une perspective de sept ans, chaque parti a sa conduite. La notre est, d'une part, de ne troubler en rien la tranquillité septennale que Ton promet à la France, et, d'autre part, de recommander par la parole, par la plume, par les actes, la forme républicaine de gouvernement que la tlagrante aoiarchie monarchique rend de plus en plus nécessaire.

Cette attitude des partis s explique sans peine. Les bonapartistes comptent sur 1 appel au peuple et le plébiscite. Les républicains, sans redouter en aucune façon rap)»el au peuple, comptent sur le suffrage universel et la future assemblée. Le centre droit est satisfait de détenir le pouvoir et d'en user à son gré. Seuls, les légitimistes, qui n'espèrent ni dans rappel au peuple, ni dans lesuifrage universel, ni dans la future assemblée, regrettent un exil de sept ans pour leur royauté ; car, si la majorité monarchique d'aujourd'hui, résultat d'un busard qui ne •e reproduira pas, ne fait pas la monarchie, qui la fera?

Ce que nous souhaitons ardemment, nous répubiicains, pour cet intervalle de sept ans, c'est qu il ne s'y produise ni un roi, ni un empereur, ni un coup d'état, ni une émeute. La présence du maréchal de Mac-Mahon à la tête du pouvoir exécutif est la garantie contre ces éventualités.

En 1871, on ajourna la monarchie à un terme qui

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se trouva de plus de deux ans. Après l'échec d'octobre, on l'ajourne de nouveau, mais pour sept ans cette fois. Les ajournements s'allongent singulièrement ! Dans les péripéties précédentes, les monarchies, quand elles furent en situation, se firent sans délai et haut la main : Louis XYIII, après la chute de Napoléon I" ; Louis-Philippe, après la chute de Charles X. Mais, cette fois-ci, la situation n'y étant plus, on tarde, on hésite, Timbroglio est au comble, Tintrigue se complique, les dénouements se contrarient, et le drame, tout attristant qu'il est, tourne parfois au comique. Deux grands et puissants acteurs tiennent le haut de la scène et Templissenl de leur prestance ; ce sont le légitimisme et l'orléanisme.A côté d'eux, le bonapartisme, sorte de Tom-Pouce parlementaire, ne laisse pas, tout petit qu'il est, défaire sentir son utilité à ses deux gigantesques protecteurs.

En l'état des partis dans la chambre, il n'y a, par la chambre, que trois portes par où la monarchie puisse être ramenée. Ou bien M. de Ghambord, rétractant sa décision, acceptera le drapeau tricolore, et la coalition qui le portait se reformera ; ou bien le centre droit, revenant à résipiscence, se résignera au drapeau blanc; ou enfin, légitimistes et orléanistes, en haine de la république, se décideront à rîippeler l'empire. Ces trois solutions paraissent des impossibilités. A la vérité, la majorité actuelle, pleine de défiance contre la future assemblée et la prochaine majorité, aurait pu, avant de laisser le pouvoir sortir de ses mains, être tentée de recourir aux expédients; mais, par le septennat, elle s'est ôté elle-même la possibilité de céder aux tentations de ce genre.

MALFATSANCE FINALE.

On nous recommande le rélatilissemenl ât; la monarchie au nom de la sècurilé nationale. Eh bien, voici le bihm de celle sécurité : si M. de Chanibord est restaure, ee sera pour sa famille la quatrième resta urali on ; si M. le comte de Paris, ce sera la deuxième; si le prince impérial, ce sera la quatrième, comme pour la branche ainée des Bourbons. Il y a autant de chutes que de restaurations; et chacune de ces chutes a été cause d'un grand désastre soit intérieur, soit extérieur. Telle est la sécurité nationale et notre garantie sous l'égide monarchique I

M, Thiera, le premier, employant une formule du genre des axiomes, a dit que la république serait conservatrice ou qu'elle ne serait pas. Après lui, les journaux lêgitimisles ont assuré que la prorogation ne serait pas, ou qu'elle serait monarchique. A mon jour, je dirai non pas que la France sera républicaine ou qu'elle périra, ninis qu'elle sera républicaine ou qu'elle continuera celle décadence qui, depuis 1804, commencement des restaurations monarchiques, la mène, dans la paix, aux commotions révolutionnaires, dans la guerre, ii l'amoindrissement successif et au rétrécissement des frontières.

En suivant les choses au jour le jour ou, si l'on veut, l'année à l'année, on ne s'aperçoit pas de la ilécroissance : mais prenez des périodes asspK allongées, cl rinlluence funeste des monarchies remises !>ur pied se manifeste aussitôt!.

La première monarchie à la suite dr la grande révolution, celle de Napoléon I", se termine, après des guerres insensées, par l'invasion, la perte des agrandissements dus à la république, l'occupation du territoire et une dure rançon ; la seconde, celle

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