DES
EN FRANCE (1)
Par ANTONIN DUBOST (2).
[Tant que la république parlementaire Ait proriaoire, la péril était qu'elle ne s'établit paa. Aigourd*hui qu'elle est définitÎYe, le péril serait qu'elle ne durât pas. La réaction veut la tuer au profit de la monarchie ; la révolution, au profit de la république démoeratique et sociale. La sagesse politique doit la consenrer ao profit de la France.]
C'est là un excellent titre. M. Dubost ni son ouvrage ne sont des inconnus pour les lecteurs de la Revue. Quelques chapitres de ce livre y ont paru ; aujourd'hui Tœuvre entière est achevée, et Ton peut en juger Tensemble. M. Dubost s*est inspiré des conceptions de M. Comte sur les voies que la sociologie permet déjà de signaler pour modifier le caractère que présentent la conservation et la révolution dans leur antagonisme actuel, cela est vrai ; mais
. (1) Revue de la Philoêophie positive, numéro de mara-avril
(2) Paris, 1875, librairie Germer-Baillière, rue de TÊcole-de- Médecine, n» 17.
M FRANCE. 303
il *'en est inspiré «vec toute l'expérienrfi que donnenl les événements écoulés depuis que M. Comte tenait la plume, et cola est bf^auroup. Il est bon, lanl pour la doctrine que pour son interprète et ;ipplieuti'ur, d'i'lrc miâ en prcscnic des réalités.
J'ai dit en commençant qup le titre est ttxcellent. Les conditions d'un bon gouvernement (la sUbilité rsl partie e9sen(iell(> de ce genre de bonté) font depuis quatre-vingts ans défaut en France. Tous les régimes qui s'y sont établis k dater de la mémorable chute de la monarcbie en ITM'.I. sont tombés. Ni la royauté légitime, ni la royauté parlementaire, ni le céMarisme despotique, ni la république née des bouleversements monarchiques n'ont pu se tenir debout. Quelque eho*e de fondamental a manqué constamment ; et toujours, malgré de brillantes promesses et de trompeuses apparences, le vice radical de l'instahllilé n tout empoi'té.
t# problème social, en France, se formule uinsi pour le présent : empêcher que ta violence d'en haut ou la violence d'en bas ne viennent bouleverser le cours dee choses. O cours serait bon de lui-même, par les forces naturelles du pays et par les aptitudes du peuple: car, chez nous, tout prospère, sauf la politique, qui, inhabile, ou mauvaise, ou insensée, nous dépouille périodiquement de tous nos avantages.
Une bonne politique sera celle qui préviendra, Ji l'intérieur, dos conflits comme celui dellStl, le coup d'État de brumaii-e,les révolutionsde I830et de1848 et le crime de 1H5t ; à l'extérieur, des catastrophes comine l'invasion de iHH. l'humiliation de IKI5, et, sou» Napoléon 111, Sedan avec le démembrement. Oiielgouverncmenl a échappé au terrible dilemme
du dedans et du dehors? Les uns ont péri pour n'avoir su se garantir contre la violence d'en haut ou la violence d'en bas ; les autres, pour avoir follement méprisé la paix et fait la guerre non moins follement.
A qui imputer tant d'insuccès, de défaites et de ruines ? Évidemment aux classes dirigeantes. Le nom seul qu'elles portent manifeste où gtt la responsabilité. A ceux qui ont la direction revient le tort, ou le mérite, le blâme ou la louange. C'est le capitaine du vaisseau qui, commandant la manœuvre, mène le bâtiment au port, ou le perd sur les écueils.
Ici, il importe d'indiquer qu'il est chez nous deux classes dirigeantes très distinctes : Tune appartient aux hautes parties de la communauté, et, sous une forme ou sous une autre, gouverne et administre les affaires publiques; l'autre, bien plus restreinte et beaucoup moins officielle, appartient aux groupes ouvriers, du moins à ceux des villes et de Tindustrie, et exerce son action sur les socialistes.
Je m'écarterais trop de mon sujet, si je recherchais le rôle des classes dirigeantes de la première catégorie dans nos affaires depuis quatre-vingts ans, montrant combien leur aveugle incapacité a été mortelle à notre pays, soit que, sous la restauration, elles dirigent le suicide du coup d'État, soit que, sous la monarchie de juillet, elles tentent de se clore à toute adjonction, soit que, sous le second empire, elles refusent de contrarier l'empereur ou l'impératrice au point de leur recommander la paix. Je me borne à les examiner aujourd'hui, dans le présent, alors qu'il s'agit de retirer la France des plus grands périls qu'elle ait jamais courus; car un voisin victorieux et menaçant est là guettant nos
KN KIIANCK.
Âoltises intérieures qui ouvriraient une large porte aux ifilervenlions.
Le lendemain de la catastrophe qui vient de jeter aux quatre vents le régime césarien, qu'ont imaginé nos classes dirigeantes, celles dont je parle en ce moment ? non sans l'éDexion et volonté déterminée ; car plies travaillèrent pendant deux ans il renverser l'homme qui, au pouvoir, avait conçu le plan de notre restauration par la conservation, l'apaisement et la lilierlé (1). Qu'ont-elles imaginé, rfis-je? elles ont imaginé de se faire monarchiques et cléricales. Elles pensent (saur d'honorables exceptions que la république a mises au jour et qui sont destinées à se multiplier), elles pensent que, hors de là, l'ordre moral estcompromis, et le péril social amené sur la scène.
Se faire monarchique dans ce moment en France, avec nos antécédenla immédiats, est un non-sens. La monarchie aurait pu se présenter avec de grandes chances comme la rivale de la république, s'il n'y avait eu qu'une monarchie qui s'offrit, ou si les trois monarchies avaient eu assez de foi au principe uionnrctiique et d'abnégation pour abdiquer deux en faveur d'une que les autres auraient soutenue. Mais ce n'est point cela, on le voit de reste ; et, pour s'être fait illusion, il a fallu que nos classes dirigeantes ne gardassent d'œil ouvert que du côté de leurs préférences, etquel'aulre œil se ferniftt devant la concurrence, redoutable pour leurs espérances, de trois monarchies. Là est, au premier chef, l'enipAchemenl au relèvement du trône, empêchement que vil tout d'abord M. Thiers, quand il piil pour point de départ ce qui existait.
(ti H. Tbifi
Trois monarchies, c*esl beaucoupr pour un seul et même trône. D'autant plus qu*elies ont chacune une manière d'être particulière^ tout-à-&it exclusive de la voisine. L'une est la légitimité, arborant le drapeau blanc, se refusant aux principes sociaux inaugurés en 89, et, par dessus le marché, éminemment cléricale. La seconde est parlementaire, amie du suffrage restreint, non incompatible sans doute avec les conditions de la société nouvelle, mais ayant jusqu'à présent cherché vainement un ferme point d'appui. La troisième est le pouvoir absolu, sous forme de césarisme, foulant aux pieds libertés et principes, bassement démagogue à ses heures, et aboutissant immanquablement à la guerre sans savoir la faire. Voilà les éléments de nos trois monarchies; et c'est le cas de dire avec Corneille :
Devine si tu peux et choisis si tu l'osas.
Un trône sans foi monarchique est chose biea instable. Et comment recréer une foi monarchique en un pays où trois royautés se disputent le terrain et opposent partisans à partisans ? N'est-il pas vrai que les bonapartistes se vantent de posséder des sympathies parmi le populaire, ouvriers des villes et gens de la campagne ; que les orléanistes se flattent de l'appui des bourgeois, et que les gentilshommes et le clergé forment le corps d'armée des légitimistes? Aussi, en présence de cette irrémédiable division, ne doit-on invoquer chez nous en faveur de la monarchie l'exemple delà monarchique Angleterre. En France, les monarchies tuent la monarcliie ; car la foi monarchique y est coupée en trois tronçons, qui, comme le serpent de La Fontaine,
EN FHANGE.
3(îT
âtiulillent en effel Uni qu'ils peuvcul, mais ne se rejoignent que pour ossajfir de s'enlre-dévorer. Eu Angleterre, elle esl une el capable, à ce litre, de t-oa«Utuer un vrai lien social.
Uu peut regrettar sans doute qu'elle ait péri, et gue noua n'ayons pa.>< écliappé aux douloureuses ùpreuves d'une révolution. Mais à qui la faute ? Évidemment à la royauté, qui. s'éUnl faite majlresse de toQt, est responsable de tout, el qui, malgré les avertissements prophétiques les plus graves, laissa l'accumuler d'année en année l'urgence et le péril (1«B réformes radicales et soudaines. La royauté franvaise, je veux dJre plus particulièrement celle des Bourbons, qui eut de si grands jours sous Henri IV, M>Uï lUcbelieu, sous Muzarin et même sous la jeunesse de Louis XIV, n'est plus qu'un lon^ suicide, k partir du vieillard gouverné par M"" de Maiutenon lit un confesseur. Dés lors, tout se traîne à travers lerégentet Louis XV jusqu'au malheureux Louis \V1, il qui échoit la ]ii|uidalioM' de ces cent années grctMsde tant d'hypothèques politiques.
O n'est pas assez pour les classes dirigeantes dont je parle, d'être triplement monarchiques ; elles sont devenues cléricales, elles qui ne l'éUient guère jadis. Et cela «u moment où le cléricalisme, dans son întérât bien ou mal entendu (je n'en sais rien, el cela ne me regarde pas), entame une guerre à outrance contre le& conditions les plus e^senlielles de U sociélè moderne. Je remarque, à ce propos, qu'il faut, ici, soi|;neusement distinguer entre catholiques et cléricaux. En Friincc du moins, la grande majorité du clergé est déi-icule, mais la grande majorité d«s catholiques ne l>st pas. Distinction importante, qui fait voir tout de suite que l'armée
cléricale est moindre qu*elle ne parait. Travaillez donc, classes dirigeantes, avec cet allié; attaquez de concert la tolérance, la liberté de penser, la liberté de la presse, le mariage civil et tout ce que condamne le Syllabus; et puis, étonnez-vous que les éléments les plus actifs vous échappent, que la force des choses soit contre vous, et que les catastrophes ne manquent jamais à votre aveugle direction.
Un signe curieux de la valeur de ce qui préoccupe par excellence les classes dirigeantes dont je parle, est le prodigieux succès qu'obtient auprès d^elîesun journal léger, le Figaro, Il est, à la fois, réactionnaire, prôneur de coups d'État, et conteur d'aventures et de propos plus ou moins lestes. La réaction sans les propos, ou les propos sans la réaction, ne suffiraient pas; mais, avec cet amalgame, il pénètre dans tout ce qu'il y a de plus dirigeant, même chez les ecclésiastiques, parmi lesquels il fait une rude concurrence à ces vrais cléricaux, le Monde et V Univers.
L'essai actuel de fonder la république ressemble à l'essai passé de fonder la monarchie parlementaire durant la restauration. Dans notre drame, les classes dirigeantes d'aujourd'hui représentent assez bien Charles X et l'entourage qui le conseillait et l'encourageait. Elles sont, comme il fut, ennemies des libertés, cherchant partout leur article i4(l); elles demandent l'appui du cléricalisme ; et leurs amis leur conseillent à haute voix les coups d'État. Qui
(1) L'article 1 A de la charte de 181 A, que les royalistes d'alors interprétaient comme donnant au roi le droit de se mettre au-deMus de la constitution, et les libéraux comme ne rautorisanti pourvoir à la sûreté publique que sous la condition de rester conatitutionnel.
EN FRANCE
ne frémirait de tels conseils? Dans la situation où les désastres impériaux nous ont rais, noire premier besoin estde ne fourniraucun prétexte d'inquiélude ù l'Europe ; et l'appel à une révolution par le toap d'État est aussi criminel, ijuant à In siireté delà France, que l'appel à une révolution par l'insurrection populaire.
En dehors de In classe dirigeante dont je viens d'esquisser le caractère et les tendances, il en est une autre dont j'ai déjà fait mention, c'est celle qui est il la télé des socialistes (il n'est point d'action collective sans direction). Elle n'est pas uniquement composée, il s'en faut, d'ouvriers et de membres des classes populaires. Tandis que la premi6re est réactionnaire, celle-ci est révolutionnaire. Être socialiste est 1res bien, mais, être révolutionnaire, du moins h prt^sent, vauL beaucoup moins. Soumettons (It)nc celle autre dusse dirigeanle fi une critique analogue, c'est-à-dire la crilîquc par les résultats.
Les socialistes lévolutionnaires ont fait la révolulion de 1848, l'insurrection de juin de la intime année, el le soulèvement de Paris en 1K71. Ce sont des événements assez considérables pour n'être point passés sous silence, et suivis d'assez terribles conséquentes pour qu'on ne les laisse point sans un Examen rigoureux.
11 esl bien certiiin que, si les directeurs n'avaient pus trouvé loutes prêtes des dispositions insurrectionnelles, leurs elTorts auraient été vains. Ceci soit dit il la décharge de qui de droit; et je viens aux fiiits.
La révolution de février, si rapide et si peu disputée, remit Paris en la puissance des socialistes, ou, si l'on veut, d'une fa^on plus générale, des
ouvriers. Un gouvernement provisoire fut établi, qui, pour la première fois^ appela 16 suffrage uni^ versel au scrutin. En cet état, on attendit; mais il survint un incident singulier qui mit eti lumière où résidait en ce moment la puissance eflnBCtive* Une manifestation de la part des adversaires provoqua, le lendemain, une contre-manifeslatîon ; et, le 18 mars, plus de cent mille ouvriers défilèrenl sur les boulevards. Aucune force publique n'existait capable de s'opposer à celle qu'ils venaient de déployer; le gouvernement n'était que provisoire, sans autre sanction qu'une proclamation insurret;* tionnelle ; ils pouvaient Técarter, sans violer aucune légalité et y substituer leurs chefs^ Ils ne le firent pas; à la vérité, ils ne tardèrent guère à s'en repentir, et les journées d'avril, de mai ei de juin en témoignèrent; mais loccasion perdue sê retrouve bien difficilement. En tout cas, Tinsurreo lion fut vaincue, une répression terrible suivit, et le malheur s'appesantit sur des milliers de familles ouvrières.
Leurs successeurs crurent voir renaître roccasioh dans les circonstances qui permirent l'émeule d'octobre 1870 et la Commune de 4871. Mais rien ne succéda selon les espérances qui avaient suscité ces mouvements; et, derechef, les plus grandes souf*frances assaillirent le populaire : batailles ttieur' trières, condamnations, transportations, emprison* nements, pendant que, comme d'habitude, les chefi», contraints de se disperser, allaient, sans abandonner leurs plans, se reformer en pays étranger.
Ainsi, la direction des chefs révolutiohnaii^es n*a pas été plus heureuse pour le populaire, que la direction des chefs des classes supérieures pour le
m FHANCE.
liTl
pays eiilicr. Des deux ct'tlcs, iiisiicc.i-h i;l calatlruplics.
J'ajoulo que lu comparaison se poursuit ddtis les doclrlnes. Tandis ijue la classe (lin^joatile supérieurQ a pour mol d'ordre le liOne et l'aulel, la classe dirif{eanU> révolutionnaire prend le sien dans leapcnléeade 113 et dniis les formules de 1848. Tout cela est, en la situaUou présente, aussi vide que sonore; ol à ce mode de penser invoqué h tort , mais qui eut u siKiiiflcation et sa réalité, on est Iviilé de diru cuninie Juvcn.it fi Annibal :
L'( larbù |>L(ua» e( deuldinaliu [lui.
Co parallMc montre que 1rs deux dusses diripantes doivent disparaître, je veux dire doivent se transformer.
Quel est le terrain sur lequel celle double transbruintion peut s'etTecluer? il est bien difQcile dâ trouver un terrain autre que la république, où il y lit moyen de faire rencontrer des conservateurs et des révolu I ion na ires, décidés les uns et les autres à fonder, non a dntruîre,
Nulle de no» monarchies n'est cnpulile, je crois, de procurer un aussi nécessaire résultat. Sans entrer dans le détail, il n'e;*! pas une des tendances dangereHses des classes dirigeantes qui ne trouve un appui et un encouragement dans l'une ou l'autre de nos monarcliîes. Go qui forme le fond des pi-éjagés intiérenis à l'unt^ des classes dirigeantes, est trop en arcoiil n\er len instiuris dynastiques pour qu'aucune réfornialion y soit possible ; elles demanderonl loujnurs ti renforcer le trAne et l'aulel. et If
trône et Tau tel s'y prêteront complaisamment. Quant à laulre classe dirigeante, elle a, dans le césarisme impérial, un flatteur des instincts démagogiques, qui sont le pire des côtés du parti révolutionnaire.
Bien différente est la situation de la république. Elle n'est ni réactionnaire, ni révolutionnaire. Aussi olfre-t-elle un point de réunion à tous les hommes de bonne volonté, et promet la formation d'une nou* velle classe dirigeante plus éclairée et plus bienfaisante.
Grâce à cette impulsion, nous voyons déjà plusieurs partisans sincères de la monarchie accepter non moins sincèrement la constitution républicaine. Ce sont là des prévoyants et des sages. Leur honorable désertion est à la fois Tindice de la pression exercée par la situation sur des esprits droits, et l'annonce de modifications futures.
Une semblable évolution se fera dans le sein de la classe qui dirige les socialistes et les ouvriers. Au moment même où j'écris ceci, un document, émané d'eux, me fournit une excellente expression des idées qui me préoccupent, et des changements que j*augure. Je lis dans plusieurs journaux (1) : <c II est nécessaire de s'entendre et de bien préciser ce que signifient, à l'heure actuelle, les mots socialisme et socialiste,
» Le parti socialiste a accompli, depuis quelques années, une évolution analogue à celle que Ton a vue se produire chez le parti républicain, dont il est une fraction. Il est sorti, lui aussi, de la période purement théorique ; pourquoi ne dirait-on pas le
(1) Entre autres, dans le Jowmal des Débats du 6 février 1876.
EN FRANCE
mol? utopiquû. [| croit que le moment est venu (l'appliquer la mélhitdf scientifique à l'orgunisution sociale et à ses modifications. II ne réclame plus, comme autrefois, une refonte rompli-le et immédiate de l'organisation sociale ; il se borne à demander (jue la loi accorde aux citoyens, en tant que travailleurs, les garanties dont elle les entoure en tant qu'individus ou propriétaires.
>■ Le parti socialiste a, d'autre pari, appris par IVxpérioiice que les sociétés humaines ne se transforment point du soir au lendemain, que \ea progrès s'accomplissent successivement, et que le temps ne respecte pas ce qui s'est fait sons lui.
« Le parti socialiste est composé d'honnéles gens ; et tout homme honnête doit reculer devant l'application de projets de transformation brusque de la société, lorsqu'il en vient à comprendre que cette application pourrait provoquer d'incalculables désastres et des maux sans nombre, si l'on s'était trompé. Et il faut toujours craindre de se tromper.
" Le parti socialiste, enfin, répudiant toute idée de recours à la force, veut réclamer une à une les réformes qui doivent amener l'amélioration du sort des classes les plus pauvres et les plus nombreuses. [| veut obtenir pour ces réformes l'assentiment de l'opinion publique, puis leur réalisation par les mandataires du peuple. Quoi de plus juste? quoi de plus régulier? quoi de jdus légal (I)? u
Hevenons. Le thème présent de la polilique est : nécessité de In république, acceptation des conditions modernes de la société comme point de départ,
(< ) Ceit U ptnie uge du sodnlitme qui parle ainai, nuiis elle n'y bit qn'aoe bien petite mtnarili; le reste demeure en proie *uK Hopies «ubvenjves.
et réformation générale des classes dirigeantes. G*est à ce thème que M. Dubost a consacré son ouvrage. Il s*agit véritablement d'opérer une éducation progressive, mais profonde, du suffrage universel. Essayez donc de la faire avec une de nos monarchies, je dis une de nos monarchies et j'insiste de nouveau avec force sur cette distinction. La monarchie en général je la mets hors de cause ; là où elle convient, et de grands pays s'en accommodent fort bien, elle satisfait les nations. Mais, dans la France de 1789, de 1830 et de 1848^ la monarchie en général n'a plus ni tradition, ni doctrine, ni, par consé<« quent, efficacité.
M. Dubost dit : « Aux yeux des républicains, la république représente une conception particulière des intérêts sociaux (p. 416). » Particulière, com* ment ? Il nous l'explique avec précision : Ghei nous, les partis se divisent entre deux tendances générales, Tune rétrograde, théologico-monarchique, Tautre progressive, scienti6co-républicaine (p. 205). Qu'entend-on par scientifique dans la doctrine sociologique de la philosophie positive, dont il est un des disciples? On entend le soin de consulter exactement les antécédents historiques d*un peuple, de prendre pour point d'appui sa situation actuelle, et de la développer dans tous les cas particuliers en se conformant aux règles générales du développement de rhumanité. Le développement dé Thumanité est, à son tour, déterminé par la conception du monde de plus en plus positive et étendue.
Par une conséquence naturelle de la subordination de la sociologie à la biologie, le caractère de révolution humaine git dans une tendance constante à faille prévaloir les attributs qui distinguent de la
EN FR.VNCE,
.nr.
simple nnimalil» la nature iiumainc (|i. i%'2). Il en D^sulte, dans les sociétés niodi^rneB. une propension invincible à faire concoutii- l'ensemble des hommes à la gestion sociale, et â proeurer ainsi l'élévalion inorale et mnléiioUe de tous en résulluL dos progrès »ci»nLit)iiuetiel inilustrielg (p. S7G).
Le développement il poursuivre, le but h nlleindi'e sont d'inlérél commun. lU se lient ii l'cnaemhle de la civilisation par ratlVancliissement et l'élévation A«i riostes laborieuses et par l'essor d'un aystftnie intoUdcluel et moral supérieur (p. 223). La nouvelle philosophie sociale Tait du développement moral In rondilion essentielle de In réorganisation pratique, comme elle fait d'une commune éducation la condition fondamonlnle da tout classement hiérarchique ip. ÏT7).
Au fond, ce n'est pas contre l'idée de hiérarchie qu'on proteste, mais contre la composition actuelle dfl foute hiérarchie (p. 28i). •■ Je suis, dit-il, des rich» qui ne sont que des égoïstes, n'ont de Gouci que pour la conservation do leur fortune et Iremhlenl au seul mot de gouvernement de la nation par elle-mdme. Je sais des savants célèbres (|ui, rantnno6t dans leur spécialité, ignorent absolument tout M qui ne s'y rapporte pas étroitement. C'est même à cela qu'il faut attribuer le peu de soin qu'ils ont dff leur dignité sociale, et leur versatilité politique. Mais, en revanche, je connais de pelils bourgeois, mAmo de modestes arllsans, que leur manque de grades universitaires ou leur pauvreté éloigneraient de toute classe dirigeante, et qui pourtant, au point de vue social, en remontreraient ii bien des ducs, des nsironomes, des académiciens, ou des pot)le«. C'est qu'en effet, pour acquérir la capacité poli-
DES CO?iDITIO>iS DE GOUVERNESEST
tique, il faut plonger dans la masse sociale, scruter ses désirs et ses besoins, pour ensuite trouver le^ combinaisons les plus propres à les salisfulro
(p. iii). ••
Voici encore une salutaire indication louebani la direction de nos affaires communes : « Contrairenifnt, dit-il, il ce que pensent tant d'esprits superficiels, à mesure que la civilisation grandit, que le progrès général augmente, qu'entîn l'état social se développe, c'est toujours de plus pn plus sur les prédominances intellectuelles, morales et pratiques que repose l'ascendant gouvernemental (p. •403). ■■ E^ bien! eu regard de ces légitimes exigences, mettez et jugez la gent qui nous gouverna pendant le second empire. Je me rappelle que le Timn, dans un sévère article, qualitia de cour vicieuse lii cour de Louis Bouaparle après le coup (rËlat et avant son mariage. L'arrivée d'une femme légitime y apporta sans doute plus de décence; mais une incurable frivolité y pénétra. A mesure qu'on s'éloigna du moment oii l'on s'était criminellement emparé d'une France puissante, on s'éloigna aussi de^ conditions qui faisaient sa force. Tout dégénéra et se pervertit. La politique devint une aventure où des aveugles travaillèrent pour des habiles. Les finances se gaspillèrent. Enfin, pour comble et pour suprême caractère de l'ineptie césarienne, l'armée tomba audessous des armées rivales, en dépit de tous les avertissements; et un mois de campagne suffît aui Allemands pour l'emmener captive et bumilice sur la terre allemande.
M. Dubosl ne conçoit le gouvernement des sociétés itiudernes que sous la forme représentai ive. De quelque façon qu'on se figure leur avenir poli-
EN FRAiVCE.
lique, il y existera toi^ours des inlérêU généraux, l't les inléri'ls gi'-nérauK ne peuvent se passer de la représentation el de son annexe nécessaire, lu discussion publique; car discussion et publicité, voilà le«randonice desrepi'ésenlitlions. Quand un peuple posst-de ces deux puissants instruments de gouvernement progressif et sait quelque peu s'en servir, il a une garantie considérable contre les extrêmes malheurs.
Tous les peuples ne les possèdent pas, ou, les possédant, ne sauraient en user. Ainsi, sous nos yeux, la Russie a été longtemps incapable d'y mettre la main; mais cite s'approche rapiden^ent du moment oii son empereur ne pourra lui refuser ni la publicité ni la discussion. Plus loin est un pays immense contenant 80 millions d'habitants, il est régi, en dehors de toute représentation nationale, par un gouvernement étranger; mais, sans conteste, le développement indien est inférieur ii ce que comporte le régime représentatif. Et, pour prendre un exemple dans notre propre histoire, il eùl beaucoup mieux valu pour les nègres eux-mêmes que bi France gardAt lu haute main sur Saint-Domingue affranchie ; mais l'homme le plus réactionnaire des temps modernes, Napoléon I", ne l'entendit pas ainsi; préludant par la perfidie envers Toussaint-Louverture ii la grande perfidie envers la nation espagnole et ses rois, il tpnla le rétablissement de l'esclavage, perdît une armée et Saint-Domingue, et Ata ainsi aux populations de cette Ile la chance de poursuivre leur éducation sociale sous une administration plus éclairée que la leur.
M. Dubost ne veut point du gouvernement direct par le peuple; et il a parfaitement raison. Outre
la difficulté matérielle d'un pareil gouvernement dans un grand pays, Tincapacité ne s'y oppose pas moins. Les foules ne sont pas aptes à prendre des décisions pour les cas difficiles et compliqués de la politique ou de Tadministration. Ce qui est leur office propre, c'est de faire prévaloir leurs ten« dances, leurs besoins, leurs désirs, en un mot ce que Ton comprend sous le terme général d'opinion publique. Il n>st point d*autre programme impéra^ tif que celui-jà; tout le reste est d'autant plus faux et illusoire qu'on descend davantage dans le détail.
M. Dubost ne veut pas non plus d'appel au peuple ni de plébiscite ; et il a encore pleinement raison. Dans un pays profondément divisé par les partis comme est le nôtre, la prudence commande qu'on remette la décision de la forme du gouvernement et du choix du premier magistrat aux élus du suffrage universel. C'est un vote au deuxième degré, le seul qui permette la réflexion, la considération des nécessités actuelles, les transactions obligées, et qui oppose un obstacle salutaire aux entraînements irréfléchis et dangereux des foules. Le triste résultat de rélection directe au mois de décembre 1B48 est une suffisante leçon. Qu'a-t-il choisi, le peuple, à ce moment? Un nom au lieu d'un homme. Qu'a«t-il produit, ce voto en faveur d'un nom? L'indigne crime de décembre, la sotte infatuation de 1870.
Et le pouvoir spirituel, quelle place lui chercher dans le milieu français que M. Dubost considère particulièrement? On nomme, en sociologie, pou* voir spirituel celui qui tient la direction intellectuelle et morale, préside à Téducation et enseigne la règle de ce qui doit être cru et de ce qui doit être fait. Ce pouvoir appartint longtemps au catholi*
dsmo, qui n'a jiii le gariier inltigval lel qu'il fut. M. Comie a peiiiié qu'il seratl rninplacé par unit rorporalion liiérarcliique nnitlof^ue au dprgà calholique, mais iri§pii-ée et mue par la dociritie posilive. .M. J, SluarL Mill a contesté cette prévision; ù son mis, une corporation ne se refera pas, mais le pouvoir spiriluet (car lui auiM en admet un) sera entre les ninins des savants, des philosoplies. des penseurs, en un mot, de ceux qui procurent l'avancement du savoir et des idées. Je nVnIre point dans cette conlroverse, et je me borne h constater avec .M. Dubost que, pour le moment, nul pouvoir spirituel ne peut être institué ni clioi nous, ni otiei aucun des autres KIdIs européens. Le pouvoii' spirituel est, en effet, le nœud essentiel du débat qui se poursuit au sein des sociétés modernes. La tradition les H pourvues d'un ancien pouvoir spirituel qui, suRlsanl jadis, est devenu insitnisant, et qui, incontesté autrefois, est maintenant contesté par beaucoup. Au\ yeux de la sociologie, l'issue n'est pas douteuse, les mêmes causes qui ont produit l'ébranlement du cbrlslianisme continuant ii agir, et AVAc une intensité croissante. Mais elle l'est tout ti fait aux yeux du pouvoir traditionnel, qui, non seulemeni cherche h se maintenir, mai» encore voudrait reprendra les positions perdues. Elle l'est •ussl (et cela est la grande cause de la présente hésitation) aux yeux d'une masse considérabU> d'esprits plus ou moins altacbés au dogme antique, plus ou moins indifférents, plus ou moins émancipés, qui floltenl enirn des tendances diverses.
Tant que la masse des demi-croyanls, soit h la théologie, soit h la science posilive, n'aura pas pria son piirll. la place ne sera pas faile pour un pouvoir
380 DES CONniTIONS DE COUVEUSEMEXT spirituel. « La mission du gouvçrnemenl, dît M. Dubost, est de facililer le grand diibat entre le passe qui relient et l'avenir qui Iransfonne (p. tii). u Ils lo facilileront d'autant mieux qu'ils s*en désintéresseront davanlage. C'est, au reste, s'en dcsinti^resser convenablement que de laisser pleine liberté à lu discussion religieuse et pliilosophiquc. Cela et un maintien vigilant de l'ordre suffil, outre la politiqii«> et l'adminislralion, à la lÂrhe des gouvernements dans l'heure présente. Ils s'égarent quand ils se font militants pour ou contre une religion ou une doctrine. Il faut, à leur usage, dédoubler la formule des économistes : en politique, ils ne doivent pas toujours laitser faire; en doctrine, ils doivent toujours laisser passer.
he cAlé temporel de la situation offre surtout à considérer le socialisme, ou, sous un autre terme, la condition et la réclamation des classes laborieuses. Ces classes, si prépondérantes par le nombre, seraient maîtresses à peu prj's sans purUge, surtout dans les pays ii suffrage universel, si elles ne se divisaient pas en deux grandes fractions : les ouvriers de l'industrie et les cultivateurs des champs. Ces deux portions, chez nous, ont des habitudes mentales bien distinctes et des intérêts différents.
Je me rappelle avoir lu. pendant l'insurrection de Paris en 1871, une proclamniion adressée par les chefs de la Commune aux paysans. Il importait, en effet, beaucoup de les attirer à la cause du soulèvement parisien. Elle commençait par ces mots: « Frère paysan... t J'étais s6r à l'avance que frère paysan ne prêterait pas l'oreille aux invilalions qu'on lui adressait. Les paysans possèdent uae partie considérable du sol de la France, ont pour
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passion de devenir propriétaires quand ils ne le sont pas, de s'arrondir quand ils le sont; et, à ce titre, ils appartiennent en majorité au parti Je ne dirai pas réactionnaire, mais conservateur.
Au contraire, qu'on les inquiète de ce côté-là par quelque souvenir éveillé de lancien régime ; et alors les passions qui les sinimèrent en 9:2, renaissent. En plein second empire, la nouvelle fort extraordir naire arriva que, dans la Charente, quelques villages, s'ameutant, se portaient sur les presbytères et menaçaient les curés. Cela était vrai, bien qu'étrange. La gendarmerie eut bientôt rétabli Tordre ; mais un bruit venu on ne sait d'où avait parlé de dime; et cela avait suffi pour ressusciter les vieilles passions qui rattachent si fortement les classes rurales à la révolution et à ses résultats.
C'est la république, et la république seule, qui peut offrir un terrain commun aux classes rurales et aux classes ouvrières. Dans une de nos trois monarchies, les classes rurales continueront à être conservatrices, et les classes ouvrières à être révolutionnaires; mais, dans la république, elles transigeront au profil d'un ordre social développable, qui n'offense les sentiments ni des unes ni des autres. La nouvelle constitution républicaine, par une heureuse coïncidence, se trouve éminemment favorable à une transaction de ce genre, en donnant aux campagnes une influence prépondérante dans la nomination du sénat, qui, de la sorte, sera assez conservateur pour préserver la république de toute tendance perturbatrice ou anarchique.
Je l'ai écrit bien des fois, mais je ne me lasse pas de le répéter à cause de l'importance du fait, que les partis sont trop disposés à mettre de côté. Il fut
WÈ DES CONDITIONS DE GOl VËfiXEMËNT
un temps où la France pouvait changer ses gouvernements, soit par des coups d*Étai venus d en haut, soit par des révolutions venues d'en bas, sans courir un grand danger de la part de lextérieur. Aujour^ d'hui il n'en est plus ainsi : le péril extérieur nous enveloppe et nous menace ; il s'accroîtrait immeii'* sèment par la moindre commotion intérieure, en quelque sens qu*elle s opérât. Gela posé, totoqs les conséquences de cette situation en fait de politique extérieure.
a Ce n'est pas moi, dit M. Dubost, qai^ par une fausse philanthropie, proposerai jamais à mon pays Tabstention en matière militaire, tant que Tétat de TEurope et du monde rendra les armées nécessaires. Je ne protesterai pas contre Tidée de défense nationale, tant qull y aura des peuples prêts à nous attaquer. Je pense qu'un peuple qui reculerait devant Tétranger serait incapable de former un ÉXat et deviendrait bientôt la proie des autres nations (p. 5iô). N
Tn des plus funestes résultats de la guerre de 1870 méditée par TAIIemagne, sottement déclarée par Napoléon 111, est que les armées européennes ont pris une extension prodigieuse. Ces vastes arme* raents ne présagent rien de bon ponr la paix. Gomment rentreront-ils dans des proportions pacifiques? Nul ne peut le dire. Mais^ avec de dangereuses éventualités en perspective^ la France doit porter aussi promptement que possible son état mi* Ktaire au plus haut point en fait de nomlire et de préparatifs. Kn môme temps, notre politîqae doit être \igiUmment {critique : ne rien provoquer, et, dans la mesure laissée à des vaincus, aider pourtant à la paix. Ost en cette atlitode qull nons importe
EN FHANCE. 383
d*aUendre les événenienls, soit de paix, soit de guerre.
Notre politique extérieure et noire politique intérieure sont étroitement liées. La république étant légalement fondée, toute illégalité contre elle» dangereuse au dedans, le serait aussi au dehors. Par là, comme je Tai dit un peu plus haut, les républicains, défendant la république contre les monarchies, sont dans une situation analogue à celle où étaient les constitutionnels défendant la charte contre les arrière-pensées de la restauration. La restauration serait encore debout, si elle avait écouté les conseils des constitutionnels. La France, plus sage, écoutera les tonseils des républicains.
Ce pays est très habile en industrie, en commerce, en lettres, en beaux-arts, en science ; il faut qu*il le devienne en politique. Pour cela, qu'il refonde ses classes dirigeantes. Cette refonte, déjà commencée parla république, ne peut être achevée que par elle ; car elle implique que la nouvelle classe dirigeante provienne non seulement de celle qui est à la tête des classes supérieures, mais encore do celle qui est à la tète des classes ouvrières. Une pareille fusion, nécessaire aux uns et aux autres, et exclusive chez nous de toute monarchie, sera l'œuvre progressive de la république.
38 i ËDL'CATION POLITIQUE.
[Je ne me lasse pas d*appeler Taltention sar le besoin que nous avons de Taire notre éducation politique, et de la faire surtout par la judicieuse appréciation des traverses que nous avons subies.]
Le parti républicain s'est laissé enseigner par rcxpérience, par Texamen des situations et par certaines notions positives qui commencent à se faire jour. C'est un événement considérable.
Ce parti, à travers les révolutions de 1830 et de 1848, provient de la grande commotion qui éclata à la fin du dix-huitième siècle. Alors ce qui prévalait surtout, c'étaient des idées métaphysiques sur Tétat social, c'étaient des inspirations anarchiques de J. J. Rousseau et des souvenirs gréco-romains. Il s*en forma un enseignement fort hétérogène, discordant en lui-même et incapable de donner des bases solides au nouvel édifice, qui dura peu. La république, instable comme l'avait été, pour des raisons d'ordre théolo^'ique, mais analogues, son aînée, la république d'Anjj;lelerre, pouvait avoir la chance d'élre supplantée par un Cromwell, grand politique et promoteur de la grandeur de son pays ; elle eut le malheur de l'élre par un Bonaparte, qui l'impliqua en des guerres sans fin, perdit la France et fut la plus mauvaise des solutions.
Les révolutions de 1830 et de t848 rémittent la république en mesure de disputer le terrain aux monarchies. Mais des révolutions ne sont pas une bonne école; celles-là développèrent les impulsions
(1) Revue de la Philosophie positive y numéro de novembredécembre 1876.
mal informées, donnèrent issue aux conceptionê subjectives, et ne tinrent compte ni de l'histoire ni de Texpérience. La république disparut sous la main d'un autre Bonaparte, qui, lui, acheva Tœuvre pernicieuse du premier et précipita la France dans un abime pire que celui de 1814 et de 1815.
Pour la troisième fois, la république a reparu, mais en des conditions qui ont fait réfléchir : un désastre qui a failli entraîner l'anéantissement de la France, à réparer ; des charges budgétaires énormes qui ont obligé à considérer de près la fortune publique ; un peuple meurtri qui avait besoin de repos et de recueillement ; trois monarchies, qui, s'alliant pour nuire et ne pouvant s'entendre pour servir, encombraient le terrain ; enfin un parti clérical qui, bruyamment, menaçait Tltalie comme si nous n*avions pas assez de dangers extérieurs, et qui, non moins bruyamment, attaquait la société moderne et ses plus chères institutions.
Dans une pareille situation, sous peine de périr de nouveau, il importait, de chercher un compromis qui fût républicain, et auquel on n'avait aucunement songé en 1703 et en 1848, époques où Ton se crut maître des choses politiques et sociales au point de remanier la société. La France est un vieux pays monarchique secoué pendant quatre-vingts ans par la révolution, éprouvé par les revers les plus rudes, régi par le suffrage universel, attaché au drapeau tricolore comme symbole, catholique en majorité, mais d'un catholicisme anti-clérical, sans compter la tiédeur théologique et la libre pensée qui se sont emparées de très nombreuses intelligences et de masses populaires.
Voilà le terrain sur lequel il a fallu fonder la répu-
blique. Si, au milieu d'éléments si disparates et si prêts à se dissocier, le parti républicain avait recouru aux violences de 1793, aux turbulences de 1830, aux motions socialistes de 18i8 (c'était là sa tradition), il eût suscité de périlleuses inquiétudes parmi ceux (et c*est la masse) qui ne veulent pas être entraînés brusquement vers Tavenir. La monarchie aurait bénéficié de la faute commise. Laquelle des trois monarchies, et comment? Je ne sais ; et cette incertitude môme fait toucher du doigt à quels périls une fausse manœuvre du parti républicain eût laissé la France exposée.
Sans se perdre dans le chaos des vues, des conceptions, des aspirations disparates que suscite reifervescence politique en temps de mutations, le parti républicain d'aujourd'hui accepta la république que d'autres que des républicains lui oSirirent de continuer. Continuer, notez bien cette circonstance: clic est capitale, car par là il coupa court aux tentatives monarchiques, qui, elles, n'acceptant point ce qui est, songent non à le continuer, mais à le bouleverser.
Ce qui est, c'est la forme républicaine, le ferme maintien de l'ordre, la stabilité du gouvernement, les avantages qui en proviennent, et une grande liberté, gage du mouvement progressif, sans lequel Tordre lui-même deviendrait un danger.
Ce stalu quOy car c'en est un, est satisfaisant. Le parti républicain n'est point homogène ; s'il avait demandé plus, il se serait divisé sur ce plus, envisagé diversement selon les esprits. Le parti républicain nVst pas toule la nation ; et avec ce plus il aurait risqué de se séparer de cette masse énorme quinVsl attachée à aucune monarchie, qui veut la stabililê
et une certaine somme de liberté, et qui vient à lui atec une confiance croissante. Dans un pays de suffrage universel, cela est de bien grande importance.
8*il avait été assez infatué de ses traditions, de ses {NUsions, de ses propres conceptions, pour rejeter loin de lui Toccasion qui se présenta et les offres qu on lui fit, il aurait exposé la France à la chance la plus dangereuse. Trois hypothèses, trois possibilités étaient en présence : la restauration do M. le comte de Ghambord, celle des Bonaparte», le triomphé du cléricalisme, égal allié, suivant son intérêt, de la légitimité et du césarismc. Dans chacune de ces hypothèses, que de menaces de conflits Intérieurs et extérieurs ! Le gros du pays est content d*y avoir échappé, et sait gré au parti républicain de sa Sagesse et de sa décision.
Ba cette occurrence, le parti républicain a été comparable à un homme d'État qui juge une sitttatloUy agit au moment décisif et détermine la marche des choses vers un but voulu. G*est une transaction; qui le nie? Mais, s'il est vrai que, dans la vie privée, une transaction médiocre vaut mieux qtie le meilleur procès, à combien plus forte raison doii-on le dire d*une transaction politique qui met Un au fatigant procès des compétitions monarchiqnea entre elles et contre la république, et qui, cela n'eat pas médiocre, assure le présent !
Lea royalistes ont eu raperception d'une conduite analogue, quand, en 1873, ils firent la fusion. La Mnblnatsôn ne manquait ni d'habileté, ni de dianees. On offrait h la France un gouvernement AMnl, son antique royauté qui renouait Thistoire, «lie drapeau tricolore symbole des choses nouvelles.
388 ÉDUCATION POIJTIOIE,
J'ignore ce qui serait advenu si cet établissement monarchique avait pu être mis à exécution comme Ta été un peu plus tard l'établissement républicain. Toujours est-il qu'il a été empêché de se produire, justement parce que le parti légitimiste, dans la personne de M. le comte de Ghambord, s'est montré intraitable, et n'a pas voulu accepter la transaction offerte. Les républicains n'auraient pas mieux réussi s'ils avaient aussi peu transigé.
La philosophie positive, je le pense du moins, n'a pas été sans influence sur ce mode de solution. Elle a recommandé instamment depuis plusieurs années de prendre en considération l'histoire d'un peuple et de ses antécédents, la lenteur des modifications de l'esprit public, le danger des conceptions métaphysiques et absolues dans les questions sociales, la nature relative de ces questions toujours subordonnées aux temps et aux lieux, la nécessité de s attacher à ce qui comporte une solution prochaine, en un moi un ensemble de doctrines qui montrent qu il est plus sur et pariant plus habile de se fier au mouvement spontané d'une société en le dirigeant, que de suivre des vues rationnelles, quelque plausibles qu'elles paraissent. Ces notions, qui émanent de la sociologie, ont peut-être fait impression sur quelques esprits et les ont aidés à se soumettre aux circonstances, pour tirer des circonstances un résultat qui satisfit à la situation.
Et l'avenir? L'avenir n'est à personne. Alors que la France était intacte et puissante, les craintes provenaient du dedans et de la révolution. Aujourd'hui que la France est faible et mutilée, ce dire se retourne avec non moins de vérité : le dedans est peu à craindre, le dehors l'est beaucoup. Je ne me lasse
pu de nfpeiet ttUt sîtail»ii. parr* q«« le« partis soBt <Gsyoscs à rocbfifr- An rr«te. b prvoccapatiOB filâricTt n'c^t p^s puticnliére à li VnatKz efle est rrss««tî« dans tovl le rontiBeot. L'AUnm^Be «m^ à Uni de Germiinç qnVUe n'^ pa encore nuembler en «on çiron. I« Rii«>ie anx Sbres dissêwBés dan< rOrieol de fljin^. MUlie à des Italiens qn apporiienneat à l'Aotnetie et à bFnnce, et poar lesquels, disent les jonniaas antrirhiens, Bannîses lances, elle fait U roar à l'AUemagne et à la Rnssie. Pour nous, c'est en faincDs que non* songeons an dehors el à ses eomplications. Aossi l'aiènemeal de la république, qui •mil élë nn pave éréDeineDl ^i la France avait prdé son înlé^lê el son preslife. a pas^ comme ■M MDlntîOD iadiSérente au milieu des nouveaux iiléréts et des noorelles ambilton^. Tant mieux poor Bc«s, el pro6lons-en.
Je ne me hasarderai pas à rien exprimer sur la criw orientale qni inquiète si vÎTemeot l'Europe |l ). Li paix nous éUnI particnlitremenl salutaire, nous Mahutoiu qae celle crise se termine paciRquemenI •t Dooi y contribuerons autant qu'il est en nnus, jÊt la plos coni|riel et le plus désintéressé bon voukk; Bais Oftos ne devons y risquer ni un sou ni un llMVMe. Suis doote, si l'orale devait éclater, on ne mnit db* jnsqu'oû il porterait ses ravafïes. En al-
f tendant il C'^t loin de nous : d'autres que nous sont inpliqDês dans les compétitions qui s'élèveraient. « l'on ouvrait de vive force et avant décès constaté la tiwce«tion de l'empire turc : et nous devons tou- * nous souvenir qu'avoir perdu deu\ provinces
"II) U i'spt dr* tinii r i de U (uerre qui m Unb pas i oclalrr
et cinq milliards est beaucoup trop, et que recommencer serait une ruine définitive et, conome celle de la Pologne, sans espoir.
Du dehors périlleux et incertain je reviens au dedans plus rassurant et dont la bonne tenue est capable de conjurer bien des périls extérieurs, je reviens à notre avenir. La première condition pour avoir un bon avenir est d'avoir un bon présent; et cette condition, la république la remplit suflisamment au gré du pays, qui en témoigne par les élec* tions, par la sécurité de son travail, par le taux élevé de la fortune publique et par la puissance 4e son épargne.
La préparation de cet avenir comporte un tmvail négatif et un travail positif.
J^appelle travail négatif celui qui a pour but de s'opposer aux monarchies et au parti clérical. C'est une besogne, improductive sans doute, mais fort nécessaire pourtant.
Dans notre défense contre les monarchies, nous sommes secondés par une circonstance fortuite mais éminemment favorable : elles sont trois, ne s'accordant que pour attaquer la république, du reste se jalousant et se combattant avec acharnement ; car lo triomphe de 1 une serait le désespoir des autres. En cet état, il faudrait que la république commit de bien grosses fautes pour donner ouverture au succès do Tune des trois compétitions, succès qui serait une révolution ou légitimiste ou césarienne. Que dites-vous, gens qui travaillei, que dites-vous de la perspective d'une révolution en notre situation?
La lutte avec lo parti clérical est sérieuse, non soulomont parce qu'il a pour lui le clergé, l'au-
emiCATrON POI-rTIQIJE.
turité pontificale et, grAce à une hiérarchie disciplinée, beaucoup d'argent qu'il oblient dfis fidèles, mai* aus8J parci* rju'il esl l'allié de tous les partis l>olitiques qui cherchent & renverser la république, leur enipruiilnnt nt leur donnant des forces. Je l'iii lii'jft dit etje le répijte, il faut bien distinguer en Frnncft les callioliques et les cléricaux. t)u'y a-t-il riui établisse mieux cette distinction que le suffrage universel, qui, composé en majorité de ca- Ihoiiques, n'accorde qu'une intime minorité à ce parti si bruyant? Le suffrage universel est noire [jrand défenseur contre le parti clérical.
Aus catholiques comme aux autres citoyens, au grand noinl)re comme au petit nombre, le gouvernement doit la sécurité el la liberlé de leurs croyances religieusi^s et de leurs opinions philosophiques. Gela va sans dire ; mais sur un corps puiï> uni, salarié par l'État cl animé de la plus violente tiostililé contre l'esprit m^^me el l'essence de nos institutions, il est besoin d'exercer une surveillance vigilante. La vigilance suftira ; car le cléricalisme, qui, dans ses entreprises contre la société moderne, a plusieurs côtés faibles, en a un qui l'est particulièrement : il fait des miracles. Le miracle est le signe manifeste de rinfériorilé présente cl future. Voyez plutât. Pendant qu'à Lourdes el ailleurs pullulent les visions el les miraculés, à un aulre bout du monde, à Médine, le fondateur de l'islamisme, Mahomet, est apparu en plein jour devant les yeux du gardien de son tombeau. Pour les cléricaux, le miracle de Médinc ne vaut rien; pour les musulmans, celui de Lourdes ne vaut pas mieux; el, pour la raison moderne, les miracles des uns valent les miracles des autres.
392 ÉDUCATlOiN POLITIQUE.
Le travail positif, plus important et plus utile, est tracé pour longtemps.
Réorganiser les finances, l'armée et Téducation, voilà latftche du gouvernement et des chambres. Ce n'est pas l'œuvre d'un jour.
Les politiques, les publicistes, la presse ont à travailler sans limite, pour améliorer graduellement notre régime issu de tant de régimes différents ou contradictoires.
Quanta nous, disciples de la philosophie positive, notre rôle est tracé : insister sans relftche sur l'influence sociale de la science généralbée. C'est par elle qu'on peut le plus efficacement augmenter la puissance et les convictions de cet esprit moderne qui, aimant la tolérance, la justice et la liberté, se persuade de plus en plus qu'il faut demander à de tout autres sources que la théologie et la métaphysique, les forces qui secondent les sociétés dans leur évolution.
Voilà de la grande et utile besogne pour Tavenir immédiat de la république. La guerre seule empêcherait qu'on ne s'y consacrât et qu'on ne la menftt à bien. Aussi la paix est à la fois le premier de nos biens et le premier de nos désirs.