‹ De l'établissement de la troisième républiqueChapitre 8 sur 102 · FIN DU RÈGNE DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

FIN DU RÈGNE DE NAPOLÉON

Napoléon III. 11 ne manqua point, par de vains scrupules d'honnêteté, au destin qui rappelait. Un serment, jouet qu*on donne aux hommes, selon le Lacédémonien Lysandre, comme des osselets aux enfants, ne Tarréta pas ; il mûrit avec paliencc et habileté son plan de conspiration oi de guet-apens, et rexécuta de point en point, sans qu^aiicune de ses ficelles cassât.

Le dedans lui fut préparé à souhait par la révolution de février 1848. Ceux qui la déchaînèrent ne savaient ce qu'ils faisaient, et c'est, si c'en est une, leur seule excuse. Louis-Bonaparte avait été impuissant devant la monarchie de Louis-Philippe; les tentatives de Strasbourg et de Boulogne échouèrent misérablement; mais, en un tour de main, la commotion de Paris fit la place vide, et rendit force et réalité à des espérances qui no semblaient plus que des rôves. A peine la* république démocratique et sociale se fut-elle montrée entre les pavés des barricades, que la fortune publique s'écroula; la province se troubla profondément; l'échauffourée du 15 mai dispersa pour un moment l'Assemblée nationale et fut à son tour dispersée à l'Hôtel de Ville, où elle s'était cantonnée; les sanglantes journées de juin éclatèrent ; et un profond malaise, réclamant l'ordre et la sécurité, pénétra les esprits. C'est en ces dispositions que l'Assemblée nationale remit l'élection du président de la République au suffrage universel. C'était briser les digues qui contenaient le torrent. L'entraînement populaire fut immense, irrésistible. Plus de cinq millions de voix appelèrent au pouvoir le neveu de l'empereur Napoléon 1"; et dès lors lafamillû des Bonaparte redevenait la famille impériale.

D'une autre façon, mais d'une façon non moins

ET Ut: L'EHPIHK. S

ruvui'uble, lii dclioi» so prûlail k la léappm-itiun des Dotiii|iBrte sur lu scàno du munde. 11 &e trouvu qu'au Diamciit de la chute don d'Orléans, TKurnpe lïUil en proiv il une tit^vre révolulioniiuire; et c'est oe qui explique coiniiicnt oetle chute eut un si long rctenliseement. La France ôlail le foyer. L'Italie b'ébraola tuul entîMt, eiipérant une immédiate dèlivraDue. L'Allemagne l'agiUi d'un bout à l'autre, moitié par luiidonces révolutionnaires, moitié par asjtiratioDB M'is une niiiti! germanique quelconque. L'Angleterre ne fut pas (ouchcc, ni les petits Etats, ni l'Espagne eunteoue alorA par la main de Ter de Narvaez. Mais la criite se montra incapable d'aboutir à autre chose qu'au désordre et à l'anarchie. Aussitôt et rapidement, les populations, rentrant en etles-mi^mes, pri^t^rent aux pouvoirs publics et connus l'appui ni^cessaLre pour écarter des entreprises novatrices qui no fondaient rien et compromettaient tout.

Rifn venu fUt donc aupl-^s des gouvernements eontinenlaux qui se rasseyaient de toute part, Louis- Bonaparte, avec son coup d'Elal compresseur d'une révolution, puis avec son empire qui s'ajustait san» peine dans l'ensemble monorcliîque. Mâme fion nllinnei! aveo l'Angleterro contre la Hussio, son hucci^s de 8<!baslopol ot le traité de Paris, lui donnj-reol pendant quelques années un rôle d'AgamcninoM dans les affaires européennes.

Pendanl loulc cette grandeur, la république tut (lisante à ses pieds sans force et »nn» vertu. Puis, tout il coup, prflce h une Infnluation inqualitiablo. la fortune change; des défaites inouïes emportent \a dynastie imiJcriule; la France à sa -iiili' est précipilÔe dans l'abîme. Du moins, la légende impériale, qui avait élé le marchepied de Louis-Bonn-

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parte, demeure ensevelie dans le désastre, et place est faite à la république. En attendant qu'elle se montre, le champ est ouvert à des débats contradictoires. Les articles qui suivent ont pour objet de déblayer les ruines impériales, et tout d'abord d'examiner en quelle mesure l'empereur Napoléon I", qui fut vaincu par l'Angleterre dans son duel politique, et par le continent dans «on duel militaire, fut un grand prince et un grand capitaine.

DB

(1*^ article : Histoire de la campagne cfe 1815^ par le lieutenanlcolonel Chaeras, 4* édition; Histoire de la guerre de 1813 en Allemagne^ par le même. — 2* article : Centième anniversaire de la naissance de Napoléon /".)

[Ces deux articles ont paru dans la revue de la Philosophie posi-^ Uve, Tun en mai-juin 18G8, Tautre en septembre-octobre 1869. Je les ai remaniés pour éviter les répétitions. Ils sont destinés à contester dans une certaine mesure le génie militaire de Napoléon ; dans une certaine mesure, dis-j^, car ce serait être aveuglement injuste que de le trop rabaisser de ce cété-là, en invoquant les immenses désastres auxquels ce capitaine a présidé en 1812^ en 1813, en 1814 et en 1815. Mais, justement, ces grands désastres, dans l'histoire d'un homme qui, empereur^ disposait de tout, plan, moment et ressources, témoignent qu'en son génie militaire existait une laeunej un défout de premier ordre, qui, masqué par certaines circonstances, lui permettait de porter des coups décisifs à ses adversaires, et qui, laissé en liberté dans d'autres circonstances, le rabaissait au niveau des médiocres généraux (1). 11 me semble que je

(1) Ce n'est pas moi qui ai la re5j>onsabtlit«5 de cette expression. Un officier russe s'en est eervi dans le rëcit qu'il a fa il de la seconde nioilié de la canpagne de 1813, y comparant Napoléon aux médiocrités qui commandaient, dans la guerre de Sept ans, les années de l'impëratricc Marie-

dnnnent à mon iilic ta portée et ses re»trlcUoai en comparant îfojiuléon ■ Aonibal. Ce sont deux noms raoïcuii; inettons*tes ea f*r»l\i-[e. Nous vojous ItapoUon foudrojant dam tes ciunpagnei d'Iltlie, d'Aulricbe el d'Allemagne : de même Annibal cal toudroyanl quand, deicendaal de« Alpes, il dérsit dam quatrograndei balailles lei trm£ei romaini?». Pui» touts'arrite, ou, pourmieuidîre, tout esl nnî. Pourquoi! parce qu'on lui oppose une tactique dont il ne Mit poi uiompber; aon g6uie, propre i une rapide attaque, est inhabile à UD autre genre de guerre. Puis, comme Napoléon, il conimel Ici énormes Taules. Son Trère Magon lui aniëne une grande armée: '■ jonction de<i deus génÊraui carlhaginoia menace d'élre déeûiia; leiRomaïDi le savent, Anolbtl deirail le savoir. Eh bien, non; il laiiiâ un des consuls romaîoi se dérober devant lui, et ,'iller avec l'élite de ses troupes porter à ion collègue un secours qui amène la destruclion de l'armée de Magan. Plus tard, quand Ânnibal est rappelé en AFtique pour défendre tiarthage, au lieu (le retourner contre ton adversaire la lactique de temporisation el ■1^ chicane, il y» DU-de>ant des désirs de Scipion et livre la bataille de itanu. t^i procédés, ces succès, cei revers ne sont pas saiu analogie avec les procédés, les succùs, les revers de Napoléon.]

Si le c<<nlième anniversaire de la naissance de l'empereur Napoléon 1" s'élail passii dans les Tuileries el au sein d'une famille, je n'y aurais pas pris un lexte, laiflsant aux sentiments privés les égards qu'ils méritent. Si de ce centiëilie anniversaire on n'avait l>as voulu faire une fête nationale, il ne me serait pa» revenu en mémoire que ce chef national a fait prendre Paris deux fois, ce qui n'était jamais arrive, ni ^ roi de France, ni ft république française. Si Napoléon l'' n'avait été que notre empereur, sans être en même letnps l'oppresseur du continent, je ne me sentii-aîspas blessé comme Européen dans l'>s sentiments de eonfruternité nationale qu'd fan cultiver dans l'àme de chacun de nous.

Quand ces pages parallrnnl, le bruit des rêjouis- «anees officielles aura cessé, les illuminations et les arlifiees seront éteints (1) ; el les foules, attirées par

OjLen

le paru! qu'aprùs l'annifersalre.

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le spectacle des fêles, si elles ont ressenti quelque émotion au souvenir des victoires et des défaites du premier empire, seront revenues à leurs pensées quotidiennes. Je me réjouis de cette circonstance fortuite. Je n'aurais pas voulu qu'on me suppos&t Voutrecuidance de croire qu'une voix aussi isolée que la mienne, prétendit empêcher quoi que ce soit. Mais, quand tout est accompli, il convient à la voix, même la plus isolée, d*élever une protestation. Au reste la protestation contre le premier empire, qui ne trouva au début que les opposants imbus de dixhuitième siècle ou de république, protestation interrompue sous la Restauration par un sentiment national égaré, a gagné de nos jours une intensité qui s*accrolt d*autant plus que Ton connaît davantage rhomme et ses actes.

C'est en qualité d'Européen, non de Français, que je prends la parole. Nous tous appartenant au mou- ' vement réformateur qui tend à substituer la science à la théologie, à élever les mœurs du travail audessus des mœurs du privilège, et à substituer les aristocraties ouvertes aux aristocraties fermées, nous avons nécessairement deux patries, celle qui nous a donné le jour et à laquelle nous attachent les premiers liens et notre plus puissant amour, et celle qui nous ouvre les perspectives d'une politique plus éminente et d'une action plus décisive. Et, remarquons-le bien, Tintérêt de Tune ne contrarie pas l'intérêt de l'autre ; loin de là, ils se confondent et se prêtent un mutuel appui.

L'inspiration du centième anniversaire animait l'empereur Napoléon III, quand il prononça son discours du camp de ChAlons: « Soldats, a-t-il dit, je suis bien aise de voir que vous n'avez pas oublié

DE L'EHI>EHBim NAPOLEON I", In Knii'l'' ^'lustr pour liiqur^lle nnus tivans cnitiballu il y a liix nns {fi SolfoHno). Cnnspivpi loujours dans votw ea-ur le nouvenir des conibnts de voa pf-pos et de ciHis auxquels vous avcK assistii ; car l'histoire de nni guorpes, c'est l'histoire des progrès di' in civi- Usittion. Vous mnlntieiidrei'. Kin»d i'esprit nillllBirp, nAresKiiiro !t un grnnd peuple ; c'ost le triomphe des ntiblei) pQAsionN sur les prissions vulgniies; c'esl la ndélllt) au drapeau, le dévoupitieiil h lu patrie. CoiitlnueK oomme pur le passii, et vous serei! toujours les dignes flln de In grande iialiori. »

La grande nutlon ! o'rst la dallerie doni se servait Napoléon 1" pour masquer le «ysténie de conquête 1*1 d'nppresition auquel il faisait servir le bras de la 1^-nnoe. Je vais, Je le siii», choquer tous les préju(î(5s rranvnia: lunis. h mon avis, jamais la France ne fut moins (grande que dann les années qui s'écoulèrent de IWH] il 1814. Elle semblait avoir oublié tout ce qui nvait fuit naguère eneore son plorloux enthou- «losme, et donner l'exemple de la plus triste versatilité. L'énorme puisunnee que les triomphes do sa république lui avaient ren)ise, elle ne l'employatl qu'il des guerres injustes, il des conqui^le» otiieuses, à des it|>ollalinns iniques, fi des érections de trAnes ridicules ; luules les hautes parliez de In civilisation languissaient: et elle n'avait pour elle que In sangliant éclat do triomphes stt'^riles ; rar ils allaient A l'enfoiilre ilu développement libéral qui devient de plus en plus i'ftme de l'Europe. Mt'nie ce snnglant éclat lui fut ravi; de» défaites encore plus grandes que les victoireslui furent inlligées ; et il fut évident quo le* nations, avec une juste cause, étaient capnblns, ft leur tour, de ballie celui qui lea avait battues. P. L laurier a dit le mot, en s'adressant

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aux étrangers, dont on nous faisait peur sous la Restauration : « Ah ! si nous n'eussions jamais eu de grand homme à notre tête... jamais nos femmes n'eussent entendu battre vos tambours. »

Que l'histoire de nos guerres soit l'histoire de la civilisation, à ce compte nul n'aurait été plus civilisateur que Napoléon 1"; car nul, en un si bref intervalle, n'a tant promené la guerre du nord au midi. L'Espagne, le Portugal, l'Italie, l'Allemagne, l'Autriche, la Russie, l'ont vu inonder leurs campagnes de ses bataillons. Ce qui germait sous leurs pas, ce n'était certes point la civilisation, c'était l'oppression militaire, l'anéantissement de toute liberté, l'insolence rapace chez les vainqueurs, et d'irréconciliables ressentiments chez le vaincu. Dans ces conflits aussi affreux que rétrogrades, la cause de la civilisation passa tout entière du côté de ceux qui défendaient les indépendances nationales, qui voulaient la paix pour issue, et qui, en vue de consacrer leur drapeau, relevaient quelques-unes des doctrines libérales du dix-huitième siècle et de la révolution.

C'est tout confondre que d'attribuer dans l'ère présente à la guerre le rôle qu'elle joua jadis dans l'antiquité. Considérez ces deux types essentiels, la Grèce et Rome, et vous verrez que, indépendamment des impulsions qu'elles avaient, de leur chef, vers les armes, il leur était impossible de garder la paix. Alors il fallait vaincre ou être vaincu, conquérir ou être conquis. La Perse débordait sur la Grèce, les Gaulois et les Germains débordaient sur l'Italie, si la Grèce et Rome n'avaient pas pris la supériorité mililaire.Danscetinévitableconflit, il fut manifestement meilleur à la civilisation que le triomphe se rangeât du côté de ceux qui, possédant les lettres, les arts et

m I.'GHPRIIEOR NAPOLÉON T*'.

les scîpnr^s, lenuienl <^r leurs niiiins ce qui la consorvait ou la promouvait. Mais, dans la constitution internntionule de l'Europe, quelle place peut-il y avoir pour un pareil râle? Le dépAt de la haute industrie et des hautes connaissances n'est plus le privil^^e exclusif de la Gr^ce ou de Rome ; il vil chei; toutes les nations civilisées, qui, justement par cette cninmuniiulé essentielle, tendent ji se rapprocher et k s'unir. On peut encore parler en Europe de guerres révolutionnaires , ou contre-révolutionniiires, ou conquérantes ; maison ne peut plus parler de guerres civilisatrices.

Bossnet, dans VOraison funèbre du prince de CoHdi, dit : « Puisque, pour notre mnlheur, ce qu'il y a de \Atis fatal k la vie humaine, c'est-â-itire l'art militaire, est en même temps ce qu'elle a de plus ingénieux et de plus habile, considérons d'abord par cet endroit le grand génie de notre prince. » Au contraire, P. L. Courier, dans sa spirituelle boutade intitulée Coneersution chez la comtesst^ d'Albany, loin d'avouer que là soit ce qu'il y a de plus ingénieux et de plus habile, ne veut pas même reconnaître qu'il existe un génie militaire, et c'est justement de ce m^me Condé qu'il se sert pour sa thèse : 'I Un jeune prince, à dix-huit ans, arrive de la cour en {lOtte, donne une liutaille, la gagne, et le voilà grand capitaine pour loute sa vie, et le plus grand capitaine du monde. — Qui donc? demanda la comtesse; qui a fait ce que vous dites lîl'J — Le grand Condé. — Oh ! celui-là, c'était un génie. — Sans doute, dit-il ; et Gaston de Fois? L'histoire est pleine de pareils exemples. Mais ces choses-là ne se voient point dans les autres arts. Un prinée, quelque génie qu'il ait reçu du ciel, ne fait pas tout botté, en descndnnt

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de cheval, le Stabat de Pergolèse, ou la Sainte Fa^ millo de Raphaël. »

Cette Conversation fui écrite au commencement de Tannée 181S; et, h ce moment, Courier, révolté de 00 qu'on nommait la gloire impériale, n'était pa$ d'humeur à flatter le^ guerriers et les conquérants, Mais, s'il faut rendre justice au sentiment qui la pousse, il ne faut pas accepter le jugement que ce sentiment lui inspire. Evidemment, quand une armée est formée et qu'elle est pourvue do tout l'appareil on relation avec l'état correspondant de l'industrie, il n'est point indifférent d'en user de telle ou telle manière. Cet emploi comporte tous les degrés de l'habileté, jusqu'au génie lui-même. Une armée est une force; et, comme toutes les forces, ce n'est que par la tôte qui la dirige qu'elle produit ses plus puissants efl'ets.

Tout en récusant le dire de Courier, je ne veux pas laisser à la phrase monarchique et aristocratique do Bossuet sa pleine signifloation. Non, l'art militaire n'est pas ce que la vie a de plus ingénieux et de plus habile. Car, d'une part, il est tout entier subordonné, dans ses engins, k la science et il l'industrie; et, d'autre part, il n'est qu'une portion de l'art politique, portion d'autant plus importante, j'en conviens, qu'on remonte davantage dans l'antiquité et aux époques où la guerre mettait incessamment en question l'existence môme des cités et flnissait entre les mains de la Grèce et de Rome par faire triompher la civilisation sur la barbarie. Cette portion, qui a décru, décroîtra encore ; car, de plus en plus, le travail et la guerre soutiennent des rapports inverses.

L'histoire de la liaison qui est entre la constitu-

l»E L-RKPEflRWR NAPOl.fiOS 1".

tion ImilKairo ot lu constitution soiiiiilr esl digne il'allention: ni, pour sorlir de t,ci l'udimonU, l'ui'l niilitflire ii bcioin d'un cortnin degré de civi1i«ulii»i- Auial n'nppariihil d'uliord iiveo se» vrais cnruu- Xèi-e» (|ue dani la nrèro, il oil inconlesluLile que rSgypIo, rAHiyrie, lu Judtïe, la Mùditi ot lu Peruc avalent eu do grandes tiuerret; mnia elloï n'avaittnt jamaii dÀpatiâ celle pémde où \o» iiiaRNfla inilî- Uire« ugjSNitnl Kurtout par leur poids et leur impùtuARitA. De» nrinées Irîts iiombreuiBa. uniniiiiis île rotpril ftUArricr ut do lu soif du bulin, rt piiuHséps liardimenl par un char, sont toujours redoutaliloii, Kurtout conU-fl d» petit»! a^iKb^itKÏi'aiioint, el quand cni potilo* atfK'Q'nérn Lions ne tavont pa« culcul<>r froidement lei moyon» do dissoudro le>i muUiludeti L'ITrayanles. Ce fui en Giète que le palriotîiimo, l'uninur de In litierld, lu poésie, lu pliilosophle, lo Mivnir tirent trouver tout cela; et l'on vit aussilOI vuiiibion le vieil Orient i^tuit arriéré, quand il alla Itriwr contre Alliànes et contre Sparte sa gloire ni M tupréinalie.

CartliHi;e mi^nie, qui disputa l'empire du monde à Hume, litail Oflcun!, quuni A l'Iialiileté milîlairi', dans let conditioni dei Klats Asialiquei; «t il l'altul qu'un oflicier grec vint lui apprendre h u»er de ta cavalerie, de non terrain, de sei, éléphuuU, pour qu'elle baltll la petite armée romaine qui la désolait, 1^1 qu'ellt) prit Kétiubi« A la vérité, elle ne tarda pa-s il »'iiistruire dans ce métier qu'elle faisait si médiocranienti tit Annilia] montra quels élèves pouvaieni le former dan* cette cilé, qui, évidemment, aurait, commf) Rome, adopté laoivilisalioti gre('(|ui', si elle eùl trioiiipbé duiiii ce duel uiémoialde <'iitn' t'Afriqur cl rilulie.

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Ce fut à Rome qu'échut véritablement Théritage militaire de la, Grèce. Si Ton observe qu'entre les groupes d'hommes où la civilisation avait pris le plus fortement racine, l'Orient, la Grèce, l'Italie, l'Afrique, et en présence d'un Occident encore tout barbare, il n'y avait aucun lien qui pût établir quelque harmonie ou équilibre, et qu'il fallait être absolument ou conquis ou conquérant, on reconnaîtra que Rome a, de fait, rempli l'office historique de donner une consistance indissoluble aux éléments politiques qui résumaient le monde ancien, et qui devaient enfanter le monde moderne. Ce qu'il y eut d'ambition effrénée, de patriotisme féroce, de sang versé, est l'effet des conditions douloureuses que la nature de l'homme a imposées au développement de l'homme.

Avec son caractère moitié barbare et moitié romain, le moyen âge offre une rétrogradation militaire. L'Occident voit ces multitudes désordonnées et impétueuses que l'Orient avait vues; seulement ici ce sont des chevaliers bardés de fer et portés par de puissants chevaux, que suivent des vassaux à pied. Tant qu'on fut en pleine féodalité, on ne sentit pas le besoin de sortir d'un pareil état, et c'est alors que la chevalerie française obtint un si brillant renom, victorieuse à Bouvines, et redoutée sur tous les champs de bataille. Quand d'autres temps arrivèrent et que les Occidentaux marchèrent à des innovations dont ils n'apercevaient pas le but, mais lontils ressentaient l'impulsion, l'ancienne organisation militaire devint aussi surannée que l'était celle des rois de Médie et de Perse. Des princes éminents, les Edouard et les Henri d'Angleterre en eurent le sentiment, et, profitant du terrain, des

iiiiiies (If jrt et do. linfanlorie, ils iiitlipiTOiil. aux Français ces lerriblus désastres de flrûry, de Poitiers *■! d'Axincourt, oi'i de Irès petites armées défirent d'énormes cohues de chevaliers et tlepietailleQeme sers dn mot dédaigneux de nos barons Français pour leurs fantassins).

C'est vers celle époque que les Occidenlaux firent, de la poudre ft canon, vieille invention de l'Orient, une application définitive à la guerre. H y eut un temps mixte oii les deux armements se combinèrent; mais enfin, h mesure que l'industrie devint plus habile, les nouvelles armes se perfectionnèrent: et, r]u«nd elles eurent suffisamment relégué entre les fieilteries la lance du chevalier, l'arbalèle et la hache d'armes, l'art militaire moderne et les généraux modernes commencèrent. Plusieurs, soit dans la luHe entre Charles-Quint et François l", soit dans le conflit religieux que suscita la réforme, se firent un grand nom; mais ils furent les précurseurs et les précepteurs de ceux de r<tge suivant, entre lesquels je citerai, par privilège, Gustave-Adolphe et Tarenne. Enfin, le dix-huitième siècle est tout rempli par la grande figure de Frédéric 11, qui nous amène jusqu'à notre époque, aux militaires de hi révolution cl fi Napoléon.

D'ordinaire, les grands militaires qui ont rempli les annales de leurs hauls faits, portent cette marque d'avoir réussi dans les opérations qu'il leur était échu d'exécuter ;lesrevei's, quand ils en avaient éprouvé, n'ont été que partiels ou provisoires, servant seulement à mieux mettre en lumière les ressources de leur esprit et leur supcriorilé efTeclive. Cela dit. j'entre dans l'Iiisloire militaire do Napoléon pour rechercher comment il se fait que Napo-

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léon ait deux phases si opposées, l'une de succès, l'autre de revers, et pour considérer si les succès sont dus au génie et les revers à la fatalitéi comme on Ta dit tant de fois en obéissant tantôt à une aveugle admiration, tantôt au deuil de la patrie. C'est une étude de psychologie historique, bornée H une seule faculté, la faculté militaire, chex un homme dont les moindres mouvements sont connus. Il on résultera que ce qui fit, pour Napoléon, la fata* lité, c'est que sa capacité militaire, très éminente en certaines circonstances données, était très bornée pour le reste, et que, lorsque les circonstances où elle se déployait avec une formidable puissance manquèrent, elle tomba au-dessous de Thabileté de ses adversaires. A ce potentat, pour l'arrêter dans sa marche vers la ruine, il aurait fallu cet œil intérieur à raide duquel on se juge, on s'apprécie soi* même ; mais il ne Teut jamais ; aussi tenta-t-il incessamment ce que les nouvelles circonstances rendaient impraticable; et sa fortune s'écroula de chute en chute jusqu'à Ttle d'Ëlbe et à Sainte-Hélène. Quand on le voit si limité dans le champ même où su forée intellectuelle est la plus grande, on comprend comment il a si peu connu ce que devait être la politique au commencement du dixneuvième siècle et après la révolution française. Gela jette un jour psychologique sur tant et de si énormes contresens. Ces contresens ne changent pas l'oindre du développement social, qui dépend de conditions bien supérieures, mais ils le troublent; et Ton est, longtemps après encore, occupé à les reconnaître, à les combattre, à les éliminer.

On m objectera que je n'ai aucune compétence pour traiter des questions militaires. Cette objec-

IlE 1,-EHPEHEillt NAI«OLÊON !■■- 15

litiii. lin pful lo crnircje iiio U ï>uis faite. Mnisji> me suis l'i^pnniiii qu'un lilslorinii. uyant pni- devers lui r^viUiomoiil qui o«t en soi un si f^i-aiid pnïjugé, le plan (1p> généraux p( 1p récil de I'iiiib et de l'imlpp jinrlifi, (•il nu élal d'ncquùrii' unei Idiir cliiire ri Jusl» de» rnusos du résullat llnuL O n'est pius qu'uni) iiiniirfl do critique histnrique.

J'embraMftrBi un bien plus ttranil espune que n'n fnil In lleutenanl-coloncl Ctliarrus; pourtant c'bhI ii lui que je dois d'avoir exécul» ôette tUuile aviT unn sùcui-itâ qun je n'aurai» jiaR eue itnns cel appui. Ui, pour une nction circonscHte, pour un lerril)lo dniine iniiitnire du quatre jours, j'ai trouvé une discussion préoiMe, lumineuse, roniiuito nvei' loute* lus pièccx proliaiites, kI oonstinumcnt éoluîrèe par lAs ordros de Napoléon, de \Velliii(jton, dr llliirlior, ol par les rapportit de leurs lieutenants. Avec oe modèle, un apprend vito u examiner criliquenicnt une opéralion tniliUiiie. Ki pui«, mais ceci est personnel, co b'mI pu» sans (le profonds ressouvenirs que j'ai tenu ni rcuillclû San livre, M. Chainis et moi, avons «>té iNilUtiornleui'» uu yaftoHfll, il y u bien des années. Lui est mort; et niui.jv tiens encore Itt plume; rnai» 1a vieillesse, qui commence îi la faire trembler en ma main, nie laisse l'intime aatisTnctinn de mu relrouVBF scuiblnlde il moîmtVmi' et ii mes amis.

Dans la carrii>rD qui devait tUre finalement ai funeste k l'Kurope pur ses succès, h lui et îi lu Franci; pDF MïB dtisastms. Napoléon entre parle comiuiindemcnt de l'armée qui défenilnil les déboucbés de» Alpe-a cunlie lesPiémonlais et les Autricbiens. Nul be»oia n'était qu'elle passât d'une défensive sufti santé il l'offensive : la réputdique avait protùgtl son «ol ol ton principe «ontie les rois ; ce qu'il lui fallait, pour

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clic ci pour les autres, c'était la paix et non des conquêtes. Mais Napoléon, remarquez-le, car ce trait va se rencontrer dans toutes les phases de sa vie militaire, change^ la défensive en offensive, pénètre dans le Piémont, envahit les possessions autrichiennes, et étonne amis et ennemis par ses exploits rapides et décisifs. Ce qui est combiné profondément est exécuté activement; la combinaison et Texécution sont dignes Tune de l'autre. L'inépuisable Autriche répare incessamment ses armées incessamment défaites , mais enfin elle se lasse, elle succombe, et il n'y aurait rien k retrancher dans cette grande page militaire, si la vilaine affaire de Venise ne venait montrer le nouveau héros sous un jour honteux dans le présent, inquiétant pour l'avenir.

La république française n'a pu garder les conquêtes en Italie; la coalition de l'Angleterre, de l'Autriche et- de la Russie les lui enlève, mais ne réussit pas à entamer son territoire; les victoires de Masséna en Suisse, de Brune en Hollande, délivrent la France de tout péril. C'est alors que Napoléon , revenant d'Egypte , s'empara par un coup d'État de l'autorité souveraine ; et aussitôt, transformant la défense en offensive, il franchit les Alpes et frappa le coup de foudre de Marengo. De nouveau, la France déborde hors de ses frontières et devient menaçante pour l'Europe.

Lui, cependant, va camper sur les bords de l'Océan, où il combine une invasion de l'Angleterre. L'Autriche croit l'occasion favorable pour mettre un frein à la prépondérance croissante de la France; mais ses militaires n'étaient pas de force à se mesurer avec le rapide guerrier qui leur semblait si

DE [.■EMPEREUR NAPOLÉON I loin et qui tout i) coup fui si prés d'eux. Ln capilulation d'Ulm et la défaîte d'Auslcriitz nionlrèrent que SOS adversaires n'avaiont pas encore trouvé le moyen ni de le déjouer, ni de le vaincre. Il mît son pied victorieux sur l'Allemagne, et entrevit de nouvelles victoires.

Elles ne devaient pas manquer. Ni l'orgueil, ni le patriotisme de l'armée prussienne ne purent supporter la situation faileparl'étrangerkl'Allemagne; les troupes prussiennes s'éhranlf-rent et elles vinrent chercher léna. M. de Ségur appelle prophétiques les cartes militaires sur lesquelles Napoléon combina ses opérations. En etfet, il dicta de Paris, avec infaillibilité, tous les mouvements de sonarmée jusqu'à Berlin, le jour fixe de son entrée dans cette capitale, et In nomination du gouverneur qu'il lui destinait. Tout s'accomplit de point en point; la Prusse tomba inanimée sous le coup qui lui fut porté, et le joug de l'Allemagne s'appesantit.

II ne restait plus qu'à frapper la Russie, alliée tardive de l'Autriche et de la Prusse. Napoléon n'hésita pas il la poursuivre en Pologne. La victoire balança ^Eylau; mais elle se décida à Friedland; et, encore que leur adversaire îhi bien loin de che:; lui et de ses ressouEces, les Husses ne purent résister au poids d'armes jusque-Ift invincibles et d'un nom qui devenait une terreur.

Dans celle suite de succès si ;;rands, si continus, si décisifs, qui mirent l'une après l'autre hors de combat r.\ulnche, la Prusse et la Russie, rien n'est fortuit : le regard du capitaine détermine le point oîi le coup doit être porté; sa pensée calcule les moyens ; sa volonté les exécute avec autant de rapidité que do sûreté. Mais on remarquera que toutes

ces opérations sont des offensives; et des offensives pourraient être singulièrement dérangées si l'adversaire y opposait une habile défensive, une défensive qui traînerait la guerre en longueur. Mais telle n'était pas alors la disposition des ennemis avec qui la lutte était engagée. C'étaient des armées pleines d'esprit militaire et d'orgueil, aussi désireuses du cbamp*-clos que Napoléon lui-même; seulement, leurs généraux ne pouvaient soutenir la comparaison avec lui ni pour les calculs, ni pour la décision, ni pour la rapidité. Enfin, les troupes qu'il menait étaient singulièrement redoutables, aguerries, encore pleines des souvenirs et des ardeurs de la république;; on pouvait tout leur demander : impétueuses à l'attaque, solides à la résistance, invincibles à la fatigue. Dans cet ensemble tout concourait : l'excellence des troupes, le genre de génie du cbef, le mode offensif de la guerre, et la décision en un seul jour et sur un seul champ de bataille.

Les années 1807 et 1808 ont mis le comble à la grandeur militaire de Napoléon et à sa puissance. Il règne sur la France que la révolution avait agrandie de la Belgique et de la rive gauche du Rhin, sur l'Italie entière, directement ou indirectement, sur la Suisse dont il est le médiateur, sur la Confédération germanique dont il est le protecteur, sur la Hollande dont un de ses frères est roi et que bientùt il va incorporer, sur la Pologne qu'il a remise au roi de Saxe ; enfin il étend la main même sur le Portugal, occupé par une armée sous les ordres de Junot. Seule, l'Angleterre lui tient tête ; et, pendant qu'il domine le continent, elle s'empare des mers. Il est bien évident qu'il ne sait pas faire la guerre contre elle; mais ceci est un autre côté, le côté maritime,

dfis opérations de NapoU-on ; je i» "écarterais de mon Bujct en en parlant; et il me suffil d'observer que, bien que chassée du coiitioent, l'Angleterre en avait le» sympathies (sauf l'Espagne, où l'on admirai! la France et son empereur), et i[u a la première ocraiîon ces sympalhieb se t'eraienl jour al doviendraient de redoulables auxiliaires.

Napoléon ne se donna pas longtemps le repos relatif ij'una situalion où il ne guerroyait que contre l'Aniflelerre. \u point de vJGlojrû et de puisa^cc où il éluît, que faire? Évidenmient, le môme dilemme qui s'était posé avant la rupture de la paix d'Amiens se posait encore avant la rupture ce que j'appellerai lu paix de Tilsill, pour dénommer la Irunquillité rendue un moment au continent : il fallait ou devenir modéré, prudent, JQtle, éclairé, en un mot de son temps et de son siûcla; ou bien pousser ii buul l'œuvre et entreprendre définitivement la conquête de l'Europe. Celui que la France n'avait pas B»tisfait, ne se contenta pas d'y avoir ajouté sa prépondérance en Allemagne sous un nom ou sous un autre; el, dam celte voie désormais fatale et déplorable de violence militaire, une détestable pensée intervint : ce fut, à l'égard de TKspagne, la pensée d'une trahison renouvelée des brigandeaux italiens du seizième siècle.

D'après M. de Ségur, dans les colloques qui eureot lieu à Vilepsk, en Ilussie, durant la ciimpagne de 1813, le comte Duru, détournant l'empereur de pousser jusqu'il Smolensk ot à Moscou , lui dit que 1« guerre était un jeu qu'il jouait bien, où il gagnait toujours, et qu'on pouvait en conclure qu'il ta faisait avec plaisir. En 1813, il y avait déjà quat4'e uns qu'il

jouait mal ce jeu en Espagne, et qu'il avait cessé d*y gagner.

L'Espagne avait perdu ses derniers vaisseaux à Trafalgar en combattant pour nous; un corps espagnol était en Allemagne et nous servait comme allié. En cet état, il était bien dur de lui déclarer la guerre; mais encore cela eiit-il mieux valu que ce qui fut fait. Je n'ai point à raconter les événements de Bayonne et cette mise en scène de la fable où La Fontaine peint le chat accordant les deux plaideurs en les croquant l'un et l'autre. Seulement, je veux noter la différence des temps : si le roi Louis-Philippe, profilant de ses relations avec la reine Isabelle, de la légion étrangère qu'il lui fournissait, et de la confiance qu'elle avait en lui, l'eût attirée à Bayonne, internée à Valençay et remplacée sur le trône d'Espagne par le duc d'Aumale ou le duc de Montpensier, je ne doute pas que les ministres, M. le duc de Broglie, M. Guizot, auraient donné leur démission plutôt que d'attacher leur nom à une pareille infamie. Eh bien ! en 1808, il n'y eut pas une démission. Non pas que les hommes de ce temps-ci soient autres que les hommes de ce temps-là; ce qui vaut mieux, c'est la liberté, la publicité, la discussion et le frein qu'elles imposent.

A cet acte étrange en France et dans le dix-neuvième siècle, l'Espagne répondit par un soulèvement universel dont le résultat immédiat, tant Napoléon avait été militairement imprévoyant ! fut la prise de deux armées françaises. Celle de Dupont, lancée jusque dans le midi de l'Espagne, harcelée dans sa marche en avant, harcelée dans sa retraite, mit bas les armes; celle de Junot, coupée de France par l'insurrection espagnole, et vaincue en bataille ran-

DE I,»EMPEREI!R NAPOLÉON I".

gée par les Anglais, capitula. A ces nouvelles, Napoléon rappelle en loulc hâte ses troupes d'Allemagne; le major-général Bcrthiei-, en Iransmeltant l'ordre k leurs commandants, disait, dans une lettre que j'ai tenue, que d'assez grands malheurs étaient survenus en Elspagne. J'étais alors à Angouléme, bien enfant, et j'ai vu passer toute celte avalanche d'hommes. Français d'abord, puis Italiens, Suisses, Allemands, Polonais. L'opinion commune était que l'Espagne ne pourrait jamais résister à de telles Irouprs si nombreuses; mon père lui-même, bien qu'ennemi du régime impérial, la partageait; et il me souvient de paroles qu'il me semble que j'entfnds, et qu'à ce moment-là je ne comprenais guère, lui. exprimant cette opinion k un chirurgien espagnol prisonnier qu'il avait à sa table, et l'Espagnol ri^pondant : « Nou» avons mis six cents ans k chasser les Maures. >•

Avec aa rapidité foudroyante, Napoléon accourut i In t^te de son armée, traversa le nord de la Péninsule, dispersa l'armée espagnole, enleva Madrid, pui«, c«Ia fait avec un grand fracas, quitta l'Espagne et n*y reparut plus. J'accorderai, si l'on veut, qu'il n'ait pu y reparaître en 180U, occupé qu'il fut par la guerre d'Autriche; mais il passa tout 1810 et 1811 dans son palais. Pourquoi cette inaction chez un liomme si actif, qui l'année d'avant s'était précipitt^ en Espagne, qui s'était élancé sur Vienne et sur \f Danube, cl qui albilt, en 1812, entreprendre la lointaine expédition de Russie? La raison en est manireste : l'Espagne lui otl'rait un genre de guerre pour lequel il n'avait aucune aptitude. On l'a vu ; ce qu'il savait faire avec une singulière supériorité, c'était de combiner une hardie et rapide offensive.

n DU GÉmE MILITAinE

et de frapper l'adversaire d'un coup irrémédiable ; et cela, il venait de l'exécuter victorieusement à Ratisbonne et à Wagram ; maiR^ pour opérer âinsl^ il fallait que cet adversaire ne se dérobât pas à l'of^ fensive. Or, l'Espagne n'offrait ni Wagram^ ni téfia, ni Austerlitz à son envahisseur : partout l'insurfection^ des bandes qui harcèlent l'ennemi, des troupes qui, vaincues j se rallient^ des sièges qui ne fltlis^ sent pas, puis^ à côté^ une armée anglaise solide^ capable de porter les plus rudes coups, mais ert même temps habile à refuser les conflits où elle n'a pas mis de son côté les chances* Que Napoléon ait été impuissant à mener, de son cabinet, une pareille guerre^ le fait le prouve; pendant les années de 1810 et de 1811^ où il fut en pai)i avec le reste de l'Europe, il employa vainement les immenses forces de son empire^ ses soldats si vaillants, ses maréchaux si renommés h lutter contre les citadins et les paysans de l'Espagne^ contre l'armée régulière anglaise, sans laquelle ils auraient peu valu peut-être, mais qui leur donna une grande efficacité de résis^ tance é

Presque dans le même moment où Napoléon se jetait sur Madrid, un officier anglais débarquait en Portugal avec un corps de troupes. Taildis que Tobjet de Napoléon était de s'assujettir l'Espagne, Tobjet de cet officier était de la défendre» et d'expulser the french robber, comme dit Byron. Dans cette lutte qui a duré six ans, lequel aie mieux approprié les moyens aux circonstances? Qu'est devenu l'of* fensive entre les mains de celui qui en avait pris le rùlo? Et que n'a pas fait la défensive entre les mains de celui qui en était chargé? Partout et toujours la défensive fut supérieure à l'offensive* Cette défen-

DE (."EMPERRUn KAPOLÉON î".

*i*p, Nupoléoii auruUété incapalile de la conuevoir cl àe l'cxéculet- s'il avail élé à la place de Wellington (et il s'y trouva iiientAt lore de ses revers), et 11 Tut incapable de la briser et de la vaincre.

Nous venons de voir Napoléon, avec toutes les forces de son empire, avec des troupes dont le ('(•nom miliiairr était incomparable, avec des généraux dignes de cea troupes, guerroyant sans succès pendant deux ans, du Tond de son palais, contre les itrniêestumultuuires de l'Espagne et les soldats de l'Angleterre. Tout il coup il se lasse de cette stérile occupation, et, tournant le dos h la Péninsule, il se lance dans l'exlrihnc nord. Je n'examinerai point si ce fut fiagessc, tandis qu'on était enfoncé vers le Tage et ver» le Guadalquivir, d'aller s'enfoncer vers le Boryslliùne et lu Moscuwa ; je prends les faits tels qu'ils sont, et je le suis dans sa nouvelle entreprise. Celle-là, il ne la nnntie pas à ses lientenanls, il s'en charge lui-m<Mne. L'armée française liorde le Niémen ; l'armée russe est de l'autre cflté, commandée par Barclay de Tolly. La partie commence ; de quelle fa^on les deux Jidversaiies vont-ils ia jouer? Iticn de plus simple que d'en exposer et faire com- {ircmlre le nœitd. L'armée française était notablement supérieure en nombre, pleine d'impétuosité, et conduite pur un général qui savait avec les masses frapper les plus terribles coup^: tout lui fuisait donc désirer une rencontre où se déciderait le sort de la guerrf>. Au contraire, l'armée russe était inférieure en nombre, la seule ressource de la patrie, de sorte ijuc. mutilée dans quelque Waterloo, il ne serait plus reslé il son empereur de défense contre le vainqueur. Ottc situation comm.inde la stratégie de» deux généraux: Napoléon chercba une bataille,

Barclay Tévita. Dans ce duel redoutable, Thabile officier sera celui qui mènera son plan à réussite. Si, par ses manœuvres, Napoléon force Barclay à recevoir le combat qu'il évite, il sera supérieur à son adversaire ; si au contraire par ses manœuvres Barclay échappe constamment à cette bataille tant poursuivie, c'est lui qui sera supérieur. Eh bien ! trois fois, à Vilna, à Vitepsk, à Smolensk, Barclay échappa à Timmense et rapide armée que Napoléon lançait sur lui ; son adversaire déjoué s'était enfoncé dans la Russie, avait perdu hommes et chevaux, et l'armée russe, toujours intacte, lui présentait ses baïonnettes, incessamment prête à l'offensive dès que, pour une retraite que chaque pas en avant rendait plus périlleuse. Napoléon reprendrait le chemin si imprudemment parcouru. Donc, partout dans cette campagne, Barclay fut supérieur à Napoléon.

On sait que dans ce plan la bataille de la Moskowa est un simple accident, provoqué par l'orgueil russe, qui se lassa de cette longue et sage retraite et exigea la démission de Barclay et la nomination de Kutusof. Celui-ci choisit son terrain, éleva des ouvrages de campagne et attendit Tennemi. G'étiiit une faute; mais à cette distance le coup porté par Napoléon fut faible, il n'obtint qu'un champ de bataille; l'armée russe se remit en retraite, conservant son organisation et restant disponible pour la future et prochaine offensive. Les pertes furent énormes des deux côtés, plus du côté des Russes, mais avec cette différence décisive que, pour eux, elles allaient être réparées et au delà par les recrues qui affluaient, tandis qu'elles étaient irréparables pour l'armée française, si éloignée de sa base d'opération.

DE I.'EMPETlEim NAPOLÉON I".

Ctft.til une. singulière hallucination que celle qui conduisait Napoléon à Moscou, pà qui, comme toutes les hallucinulions, n'agissait que sur lui, chacun parmi ses enlours s'alarmant de ce lon^ voyage. En effet, il éLiil clair que, diNs qu'il serait ii Moscou, il serait vaincu ; car les Russes n'auraient plusqu'k refuser de niigocierpourle forcer de quitter celte ville où il ne pouvait rester, et de faire retraite jusqu'à ses cantonnements en Pologne. Celte retraite ijtait une défaite; non-seulement la campagne se Ironvait manquée, mais encore elle se terminait par une longue marche rétrograde on l'on reculail itevnut les [lusses qui poursuivaient. Etabli dans le Kremlin, il écrivit pour traiter ; l'empereur Alexandre ne répondit même pas. Les Russes venaient de brfiler leur capitule entre les mains de l'envahisseur; ce n'élait certainement pas pour la racheter par un traité de paix. Leur ennemi s'était lui-miîme livré; mais ce que, dans leurs r^ves les plus enivrants, ils n'auraient jamais pu imaginer, c'est que cet ennemi prolongerait son séjour dans la ville incendiée, et qu'entré à Moscou le 14 septembre, il n'en sortirait que le 19 octobre. Parcetinconcevable délai de cinq semaines, il mit la retraite, qui était de quarante journées de marche, en plein hiver moscovite. On sait ce qui en advint : l'armée, accablée par le froid, manquant de vivres el d'babiii), harcelée par les troupes russes auxquelles elle prêta constamment le tianc, pént tout entière; il n'y K pas dans l'histoire des armées appartenant aux puissantes nations de la civilisation, exemple d'un désastre pareil. Un militaire de haut caractère. UD Alexandre, un César, un Frédéric II, s'il eût commis la lourde faute d'aller h Moscou, se voyant

Î6 DU GÉNIE MIUTAIBE

vaincu par le seul fait de cette faute, n'eût plus songé qu'au salut des bravos gens qui l'avaient suivi si loin, et, laissant les flammes consumer la grande ville, il se fût hâté de prévenir l'hiver et de mettre son armée en sûreté. Mais l'obstination qui se mutine follement contre les choses et les réalités retint Napoléon à Moscou, jusqu'au moment où il ne put plus y demeurer. Cette particularité psychologique, nous la verrons reparaître à Leipsik et à Waterloo.

Ainsi Napoléon ne sut faire la guerre ni contre une nation insurgée qui se dérobait aux combinaisons stratégiques, ni contre un général qui, de parti pris, manœuvra pour le harasser et l'épuiser sans se compromettre; car la défaite fut, non dans le désastre final qui fut produit par le dépit de l'impuissance et dont l'énormité absorba toute l'attention, mais dans cette marche de cent cinquante lieues où Barclay, conservant l'armée russe, usa l'armée française et ses moyens d'agression. On va voir que Napoléon ne sut pas davantage faire la guerre quand, attaqué à son tour, il lui fallut se défendre contre les ennemis qu'il «ivait soulevés.

Ici je m'interromps à propos de la nouvelle armée qu'il forma en 1813, et j'examine comment il usa des troupes qu'il avait reçues de la république. On a dit que, sous le premier empire, la force de l'armée française avait été due à l'habile et vigoureuse organisation imprimée par l'empereur. Rien n'est plus faux ni mieux démenti par les faits. Quand le général Bonaparte prit le commandement de l'armée des Alpes, il n'en changea en rien ni la composition ni la discipline, et c'est avec elle qu'il fit la belle campagne d'Italie. De même, l'armée qu'il emmena en Egypte ne lui devait absolument rien comme orga-

DE L-EMPEUEUn NAPOI-fiON I". 27

nisnlinn. il ne fut pus non plus ie. rrcalcur (Ipk élémpnl» d(! l'année qui gagna Jn biilailli? de Mnrengo, c'Ètali onn nrmée dm-igine purciuput républicaine Pi ob rien d'impérial n'élait mélangé.

Il n'en est pas de méine de t'nrniée du camp dp Doulngne, Cclle-lh était mi-psrtip républicaine p| mipartia Impériale, Pt elle fut capable do porter les rude* coups d'Auslerlilz. d'Iéna et de Priedland. A dnlPf dp ce moment, c'est bien la main impériale qui fnçonne Ips amtéps, et l'empreinte de Napoléon y eM mhp. mais leur enicacité décroit rapidement. Celles qui guerroyèrent pendant six ans en ËKpagnp, rut'eni générolempnt inférieures aux Anglais en vn»f campagne, et aux Espugnnls dann la guerre de guérilla». L'armée de Wagnim. malgré la victnirp, l£'. liioigna d'une décroissance allesléo, ait moment de ce terrible drame, par les ncleurg. Que dire de l'armée de Moscou? que son général ne lui donna Jnmais lieu, dans la course avenlurpuse, de montrer cp qu'elle volait, et qu'il la pprdil sans profit et sans gloire duni une longue retraite que seul ce contempteur Insensé des hommes et des cboses pouvait mettre en plein hiver. Je n'ajouierai rien iur les armées, inutilement vaillantes, de tNt4 et de IKj.''i, composées h la liAte et qui ne Turent, par l'entêtement du chef, que des armées de défaite.

Lu désastre de Moscou est accompli, et nous voici en lRi:i. Dans un langage qu'il enllail pour ettïayer, Napoléonavaltdit qu'il allait reparaître en Allemagne avec huil cent mille hommes, il y reparui avec trois cent mille. ï'our les réunir il lit des prodiges d'orgnnisnllon et d'activité; mai» ces prodiges nempôch^rent pas que celle armée ne ffit nouvelle, sans cohé-'ion, pleine de conscrils trop jeunes, avec une

cavalerie insuffisante, sans autre mobile de guerre que la volonté de Tempereur. De plus, elle n'avait point de réserve derrière elle ; perdue, il ne restait rien par quoi la France pût la remplacer ; c'était, littéralement, le denier de la veuve ; il fallait la ménager comme la suprême ressource; elle ne pouvait servir qu'à appuyer des négociations et à faire une paix honorable. Quel contraste chez les alliés! Une armée où les soldats aguerris abondent, une puissante cavalerie, l'impulsion d'un patriotisme enthousiaste, l'ardeur de volontaires, non de conscrits, l'appui moral de l'Europe entière, et les inépuisables réserves que préparait une population soulevée. Napoléon ne vit rien de tout cela ; et, avec son armée débile contre une armée forte, il tenta à Lùtzen et à Bautzen ce qu'il avait tenté à Austerlitz et à léna. Lui demeurait le même ; le reste était changé.

Jusque-là neutre , l'Autriche n'avait pas encore pris parti ; mais elle avait poussé activement ses armements pour influer sur la paix si Napoléon se décidait à traiter, pour se joindre contre lui aux alliés s'il se refusait à tout accommodement. Napoléon s'y refusa ; l'Autriche entra dans la coalition. La disproportion des forces, qui devint très grande, conseillait de renoncei* à la guerre offensive. Napoléon n'entendit pas ce conseil. Mais des revers partiels, multipliés, mal compensés par la victoire de Dresde, lui firent sentir le danger qu'il courait; du moins j'ai entendu conter, il y a plus de quarante ans, par des gens bien informés, qu'à ce moment il conçut le dessein de se retirer sur le Rhin, et qu'il dicta les ordres nécessaires pour oe mouvement ; il annonça sa résolution au général Sébastiani qui

DE L'EHPEHBUn NAPOLÉON I".

entrait chez lui, et qui s'écria que celle nouvelle le soulageait d'un grand [)oids, que l'arniée Tondait, et qu'un désastre était à craindre. BientAl après, tout changea, l'ohstination impériale prévalut, et la baluilIcdeLeipsick fut livrée. Cette bataille est de deux jours: le 16 octobre, le combat, très sanglant, très opiniâtre, demeura indécis; le 17 on se reposa, et dans ce repos l'armée alliée reçut de grands renforts, l'armée française n'en reçut aucun et fui détruite le IB. Le même mobile qui avait fail perdre le mois fatal de Moscou, fit perdre la fatale journée du 17; le désastre fui d'autant plus grand que Napoléon combattit ayant deux rivières ft dos, faute militairement si grande qu'elle serait inconcevable chez le moindre général moins aveuglément obstiné; l'armée vaincue ne put faire reiraite ; trente ou quarante mille hommes furent pris dans Lelpsiii. beaucoup se noyèrent dans l'Elstcr ou la Pieîss; et Napoléon ne ramena sur le Itliin qu'un débris de ces trois cent mille hommes que six mois auparavant il avait lancés sur l'Allemagne en envahisseurs.

La situation réciproque de Napoléon et des alliés, qui fait si bien prévoir l'issue de la campagne de 1813, s'applique encore avec plus de vérité h la campagne de 1814, oh l'ardeur des peuples n'est pas moindre, où les forces alliés sont accrues, oh les forces françaises sont diminuées. La transformation de la défensive, que la nature de la situation imposait, en offensive par un génie qui no connaissait que ce genre de guerre, punie en 181^ par la défaite, lo fut encore plus vite en 1811: la campagne de 1813 avait duré six mois, la campagne de 1814 en dura deux. C'est l'habitude, du moins en France, de vanter beaucoup cette bien courte campagne. Soit,

30 m GÉN[E MILITAIRE

Fermée y fut côKainement admirable ; formée, de la fin d'octobre k la An de janvier, avec des débris de Tarmée d'Allemagne (peu, car ce qui avait échappé au fer et au feu fut dévoré par le typhus), avec des dépôts de l'intérieur, avec des soldats de larmée de rc;spagne (je les ai vus passer en charrettes de ré^ quisition, c'étaient les chemins de fer du temps), avec la conscription anticipée, avec quelques gardes nationales, elle seconda héroïquement et sans faiblir un seul moment les plus hardies et les plus rapides évolutions de son chef, liui, prompt et décisif comme aux beaux jours de sa carrière militaire, porta ses coups tantôt sur les Russes, tantôt sur las Prussiens, tantôt sur les Autrichiens, étonna plus d*une fois ses ennemis, et réjouit Paris de la pompe de prisonniers défilant dans ses rues. Mais à quoi tout cela pouvait-il aboutir ! C'étaient de brillantes passas d'armes, et pas autre chose. Du moment qu'un plan défensif n'avait pas été fortement combiné, et qu'on y substituait un plan purement offensif, il était iné^ vitable qu'en un temps assez court las grandes armées de l'E^urope, appuyées par de fortes réserves, qui elles-mêmes avaient derrière elles les populations, l'emportassent sur la petite armée française, que ne soutenaient aucunes réserves préparées, Offensivement, tout était inutile ; défensivement, c'eût été autre chose ; et, quand, avec les documents du temps, on compare les parties belligérantes, on ne doute guère qu'un Turenne, je le nomme parce qu'il était à la fois hardi et prudent, capable de ténacité et d'impétuosité, aurait défendu Paris assez pour faire désirer aux alliés un traité de paix.

La durée des campagnes de Napoléon va toujours s'abrégeant; redoutable et parlante démonstration

m L-EMPBIIEUR NAPOLÉON 1".

de l'irrationaliti! du sysl^nic oft'i'iisif là oi'i lu drrcnsivp la plus froidenienl combinée, lu plui* obslinéoà disputer le temps et le lieu, la plus ménagère des ressourcAS et des honimi^s, avait seule cl)unf:o de réussir. La campagne de 1813 durasix juurs: du U au 18 juin Eout l'ut lerminù. Ce qui entourait Napoléon lui avait représente les évidenls avantagi'ï de la dêfriiiiive : rnccroisecmenl continu des forces à niesui'c que l'on se roiiilie ot (|ue l'on s'iirme, lu diminution dos forces ennemies à meiuro qu'elles si'êloignenL de leur luise, qu'elles masquent des place» fortes, qu'elles sont harcelées sur leurs derrii^res, lu difHcuIlé h une coaliUon de s'entendre longtemps pour eonlinuer une guerre qui serait disputée, {lien de tout cela n'altéra sa résolution ; et, en effet, on lui demandai! de faire ce qu'il n'uvnil j.miais fail. Il recommenva donc, comme si rien n'éUit changé, sa stratégie, et ulla attaquer l'ennemi sur le territoire ennemi- Dans le récit tant controversé de la campagne de I81S, il faut un guide, nul ne vaut M. Chnira». El) niililnire instruit, il nparcoui-u le lerruiti, reconnu tes positions, mesuré les dislances. Cela fait, il a consulté les pif:ces, h^s ordres, les lettres, les narriitions; il les a indiquées g leur date précise, et souvent à leur lieuro; car plu^ d'une fois, en dits mouvemenls si rapides, l'heure est de supri^nie importance; il a contrôlé ces documents l'un par l'autre, et n'en u usé (|u*apr^s en avoir apprécié la valeur.

Dans l'histoire, les pièces authentiques snnl l'équivalent des faits dans les sciences naturelles. M, Charras a clé pleinement fidcle à celle rÈ-gle ; aussi, son livre à la timin, est-il possible de donnei'

très brièvement une idée tout à fait nette de ces terribles événements.

Quand Napoléon massa son armée sur la frontière de Belgique, prêt à ouvrir la campagne, cette armée était forte de 128000 hommes; celle du duc de Wellington Tétait de 95000; et celle de Blucher, de 124000. Le simple rapprochement de ces chiffres montre que, si Tarmée française se heurtait sur un champ de bataille contre les deux armées réunies, elle succomberait sous la supériorité du nombre. Aussi la conception de Napoléon fut de manœuvrer tellement qu'il les combattît Tune après Tautre et fût chaque fois leur égal en nombre et leur supérieur en habileté ; et on devrait la louer, si, comme il a déjà été dit ici, tout système offensif n'avait été, de soi, impraticable dans Tétat de la France isolée et de TEurope coalisée.

Ce qui rendait possible sa conception, c'est que les forces ennemies avaient deux généraux indépendants et deux cantonnements différents. L'opération réussit d'abord, sinon pleinement, du moins suffisamment. Le 14juin la Belgique fut envahie, et le 16 l'armée prussienne était battue à Fleurus. Mais différentes circonstances empochèrent que cette défaite ne mît pour longtemps les Prussiens hor^ de cause; la principale fut que Wellington, accourant en toute hâte au secours de son collègue, livra à Ney la sanglante bataille des Quatre-Bras. S'il eût tardé et que le corps de Ney fût demeuré disponible, il est probable que l'échec des Prussiens aurait été singulièrement grave.

Le 17, Napoléon, sur la fin de la journée, mettant à exécution la seconde partie de son plan, se porta de sa personne sur Wellington qui se retirait du

DE L'EMPERElit NAPOLÉON I' cMé de Bruxelles, et dirigea Grouchy sur BIticher, fjui se retirait du cMè de Namur. Tout semblait succéder; et cependant, dans le Fait, tout était compromis et le danger devenait suprême. Il faut en effet passer de l'autre cùlé et voir ce qui y était advenu. Dans cette même journée du 17, Wellington occupait la position de Mont-Saint-Jean, en avant de Waterloo, position qu'il avait reconnue soigneusèment depuis plusieurs semaines, résolu à recevoir la bataille, si Blucher lui assurait le concours de deux corps prussiens, comme il le lui avait fait demander dans la matinée. La réponse di^ son allié lui arriva le même jour, ainsi conçue : « J'irai vous rejoindre non-seulement avec deux corps, mais avec mon armée tout entière; et, si l'ennemi ne nous attaque pas le 18, nous l'attaquerons ensemble le 12 » {Campagne de 1815, p. 238). Ainsi les généraux alliés avaient concerté la réunion de leurs forces sur un point choisi par Wellington, et mis de leur côté toutes les chances de victoire.

I^ seul jour oii l'année prussienne, non encore remise de sa défaite de Fleurus, n'était pas disponible, était le 17; ce fut donc aussi, de toute nécessité, le seul jour oti Napoléon pouvait trouver Wellington isolé, et obtenir sur lui un avantage semblable ù celui qu'il avait obtenu sur tes Prussiens. Passécel unique jour, il allait se heurter contre des masses énormes; et rien, l'événement comme le raisonnement le prouve, rien n'était capable de sauver l'armée qu'il commandait. La bataille de Waterloo devait donc élrc livrée le 17; ce jour-là, Blucher n'y pouvait pas paraître, Il est difficile de décider si NapoUon perdit inulilenienl le temps et est responsable de ce retard gros d'un désastre, ou

U DU GENIE MiLlTAIBE

si les circonstances plus fortes que luiTiniposèrent; mais ce qui est apparent, c'est combien étroit fut linleryalle que lui laissa son irrationnelle offensive. 11 n'eut que pendant vingt-quatre heures l'opportunité d'échapper à son destin ; ces vingt-quatre heures perdues, tout fut perdu.

L'imprévu, qui joue un si grand rôle dans les affaires humaines et surtout dans les affaires de guerre, trompa en partie l'attente de Wellington et la prévision de Blûcher. L'armée prussienne n'eut, sur le champ de bataille de Waterloo, son avantgarde qu'aune heure, son premier corps qu'à quatre heures do l'après-midi, et le gro^ de ses forces qu'à sept heures et demie du soir. Donc, pour combattre Wellington isolé, il aurait fallu que l'affaire eût été fmie avant quatre heures. C'est le même raisonnement que pour la journée du 17. Commencée à la pointe du jour, la bataille de Waterloo aurait pu être terminée avant les Prussiens ; mais, commencée à onze heures et demie, le retard des Prussiens ne servit de rien à Napoléon.

Considérons la bataille en elle-même, et nous y verrons le même esprit qui inspira les mortels retards de la retraite de Russie, et qui ne fut pas moins funeste à notre armée do 1815, Car il faut pur des chiffres se faire une idée du désastre ; l'armée comptait, le matin du 18 juin, 72 000 hommes; et le 20, une situation sommaire qui est dans Charras, p. 450, porte le chiffre des hommes ralliés à 29 000. Ainsi 33000 hommes étaient tués, blessés, prjs ou dispersés. Quant à la responsabilité propre de l'empereur, le nœud en gît dans l'arrivée, en trois fois, de l'armée prussienne, permettant à chaque fois de reconsidérer la position et de se décider suivant les

DE L-EMl'EnKUll NAPOLEON 1"'. 35

occurrences. U oUiil une heuif, U\ bulaillc cUil engagée depuis midi environ, quand on aperçut de l'infanlerie pi'ussiepne qui marchnil contre noire aile droite. Pour ne laisser aucun doulo sur Tiuimensu gravité de cel incident, lo liasai-d voulut qu'on prît un hussard prussien porteur d'une lettre île Blncher il Wellington, et aiinontunirupproclie d'un corps de trente mille tiummet.

A une iiu^si certainit nouvelle il ne restait à opposer qu'une seule déterininalion, celle d'iuleironipre U halaille et de battre en reiraile. A ce niontviil la relrailo clait sani péril, le gros des Prussiens élail encore loin, Wellington ne serait pas descendu de SOS positions, dont lu force entrait dans son plan quKiid il accepta la balaille. A la vérité, lu eanipjigne offensive étiiit munquce. mais la campagne défensive restait toujours ouverte, et l'armée était sauvée. Ce Milut. Napoléim le SKcrifm à l'impatience de recunnalli-e qu'il fallait changer tous ses plans ; il détacha doft troupes pour arrêter Invaul-garde prussienne, et cunlinua airaibli de dix mille hommes.

Tel fut le premier avertissement. Le second fut donné trois heures plus tard, quand, àquatre heures et demie, apparut le corps tout entier de Biïlow.S'il avait été sage de battre en retraite au premier avertiueiuent, au second il était urgent de s'y résoudre. Otie manœuvre était devenue difTictlc, non inipuïstble; tiiul était encore intact; et l'armée aurait uéculé non sans regrets, mais avec une ferme obéisunce, ce que son chef lui aurait commandé. Sou chef lui commanda de conlinuer une lutte qui, de momoiit en nkomenl, était plus inégale et plus déuspérée.

Le troisième et solennel (avertissement fijl a Uuil

heures ; alors une nouvelle masse de Prussiens vint prendre Tarmée en flanc et à revers. Napoléon n'avait plus une seule réserve, sauf quelques mille hommes de garde impériale ; le péril était immense; mais peut-être qu'en employant ce corps d'élite à la défensive, on aurait pu prévenir les derniers malheurs ; non ; on l'employa à une attaque sur les Anglais, qui échoua. Le résultat, quel Français le voudrait raconter?

Ainsi, deux fois certainement, et une fois douteusement, il a pu, non pas gagner la bataille, mais sauver l'armée ; et il ne l'a pas fait. En cela rien n'est imputable à Grouchy. Celui qui étudiera la campagne de 1815, trouvera semblablement que la même misérable disposition d'esprit a produit Teffroyable catastrophe de Leipsick. Plusieurs semaines avant cette journée, il était évident, même pour Napoléon, qu'il n'y avait plus de salut que dans une retraite sur le Rhin. Il marcha pourtant non sur le Rhin, mais sur l'Elster, et là, dans un conflit qui dura deux jours, avec vingt-quatre heures d'intermission, ayant échoué dans son attaque du premier jour, il ne profita pas de l'intervalle pour soustraire son armée à une lutte désormais sans espoir.

On a dit, pour le grandir ou pour l'excuser, que c'était César risquant sur une barque toute sa fortune (Ségur, Histoire de Napoléon^ IX, 14). Jamais comparaison ne fut plus malheureuse pour celui qu'on veut relever. Quand César se jette dans une barque sur une mer irritée pour aller chercher des secours qui tardent, il n'expose que sa personne et sauve son armée. Quand Napoléon risque tout à Moscou, à Leipsick, à Waterloo, il sacrifie son armée et ne sauve que son orgueil.

RE I/EMPEREUR NAPOf-ÉON I".

On a accusé Grouchy de n'avoir pas paru sur le champ de bataille. Mais ce reproclii^ ne peut se soulenir. M. Charras fp. Cftft) rapporte les dispositions de marche que Bliicher prillelH à la pointe du jour, pour acheminer son armée sur Waterloo ; et cependant, à part une faible avant-garde, il n'y arriva qu'à quatre heures du soir par un premier corps et à sept heures et demie par un second. Or Grouchy, qui n'avait, notons-le expressément . aucun ordre de Napoléon pour prendre pari Ji la hataitle du 18, qui ne put y songer qu'à midi pnss^, quand il entendu les éclats du canon, qui élait à la même distance de Waterloo que Bliicher, serait certainement arrivé bien après le général prussien, qui exécutait un plan arrêté d'avance, et qui organisait son mouvement plusieurs heures avant lui. Cela réfute tous le» raisonnements hypothétiques.

M. Ghnrras dit: >< Que Napoléon ait été un capitaine expérimenté, un capitaine de premier ordre, un capitaine de génie, cela n'est pas en question ; mais nous croyons, et bien d'autres croient avec nous, que dtijâ, avant la campagne de Belgique, son génie avait baissé, était devenu au moins fort inégal ; que, dans cette campagne mf^nie, il n'eut plus que ries éclairs; etquesoncaractt^re, comme son aelivité, fui en continuelle défaillance » (p. Ot-i). Je ne cite point ce passage pour y contredire, et le génie militaire de Napoléon est incontestable. Mais, dans le génie m#ine, il est plusieurs degrés, et la marque de celui de Napoléon est de conduire supérieurement l'altaque, sans savoir également conduire la défense fl de n'ôtpe, par conséquent, qu'un demi grand capitaine.

M. Charras a fuit entre Napoléon et Wellington un

38 DU GËNtE MILITAIRE

parallèle succinct qu*il vaut la peine de citer : « La différence était grande entre le général anglais et Napoléon; mais elle Tétait beaucoup moins que celui-ci ne se Timaginait, et que, longtemps, on ne Ta cru dans notre pays abusé par des mensonges. L'un avait le génie de la guerre à la plus haute puissance ; mais la politique insensée de l'empereur altérait, troublait les conceptions merveilleuses du stratège ; et l'énergie, l'activité physique faisaient souvent défaut aux nécessités dévorantes, aux durs labeurs de la guerre. L'autre n'était qu'un général de talent, mais d'un talent si complet, enté sur de si fortes qualités, qu'il atteignait presque au génie. Doué d'un bon sens extrême, politique profond, religieux observateur des lois de son pays , excellent appréciateur des hommes , instruit à fond de tout ce qui constitue la science et le métier des armes, faisant parfois des fautes, mais sachant ne pas s*y obstiner après les avoir reconnues, soigneux du bien-être de ses soldats, ménager de leur sang, dur au désordre , impitoyable aux déprédateurs , habile à concevoir et à exécuter, prudent ou hardi, temporiseur ou actif suivant la circonstance, inébranlable dans la mauvaise fortune, rebelle aux enivrements du succès, âme de fer dans un corps de fer, Wellington, avec une petite armée, avait fait de grandes choses ; et cette armée était son ouvrage. Il devait rester et il restera une des grandes figures militaires de ce siècle. Né en 1769, il avait quarantesix ans, l'âge de Napoléon » (p. 86).

Malgré ma profonde déférence pour M. Gharras, je ne puis ici me ranger à son avis, et la différence me paraît être en faveur non de Napoléon, mais de Wellington. Je n'aurais aucune satisfaction à repasser.

même brièvement, la carrière du général anglais, ni à rappeler que, par exemple, le triomphe de Vittoria sur les Français n'a rien à envier, en hardiesse, en combinaison et en résultat, au triomphe d'Iéna sur les Prussiens. Pour me décider, il me suffit de savoir que Wellington fut au niveau de toutes les situations militaires, tandis que Napoléon ne fut au niveau que de quelques-unes. Là il brilla; dans les autres il s*éclipsa. Au métier de la guerre, \e talent qui est égal à toutes les tâches l'emporte sur le génie qui ne sait faire qu'une moitié des choses. Les achèvements militaires ne sont pas de même nature que ceux des lettres ou des beaux-arts; il importe peu que Corneille ait fait Agésilas après avoir fait le Cid; mais il importe beaucoup que Napoléon, après avoir gagné AusierliU: et léna, ait perdu Leipsick et Waterloo. L'événement, qui est un juge douteux quand il est seul, prend une force irrésistible quand il est confirmé par la critique rigoureuse des faits; et, si les Perses et les Grecs coalisés avaient mis par deux fois Alexandre à Naxos et à Délos, cet Alexandre-là, eût^il gagtié la bataille d'Arbelles, serait beaucoup au-dessous de celui dont l'histoire a gardé le souvenir.

On vient de voir dans la caractéristique du duc de Wellington, qu'il faisait parfois des fautes^ mats qu'il savait ne pas s y obstiner après les avoir reconnues. Napoléon faisait parfois des fautes, qui n'en fait pas? mais, quand il les reconnaissait, reconnaissait souvent, son système à lui était do s'y obstiner» En voici un exemple : Les Russes, conformément à leur plan, qui était de ne point livrer de grande bataille et d'entraîner leur ennemi aussi loin que possible, lui avaient abandonné d'abord la

Pologne, pois la lithuanie. ArriTé à Yitepsk, luimême comprit que, devant le plan des Russes, il devait modifier le sien, qui avait été une grande bataille, une grande victoire et une paix dictée par le vainqueur. Il résolut donc de s'arrêter à Yitepsk el d'y passer Thiver, disant : c< 1813 nous verra à Moscou, 1814 à Pétersbourg; la guerre de Russie est une guerre de trois ans » ; interpellant un admiois- Irateur par ces mots remarquables : « Pour vous^ Monsieur, songez à nous faire vivre ici », et s'adressant à ses officiers : « Nous ne ferons pas la folie de Charles XII (1). » Alors son étoile Téclairaity dit M. de Ségur; mais, étoile ou non, le fait est qu'il abandonna un plan de guerre très dangereux pour la Russie, et en suivit un qui ne fut plus dangereux que pour lui-même. 1814, disait-il, Taurait vu à Saint-Pétersbourg; il fit la faute militaire, et iMA vit les Russes à Paris. Remarquez bien que, cette faute, il Tavait aperçue (tout le monde Tapercevait), et qu'il la commit cependant.

Ne nous en étonnons pas. Lui-même avait fait une maxime de la persistance dans la faute. Quand on a commis une faute, disait-il, il ne faut pas la reconnaître ; au contraire, il faut s y entêter, la pousser à outrance ; c'est comme cela qu'on en a fait un succès. Ce que vaut la maxime, et quels succès elle rapporte, on le voit par Moscou et la retraite, par Leipsick et son désastre, par les vaines passes d'armes de 1814, par Waterloo el ses péripéties.

On peut dire que Tère de la révolution se clôt à la rupture de la paix d'Amiens, el que là commence l'ère impériale. Dans le conflit qu'avait suscité l'au-

(1) Stcrt, Histoire de Napoléon et de la grande armée ^ V, i.

DE r/EMPEREtrn NAPOLÉON I". H

clacieuse et terrible république de 93, tes peuples européens n'avaient appuyé d'aucun élan leurs gouvernements; les armées seules avaient obéi et marché; et. quelque nombreuseset quelqueaguerrîes que fussent ces armées, elles avaient été vaincues parles milices révolutionnaires. Aux malheurs qui avaient accompagné ces faits de guerre, de notables compensations s'étaient jointes ; el, en somme, à mesure que se dissipaient les fumées de la poudre, les peuples acceptaient les nouvelles conditions européennes, nos succès qui ne les efl'rayaient pas. leurs revers qui ne les coniristaient pas, Des traités étaient intervenus avec plusieurs des puissances coalisées, la Prusse par exemple et l'Espagne; et l'aboutissement naturel de la situation fut la paix d'Amiens.

jEutuat infelix angusîo in limite mundt celui que je n'appellerai pas un autre Alexandre, car Alexandre n'a pas flni deux fois captif de Darius. Au lieu de consolider el de développer le nouvel ordre de choses, qui était la paix et la liberté, comme malheureusement le coup d'Klat lui avait remis une puissance illimitée, il obéit sans contrûle à son esprit profondément rétrograde, qui lui inspira lu guerre et le pouvoir absolu: inspiration la plus antipathique à la situation, la plus funeste à l'Europe, y compris lu France, la plus ruineuse à lui-m<^me ; l'événement l'a fait voir amplement. AussitiM il se mita l'œuvre; et son premier acte fut de rompre le traité d'Amiens, et de s'aller poster sur les plages (le Boulogne pour menacer de là l'Anglelerre. Il y resta longtemps, attendant son succès d'un hasard de vents, de brouillards et de réunions de vaisseaux ; hasard qui ne vint pas.

4Î DU GÉME MILITAIRE

Son impuissance de ce côté rengagea dans une autre voie : ce fut de faire la guerre au continent, et, flnalement) de vouloir, à mesure des succès, le conquérir et l'incorporer en une monarchie gigan-^ tesque. La vérité est qu'il entrait dans une route sans issue* Pour faire la guerre à l'Angleterre avec des chances de succès, il fallait avoir l'amitié, au moins la neutralité du- continent; mais guerroyer contre le continent en laissant sur son flanc l'Angleterre reconnue inattaquable dans les Conditions d'alors, c'était sûrement jeter tous les peuples l'un' après l'autre dans les bras de cette puissance, qui, quelle que fût son ambition personnelle et son égoïsme, devenait la protectrice de l'indépendance universelle.

On se rappelle, il y a peu d'années, la lugubre impression que produisit la correspondance publiée de l'empereur Napoléon, quand on y vit tant d'ordres impitoyables et sanguinaires, tant d'exécutions individuelles ou collectives sur des gens dont tout le crime était de n'être pas satisfaits de la domination impériale. Eh bien ! que par la pensée on remette tout cela en action ; qu'on se représente les mille tyrannies de la soldatesque dans les passages et dans l'occupation, l'indépendance des nations foulée aux pieds, toute liberté étouffée, les i*ois menacés aussi bien que les peuples, et l'on aura une idée des ressentiments qui s'accumulèrent de 1806 à 1812 et qui éclatèrent avec une force irrésistible en 1813. L'empereur Napoléon à ce moment n'avait plus un seul partisan en Europe ; et, chose impossible à imaginer, si elle n'était parfaitement réelle, dans ce soulèvement universel de l'opinion européenne, peuples et rois , d'ordinaire si divisés depuis la

DE l.'KMrKTIEirR ÎSAPOl.ÈOX I", 43

ri-vululiori Ininfiiise . smlPiidaient et se coulifluk'nl.

Alurs apparui comliieti eal caduque niéiue une excessive puisRance, quand elle Iravuille contre les hunn^les tendances des sociétés. 11 sulTd de l'intervalle compi-is entre le i" janvier 4813 kL le W mars 1811, pour renverser le colosse qui opprimnil l'Ëui-upe. Ce fut un enlrnlnoinenl. L'Kiipagne rejpta les envahisseurs au delà des Pyrénées, rAllemn^tne nu delà du Hliin. La HoHunde, uu t'i-i de vive Urange! se détacha de cet empire que, peu d<> mois auparavant, le Sénat avait niisérahlenient déclaré indivisible; la Suisse ouvrit ses passages à la coalition ; l'Italie ne regretta point les BiKlf'siiupûriales; même la Helgique futheureusp(l) de la rupture d'une union qu'elle avait pu accepter uvdc la Fiance répuhlicaine, mais qui était inloléralile avec la France impériate. Derrière ce vasle mouvement s|)poraîssnient l'Angleterre et la Hussie, ({ul recueillaient la reconnaisssance des peuples affranchis. Qui l'edt dit, hommes de H\l et de lu ([ramlc révolution?

Je no connais pus de plus grave jugement que celui (|ui fut ainsi prononce par l'Iilurope contre Napoléon. IMaidée devant l'opinion puhlique, la cBUSC fut perdue politiquenienl à l'unanimité; plaidée à coups de canon sur les champs de bataille, elle fui perdue mililairenient. Le colosse tomba.

(t) On le «it bien l'iiinfe iuivanle, dans la csmin^iiQ do IRtS, «il le» torpt la'itti eombatlkent avec twnucoup il'Ëncriilc conlre les liaufio* iiii[ifrialei. Litai daiit Charne If» ùmoufunli ilèuili ^u'jl

•rrvtiniil i cûl* le* uns des aulrei (fltsf'iiV de h rampngnf ite IBI>, S*6ilitiou, p. I87J.

V 'iSasfK

<^fi. Su uirmip ^atr%m» ^ > v«riîirttiftt!i

.•iiHr<««. '•^r la fpoie (|m. suit «ÏJi?fniE«i: JBWtr nus^ 4u «r.w p#i«tif tant p^liciiiiw <|iii? :iimi«L

l;»ir^. ^ ïmt, du noii» dm X^oAihiMi ewiw d*e«if^^. À fVMP^ di^f^mtMMi poénle qai FeMpiècfcul de pff^^nàf^. m^m^ en présence des plus wnseates f^A^n^ï$é%, on parli qui le coDtiariait. Pab. quand U Pfft^A 4e% f^hù'^^ atraît trîompiié anéanlissaBl sa

DE L'EMPEREUR NAPOLÉON l". i5

diùlive opposition, il demeurait sans ressources ; et du plus décidé des hommes dans la prospérilé, il devenait le plus faible dans l'adversité. C'est ainsi que, vaincu, il abandonnait son armée et accourait i Paris demander des hommes et de l'argent. Cela, il le fit apr^s le désastre de Russie, après celui de Lt^ipsick, après celui de Waterloo.

Frédéric il. k la veille d'une journée qui pouvait Mre son Waterloo, prii froidemeni son parti, et, après avoir tout disposé pour mellre la victoire de son cAlé, annonça en des vers célèbres qu'en cas de déraile it mourrait fu rot. Devant une semblable nécessité. Napoléon a choisi la vie et la captivité. Bvron a qualifié ce choix d'ignoblement brave (1). Je n'interviens pas dans celle décision : à ces moments suprêmes chacun prend dans son cœur la règle de sa conduite. Le voilà donc it Sainte-Héli^ne; et lA, »uudAÎncment, sans autre transition que d'une haute fortune à un profond malheur, nous le voyons devenir libéral et faire leçons de liberté aux rois, qui en tiraient, j'en conviens, besoin. Triste comédie! Ce n'était pas à Sainte-Hélène, c'était aux Tuileries qu'il fallait compter la liberté pour quelque chose. On sait combien ses plaintes retentirent à travers les mers sur l'insolence et la dureté de son gedlier; on sait aussi, depuis que sa voix n'a plus été la seule entendue, qu'il avait constamment montré l'esprit de tracasserie au lieu de la stolque résignation qu'exigeait son infortune, et qu'eu définitive oa ne lui avait guère infligé que les précautions que commandait la crainte d'une éva-

(1) To dia a prinM, or IJve ■ tUtre, T)i} ohMce u mMl ifnobljr brave.

4(i DU GKiNIË MliaTAIRS

sion renouvelée de TUe d'Ëlbe. Mais ce qu'on ne savait piii tout réoeniment encore, o'^st que lui* môme, au temps de sa souveraine puissance, avait été un geôlier bien plus ingénieux à tourmenter que ne fut Jamais Hudson Lowe. Quand j'eus lu dans M. d'Haussonville les raffinements de geôle exercés par rimpérial porte-clefs contre un vieillard dont il s'était saisi, sans avoir même le droit de la guerre, je perdis toute pitié d^ la captivité deSainterHélèpe, et je ne pourrais bien exprimer quel dégoût moral j'ai ressenti pour les cruelles petitesses de la toute* puissance. Hudson Lowe n'en a pas fait autant, il s'en faut ; et, si, il n'était pas empereur.

Napoléon, revenant en 1815 de l'Uei d'Ëlbe, dat» du golfe Juan, le 1*' mars, une proclamation où on lisait ces lignes : « La défection du duc de Gasti-^ glione livra Lyon sans défense à nos ennemis... la trahison du duo de Raguse (1) livra la capitale* »

(i) H y a eu un retour d'imparUalité pour le maréchal Marmont, et les hiitoriens se taot gardés de donner crédit «uk inGiiti^tioiif populaires, même fortîQées du poids des proclaonations d^ i'^wp^reur. On a dit que sur ce retour n'avaient pas été sans influence les liaisons du maréchal, par la famille Perregaud, avec M. LtlftUe, puissant parmi le parti libéral, Je ne sais ce qu'tl y «^ de vrm U^ dedans, et je crois plutôt que l'examen des faits, quand il se flt, démontra que Marmont, bien loin d'avoir livré la capitale, Tavait déleqdue à vMirance. Mms, en tout cas, à côté de la cause indiquéo du revirement, si elle est réelle, il y en eut urq individuelie awH ci tout à fait certaine. Le maréchal se trouva chargé dans les journées de juillet 1830 de défendre la royauté, et il nous fusilla au nom du roi, cpmn^ quelques aonéei plus tô( il nous aur^H fuiiU^ au pom de l'empereur. Cela excita contre lui, dtns la population â^e Paris, une aoimadversion que je partageais. Aussi, quel ne fût paa mon itonuemeni, je dirais presque mon iadignationi quand M. Arago^ dans sa déposition à la Chambre des pairs, lors du procès des ministres, témoigna de son amitié pour le maréchal proscrit ! Bien des aimées après, je me trouvais en maison tierce, chez M, le docteur Uayer, avec M. Arago. C'était ua k9mo^ <mi rstcQuUit morveilleu-

PE I.'EMPSREIiR NAPOr.ÉON I". il

Or, Augerenu avait été faiblo, maladroil, itinU il iiuvail iiulleiiieiil Iralù; et la délenie de ?a\h pai- Marnionl et Morlirr «si, à coup sur, un fait d'amaia lies pluti glorieux de noire histoive, et d'autant plus (•lorieux, que les deux maréchaux conibaltironl livrés k eus-niémes, iiliandonncE par le gouveint^aient tout entier, y coiiipriii JiiiephBonapuvte, Ju n'aUiie pas uiic calomnie, niéiue impérivle.

Muniouî, dans son ode ciJlèbre buv le ô mai, dit que Napoléon fut l'objet d'iaestinsuiOU oïlia i> U'iuiloHtato amai\ h& haine iuexUuguibiit fut clitsx \oa peuples coalisé», Vamour indompté fut cliez le peuple rranv<>u.

Quand les Dations eurent subi longuement le» vexations, les violences, l'oppression, l'orgueil de la domination impériale, et qu'il n'y pui plus pour elles espérance do paix, d'indùpundanceel do liberté, alurs il se forma un terrible orage da ressAntinit.'nts populaires. Elles chassèrent Napoléon de chez ell»s et le poursuivirent chex lui; uK^nie en lt<lt>, quand il m des prutcslalions paciliqucs, elles no les écnutùfenl pu et le précipitèrent une seconde, fuis du

I M Ml [.ifMÎl pai J'fnlendre. Ce jonr-li, il nnus : l'âtiil bito » liikuun tvec le n»r<Kltal. Le ui^ifirhol lut i rAcndJniie dn «ciencct. Le hasuril vuulul que lui al [. Arafo M Irmiv.iBieiit d*uii« rnïm? cumiiiitiLiin. ^1. Aruga rehiia d'an iba. tv niirétlial ne le mtprit pai tur la molit; a\on, l'uilresnnt A X. AragD. il lui dil : i On ne juge pi» lc< gens MO* Im sntsndru ; tuiiki-«ous que uuus ujoii» une entrevue où, je voun etpo- («n! le« bil(* I ( Cela esl jti«le, > dit H krago. L'uutreiue eut lÎM, tl il fa Htttil l'ami ilu m^râolial, et convaincu que Pnrit, la 30 in*n, a^ail t\,ê liert^uemeat •Ubadn. La rond de ee récit eil cerlain; je ne pourraii errer que lur ile ainipl» dMoili, pour lesnat\» mi mémuira ne mtsIi pal cnmi'lùlomenl lldirlc ; car bien du tfoipi •.'al èoûvlo, H. Arago «M mon, M. Rajer est mon, ol moi ju suis Tiem.

48 DU GÉNIE MILITAIBE

trône. Depuis, ces grandes inimitiés se sont nécessairement refroidies ; les peuples coalisés avaient eu la gloire des décisives victoires, et, ce qui est bien préférable, Thonneur d*avoir donné à l'Europe une paix qui fut de longue durée.

Le spectacle est tout différent du côté de la France. Elle défendit obstinément Napoléon. Le patriotisme le voulut quand le territoire fut envahi ; puis, quand Tempereur eut été renversé, son souvenir demeura vif et puissant. Je sais qu'on a attribué cette persistance des souvenirs à la polémique des libéraux, qui, pour combattre la restauration, exaltèrent Tempire. Je ne nierai pas Faction de tout ce qui fut fait alors, mais je dirai que ce fut plutôt un symptôme qu'une cause ; et j'en trouve la preuve dans le retour de Tlle d'Elbe, qui fut si victorieux, à un moment où l'apothéose n'avait encore été inaugurée ni par les publicistes, ni par les chansonniers, ni par les poètes. Deux autres grandes manifestations ont suivi : c'est en 1840 l'impression produite par la rentrée des cendres de Napoléon, et en décembre 1848 la nomination, à la présidence, du prince qui est aujourd'hui empereur. J'appellerai populaires ces trois manifestations dans le sens restreint du mot; car, bien que des actes aussi considérables soient nécessairement très complexes, ceux-ci appartiennent plus à la classe des paysans et des ouvriers qu'à celle des bourgeois.

Comment se fait-il qu'il y ait un si grand écart entre le sentiment du reste de l'Europe et celui du populaire français? Comment se fait-il que ce populaire lui-même, dont le sang a été versé avec tant de profusion, ait gardé un attachement qui a sur\'écu à beaucoup d'années et à beaucoup de circonstances?

HE I/EMI'EHEIH NAPOLEON I".

Ifl

Si^rail-cereiiivrciiienl des succès niililaires? Ih uni M (grands sans duule; mais les revers l'uiit élé culture plus, et, l)ii?R que la légende populaire ait suppusé d'imaginaires Iraiiisons pour les expliquer, elle n'a pu écai'ler ces revers de Thistoire de son lier os.

Si U ligure liistorique de Napoléon n'était pus double, je veux dire, si, en infime temps qu'il était, de par les événements, le représentant et le directeur de lu révolution, il n'en avait été, de par sa nature pmpre, l'adversaire et le compresseur, rattac-lienient du populaire français pour son nom ne serait l'objet d'aucune controverse. Mais que dire, quand sous une même enveloppe sont enTermcs uti nom et une cliose qui se contredisent? C'est une unonialie étrange et qui a troublé profondément la direction des opinions, que le grand cheT de la révolution francuii^c ait été iiiù par des impulsions et (les principes qui appHrfîenneut bien plus nu régime uncien qu'au régime nouveau.

J'ai ruppelédes fails éclatants qui ont montré l'en- Iralnement du populaire Trançais vers Napoléon et vers ses souvenirs. Mais il Tant aussi rappeler un fait antérieur entore plus éclatant, c'est l'adhésion inéliranlable que ce même populaire, au milieu des pluA périlleuses circonstances, donna à la grande révolution. Sans lui, elle aurait succombé comme une entreprise prématurée et éphémère ; avec lui, elle s'installa puissamment. Sans doule il y eut des déchirements, et certaines provinces protestèrent contre les nouveautés; mais le gros du peuple en iivalt été pénétré ; et ce ne l'ut tii hasard, ni caprice ; loul un Age do liberté de penser, de scieiice, de philosophie, de tolérance, d'iiunianilé avait agi sur les

esprits et sur les cœurs; si bien qu'au bout de cet âge le dix-huitième siècle se (il France.

Le temps n*a point travaillé à rencontre de Timpulsion primitive; loin de là, il la prolongée et consacrée. Mais, si, par leifet de la double nature de Napoléon, la situation devint si étrange que l'Europe coalisée marcha contre la France au nom des principes mômes dont la France avait voulu faire le droit des sociétés, il est certain que cette complexité n'a point été dissipée par les péripéties qui ont suivi ; car les suffrages du populaire français ont mmc^ tionné, par indivis, et les souvenirs de Thomnie qui, représentant la révolution, s'appellerait un bleUy dans le langage de nos provinces de l'Ouest, et de l'homme qui, avec le plus de persévérance et de force, avait combattu la révolution, ses principes politiques et sociaux, sa libre pensée et son expansion fraternelle et pacifique.

Évidemment, une situation si ambiguë n'est pas destinée à se perpétuer; et l'un des deux éléments se dégagera de l'autre. Pour reconnaître lequel ce sera, il suffit de se rappeler que ce qu'il y eut, dans la révolution, d'action immédiate ou d'action future sur les destinées sociales, a été le produit du savoir humain accumulé à la fin du dix-huitième siècle. LÀ est la cause, le soutien |>ermanent et la force expansive de ce grand événement. Ai-je besoin de dire que, depuis, ce savoir s'est beaucoup agrandi et fortifié, et que, comme toujours, il prête son appui silencieux, mais indestruclible, à ce qui a été fait, et ses lumières à ce qui doit se faire? Sans doute, la démocratie, qui partout entre davantage dans la gestion dés choses publiques, apporte des éléments insuffisamment préparés par Téducation; mais cela,

qui rend la situation plus complexe, n'en change aucunement la solution définitive.

On a dit, dans le temps où les monarques régnaient de droit divin, que Thistoire était la leçon des rois. Aujourd'hui que les peuples ne recon^ naissent plus que le droit humain, voyant dans la royauté une magistrature toujours soumise à Tau* lorité coUeclivede la nation et au contrôle de Topinion publique, il faut amender cet axiome et dire que rhistoire est la leçon des peuples. Plus Thistoire est voisine, plus cette leç^o importe et est susceptible de se faire comprendre. Ainsi, pour nous, quoi de plus instructif que cet intervalle qui commence à la grande révolution et qui atteint ce temps-ci, c est-à-dire la république, Tempire, la restauration, le règne de Louis-Philippe, la seconde république, et le second empire? Quand on songera vraiment à l'éducation populaire et à la préparation du suffrage universel, rien ne sera plus utile qu^un sommaire inspiré par la vraie histoire; résumant les énergiques tendances de la France vers une rénovation politique et sociale, en accord, d'ailleurs, avec tout le mouvement européen, inscrivant nos succès dans cette voie, nos fautes et nos malheurs dans Tautre voie, et montrant au peuple, par son plus prochain passé, ee que doit être son plus prochain avenir.

Dans les sociétés immobiles, le pouvoir personnel et absolu, quand il s'y établit, devient facilement la forme durable du gouvernement. Ainsi l'Orient, Immobile depuis tant de siècles, est le pays privilégié des monarchies despotiques, sans autre contrôle que des mœurs traditionnelles qui n'ont rien de bien exigeant. Mais dans les sociétés progressives de l'Occident il en est tout autrement. La, de

5â DU GËiNlË MILITAIRE

moment en moment, on voit éclore quelque découverte dans les sciences, quelque application dans Findustrie, quelque production dans les lettres et les beaux-arts, quelque conception dans Tordre philosophique et moral, qui poussent en avant les esprits et leur inspirent ces grands sentiments d'amour de Thumanilé, de justice sociale, de fraternité des nations, qui sont le patrimoine de notre civilisation. C'est là ce qui meut la société ; et le gouvernement n'y est pour rien ; il ne découvre pas dans les sciences, il n'applique pas dans l'industrie, il ne produit pas dans les lettres et les beaux-arts, il ne conçoit pas dans Tordre philosophique et moral. A quel titre viendrait-il donc, cirmé du droit divin ou d'un coup d'État qui est le droit divin de la force, placer au-dessus de tout cela un pouvoir personnel, mailre de couronner ou de ne pas couronner ce qu'il ne créa en aucune façon? Rien mieux que ce tableau de la force impulsive, inhérente aux sociétés occidentales, ne montre que la royauté est uniquement une magistrature, grande sans doute, mais soumise à toutes les conditions des magistratures.

Un coup d'Étal, outre les violences de droit et de fait (il faut compter la journée du 4 décembre 1851 parmi nos sanglantes et inhumaines journées), a, au sentiment de la moralité moderne, cela de vulgaire et de répugnant, qu'en définitive et même en tenant compte de certains motifs sociaux qui peuvent n'y pas faire défaut, le but et le résultat en est d'adjuger à' celui qui le fait, la puissance et l'argent, c'est-àdire tout ce qui sert essentiellement à la satisfaction des désirs personnels. L'impersonnel y est petit; et c'est aujourd'hui l'impersonnel qui fait essentielle-

HE L'EMPKREim NAPOLÉON t". 53

mont la grandeur et la moralité de nos actes, et sur. tout (Ips actes sociaux. Au reste, Napoléon III luimt^me a reconnu riilliuife, ({uuni), dans son Histoire de Jules Cémr, il a dépeint ainsi ceux qui viennent se mettre au service de la force s'emparant du pouvoir : " Aux époques de transition, dit-it, et c'est \k recueil, lorsqu'il faut choisir entre un passé glorieux et un avenir inconnu, les liomines audacieux et sans scrupules se mettent seuls en avant. . des (■ens souvent sans aveu li'cmparent des passions bonnes ou mauvaises de ta foule... Pour constituer son parti. César recourut quelquefois, il est vrai, à lies agents peu estimables; le meilleur arcliitecte ne peut bfttir qu'avec les matériaux qu'il a sous la main. -(11, 2, 9.) Quoi qu'en aient dit des llalleurs complaisants, il n'y a pas deux morales. La France de iKtîU pense autrement du coup d'État que ne pensa la France de 1851.

Il est maintenant liien établi par l'expérience sociologique, que les formes de la liberté ont deu\ actions salutaires, l'une primaire, l'autre secondaire. L'Hclion primaire est d'habituer les citoyens à l'exercice d'aptitudes et de qualités, sans lesquelles l'homme reste toujours inférieur, et, parla, impropre fiux hautes destinées de la civilisation ; la secondaire est de fournir l'inslrument par lequel la société inter\'ienl dans son gouvernement, refrène les pouvoirs personnels et établit la meilleure gestion de toutes les ressources matérielles et morales. C'est à ces deux lîlres que nous avons besoin de toute notre liberté. Si donc la présente crise (1) n'est point i-scamolée (cl elle ne le serait que pour reparaître

(Il U*-*g>t (I

l'empire llbérol

bientôt), on demandera des économies, car il est impossible de prolonger Tenchainement de déficits et d^emprunts; on demandera une éducation popu* laire digne d'une nation où règne le suffrage uni^ versel. L'éducation populaire, je le dis en terminant, est, parmi ces grosses questions, la plus grosse. N'est-il pas vrai que la première assise d'un grand socialisme, d'un socialisme vrai et sans utopie est l'éducation populaire? Toute plèbe qui se sent digne de ce nom doit la réclamer; et tout suffrage universel doit la mettre dans son programme.

[Depuis une haute antiquité, les hommes ont attache à la parole donnée, au serment prêté, une valeur considérable. A mesure que les Bociétcs se sont civilisées, celte valeur a crû parmi ceux qui mettent l'honneur au rang de leurs privilèges ; et les termes de déloyauté et de parjure ont exprimé le mépris qu'inspirait la violation de la parole et du serment. Ce qui m'avait particulièrement offensé dans l'établissement de Tempire plus encore que les violences qui l'accompagnèrent et l'absolutisme qu'il exerça, c'avait été cet effronté démenti infligé k la morale, ignominieusement accepté par la nation. L'impression ne s'en effaça pas de mon esprit, et, au commencement de 1870 [Revue de la Philosophie positive^ janvier-février), je donnai cours à mes sentiments, autant du moins que le permettait le régime impérial. Au reste, ce régime touchait à sa fin ; dans peu de mois, il allait se précipiter lui-même sur Tépée que la Prusse tenait toute tendue, et la malheureuse France payer d*un prix inouï l'assentiment qu'elle lui avait donné. Les gens qui avaient pris violemment par le parjure le gouvernement de notre pays, ne se oontentôfent pas de l'immoralité, ils y ajoutèrent l'incapacité, et tout alla s'effondrer i Sedan et à Mets.]

Il no s'agit pas ici de discuter si le serment imposé à quiconque brigue Thonneur d'ôtre député est

MORAtE PimUOUE ET SERMENT.

légHl. Là-dpBsua le lioiilp parnll imposNihIe ; la con- ;ililution de 1803 fait du serment une indispensable formalité.

Jfl n'ai pas non plun envie de parler de celle mornle publique telle qu'on In défliiiitsiiil nous In res* taurntion, et contre laquelle P. L, Courier fut accusé (l'avoir péché tlnni un de ses céi^bren pnmptilcls. Avoir voulu pmpi^cher que Chambord ne lïll donné par souscription au jeune prince héritier de la hranche alnôe des Bourbons, fut déféré au Iribunal couime un outrage n la morale publique; le jury, (|iii alors jugeai! les délits de presse, condamna l'auteur, et le tribunal lui îniligea deux ninis de prison.

Dans le temps que Paul-Louis avail ses proct>s, il rallail prêter serment pour exercer le dioil électoral : " L<> présidenl. dil-il. en racontant une élection de Tours, nous donna des billets sur lesquels chacun de nous devait écrire deux noms ; mais il fallait Jurer d'ahord. nous jurflmes tous. Nous levAmes la main de la meilleure grflce du monde et en'gens exercés. " En gens exercés, dit le railleur; mais le fait p^t que présenlemeni ce genre d'exercice ne se fait plus d'aussi bonne grâce ni d'aussi bonne volonté. Pourquoi cela? c'esl ce qu'il faut examiner.

Mon étude est purement expérimentale; je veux voir ce qu'est devenue, sous l'influence des événements politiques, la notion du serment. Pour les uns, le serment est un acte auquel la religion préside et 06 Dieu est invoqué comme témoin el garant; pour les autres, c'est une parole qui ne diUïre de lu protneise ordinaire que parce qu'elle est donnée en publie et dans une occasion solennelle. Je ne doute pa« que la parole Miangée entre hommes honorables ne Mil aussi Hdèlement tenue aujourd'hui

5f5 MORALE IHjBLIQIE ET SEKMENT.

quVllo rétait hier. Mais le sermont a subi une singuliènî dégradation d'hier à aujourd'hui.

Beaucoup diront : à quoi bon revenir sur le passé? dix-huit ans se sont écoulés; de graves changements se préparent; c'est le présent qui nous occupe. Oui, sans doute. Personne n'aime moins que moi à revenir sur le passé irrévocable, à perdre le temps en récriminations, et à oublier, en regrettant ce qui fut fait naguère, ce qu'il faut faire aujourd'hui. Aussi n'est-ce point pour récriminer, c'est pour étudier que je prends ici la parole. Les événemenis moraux ne laissent pas voir toul de suite leurs conséquences, et il faut du lenips et de l'espace pour les apprécier. Une violation de serment au plus haut degré de la hiérarchie, est un événement moral ; voyons-le donc, cet événement, dans l'espace et dans le temps. Un de mes amis que j'ai perdu (perdre est le destin des vies qui se prolongent), M. Guérard, savant illustre de l'Académie des inscriptions, discuta un jour avec moi, au moment même de la péripétie, le coup d'État, qu'il approuvait, en vue de l'ordre, pour le maintien duquel il était particulièrement inquiet. C'est cette discussion que je reprends à longue échéance, ayant pour interlocuteur, non plus un ami regretté, mais le développement des choses.

Le deux décembre arrive, et le coup d'État s'accomplit. Je laisse de côté le sang qui alors coula dans Paris; car, si je m'engageais dans ce souvenir, je ne garderais pas mon sang-froid, et je veux le garder dans ce qui est une étude sociologique. La constitution est changée; les pouvoirs du prince président sont étendus et prolongés; une réaction violente s'étend sur. la France, emprisonnements, internements, transportations. Malheureusement,

MOIIALE Ptim.lOI'E ET SEIIME.VT. 57

rps violencps avaient des précédpnt'î; pt, peu dfi Ipmps auparavant, la république n'avnil piisélè plus clémente pour les vaincus île juin, transportés eux îiussi et emprisonnés ssins jugement par milliers; In république établie par un coup d'Élat d'en bas, à Iii différence de l'empire établi par un coup d'État d'i>n haut. Mais, enfin, l'ordre était assuré, l'acte de violence pouvait ar^-uer que la répulilique étail ruiiservée. En tout cas, il fut soumis au suffrage universel, et ratifié il une immense majorité.

A personne ne vint l'idée de s' arrêter ii ce iriiiyen terme auquel Cromwell s'étnit tenu, au grand prniil de l'Angleterre et de lui, qui devait sembler un corollaire moral de la mise au-dessus de la loi, el dont je ne Terai pas l'hypotbèse. Un an après, l'empire étail proclamé. Il n'y avait plus d'équivoque ; le bemienl préléavail été absolument violé, el la république élitil détruite par celui qui avait accepté d'en élrc le premier mugisirat. Cette fois encore, le suffrage universel sanctionna tout : violation el empire. On parut penser que le serment politique étail une victime qu'il fallait sacrifier à nos révolutions. Seulement, la conscience publique demeura perplexe sur la question de savoir quelle garantie, une fois que la garantie d'une promesse solennelle pouvait ne pas lier, on avait de ta fidélité des liomnies politiques il leurs engagements.

Mais elle devint bien plus perplexe, et une confusion inextricable s'éleva quand le même pouvoir, qui venait de violer son serment, exigea qu'un serment lui fût prêté. Fut-ce une espère de droit divin qui, se déliant lui-même des règles, s'imagina pouvoir en disposer pour lier les aulros? Fut-ce une vieille superstition qui se réveilla pour un acle long-

temps consacré ? Quoi qu'il en soit, le serinent fut prêté par ceux à qui on le demanda; mais il resta sur la conscience publique; et, quand, la parole revenant à Topposition et la France témoignant son mécontentement et son impatience d'un régime non contrôlé, le serment fut dédaigneusement traité, Topinion ne marqua ni colère ni surprise. Le même homme qui s'offenserait grièvement si Ton doutait de sa parole, nes*oifense aucunement que Ton doute de son serment politique.

Cette étrange situation évoqua aussitôt les insermentés. A celte vue, on s'ém*ia avec beaucoup de force et beaucoup de sens, que rien n'importait moins que de réveiller la querelle entre le serment violé et le serment imposé; qu'il fallait le prêter, entrer dans le Corps législatif, et, là, conquérir quelqu'une de ces garanties qui nous manquent et qui sont plus précieuses qu'une lutte sans issue pratique. Cela est sensé et habile, j'en conviens; mais , comme je suis persuadé que le moindre accroissement en probité, en justice, en humanité, qui s'incorpore dans l'opinion publique, n'a pas moins de valeur que ce qu'on gagne en politique, et comme la fausse position du serment me con triste, je comprends qu'une tentative ait été faite pour mettre les choses dans leur vérité, c'est-à-dire abolir le serment. Ce ne pouvait être qu'une protestation ; mais, en de pareilles matières, une haute et ferme protestation porte un grand coup. Au lieu de cela , il sembla que les insermentés cherchaient non une simple protestation, mais un acte effectif de résistance. Comme, en ce moment, la population ne veut pas, et avec toute raison, d'une journée, ils perdirent la partie ; et le serment politique resta

MORALE Plinr,lQl^ ET SERMENT. BU

avec sa blessupi», ni rétabli moruleinont, ni tiboli plToclivement.

Pt^ndnnl que toul coin s'n^llail, les discussions {luliliquus orti élé très véli^menK^s, La vi^hémcncfl n>»l point un nml. loin de lA; pourlnnt l'elt'i^tde rns discuNHions, sans modiflnr en rien Ip vole géni3ral do Paris, si profondi^ment hoslîti^ au pouvoir pcrï^onnnl, ii'u pus ûlé favorabl(> sur l'opinion. On peut, dr fuit, y trouver deux dèfiiuls principaux : l'un re- Intir aux choses, l'autre relnlif iiux personnes.

Le déraul rclatir aux choses est l'inrohérenre des doctrines. Je n'ai pas ici l'inlenlion de l'étaler, ni d'aviver celle plnie;'je nie contenterai de mettre sous les yeux de qui me lit un enseignement tiré des faits aciuolselde notre liistoire la plus conlenipnrnine. Voyee l'empire: de \HÔ'i Ji ISti!), c'est-iidire pendant dix-sept nns, il » (fouvorné la France nvoc une nutorilé sans conlnMe; il nous a affublés de InGnnstitutinndel'nn Vlll, vieillerie qu'on croyait restike dans la défroque de IKt 1; il a fuit la guerre ; il a Dlil la paix; il B levé des soninies prodigieuses d'argent, des nombres prodigieux de soldats ; il n eu il sa dispositiitn toules les places que l'on donne ; il a rt^gné sur le suffrage universel h l'nide des randi- ■ialures oflldelles; il n changé les conditions de douane et de commerce international ; il s'est attaqua avec une sorte de furie aux édifices et aux rues de Paris et des gramles villes. Puis, quand cela s'est hit pendant tant d'années sans coutrflle, voilh que tout s'ébranle, tout se déconcerte ; et qu'est-ce qui se laisse entrevoir ■? le régime parlementaire, le socialltiiie. la république, tout cnmmesi un immense pouvoir n'avait pas été dépensé k effacer de l'idée deshomnios le socialisme, la république et le régime

parlementaire. Cet exemple éclatant d'un si grand pouvoir d'un côté, et de si peu de résultat de Tautre, mérite la plus sérieuse attention de la part des parlementaires, des républicfiins, des socialistes. Ainsi, en fait, l'empire, le pouvoir personnel a été (qui l'eût dit au début?) une utopie, qui n'a pu surmonter les conditions inhérentes à la société française. On ne les surmonterait pas davantage du côté parlementaire, républicain ou socialiste. La voie est obscure et embarrassée ; je le confesse. Mais, pour s'y reconnaître et pour guider l'impulsion qui anime le corps, il faut poser comme lumière et fanal quatre faits prépondérants: le savoir positif qui, laissant à chaque conscience individuelle le soin de croire ce qu'elle veut, élimine du domaine social tout théologisme; la liberté ou self-goternment qui substitue l'intérêt général à tous les intérêts particuliers; l'ascendant croissant du travail, qui prend la place de la guerre et du militarisme, ce qui change complètement le rapport des classes entre elles; enfin, la paix avec les nations voisines qui courent même fortune que nous, qui nous aident, que nous aidons ; car la crise est commune.

Le défaut relatif aux personnes a été la tendance à remplacer incessamment les avancés par de plus avancés, les ardents par de plus ardents, les purs par de plus purs. Cette précipitation, en soi, est déjà fâcheuse ; elle l'est encore plus quand elle s'accompagne de défiance et de réprobation. Il s'est montré une certaine propension à témoigner plus de colère contre celui qui ne différait que par des nuances, que contre l'adversaire déclaré et l'ennemi véritable. Il faut tacher de choisir des hommes en qui l'on ait confiance et estime ; mais, une fois

M0HA1.E PUBLIQUE ET SE[^ME^T. Gl

rlioisis, il fuul leur gurilei- fidêlciiienl celle estime pt L-clle <:onlîance, tani qu'ils n'ont pas i'ailli à tours promesses el à leur caractère, cl les rléfendre non les altiiquer. Dans la voie où l'ardeiil (t'iiii'i- est menace d'être distancé par le plus ardent d'uujour- (l'imî, il n'y a point d'arrêt; el, devant le surfrage universel, tel qu'il sxnnonce, il faut des arrêts silrs el sérieux h chaque phase du mouvement politique el social.

Les homniOj jeunes, arrivés depuis peu à la vie puliliquc, onl tout droit de protester contre la violence du i décembre. Muia ce même droit appartient-il il ceux qui rii'ent le coup de mai ol le coup de juiu iH-iSÏ (Juis tulerit Gravchoide sMilione quereHlexf'à»»& doute les auteurs de ces actes voulaient arracher lu république ft lu l'éaclîou qui s'en emparait; et les grands motifs révolutionnaires et socialistes n'ont pas manqué. Mais croit-on que les beaux prélextcs aient fait défaut au !â décembre, et ne nous a-t-on pas rcballu que l'ordre et la société périssaient sous l'anarchie sans celle intervention salutaire? Chacun juge les motifs suivant le parti auquel il appartient. Pourtant une différence reste, et elle est grande : ceux qui firent les coups de mai et de juin n'avaient pas prêté de serment.

Dans l'opposilion énergique et puissante qui s'élève contre le pouvoir personnel, il faut compter comme impulsion le poids de l'excessive dépense. Le vice profond impliqué dans tout pouvoir sans cnnlrcMe, ne pouvait pas prendre une forme plus visii)lc el plus L-inglble. Certes, quelque mauvais que l'on suppose le gouvernement républicain, s'il n'avait point été inlerceplé par le coup d'État, il neftt point en quinze ans augmenté la dette de plusieurs mil-

liards. De même, en remontant au premier empire, que l'on mette à la charge du Directoire tous les défauts qu'on voudra, jamais il n'eût infligé à la France la honte d'être l'instrument de la dévastation de l'Europe ; jamais il ne lui eût coûté la vie d'un million de ses enfants; jamais il n'eût provoqué des désastres tels que ceux de Russie et de Leipsick ; jamais il n'eût fait prendre Paris deux fois en dix mois. Pourquoi cela? et comment d'obscurs citoyens et de médiocres gouvernants auraient-ils échappé aux extrêmes fautes et aux irréparables malheurs? Par une condition bien simple, c'est qu'ils étaient contrôlés.

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