‹ De l'établissement de la troisième républiqueChapitre 9 sur 102 · GRISE DE GUERRE DE 1870 ET · texte numérisé non relu

GRISE DE GUERRE DE 1870 ET

[Les événements que je désigne par ce nom ont eu une importance considérable, surtout pour la France, mais aussi pour i'Kurop« cQtière. Kn un elin d'ail (comment exprimer autrement cette campagne qui, commencée le 3 août, était niiie le i*^^ septefobre?), un grand pays fut précipité dans Tabtme. I3n moment on put croire qu'il n'en sorlirtit pas. Il en sortit cependant, et il essaye en ce momeot même do réparer i«t ruines et de reprendr» des forces. Cette étude, la crise de 1870-1871, comprend trois aiticles qui n'avaient été aucunement destinés à faire corps, qui parurent à des temps différents, mais qui pourtant se sont prêtés sans peine i se ranger l'un aprèi l'autre. Le premier considère le préambule de ce terrible drame, c'e^t-à-dire l'élat de désorganisation politique et miltaire où le régime impérial avait réduit la France, et Thabilelé prévoyante avec laquelle la Prusse avait préparé ses armes et sas opérations. Le second considère une des péripéties, la capitulation de Metz. Le troisième se rapporte à la situation que ces événements Mit (atU i l'Kurepe, au socialisme et à la France J

m i87Û KT 1871. 63

LA PRUSSB BT LA FRANCE DEVANT L^llISTOIRË, ESSAIS

SUR LES CAUSES DE LA GUERRE, Paris, 1874 {[).

Le livre est à sa quatrième édition. L*auteur n*y a pas mis son nom ; je ne le connais pas. Ses opinions sont monarchiques; il est hostile à la république el aux républicains. Ce n^est pas sans de notables restrictions qu*il plaide pour Tempire; mais enfm c*est un plaidoyer, au moins pour toute la période qui embrasse les origines du conflit avec la Prusse et son explosion. Il aime la France et la justifle de la responsabilité que les Allemands constamment et Napoléon III après la défaite lui ont imputée dans la déclaration de guerre. Il sait très bien Tallemand, et est fort au courant des divers écrits publiés en cette langue. Ceci établi, je vais essayer de rendre compte de ce livre et de l'apprécier, en faisant abstraction de mes opinions sur la république, la monarchie et Tempire, ainsi que de mes sentiments de Français à l'égard de TAllemagne, comme s*il s'agissait d'un document sur quelqu'une des guerres qui ont marqué Tantiquité ou le moyen âge.

Suivant moi, on pose mal la question, et c'est ce que fait Tauteur du livre, en disant : Qui a voulu la guerre? On arrive sans peine à montrer que, depuis Sadowa, TAllemagne se préparait à un conflit avec la France; mais, quelque considérable que soit Tamas de preuves de son mauvais vouloir, il est un point que nulle démonstration n^atteindra cl qui

(1) L'article sur cet ouvrage a paru daus la Revue de la Phi/o^ mihit poêiHvê, janvief-février 1876.

restera toujours enveloppé d'un doute insoluble, k savoir : Si l'empereur Napoléon III n'avait pas pris l'initiative de la déclaration de guerre, le roi Guillaume l'aurail-il prise? On aura beau raffirmer, rien ne peut en donner la certitude.

Au contraire, la certitude est complète, si Ton pose la question autrement : Au moment où la guerre a éclaté, l'Allemagne était-elle prête? Oui, elle l'était. La France était-elle prête? Non, elle ne l'élait pas. C'est à ces deux réponses que se mesure la responsabilité de l'empereur Napoléon III à l'égard du peuple français, du roi Guillaume à l'égard du peuple allemand.

Quant à la responsabilité devant l'bisloire, il appartiendra à nos descendants d'en prononcer la sentence. Nous, nous n'avons pas qualité pour cela. L<i victoire a été pour les Allemands et les enivre; la défaite a été pour les Français et les accable. Voilà le présent, qui est seul soumis à notre juridiction. C'est cette juridiction que prétend exercer l'auteur du livre. Il s'efforce de démontrer et, je crois, démontre que, depuis Sadowa, la Prusse a réitéré les provocations. Seule, la déclaration de guerre in extremis resle dansle dossier du gouvernement impérial; l'auteur essaye bien de Ten oter; mais il ne peut.

Maintenant voyons le livre; car il contient des documents intéressants sur les sentiments et les dispositions des deux peuples allemand et français, depuis la grande paix de 1815, à l'égard l'un de l'autre.

Au début de son livre, l'auteur s'occupe des relations primordiales entre Allemands et Français après la mort de Charlemagne et lorsque ses petits-

riE 1870 ET 1 oaraiils coniiiiencèrent à se partager son empire. Il peiil piiraUre bien siogulier de remonter ai haut à propos de lii gueiTo dp 1H7II; pourtant rien nVst plus iialurcl dans la situnlion et plus justiKé. L'histoire «l l'érudition, entre les mains des Allemands, ne sont pas restées des témoins impartiaux de ce long passé qui u mis ou contact et souvent en contlil deux populations limitrophes; elles sont devenues, avec une assez grande (;énéralilé pour servir de caraclérislique ii une époque, des engins d'hostilité, d'empiétement, de conquête, chargés de soutenir les prétentions de l'Allemagne aux dépens de qui il appartiendrait ^1).

" Il est comique dit l'auteur, (p. 2], d'otiserver ouIre-Rhin l'espèce d'indignaliou qui s'empare des écoliers d'un patriotisme trop piécoce, ou des pa- Irioles d'un ftge mûr, mais d'un caraclùre plus déraisonnable encore, lorsqu'un Frani,'ais a te malheur de laisser entrevoir en leur présence qu'il considère, lui aussi, t:bartemugnc comme un souverain national. " Oui, sans doule, Ghnrlemagne appartient à ce cAlé-ci du llhin : de luulre cùlé, il lie se montre qu'en ennemi, el. finalement, en conquérajil.

Mais il étiiit GeriUiiin. Inconlcstablemenl. Neaiimoins enlendons-nou^i : il descendail de ces Fiimcs ■lui, depuis lunglemps établis dans lu Gaule, en avaient pris, avec la religion, le gouvernement. Autant vaudrait dire que les princes issus de Guillaume

(I) C« ll'ttil pat lEulemem l'ërudiliou qui ■ êli mipiDjée k ii-l oIDce : let t> wncci nalurellei aulsi l'j suiit ptitcct N'.i-I an fiM vu l"«t à t'Iieure un nclnr.ilolc d'outre-Xliin, liuiiinie d'aillturs d'un èmneni laïuir, cuuronner lia tliéorie du Irauirurmisnie en pofKOt tovDic le dernier mol de la télrcUan, da li cotii^urreata tiUle cl du >4tv<lu| |tcmcnl humain, l'haii:iiic angliiia et l'huniDic aile-

le Conquérant, 6t qui, à ce titre, régnaient sur les Anglo-Saxons, étaient néanmoins des princes français. La conquête les avait naturalisés sur le sol de TAngleterre, comme elle avait naturalisé les Francs sur le sol de la Gaule.

Des érudits allemands ont regretté que la grande invasion barbare qui renversa Tempire romain n'aût pas germanisé tout TOccldent. Gela était, on doit le croire, en opposition avec la nature des choses, puisque ce fut le contraire qui s'efTeotua. L'élément germain fut absorbé par l'élément latin en Gaule, en Italie, en Espagne, comme les langues en témoignent, et c'est à peine si les limites entre Germains et Gallo-Romains furent changées de ce qu'elles étaient sous la domination de Rome.

En effet, quand les Mérovingiens et les Garlovingiens, fixés en Gaule, en furent les rois, ils reprirent de toute nécessité le rôle du gouvernement impérial, et défendirent àprement la rive gauche du Rhin contre les passages de Germains, qui se renouvelaient sans cesse. Cette situation était aussi dange* reuse pour les Francs qu'elle l'avait été pour les Romains, jusqu'à ce qu'enfin Charlemagne, par une guerre longue et acharnée, conquit la Germanie, la christianisa de force, et l'incorpora définitivement à l'héritage de Rome. Ce fut un immense service rendu à la commune civilisation, et rendu par un Franc dont les aïeux avaient depuis longtemps oublié le terre germanique et qui était k la tête de la Gaule, de l'Italie et d'une portion de l'Espagne.

En revendiquant Charlemagne, qu'est-ce donc que rérudition allemande prétend revendiquer? Elle veut s'assurer des droits à la possession des pays situés sur la rive gauche du Rhin, qui, lors du par-

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lat^e fîntre los liéritiers de Charlemagne et lors des d<:n)embroment& subséquenU, ntictiurent pas aux louveroins de la Gaule. A ceiiionienl, duns laréalilé, il D'y avait ni Alleniiinds ni Français; il y avail, de ce cMé-ci, des (iallo-Itomains gouvernés par des Prancs, et, de l'autre, des Germains conquis par ces mêmes Francs. l,es nations modernes n'tikislaient pas encore; nuis elles liljùent proches; et, quand ailes apparurent, ce fut à la guerre et À la politique de leur assurer 4e^ frontières. Le travail dura plusieurs siècles. On le croyait terminé depuis li^lô entre l'Alleuiugut! et la France. Nos désastres ont permis aux Allemands de détruire une ifuvre qui cunlribuait à l'équilibre européen et qui avait la consécration Euprt!me de l'assentimenl des populalions.

Ainsi laissons en pain la période oi'i les deux nations, sortant des limbes de l'empire barbare, com- Hioncàrent à livre de leur vie propre et moderne, et venons plus près de uns temps. Le grierie plus iinniêdiatement invoqué pour s'approprier l'Alsace et la Liurraine a été qu'il fallait une frontière défensive à l'^lemagne, toujours dUaquiJe et envahie, contre \» France, toujours attaquante et envahissante. L-'auteurdu livre fait facitaïuenl justice de pareilles «lidgalions. prétendues historiques. El en effet, quoi plus fnutl la ne remonterai pas au delii du pflùième siéclo. ce serait inutile ; car, durant toute la période diodale, tes deux nations ont eu peu de Conllits, sauf h Qouvines, sous Philippe-Auguste : elles tirant t>n»emble les croisades, et les empereurs d'Attâmagna sont absorbés par leurs iléiii(>lés av«c la papauté ; plus tard, la France. est tingagée duns su guerre de Cent ans contre tes Anglais, et n'a ni le

68 ETUDE SUR LA CItlSE DE GUERRE

temps ni le pouvoir de se mêler des affaires d*Allemagne. Soit donc le seizième notre point de départ. Eh bien! dans ce siècle, TAUemagne, conduite par les princes de la maison d'Autriche, ne cesse de menacer et d'envahir la France. C'est à grand'peine que les rois François I" et Henri II se défendent contre Ténorme puissance de Charles- Quint et sauvent Tindépendance de leur pays. Plus d*une fois, dans ce conflit, il sembla que la monarchie française allait s'abîmer. Et quels ravages dans nos provinces du nord, de Test et même du midi ! A côté de ce qui se fit alors, les dévastations ordonnées par Louis XIV et parLouvois dans le Palatinat, sans rien perdre de leur barbarie, perdent de leur gravité.

Au dix-septième siècle commence la revanche contre une prépondérance menaçante, contre de perpétuelles agressions et de cruels ravages. Richelieu et Mazarin en furent les instruments. Et encore, en travaillant dans l'intérêt de la France à la diminution de la maison d'Autriche, ils travaillèrent aussi au bien de l'Allemagne, ou du moins d'une partie de TAllemagne ; car ils avaient pour alliés les princes protestants de ce pays, ainsi que la Suède ; et ce long conflit se termina par une paix équitable* qui fut longtemps le droit public de l'Europe.

Louis XIV, désertant la politique de son père et de son grand-père, et faisant la guerre aux petits et aux protestants au lieu de les protéger, fut plus agressif. Il devint à son tour une espèce de Charles- Quint, qui, alarmant l'Europe, suscita contre lui une formidable coalition. Il succomba, et, dans la paix qui suivit, l'Allemagne reçut toutes les satisfactions que la situation comportait. Ainsi le vieux compte se trouva réglé.

DE 1870 ET I87f.

Le dix-liiiiliènie siècle ne fil rit^n pnur le rouvrir, soit que Louis \V guerroy&t ayant pour allié Frédéric II de Prusse, soit qu'il joignit ses armes 8 celles de Marie-Tliérèae d'Autriclie. Viiil la révolution française. Sans doule, le» souverains de Prusse et de l'Autriche se sentirent irrités par de t«ls mouvements populaires ; mais au déplaisir qu'ils éprouvèrent, se joignirent, plus puis- ' santés encore, des vues d'agrandissement; car le I partage de la Pologne avait mis en appétit de I démembrement les deux grandes puissances. La I révolution se défendit mieux qu'on n'avait pensé, et [ à son tour, devenant conquérante, elle incorpora la } rive gauche du Rhin. Dana le moment même, des voix s'élevèrent contre cette conquête. On a dit, pour ta justifier, qu'elle compensait seulement l'agrandissement obtenu par la Prusse, l'Autriche et la Hussie au démembrement de la Pologne; mais, même avec cette idée de compensation, je pense ' I que la révolution eut tort. En tout cas, rien ne peut être allégué en faveur de l'envahissement perma- Denl de l'Allemagne par Napoléon I". J'ai une pro- [ Ibnde aversion pour l'Allemagne contemporaine, H je n'en ai pas une moindre pour le Corse aux lekf ceux plat», et nos défaites ne m'empêcheront (amaisde déclarer que les ressentiments de l'AUeuigiie furent justes et que son insurrection fut raillante.

Napoléon, qui avait entraîné la France dans de [ folles conquêtes, l'entraîna dans ses revers, et lu paix de 1B15 régla d'une façon acceptable les I intérfits et l'équilibre européens. Mais n'oublions ï pas que le point de départ de ces vingt-cinq ans de [collisions el île calamités est dans l'invasion delà

France par rAllemagne que commandaient la Prusse et l*Autriche.

Encore une fois le compte parut réglé. Mais TAllemagne ne Tentendait pas ainsi. Dès 1845, elle avait réclamé TAlsace et la Lorraine non seulement contre le droit des anciens traités, mais contre la volonté des habitants ; volonté si bien connue, qu*an fougueux patriote allemand demanda que Strasbourg fût rasée en punition de sa trahison envers la patrie allemande, ne laissant debout que le Munster. Depuis la conquête de TAlsace et de la Lorraine, je ne dis pas la revendication, TAllemagne n'ayant rien h revendiquer, devint, de l'autre côté du Rhin, une idée permanente qui se réveillait avec un paroxysme d'acuité dans toutes les crises euro* péennes. Elle reparut en 1840, quand Louis-Philippe fut menacé d'une rupture. Mais ce qui nous parut étrange, inconcevable, monstrueux, à nous autres Français, c'est l'explosion qu'elle fit parmi les démocrates allemands de 1848, eux qui ne devaient leur venue sur la scène politique qu'à la France et k sa révolution. « Dès le 31 mars 1848, dit l'auteur du livre (p. 285), à l'époque même où M. de La* martine inondait les archives de la diplomatie euro** péennedeses propositions lyriques et enthousiastes de fraternité, pendant la première séance du Vor-" parlamenty le député Welcker, esprit beaucoup plus pratique et infiniment moins cosmopolite, parlait, sans exciter aucun mouvement ni môme aucune contradiction, de la nécessité de délivrer TAlsace et la Lorraine, détenues captives par la France ; et l'orateur qui lui succédait à la tribune ne différait avec lui que sur les moyens et le moment d'opérer cette délivrance, n

DK 1870 ET 1871

Api'^s SadowB rexplnsîon du seiiliment île canquiMe devinl plus formidable qu(? jnmais. Les amies (le. la PruBse s'élnîent montrées d'une supériurilé êerananle, soit par le nombre des hommes, soit par la qualité de l'iirmenienl, soil psir l'habilelé slratégi<iue. La proie étail sous la main. L'opinion allemande espérai! bien qu'onne laisserait pas échapper un inoinenl unique nii toutes les chances étaient d'un B(^ul cMé. Un de mes ainii, qui voyageait alois en Allemagne, exprimant en deux localités forl éloignées l'une de l'autre combien le pupier monnaie iilors usité étail peu commode, r(>(,-ul dans les deux lieux une réponse identique, romnie «i un se fût donné le mol : » Nous irons i-eTaire noire monnaie dans la France qui esl riclie. >• ha fait est petit, mais il est caractéristique, témoignant de ce qui se pensait, de ce qui sr voulait partout en Allnmagne, On se savait fort, on savait la France faible; et l'on attendait avec impatience le conflit. Sn cette situnllon si tondue, le eomble de l'hahitelé fui de se faire déclarer 1» guerre, et, ce qui esl prodigieux, nn y réussit.

Mninlenant eit-il vrai que le compte réglé par les Iraités Av. 1HIS ait été, non moins que par l'Allemagne, rouvert par la France, qui n'aurait cessé de réclamer l'incorporation de la rive gauche du Khinf Le grand état-major général des armées allomandei rafHrme; je cite d'âpre» l'auteur du livre (p. 191) : ■■ La pnnsée de reconquérir le Kliin vivait dans le cueur de la nation tout entière, entretenue qu'elle était par ses historiens et ses poètes ; l'arcomplissenient de ce vœu semblait seulement une question de temps. ■■ Est-ce vrai? Voyons les faits.

La retlauration. longtemps occupée b reluire des

i ÉTUDE SUR LA CRISE DE GlIERftE

finances, une armée et tout ce qu'avaient détruit les désastres impériaux, ne manifesta point de désirs de conquête. Les partis non plus: ils étaient occupés de tout autres visées. Il n'en fut pas de même sous Louis-Pliilippe. Le roi, dès le début de son règne (et il persévéra invariablement dans sa politique), voulut la paix, ce qui excluait sans retour une agression sur le Rhin. Mais les partis, du moins dans les premiers temps, se firent de la guerre une arme d'opposition ; et ils sommèrent le gouvernement et la révolution de juillet de rendre à la France ce qu'on appelait ses frontières naturelles. Il n'advint rien de ces sommations ; le roi resta ferme et assura l'indépendance de la Belgique; le pays demeura pacifique , et elles s'affaiblirent gr<iduellement, jusqu'à ne plus laisser guère de traces.

On le vit bien à la révolution de 1848, qui aurait lâché la bride aux inspirations conquérantes si elles avaient été populaires, comme elles la lâchèrent, on vient de le voir, en Allemagne où elles fermentaient incessamment. Le cri de la démocratie triomphante fut un cri de paix et de fraternité internationale, dont l'Allemagne ne fut pas exceptée. Dans le désarroi on la révolution de février avait jeté l'Europe monarchique, Italie révoltée, Autriche bouleversée, Berlin dressant des barricades, Bade en insurrection et en armes, il y avait, qu'on me passe la crudité de Texpression, de bons coups à faire; et le Times félicitait le gouvernement provisoire de n'en avoir tenté aucun. C'était là le moment psychologique ^ pour nous servir du langage d'outre-Rhin. Quelque triste que soit notre présent, je ne regrette pas cet esprit de générosité et de fraternité.

Sans doute la restauration de l'empire renouvela

IIE (870 ET l«7l. T3

vugupiiient les idées de guerre cl de conquôle qui s'il t tachaient spontanément au nonfi do Napoléon. L'empereur les découragea lui-dn'rae en disant : " L'empirec est la paix !» A la véiilc, il ne larda pas à se démentir; mais il tourna d'abord ses armes rniitre U Russie, puis eontre l'Autriche et finalement contre le Mexique. Tout eela ne réveilla cien contre l'Allemagne ni contre la rive g.iuche du Kliin; et ce que dit l'auteur du livre est purrailement vrai : " A |>art un certain nombre d'exceptions inévitables et un arriéré iiistgniliant d'anciennes illusions patriotiques qui tendaient à disparaître de jour en jour, la nation française n'entretenait d'hostilité envers l>ersonne, et plus d'une fois même elle avait donné des marques coilteuses d'amitié k de plus faibles qu'elle (p. iif,). »

Un article du Jonninl ilr» Dt'bnls du 1:2 octobre 1*14. que j'emprunte au livre, page 3^1, résume exactement la disposition de l'esprit public parmi noua il l'égard de la rive gauclie du Dbin : "Nous croyons la France sufiisamment défendue par la frontière artificielle si admirablement conçue et exécutée par Louis XIV et Vauban, et si heureusement réparée et complétée, par Louis-Philippe. Nous n'oublions pas que la France, protégée par cette frontière , résista victorieusement aux coalitions de l'Europe en 1792 el en 1794; et nous avons ta conRance que, s'il se formait d'autres coalitions contre elle, la France triompherait encore, pourvu que ses armées fussent commandées par des généraux vaillants et habiles, comme elle en a toujours h son service. "

Pauvre Journal de» Débals, assez naïf pour ci-oire que l'empire vieillissant laissait h ses armées el à

7i ÉTUDE SUR LA CRISE DE GUERRE

ses généraux la force de défendre Taneienne frontière de la France !

« Depuis cinquante ans, en résumé, dit Tauteur du livre, page 169, à part certains excès à discuter, en Amérique ou en Asie, ni TEurope ni surtout FAUemagne n'a eu à se plaindre de nos prétendues passions militaires. » Cela est absolument vrai jusqu'au règne de Louis*Philippe et à la république de 1848 inclusivement; mais, à partir du règne de Napoléon III, une grande restriction doit être apportée; cet aperçu, exact à Tégard de l'Allemagne, ne Test pas à l'égard de l'Europe. Yoyex en effet : l'empereur rouvre l'ère des grandes guerres, qui, depuis 1815, n'y avaient plus éclaté ; longue interruption qui avait inspiré à quelques-uns l'espérance prématurée de la paix européenne. Je me rappelle avec quel serrement de cœur je vis la déclaration de guerre à la Russie. Non moins vive fut mon appréhension à l'explosion de la guerre contre l'Autriche, quelque puissant que fût l'intérêt que je portais à l'Italie. Une fois le démon déchaîné, il ne fut plus possible de l'arrêter ; l'Autriche fut firappée par la Prusse, et bientôt la France le fut par l'Allemagne.

En 1859, au moment où les armes de Napoléon III, alliées à celles du Piémont, jetaient les fondements du royaume italien ; au moment où l'on s'arrêta aux confins de la Yénétie qui demeura entre les mains de l'Autriche, il fut question, à la chambre des seigneurs, en Prusse, de cette possession. « Là, dit l'auteur du livre (p. 305), le docteur Stahl affirma, et sa motion fut adoptée à l'unanimité, que rAlle-> magné avait le droit et le devoir de conserver sa domination, si loin qu'elle s'étendît, et de ne point abandonner un pouce de terrain. Or, la possession

<J(^ l'Italie avait été, pendanL de longs sijicles, une Htfairft d'honneur pour l'Allemagne! .>Mais,diia-t-nn. ce furent les seigneurs, les hobereiiiiœ, le parti aristocratique <|ui fit une déclaration aussi cyniquent^nl égoïste. Eh bien, délrompez-vous, les démocrates n'avaient pas été moins ardents que les seigneurs à conserver k l'Allemagne un pied dans rilulie : en lit4K, au parlement révolulionnaire de Francfort, il fut déclaré que lu Vénélie devait rester allemande ; car alors l'Autriche était dans l'Allemagne.

Je ne connais rien qui établisse mieux I» différenee de caractère entre le peuple franciis et le peuple allemand. Dans les moments d'expansion démocratique, le peuple français devient Impersonnel et se livre h ses élans de fraternité. Au contraire, le peuple allemand, dans les mêmes moments, devient personnel et veille avant tout h maintenir sous sa domination ce qui ne lui appartient pas, comme ce qui lui appartient, dfit-il garder sans oierci le pied sur la gorge du friire ou du voisin.

Au point de maturité des ambitions prussiennes, quand attaquer l'Autriche devint un objet exclusif, il fallut avant tout s'assurer que l'empereur Napoléon III ne Iroublerail pus celte opération. D'abord on dut obtenir de lui qu'il permit k l'Ilalie de s'allier à la Prusse contre l'Autriche ; sans celle permission, rien ne se faisait; il la donna. Il fallait aussi qu'il ne mit pas sur notre frontière d'Allemagne un rorp» d'observation ; quelque délabrée que tïit noire armée après l'expédition déplorable du Mexique, elle suftlsait amplement k immobiliser une nnlahle partie des forces de la Prusse ; et c'est peut-être la seule fois qu'en présence de graves événements une

puissance limitrophe ne prit aucune précaution militaire. Enfin, quand le coup de Sadowa eut été porté, il était nécessaire d'empêcher que, par un brusque revirement, Napoléon 111 ne vint au secours de rÂutriche (il le pouvait) et n'arrêtât le vainqueur. Ces trois concessions, si difficiles en apparence, furent gagnées ; et il n'en coûta à la Prusse que des conversations, des pourparlers et de vagues propositions de dédommagement, au bruit desquelles notre triste César s'endormit paisiblement dans ses Tuileries.

Il se réveilla en sursaut (et qui ne se serait réveillé?) à la vue de la formidable puissance qu'il venait de laisser se faire. C'est alors que le maréchal Niel fut chargé de mettre Farmée française sur un pied équivalent. Le maréchal Niel mourut, son œuvre n'aboutit pas, Tarmée resta telle quelle, et César se rendormit.

Nous approchons de la crise. Tant que l'agression contre l'Autriche était en perspective ou en opération, la Prusse fut obséquieuse, accommodante et prête à accorder, si on l'exigeait, des dédommagements. On n'exigea rien, et elle sortit de ses difficultés sans engagements précis, sans rien que des projets informes, qui, même en cas de besoin, purent être divulgués au grand détriment de l'ancien interlocuteur, devenu adversaire. •

A peine en eut-on fini avec l'Autriche que le ton changea. La Prusse se montra difficultueuse , exigeante, intraitable. On le vit bien à l'affaire du Luxembourg, qui s'éleva bientôt après. Rien n'était plus naturel que de laisser au gouvernement impérial cette très insuffisante compensation de Ténorme accroissement de puissance qu'on venait d'obtenir, surtout

iï l'un tenait à lui témoigner qui^lque bon vouloir et quelque reconnaissance de tout ce qu'il avait luisst^ faire. Loin de là: la Prusse s'opposa violemment, nrrogamTneçt,àcetteinrorporulion: la guerre parut menaçante ; el il ne fallut rien de moins qu'un arbitrage de l'Europe pour la prévenir.

M. le comte Dam, pendant son court ministère, lit, par l'intermédiuire de l'Anglelerre, des propositions d'un commnneenienl rie désarmement au gouvprnemenl prussien, et il insista. Kes instances Turent péremptoirement repoussées. Ici viennent très à propos de graves remarques de l'auteur du livre (p. 2i;i) sur la force militaire toujours crois- Krmle «le la Prusse : " Le fait est qu'on cherchait d'une manière générale à devenir le plus fort possible, parce qu'on sentait vaguement et très clairement tout ensemble, qu'être très fort est un avantage qui mène à tous les aulres, el que la force est romme l'amorce de la fortune. Quelle prépondérance ne devait pas espérer en effel un peuple qui reslpr.iit seul tout entier en armes, au milieu de l'Europe en irain de désarmer et ne se lassant pas de soupirer après le fanldme de lu paix universelle ! Un pareil triomphe ne demandait, pour i)tre sflrement obtenu, qu'un peu de persévérance el énorméntentde discipline. Une ccrlaine hypocrisie étail nécessaire aussi; car il iniporlail d'endormir tout d'abord ceux qu'on se proposai! de perdre. »

Tels furent deux épisodes qui occupèrent linlervalle entre les extrêmes complaisances de la Prusse avant Sadowa el lu dernière catastrophe. Egalement décidée k refuser au gouvernement impérial la moindre satisfaction, et en même temps à n« diminuer en quoi que ce fût ses formidables préparatifs,

elle attendait, ^We pspérait, elle oherchaH las occasions. Au reste, ceux qui voudront apprécier impfirlialement, comme je fais, la conduite de la Prusse à regard de la France n'ont qu'à se référer à celle qu'elle tint h Tégard de TAutriche, quand elle fut déterminée à lui déclarer la guerre. Même résolution d'entamer une querelle, mètn^ recherche des occasions, et mêmes précautions : dans le premier cas, en s'assurant la connivence du gouvernement français, sans avoir eu, en échange, rien à donner que de vaines paroles; dans le second, en se ménageant la Russie, à qui Ton concéda la rescision du traité de Paris ; rescision qui eut lieu h peu près au moment où notre capitale succombait.

Ponc, la Prusse ourdit avec Prim, qui alors gouvernait rSspagne, la candidature d'un prince allemand au trône espagnol, Hien ne pouvait être plus désagréable au gouvernement impérial; aussi la rapcrussa^t-il énergiquemant. Il avait raison. Je ne veuK point ici examiner s'il s y prit avec toute la prudence nécessaire en une aussi délicate et dangereuse aventure, je ne m'occupe que des faits. Tout le monde sait qu'au fort de Tanxiété publique, un télégramme arrivai qui annonçait que le père du candidat au trône espagnol retirait la candidature de son dis ; tout le monde sait encore qua Ton crut à la paiii. et que telle fut, entre autres, rppinion de plusieurs des ministres français ; tout le monde sait que, le matin, Tempareur autorisa Mf Nigra h télégraphier au gouvernement italien que la paix ne serait pas troublée ; tout le monde sait m^n que, le soir de ce jour, l'avis changea en haut lieu, et que la partie la plus étroite et la plus intime du bonapat^ tisme décida l'empereur à la guerre, au lieu de négo-

m t970 ET 1871.

tier ftur cetla ilerniùro ilonnét) à l'aida d'un arhîtmite européen, qui lui élail alTerl, coiiiiiie puui' le Luxembourg, nu Uernier monienl.

L'auteur du livre rapporte cea mois (p. ii7l): » Jamais qouh ne voug (enmt la guerre, ditaif M. de Bisuiarclt bu colonel Slollel; il faudra que vous venii^x nous lirer des coups de Tuiil chez noui à boul portant. " 11 te réseivail, en souriant intéricurtnneiit, de noue forcer, dit l'auleur, li ces premiers coups dft fuiil.

Nous y forta-t-il'/ Clela est bientiH dit. Ouni qu'il en soit, voici comuieni noire HUteurcnlund que nous fume» forcés b la guerre : u La Franco n'a lire l'épéc contre la Prusse que poussée à bout par cette dernière «t d<>vant une nouvelle provocation qui ne laissait plus à une nation militaire et encore jalouse de sa dignité d'autre ulternutivR qu'une satisfaction immédiate ou laguerro (p. vu). " Et ailleurs (p. ^>9i) <• De la part d'un ministère qui (iroyait avoir en mains la force néceKsaire pour se faire respecter, r'eïit éié une lAchetc que do ne point ti'uliir le lessenliinent d'une otTense aussi froidement infligée. 1! nous en a cofilà notre puissance, il nous en cofttera prubul>]«nient notre existence nationale; mais il nous en oui coulé notre honneur d'agir autrement Si nous ne devons plus recouvrer le droit des peuples lilire» à se sentir ofTensés, du moins auronsnuus pour la dernière fois fuit un uûbli> cl légilinie usage de ce droit sacré et de noire coiiliance dant In juHllcc de notre cause. »

L'auteur du livre enveloppe ici dan» une confusion voulue et singulièrement injuste le rflle de la France, celui du gouvernement impérial et le po d'ilonneur. Dégageons -les.

8Ct ÉTUDE SUR LA CRISE DE GUERRE

Et d'abord on met mal à propos la France en participation de la politique décousue de son gouvernement. La France aimait la paix, et ne songeait pas à la guerre. A la différence de FAllemagne qui nous gardait une haine invétérée, la France n'avait aucune haine pour TAllemagne. La guerre n'étonna point TAllemagne qui s'y attendait ; mais elle étonna grandement la France qui ne s'y attendait pas. Sans doute, quand la déclaration fut partie du trône impérial, ii fallut se battre et le patriotisme s'éveilla. Mais jusque-là tout était paisible et immobile; situation morale qui exigeait, comme le reste, qu'on négociât jusqu'à la dernière extrémité ; car on passait, sans préparation, d'un calme profond où ne fermentait aucune passion nationale à la lutte contre une passion nationaleaussi ancienne que déterminée.

Le gouvernement impérial comprit autrement son office, et j'en abandonne le jugement à l'auteur du livre : « L'épée fut enfin tirée du fourreau, et le fut par malheur avec une vivacité trop française. Nous ne songerons pas à dissimuler que cette vivacité était on ne peut plus fâcheuse. Mais le tort en retombe uniquement et retombe d*un poids écrasant sur notre ministre de la guerre, non sur notre politique nationale (p. ùVJ\ » Je ne veux aucunement diminuer la responsabilité du ministre de la guerre; mais je ne veux pas non plus la laisser à lui seul(l).

(1) L*auleur du livre (p. GOl), ne s'est pas refusé cette remarque: « L'antique e( incorrigible avocat Israélite qui devait encore ajouter à nos désastres le ridicule de s'iuli'iilt-r ministre de la guerre dans

le pays de Vauban et de Napo'.con h' > A mon tour, je ne me

refuserai pas la contre-partie de sa remarque. II. Crémieux aura été aussi mauvais ministre de la guerre qu'on voudra; mais le fut est que lui et ses collègues, sans soldats de ligne, sans otneiert, sans cadres, sans armes, ont prolongé la résistance pendant quatre

DE 1870 ET IKÏI.

Quoi ! Lorsque l'état-major prussien, tous nos militaires qui avaient visité l'Allemagne, et un simple député, M. Tliiers, savaient que nous n'étions pas I pnMs, les collègues de M. le maréchal Lebœuf n'en I savaient rien '. L'empereur était absolu (I), il s'était [ bit tel le i décembre, et rien n'avait pu le dépouiller I de ce caractère; nommant tous les sénateurs, nom- T niant la plus grande majorité des députés par la I candidature officielle. Il élail absolu, dis-je, et un I prince absolu est tenu d'avoir, en sa surveillance I générale, une vue de tout,

Reste le point d'honneur. Selon l'auteur, il exigeait

[ que la France fût précipitée dans la guerre par son

gouvernement coôle que roiMe, à tout hasard et

dùt-elle y périr. Non, ce n'est pas là le point d'bon-

neur d'un chef d'État. Son honneur à lui, c'est de

I combiner, de prévoir, et de ne lancer dans les*

k basards le pays qui lui e^t confié, que quand il a

l toustrail à la fortune tout ce qui peut lui être sous-

I trait. L'empereur Napoléon 111, quelque provoqué

I qu'il ait été, avait pour devoir étroit de demeurer

I impassible. Ce qu'un prince ne doit perdre en au-

I eune circonstance, c'est l'instinct de celte grandeur

I DAtiunale dont il est la personnification, et l'auibi-

I nnh, tandis i\ae \et hcritien itnpériaux Je V.iubnn el de Napo- I Hon 1" ns l'onl Tajl durer, avec deux cent cinquante mille homnim I 4* tigoe bien nrguoiBia, qu'un oiuia, du 3 aoùl au I" leplembre! BAprte de pareil! exploita de ninrâchaux et de géniratTi, il raiitélrig ■Mulgmi pour l'ineorrigible avocal iarailile et lei collègue*.

(l) U. ^■Ucffl«'n, tecrâlaire de l'AciJémie rrançaitc, prèsentanl,

mnnie r.Vil I'iibsjp. un nouvel uc.idéuiiuirn au cbtf de l'État,

dreua louchunt rlnttiliit quelque) r^cliiinaliutiE à l'enipcrBiir, qut

tpoadit qu'il n'y pouvait rien. — Mai;, tire, voua jlea abaolu. —

Bl« ne le uiia pu, répliqua l'empereur. — Dans la Forme, il n'ÉUit

■ paa abtoln ; mail qu'nt la forme! Un pouvoir conqul* par la force

O'ijoura un pouvoir de la forte.

lion d*agir toujours et partout au mieux des intérêts de son peuple, quoi qu'il en puisse coûter à ses sentiments personnels.

Mais, dira-t-on, l'empereur Napoléon III se croyait prêt. — Alors ne parlons plus du point d'honneur ; parlons de Tincroyabie impéritie qui fil prendre à un souverain régnant depuis dix-huit ans un état de flagrante infériorité militaire pour un état d'égalité.

L'auteur du livre insiste en toute rencontre pour mettre en relief lastuce et la malveillance de la Prusse, en l'opposant aux bonnes intentions et à la confiance de l'empereur Napoléon IIL Ce qu'il y a de fondé dans ces assertions peut être ramené à ceci, qui est incontestable: la Prusse, tant qu'elle a eu besoin de la neutralité bienveillante du gouverne* ment impérial, fut amicale, prévenante, flatteuse ; mais, sitôt que le dangereux détroit de la guerre autrichienne fut franchi, elle devint intraitable et provoquante (1). On qualifiera comme on voudra une pareille conduite dont l'Allemagne triomphe et s'applaudit ; mais nul ne pourra manquer de dire avec l'auteur qu'en tout ceci l'empereur Napoléon III a joué € un rêle de dupe peut-être sans exemple dans l'histoire (p. 362) ».

Dans la vie privée, il vaut mieux être dupé, bien qu'il faille faire ce qu'on peut pour éviter une pareille déconvenue, que dupeur, surtout s'il ne s'agit des intérêts que de celui qui traite. La responsabilité s'aggrave dans le cas où le dupé est un fondé de pouvoir. Mais que dire si ce dupé est le fondé de pouvoir d'une grande nation? Que dire çnfin si ce fondé s'est emparé des pouvoirs par le parjure, un

(i) iainais ne ftit pHit vrai qu'en ceUe é?oUition le proverbe italien : passato il pericoh, gabhato il santo.

complot, la violence, ud massacre dans Paris, dos proscriplions dans les provitices?Louis XV, trislc roi, pouvait arguer que c'éluil non sa volonté, mais sa naiMance qui lui avait imposé une fonction qu'il nctail pas capalilo d'asprcer. Mais le mëdiocro Bonaparte qui crui assoE en son ambition pour demander à un coup àe main nocturne le gouvernement do trenle-huil millioni d'iiommes, qu'a-t-il à alléguer, lui qui lainao démembrée, désorganisée, obérée, cetio nafion qu'il pril intacte, forte el floristanlfl?

l^ mal qui nous travaille et dont l'empire restauré fui le plus dftsasIreuK sans élre l'unique symptôme, est cet esprit de révotulinn violenle qui, lantiM par en Imut el tantôt par en bus, porto atlcinle aux inatilutions établies. Il aurait appartenu h un prince qui o'élait point nuleur de la révolution de février et qui venait de recevoir cinq tnillions de sJÉfrages, de rompre, ri son Ame avnil égalé son ambition, ce funeste enchaînement. Mais non } il y ajouta un chaînon de plus, et le plus indigne de lotis ; car il le signala par un de ces manquement.^ à la foi promise, à la parole donnée qui déshonorent un homme dans lu vie privée ; el. par une ironie moralement malfaicanle, il denianila un serment le lendemain du Jour où il venait de violer le sien.

Moralement mnlfaisante I Kcoule/, ce que dit Tauleur, comme s'il avait eu ce mol sous les yrui pour le paraphraser : « Une responsabilité k laquelle la eonr impériale ne saurait échapper, c'est l'eneouragemenl perpétuellement accordé par elle pendant dis-buitansktoules les frivolités malsaines, k toutes les turpitudes plu* ou moins spirituelles que peut produire du soir au malin une eapîtale, capable

^i ÉTUDE SUR LÀ CRISE DE GUERRE

peut-être aussi de l'excès du bien, mais coutumiëre à coup sûr deTexcèsdu mal, en matière de direction intellectuelle. Ce qui nous parait bien autrement coupable encore que les batailles perdues de Metz et de Sedan, c'est d'ayoir jeté la France comme en pâture à la bohème parisienne, et de ne pas avoir compris que le devoir le plus sacré d'une monarchie, comme la condition première de tout développement démocratique régulier, c'est d'accaparer, pour ainsi dire, la haute tutelle des mœurs, le soin de rétablir le respect sous toutes les formes, le contrôle incessant des idées mises en circulation, en un mot, de diriger en la réglant l'émancipation lente, mais sûre, de rintelligence publique. Nous ne lui pardonnerons jamais d'avoir créé une école toujours ouverte d'affolement mutuel et d'insanité mentale, dont la contagion, d'abord limitée à un coin social, n'a fait pendant vingt ans que s'étendre chaque jour de tolérance en tolérance, et qui devait aboutir fatalement à la dissolution complète de la société française (p. 11). »

Et notez, ces paroles ne sont pas d'un adversaire implacable de l'empire ; car il ajoute aussitôt: « Nous ne craignons pas de le dire, même pendant cette période funeste (à l'intérieur), les rapports du cabinet des Tuileries avec l'Europe n'ont pas cessé, par une contradiction fort heureuse, d'être d'une loyauté désintéressée et parfois chevaleresque, d'une bienveillance sincère qui dépassait tout à fait les limites d'une courtoisie banale, en même temps malheureusement que celles d'une prudence nécessaire (p. 12). » Il y a beaucoup de vrai dans ce tableau ; pourtant, tout n'y est pas vrai, car il y eut des ojets contre la Belgique. Mais surtout ce libé-

ralisine .1 l'extérieur, efitle bienveillance sincère et ce défaul île prudence, le tout assaisonné de grandes guerres, formaienl quelque cliose de décousu qui inquiétait l'Europe et liviail la France.

Tout est étrange dans cet étrange empire. On pouvait croire qu'il lui reslait du moins quelque vipueur guerrière. Le premier empire, tout vaincu qu'il était par la coalition, se montra terrible dans ses derniers combats et inspira jusqu'il la fin lu crainte k ses ennemis malgré leur nombre. Mais le second empire ne se contenta pas de faire battre ses armées; il les fit prendre. Deux cent cinquante mille hommes prisonniers avec leurs Tusils, leurs canons, leurs drapeaux! La capture de deux cent cinquante mille hommes braves, disciplinés et pourvus de tout leur armement est un fait sans exemple dans les annales des armées modernes. Sans doute l'ennemi, supérieur en nombre, profita rapidement, habilement des fautes commises; mais cp n'est qu'une moitié de l'explication ; l'autre moitié reste ii la charge de l'empereur et de ses généraux.

M. de Bismarck vient de dire devant l'Allemagne et devant l'Europe, que l'Alsace et la Lorraine, conquises dans l'intérêt de l'empire, seraient gouvernées darisl'intérèt de l'empire (I). quelque oppression qu'il en dût résulter pour les deux provinces. Une

(t) j'd parti plui hsDÉ de mon «vertion pour l'Allemagne contenponiil*. C» qui l'itupire, ce n'eit pM noire défaite ; cela appartient aui haiards de la fuerre; c'est l'égoitme cjnique dans l'injquiU nationale. En ces dum pamlei pour l'Aliaci et lu Lorraine. K. de Bismarck virni do te faire le (rann irucdenicnt rie l'opinion allemande; et rncore faut-il noier k U cnarge de celle opinion. que quelque) indicei ont monlrj le ministre comme moin* ennemi qu'dle d« toute mod^rnlion dan« la victoire.

telle déclaration est la confirmation de ce que Tauteur du livre écrivait longtemps avant de Tavoir entendue : a Ne tenir compte que de ses passions et de son égoïsme, sans avoir souci de Topinion publique et de sa propre conscience, c'était déchaîner la violence à perpétuité dans le monde, et manquer par conséquent à la première des obligations de tout peuple civilisé. La race allemande, de 1815 à 1870, n'a pourtant jamais fait autre chose, la plume ou le fusil à la main (p. 242). »

Non autre, du reste, est le traitement infligé aux Polonais, victimes de la rusç et de la violence employées par TAllemagne contre leur malheureux pays. Aussi la haine vit dans leur cœur; et, le jour où ces Slaves iront se joindre à leurs parents les Russes, ce ne sont pas des regrets et des lamentations, comme il y en a présentement en Alsace et en Lorraine, qui salueront Texpulsion des Allemandii ce seront des cris de joie et de vengeance.

L'auteur du livre, déplorant la rupture entre la nation allemande et la nation française (et, quoi qu'en pense en sa sécurité l'Allemagne victorieuse, on doit la déplorer), dit (p. vm) : « Une fatale et interminable querelle de races qui ne se dénouera probablement à présent que par la réduction des HobensoUern à la portion congrue, ou, plus vraisemblablement encore, par la destruction totale de notre pays... » Et non moins pessimiste dans un passage que j'ai cité plus haut, il exprime a qu'il nous en coûtera probablement notre existence nationale », Je conviens, sans hésiter, avec l'auteur que notre situation est dangereuse. Depuis quatre ans, nous avons beaucoup remonté du fond de l'abîme où Napoléon III nous a précipités ; mais il

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