‹ De l'établissement de la troisième républiqueChapitre 82 sur 102 · ET DE LA CHAMBRE DE · texte numérisé non relu

ET DE LA CHAMBRE DE

[Ce qui autorise la comparaison entre la chambre de 1871 et celle de 1877, c'est qu'elles émanent toutes deux, à six ans de distance, d'un même suffrage universel. Il vaut la peine d'examiner d'où proviennent, en notre pays si tourmenté, les brusques revirements d'opinion dans le corps qui a autorité pour sanctionner.]

Qu'ont de semblable et, partant, de comparable, m'objeclera-l-on, les deux assemblées qui figurent dans ce litre, et à quoi bon mettre en parallèle des termes qui n'ont entre eux que des différences? L'une a été, tant qu'elle a pu, dévouée à la monarchie, et s'est efforcée, à chaque péripétie qui semblait propice, de la rétablir; l'autre est dévouée à la république et s'efforce de consolider cette forme de gouvernement qu'elle a trouvée établie. L'esprit de l'une est la négation de Tesprit de l'autre; revenir à l'ancien gouvernement de la France sous un monarque fut l'aspiration de la chambre de 1871; ouvrir définitivement l'ère nouvelle de la république, vainement essayée en 179:2 et en 1848, est l'aspiration de la chambre de 1877. Laissons l'une s'enfoncer en ce passé auquel elle prétendait nous ramener, et dans l'autre saluons l'avenir auquel nous espérons.

Tout cela est parfaitement vrai ; un abime sépare ou semble séparer les deux assemblées. Pourtant,

(1) Revue de la philosophie positive y numéro de mai-juia

malgré les profondes dissemblances, un lien essentiel les unit : toutes deux sont le produit des votes du mt>me suffrage universel ; votes se prononçant à peu de distance l'un de l'autre. Cette distance est de six ans. Quoi de plus effectif que d'avoir même origine et de sortir d'une même paternité? l^s deux assemblées sont sœurs; celle de 1871 est l'aînée, celle de 1877 est la cadette. Il importe de reconnaître comment elles peuvent être alliées de si près par le sang, et néanmoins différer si radicalement par leur caractère et leurs inclinations.

En 1871, vu la lassitude générale qu'avaient engendrée les malheurs d'une infructueuse défense, et vu le mouvement d'opinion qui s'en était suivi, il était manifeste que les élections seraient conservatrices et réactionnaires. Et, à dire vrai, les choses allèrent en ce sens même au delà de ce qui était atlendu; les légilimistes vinrent dans la nouvelle chambre en une proportion bien supérieure à ce qu'ils sont dans le pays. Les orléanistes aussi y furent envoyés en grand nombre. Les républicains y étaient en une minorité fort restreinte. I^s bonapartistes n'y tiguraient, à vrai dire, que pour numoire; ils y étaient im|)ereeplibles, cinq, je vnn». A ce moment, le suffrage universel voulait la ces>alion de la guerre, la paix; il ne s'enquil de vWu autre. Les républicains lui étaient suspects eoinnit' trop p(ni pacifiques; un profond discrédit frappai! les bonapartistes comme auttuirs dcî cette fune>h' guerre. Dès lors, il se rejeta en masse à lent ou à droit sur les légitimistes et les orléanistes, (jui lui ofViaient les garanties désirées.

Six ans après, jr \\w trompe, cinq ans après (car la chanibre di' 1S77 est la reproduction de erlle de

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1876), le même suffrage universel, appelé à se prononcer sur la république que l'Assemblée nationale venait de voter à une voix, donne une majorité considérable aux républicains, met en minorité les légitimistes et les orléanistes, et fait une portion moins congrue aux bonapartistes. Ces brusques revirements méritent une étude toute particulière de la part du politique et, à mon point de vue, du sociologiste. Permettent-ils à tout parti, quelque vaincu qu'il soit, quelque funeste qu'il ait été, d'espérer <les retours de fortune et des restaurations tantôt monarchiques, tantôt impérialistes, tantôt révolutionnaires? Ou ne sont-ils possibles que grAce à des fautes graves, à dos manquements aveugles de la part des gouvernements ou des partis? Et, en ce cas, qui est le vrai, que faut-il faire pour se garantir de pareils soubresauts, et pour maintenir le suffrage universel en des sentiments de conciliation, de modération, de discussion, qui le gardent des effarements?

Sa versatilité, chez nous, ne date pas d'hier. Le lendemain de son intronisation, en 18iS, il vote en masse pour la république ; le surlendemain, en 1849, il se porte avec non moins de puissance du coté de la réaction. En 1851 et 1852, le coup d'État et l'empire sont les bienvenus, grAce à une compression résolument conduite et aussi à la faveur dont le nom de Napoléon jouissait auprès du populaire. Ceci dura dix-huit ans, et le suffrage universel ne parut pas trop s'apercevoir des vices inhérents à l'empire et des dangers qui s'amoncelaient. Le plébiscite de 1870 témoigna que le régime inauguré par Napoléon III gardait son autorité. Mais un an après, en 1871, la scène avait pris une autre face, et le suflVage uni-

versel, à en juger par ce qu'il envoya de bonapartistes à TAssemblée nationale, sembla ne plus se souvenir qu'il y eût eu jamais un empire.

Quoi d'étonnant, me dira-t-on, voyez-vous en ces revirements? Les circonstances changeaient et le suffrage universel changeait avec elles; il se dédisait parce que les choses se dédisaient elles-mêmes. Oui, sans doute, et c'est justement à cela que je voulais en venir, justement cela que je voulais faire toucher du doigt. Il suffit d'altérer les circonstances au milieu desquelles il fonctionne pour que son verdict devienne différent, tellement qu'il peut, sans transition, passer d'un extrême à l'autre. Le suffrage universel n'a pas encore parmi nous de points définitivement acquis et desquels il soit impossible de le détacher. Il oscille sans grande difficulté de la monarchie à la république et de la république à la monarchie. En ce moment, sous l'impulsion de mobiles qui sont apparents pour tous, il donne à la république une adhésion résolue, et il a résisté, sans broncher, à la dangereuse pression exercée par le ministère du 16 mai. Mais à quoi bon se faire des illusions volontaires? Le passé entier prouve que cette adhésion est conditionnelle, qu'il n'est point attaché à la république par une foi comparable à la foi religieuse ou ^ la loyauté (c'est le mot) des Anglais pour leur monarchie, et qu'on jouerait gros jeu à croire qu'il pourrait la vouloir malgré les fautes des républicains. Je le répète, tout dépend des circonstances. Prenons donc garde à ces circonstances qui influent si gravement sur ses déterminations.

Est-ce donc qu'en montrant à nu les variations du suffrage universel je prétende infirmer l'autorité

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qui lui est attribuée en dernier ressort par notre pays? Nullement; je conviens qu'en France les conditions qui assuraient l'assiette de la monarchie et mettaient hors de conteste son droit héréditaire, sont rompues, qu'elles ne peuvent revenir à leur antique fonction pas plus qu'un morl ne peut revenir à la vie, et qu'il a été naturel et bon de remplacer leur office essentiel par la volonté, régulièrement constatée, de la majorité des citoyens de l'Etat. Non pas que j'attache une valeur absolue et métaphysique à cette souveraineté populaire : je fais tout autant de cas du droit historique, et je le crois inéme plus fixe, plus stable et, par conséquent, plus expédient. Jetez en effet le regard sur notre voisine d'outre-Manche, l'Angleterre. Personne n'y sait plus l'origine des pouvoirs de la reine, des lords, des communes; ils se perdent dans une antiquité respectée ; mais personne ne les conteste, et l'histoire fournit la hase assurée de Tautorilé suprême et du gouvernement. Au reste, toutes les fois qu'une révolution coupe l'histoire, la majorité populaire intervient et prend un droit.

Je lis souvent, pour m'instruire de la situation, les journaux radicaux intransigeants, révolutionnaires, socialistes. Invariablement, c'est au nom du peuple que chacun y énonce ses éloges et ses blâmes, ses apothéoses et ses damnations. A Bordeaux, en février 1871, un député de Paris, qui, peu après, devint membre de la Commune, prononça d'une voix éclatante un discours véhément oii il somma, au nom du peuple, l'Assemblée nationale de se séparer et de se dissoudre. Comment se pouvait-il que ce député, ou, pour user de sa langue, ce citoyen se sût si pertinemment chargé de parler au nom du

peuple? Ce sont là mystères et arcanes du dognie révolutionnaire. Mais, allant au fond des choses et ne voulant rien rapetisser, je me suis demandé de quel peuple il pouvait être question en ces assertions tranchantes; etvoici ce que j'ai trouvé. Tantôt ce peuple du journal est un groupe ou parti plus ou moins étendu, par exemple les révolutionnaires; tantôt c'est une classe, par exemple les ouvriers; tantôt ce sont des villes, par exemple Paris, L\on, Marseille, Bordeaux. Je comprends jusqu'à un certain point qu'en se voyant ainsi flanqué, on parvienne à se faire illusion ; mais pour celui qui est en dehors du cénacle, il est manifeste que l'on prend des parties pour le tout; et ces groupes au nom desquels on parle à tort ou à raison sont non la population générale, mais des fractions de la population générale. Pour moi, qui veux rester dans la réalité, je ne connais pas d'autre peuple que la majorité du suttVage universel. Là je suis sur de rencontrer vraiment tout le monde, ouvriers, paysans, bourgeois, gentilshommes, ruraux et urbains, riches et pauvres, catholiques, protestants, libres penseurs, et, à chaque émission d'un vole, je saurai vraiment ce que le peuple veut.

J'ai rappelé qu'il ne se pique en aucune façon d'être conséquent avec lui-même. Mais qu'y faire, sinon le mieux informer et discipliner, en entretenant attentivement chez lui les dispositions à la conséquence et à la stabilité? Du moins ce n'est pas en s'insurgeant violemment contre ses arrêts qu'on le corrigera. En 1871, la ville de Paris refusa de se soumettre au verdict qu'il venait de rendre en nommant l'Assemblée nationale, et essaya de substituer par la force des armes son autorité particulière à

ET DE U CHAHliriE llE 1877. 157

l'auloritL' généi-uie rjuî venail (le se prononcer. H eal vrai quft Ifi verdicl reoilu n'éluil p^is salisfuisaiil, et ((ue (V's députés monarchiques, qui sorlaienl de tous les coins des pays, étaient fails pour inspirer de vives inquiétudes. Aussi Paris donna raison k oeux qui n'IiBsitérent jtas à exploiter tes craintes et tes colères: et, selon la ptii'uséolojtie iianale, on se souleva au iiont du peuple. Au nom du peupla de Paris, lit rhose ne fuit aucun doute ; mais était-ce suflisanl? ijC résultat, aussi funeste ii Paris qu'il la France tout entière, a montré que IViu^'élait cruellement mépris, et que cela oe sufHsidt pas.

Il » montré aussi (ce qui serait la cause d'amers regrets, si les fanatiques étaient capables deregiels) que \e maintien de la république, qui- était le hut apparent <le l'insurreclion parisienne, pouvait être obtenu par de tout autres moyens que ceux de la révolle à main armée. Voyons-en effet ce qui, en fin de compte, est sorti de cette assenililée que des haines aussi furieuses assaillirent dès son origine. J'en ai été membre, ayant clé élu représentant par ^aris même, et j'ai assisté à toutes les péripéties de son existence. Tout d'abord elle élut pour son président M. (jrévy et conféra la fonction de chef du pouvoir exécutif il H. Thiers. Un débat s'étant élevé pour savoir si l'on dirait clief du pouvoir exécutif tout court, ou chef du pouvoir exécutif de la république fran^^aise, celle dernière formule fut adoptée. Cela fut fait avant l'insurrection parisienne. U est vrai que plus lard, les grandes difliculles delà situation ayant été surmontées par le chef du pouvoir exécutif, le naturel monarchique de l'assemblée reprit le dessus. Elle renversa M. Thiers, et fil une lenintive explicite de restauration de la royauté

légitime. Le succès ne répondit pas à son attente. Dès lors elle se traîna dans Timpuissance, et, de guerre lasse, établit, elle si monarchique, la république.

C*était vraiment bien la peine d'engager une affreuse guerre civile, de causer la mort de milliers d'hommes des deux côtés, d'incendier Paris, prok nefas f de donner à TAUemand campé sur la rive droite de la Seine le spectacle de cette furieuse folie, de coûter un milliard à la France en sus des milliards exigés jpar le vainqueur, et d'avoir pour conséquences inévitables les condamnations, les exécutions, les transportations de beaucoup d'hommes et la misère d'innombrables familles! Voilà ce qu'avec un peu de patience on aurait pu éviter. Il a suffi, en effet , de manœuvrer avec prudence entre les compétitions des trois monarchies, de se servir de l'obstacle insurmontable qu'elles se faisaient Tune à l'autre, de rendre manifeste au suffrage universel la crise redoutable d'insécurité à laquelle elles conduisaient infailliblement, d'user, en un mot, de toutes les ressources de l'opportunisme (le mot n'était pas créé encore), pour obtenir sans secousse l'infîniment désirable résultat qui nous a donné un gouvernement stable, la république. On me dira : « L'issue a été longtemps incertaine; nul ne pouvait garantir qu'elle serait favorable, et il a été naturel de vouloir la brusquer par un coup de main. » Il est véritable, l'issue a été incertaine; mais est-ce que celle d'un conflit à main armée l'était moins? Si la lutle pacifique a ses défaites, est-ce que la lutte .sanglante n'a pas les siennes? Depuis l'expulsion des Stuarts, l'Angleterre préfère la lutte pacifique; depuis la révolution de 1789, la France préfère la

ET liE I.A CHAMBRE DE 1H77.

luUe saiijjlanle. Coiiipurnus les résulluts, cl cbnisissons ce qui roule le iiinins clipr.

Plusieurs (grandes villes s'associèreiil au mouvernenl insurrectionnel donl Paris donnait l'exemple, Mai-seille, Sainl-Elienne, Limoges. Lyon, vivemunl snlticilé d'y prendre part, refusa, à la condition qu'il ne serait pas louché à la république. M. Tliiers Itromit qu'aulanl qu'il dépendrait de lui le gouvernement républicain serait maintenu. Il tint sa promesse, et Lyon tint la sienne. Heureuse, cent fois lieureusp la France, si Paris avait élé ^ussi prudent et aussi humain I

En cet aceord entre Paris et quelques villes considérables, une pari d'influence doit être certainement attribuée h une hostilité commune contre la nouvelle assembiée. Mais c'en est la moindre; l'inipnlsion qui prédomina Tut celle du radicalisme, qui animait ces ril^s. Elles se trouvt'renl spontanément d'inlelUgence. Uii'^tait cette chambre qui venait à peiuc de sf réunir k Itordeaux l Qu'était co petit bourgeois, chef du pouvoir exécutif, ancien ministre de Louis-Philippe, et stigmatisé réactionnaire par tous les vrais démocrates? On vit tout de ce point de vue. Les ruraux, c'était le nom qu'on donnait à la majorité du sutTrage universel qui avait élu l'assemblée, furent dénoncés au mépris public ; et l'on crut tenir les éléments d'une hégémonie de grandes communes urbaines et radicales.

Cela nie remet en mémoire qu'en 1H48, juste npr^s la défaite île juin des prolétaires, M. Con>te, par un hors de propos singulier, conseilla une forme de gouvernement où trois prolétaires (c'était le nombre des membres de ce directoire), élus uniquement parles grandes villes, nuiaienl le pouvoir exécutif.

i60 COMPARAISON DE LA CHAMHUK \)V, 1871

J'acceptai ces idées (i). Il est vrai que M. Comlo et moi à sa suite, par la plus étrange <ies illusions, nous faisions de ces prolétaires des quasi-positivistes. Or, dans le fait, ils étaient radicaux et socialistes. I/espril radical et Tesprit socialiste, soit séparés, soit combinés, diffèrent prodigieusement de la philosophie positive et de ses doctrines.

La physiologie psychique connaît et décrit un état cérébral où les idées prédominent sur les faits et déterminent les actions sans égard pour les réalités. L'esprit absoly, de quelque doctrine qu'il relève, appartient à un tel régime ment<il. Or, Tesprit radical est un esprit absolu. H a donc' pour condition nécessaire Tintransigeance sur les conjonctures et laveuglement sur les choses.

Il est manifeste que plusieurs grandes villes, Paris en tète, appartiennent au radicalisme. Leurs conseils municipaux, Tappui donné à Fattaque contre le ministère Dufaure, Tenthousiasme dont Tamnislie pleine et entière y a élé Tobjef, rhostililé sourde qu'y irncontre le ministère actuel, la fav»»ur dont on v entoure les noms des révolutionnaires los plus fameux du *M octobre 1870 et du 18 mars 1871, en témoignent d'une façon éclatante. Je le regrette, mais je le constate; car il serait puéril di» fermer volontairement les yeux à l'étal réel des choses et des esprits. Avec un pareil fonds, le railicalismc est une force considérable. Il importe de 1»' surveiller vigilamment, car cette force est danj:»'reuse, et voici pourquoi elle Test.

M. Thiers a dit dans un apophthegme réièlnv,

(1) Voy. Conscrrntion^ Révolution et Positivi<hu\ 2" éiiiiion. 1870, p. 2^2 et \k 2^() cl suivunlcs. J'y e.\pli<iu(.> mon aillié»i<.>ii d'alors et ina rétrnclalion «riiujourd'hiii.

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