‹ De l'état actuel de la Grèce et des moyens d'arriver à sa restauration (volume 2)Chapitre 11 sur 16 · C. Déclaration des Capitaines · texte numérisé non relu

C. Déclaration des Capitaines

Monsieur !

Nous avons écouté les propositions que vous venez de nous adresser dans le but d'empêcher l'entrée des armées nationales dans le Péloponèse. C'est avec une vive douleur, c'est avec un juste étonnement que nous avons appris qu'à la demande de l'autorité de Nauplie l'intervention des troupes françaises aurait lieu dans le cas où les armées nationales passeraient l'Isthme.

C'est à notre gouvernement. Monsieur, que nous avons confié la direction et le sort de notre patrie; c'est à lui, ainsi qu'aux représentans de la nation, réunis à Mégare et à Pérachora, de prendre part à de pareilles communications. Cependant s'il faut que nous nous hasardions à émettre notre opinion individuelle, nous nous étonnons. Monsieur, de ce que l'entrée du Péloponèse qui fait partie de l'état grec, nous soit interdite. Nous n'avons pas déclaré la guerre aux Péloponésieus , nous n'entrerons pas dans la péninsule pour la dévaster, mais pour consolider nos lois, et pour escorter jusqu'à Argos, lieu du congrès national, nos représentans et ceux de plusieurs communes de la Grèce. Nous nous rappelons trop bien les périls que nos députés oatcourus dans cette même Argos, le 9 et le 11 décembre dcr-

nier, pour les laisser aller sans escorte au-devant du sort cruel qui pourrait les attendre. Nous sommes, Monsieur, loin de croire qu'en mettant nos plénipotentiaires sous la protection des armes nationales, et qu'en couvrant leur marche jusqu'à Argos, nous trouverons devant nous l'intervention des armes françaises. Mais si pareil malheur nous arrive, nous déclarons que, sans manquer au respect et à la reconnaissance due aux Puissances protectrices de la Grèce, nous saurons afifronter la mort; nous avons une vie à donner, nous la donnerons pour le salut de la patrie, avec la résignation et la sérénité d'âme de ceux qui ont conscien cieusement rempli leurs devoirs. Dieu et le monde civilisé en jugeront.

Nous ne saurions, Monsieur, finir cet écrit qui sert de réponse à vos communications, sans vous faire part de la joie que nous ressentons de l'élection du Prince souverain de la Grèce, qui met le comble aux bienfaits de l'alliance. Nous remplissons aussi un devoir cher à nos coeurs, en vous exprimant, Monsieur, notre vive reconnaissance pour vos efiForts généreux en faveur de la Grèce, efforts qui sont dignes de la noblesse de votre caractère, et de la hauteur de votre âme philhellénique.

Agréez, Monsieur, les hommages de la plus haute considération avec laquelle nous avons l'honneur d'être

A Mégare, ce 'V29 mars 1832.

Les Capitaines^

Grivas, Servas, Chrisiotis, Begos,

Merrïianis, et autres.

D. Lettre adressée aux Commandans français.

A MM. les Commandans des bataillons français qui pourraient se trouver en marche pour occuper l'Isthme de Corinthe.

A Mégare, ce SO mars 1832.

Messieurs !

En cas que cette lettre vous soit présentée, vous vous trouverez en face des députés et des troupes grecques qui passent l'Isthme, ou qui l'ont déjà passé pour s'établir à Argos. Supposé même que vous commençassiez les hostilités, les soldats continueront leur marche sans porter un seul coup contre une nation bienfaitrice de la Grèce; et les députés à leur tête, les bras croisés sur la poitrine, se résigneront au sort

que vous leur préparerez. Tirerez -vous sur eux? Le fer même des armes françaises s'y refuserait. Ayant assisté au conseil de MM. les amiraux et résidens des trois Puissances, où cette intervention fut arrêtée, et ayant pris part à la délibération, comme conseiller de S. M. le roi de Bavière, père du Souverain élu de la Grèce, je vous prie d'arrêter tout mouvement ultérieur jusqu'à l'arrivée de nouvelles instructions de la part de MM. les résidens auxquels j'ai fait part dans ma dépêche du 27 mars de Pérachora, de l'entier changement de l'état des choses qui avait occasionné votre marche. C'est à eux seuls qu'appartient le droit de décider si, même à présent, il faut insister sur l'exécution d'une mesure qui, dans le cas actuel, pourrait amener la destruction entière du Péloponèse. Agréez, etc.

Fr, Thiersch.

Quatrième lettre adressée aux Résidens.

A Nauplie, ce 6 avril 1832.

Messieurs !

Le mouvement des Roméliotes sur le Péloponèse a commencé, et M. l'amiral Ricord fait des débarquemens aux Moulins pour les repousser d'Argos; voilà l'état des choses bien changé depuis la conférence à laquelle j'ai pris part. Il fut alors question d'empêcher ce mouvement, et je me rendis à toute espèce de mesures qui pouvait y contribuer; et maintenant qu'il s'agit de repousser l'invasion accomplie, je ne pourrais plus me rendre à aucune; nous avons voulu prévenir les maux attachés à l'invasion du Péloponèse, et nous n'y avons pas réussi. Il suffirait de se mêler au combat engagé, pour les augmenter encore. Les forces qu'on pourrait mettre à la disposition du gouvernement dans cette crise, ne seraient pas suffisantes pour détruire ses ennemis: dans le cas de défaite, ces hommes se disperseront en bandes sur le Péloponèse, et c'est alors que la guerre de destruction commencera; actuellement les chefs qui sont à la tête de ces colonnes, ont encore des chances pour maintenir, au moins en général, l'ordre et la discipline; la débâcle une fois commencée, ils n'y seront plus pour rien; déjà la reconnaissance du gouvernement établi à Nauplie, a aggravé l'état de la Grèce; l'emploi des forces armées pour le maintenir, le rendrait peut-être désespéré.

Je n'ai aucun droit de protester contre vos actes, Messieurs je ne puis pas même vous adresser des conseils ; mais ma position m'engage à vous dire du moins mon opinion, et j'y mettrai toute la frimchise que les circonstances demandent.

On vous en veut, Messieius, d'avoir reconnu le gouvernement d'Argos, on prétend que vous n'y étiez pas autorisé par le sens même du protocole; je m'abstiens de prononcer; mais l'affaire n'est pas encore jugée en dernier lieu. Dans ce moment le gouvernement d'Argos que vous avez reconnu, n'existe plus : à une république purement démocratique a succédé une monarchie presqu'absolue qui doit son établissement à un acte illégal, puisqu'il n'y a pas eu plus de quatre-vingts députés qui y aient apposé leur signature, et, permettez-moi de le dire , cette monarchie improvisée et par intérim ne me paraît pas marcher dans les voies de l'alliance. Cette dernière accorde à mon Souverain le droit de nommer un régent pour administrer la Grèce. Or, croyez-vous que l'acte qui institue le gouvernement actuel, et laisse la liberté à M. le comte Augustin de rester à la tète des affaires jusqu'à l'arrivée, non pas du régent, mais du Prince même, lui conserve cette préro^-ative? Point du tout. Le Prince est jeune encore; son auguste père trouvera peut - être utile qu'il termine son éducation à Munich; tout le monde croit qu'il lui est impossible d'arriver actuellement; peut-être on ne voudra pas le lancer au milieu des troubles d'une guerre civile; mais quant au régent, il doit arriver incessamment; or, dans ce cas, M. le comte Augustin , Président de la Grèce d'après les lois de son assemblée, ne peut lui céder sa place: malgré le régent, il restera au pouvoir; malgré l'alliance et le roi de Bavière, il gouvernera jusqu'à l'arrivée du Prince même. Voilà ce qu'il veut, si les mots de son décret ont le sens commun , et s'il reconnaît de la force à la loi en vertu de laquelle il gouverne. Regardez alors. Messieurs, quelle sera votre position: vous vous attacherez à la cause d'un gouvernement qui s'est arbitrairement institué, au lieu d'appuyer celui que vous vous êtes crus autorisés à reconnaître ; et, pendant qu'il marche contre les décisions de l'alliance, vous lui prêterez des forces pour atteindre son but.

11 y a encore une autre réflexion à faire. On parle d'une pétition signée, à la fin de l'assemblée, par quarante- <leux députés dévoués au gouvernement, pour demander aux cabinets M. le comte Augustin comme tuteur du Prince, et l'on croit qu'une adresse à S. M. l'empereur de Russie, écrite dans le même sens, a été remise à M, de Ricord, qui

vient de partir pour Constantinople, afin de «e rendre ù Saint-Pétersbourg. On en prépare d'autres sur les différens points du Péloponèse, rédigées dans le même sens: on me dit qu'il y en a même une signée par les enfans orphelins d'Egine. Voilà la première et la seconde partie du plan qu'on s'attache à réaliser: M. le comte Augustin gouvernera la Grèce jusqu'à l'arrivée du Prince, et restera ensuite comme son tuteur. Ce qu'on veut, est-il clair? La constitution de Nauplie ordonne que le Prince d'iit avoir vingt- deux ans pour régner: le Prince u'ajant que dix- sept, le tuteur restera donc encore cinq ans au pouvoir. Soutenu par l'autorité royale de son mineur, secontlé par l'eraprimt de soixante millions de francs, et en possession de toutes les ressources du pouvoir, que fera -t- il? Il trouvera le moyen d'affermir le système de gouvernement fondé par son frère, c'est lui-même qui l'a déclaré à son avènement. Le fardeau de ses actes et de ses lois, voilà le patrimoine qu'on destine au souverain futur de la Grèce. Pour amener un tel résultat , est-il besoin de mettre en mouvement les forces de l'Angleterre, de la France et de la Russie? Ce résultat est -il si précieux qu'il faille couvrir la Grèce de sang, de cendres et de ruines, pour y parvenir? Je m'abstiens de toute réliexion ultérieure: je regarde la chose comme jugée, jugée par la Grèce même, puisqu'il est connu que depuis long-tems ce gouvernement se serait éteint sans le concours des forces de Talliance.

Slais je ne puis en venir à ma conclusion sans vous soumettre une autre réflexion. Depuis que je suis de retour ici, on me rapporte des propos très-inconvenans que des gens d'une certaine couleur se seraient permis et se permettraient à chaque instant contre la personne dn Prince même. Or, ces projios sont tellement déplacés que je n'ose pas les répéter: je n'y ajouterais pas foi, s'il n'y avait une conformité alarmante dans ces rapports, et si parmi ceux qui me les attestent, il ne se trouvait des étrangers d'un caractère irréprochable. Peu de tems avant que la nomination du Prince fut connue, un des hommes les plus déterminés du gouvernement actuel, qui me prenait pour quelqu'un de son parti, me disait: „Vous, Monsieur, vous voyez au fond de l'affaire: si le gouvernement actuel prend de la consistance, aucun prince étranger ne s'établira chez nous; c'est le comte Augustin et sa famille qui gouvernera la Grèce." Or, cet homme je pourrais le nommei-, si on le demandait. Sa famille nombreuse et influente est à la tête du parti du gouvernement dans une île célèbre; quant à lui, il est devenu

depuis le gouverneur d'une autre. A Nauplie même, on commence à nommer royalistes, ftaaû.r/.ol, ceux qui s'attachent sincèrement à la cause du Prince, et gens du gouvernement, y.vljtovr^Tiy.ol, ceux qui défendent le parti maintenant au pouvoir. Tout cet ensemble de choses est bien grave, et ce qu'on pourra faire à l'avenir pour seconder ce parti-là contribuera ne'cessairement à réaliser ses derniers desseins, dont nous venons de parler; après cela, le plan salutaire des Puissances bienfaitrices de la Grèce sera renversé de fond en comble.

J'arrive à la conclusion. Comme toute intervention ultérieure ne fera qu'augmenter les convulsions et les déchiremens du pays, et que les secours accordés au gouvernement actuel contribueraient à affermir un système contraire au but de l'alliance et aux intérêts du Prince souverain, il me paraît que dès à présent vous devriez vous abstenir de toute intervention armée, soit par terre, soit par mer, et laisser les choses se développer suivant leurs forces intérieures dans le Péloponèse, en vous contentant d'occuper et de conserver dans l'état actuel la ville et les forts de Nauplie.

Si, comme on le dit ici, les Roméliotes ne sont qu'un parti ennemi du Péloponèse, celui-ci les repoussera-, s'ils forment au contraire , ainsi qu'ils le prétendent , le parti national, cette province se rangera sous leur drapeau, et alors il serait inutile, impossible peut-être, et sûrement contraire à la volonté des Puissances de marcher directement contre k pays même, si sa volonté se prononçait d'une telle manière, etc.

Réponse de Messieurs les Résidens.

A Nauplie, ce 7 avril 1832.

Monsieur !

Nous avons reçu les quatre lettres que vous avez jugé convenable de nous adresser.

Il est essentiel aujourd'hui de rétablir les faits tels qu'ils se sont passés, afin que chacun de nous se pénètre bien de sa position et de ses devoirs. Permettez-nous donc. Monsieur, de vous rappeler que, lorsque vous nous avez annoncé l'intention de vous rendre auprès des insurgés, nous avions pensé que votre opinion et vos remontrances pourraient avoir quelqu'influence sur eux, à cause des relations que vous aviez eues précédemment avec quelques-uns de ces chefs, et à cause

aussi de votre qualité de fonctionnaire bavarois. Nous vous avions donc engagé d'ajouter vos conseils à la déclaration que nous avions pris la détermination de leur faire, pour prévenir l'invasion du Péloponèse. Tel était le but que nous nous étions proposé, et telle aussi était la mission que vous vous étiez offert de remplir. Les intentions que vous nous aviez alors annoncées en présence de MM. les trois amiraux, étaient entièrement d'accord avec notre manière d'envisager la crise qui se préparait. Si depuis des motifs que nous ignorons, •vous ont fait changer de sentiment; si surtout vous avez cru pouvoir prendre sur vous d'écrire à M. le général Guéhéneuc dans un sens entièrement contraire à ce qui avait été arrêté d'un commun accord entre le gouvernement grec, les amiraux et les résidens, et à ce que vous-même vous aviez considéré comme indispensable et salutaire, c'est une conduite que nous ne cherchons pas à qualifier, mais qui peut amener les conséquences fâcheuses que vous présentez avec raison dans une de vos lettres.

Nous regrettons. Monsieur, que vous nous ayez mis dans la nécessité de vous faire observer que nous avons des instructions de nos cours, que nous agissons d'après elles, et que personne ici n'a le droit, ni le pouvoir de nous demander compte de notre conduite, et de nous menacer d'un jugement que du reste nous ne redoutons pas.

En terminant ici des rapports que les circonstances avaient momentanément établis entre nous, nous croyons devoir relever deux faits que vous mentionnez dans votre dernière lettre, et que nous devons déclarer inexacts. M. l'amiral Ricord n'a point débarqué de troupes aux moulins, comme vous l'avancez, et comme vous pouvez vous en convaincre facilement vous-même, et M. le colonel Raico, en partant pour Constantinople, n'a été porteur d'aucune adresse quelconque. Du reste. Monsieur, nous croyons pouvoir vous tranquilliser, et dissiper les inquiétudes et les craintes qui paraissent vous assiéger, en vous assurant que, quand le régent arrivera, il ne rencontrera aucune difficulté à prendre les rênes du gouvernement, de la part de ceux qui les tiennent aujourd'hui entre leurs mains. Les décisions de l'alliance, ainsi que les voeux de la nation grecque, doivent vous en offrir la garantie.

Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de notre consi dération distinguée.

E. Dawkins, Baron A. de Rouen,

A. RUCKMANN.

Cinquième lettre écrite aux mêmes.

A Nauplie, ce 8 avril 1832.

Messieurs !

La réponse que vous m'avez fait l'honneur de n\'adresser aujourd'hui, paraît se fonder sur la double supposition que j'avais changé de sentiment par rapport à l'invasion du Péloponèse, et que la lettre éventuelle que j'ai écrite aux commandans français, aurait pu amener les conséquences fâcheuses qui s'attacheront peut-être à cet événement. Permettez-moi , Messieurs , de rectifier l'une de ces suppositions et de protester contre l'autre. Je n'ai jamais changé d'opinion relativement à l'invasion du Péloponèse, que je considère toujours comme un malheur, et je concourrais encore aujourd'hui à toutes les mesures qui pourraient contribuer à la prévenir, si elle n'était pas déjà accomplie; mais arrivé à Pérachora, et ayant vu les choses de près, je me suis convaincu que le mouvement une fois commencé, il était impossible de le faire rétrograder. Si ceci s'appelle changer de sentiment, c'est que j'ai cru praticable une chose vue de loin, et que, regardée de près, je l'ai trouvée impossible à. eflfectuer. Je dois regretter, Messieurs, que, en vous méfiant sans doute de mon peu d'expérience dans ces afifaires, vous n'ayez pas changé plus tôt d'avis avec moi; peut-être était-il encore tems de prévenir d'une autre manière l'effusion du sang et l'invasion même qui vient de s'accomplir comme je l'avais prédit.

Pour ce qui regarde la lettre écrite aux commandans français, elle m'a été dictée par la conviction dont je viens de parler, et en est une suite nécessaire. Prévoyant une scène d'horreur, telle que la lettre l'indique, dans le cas de rencontre, n'aurais -je dû rien faire pour la prévenir et vous préserver, vous et moi. Messieurs, du repentir de l'avoir amenée? Loin de regretter ce que j'ai fait, je dois déclarer que je ne pourrais agir autrement aujourd'hui. S'il y a là une faute, c'est peut-être une faute qui vient de ce que j'ai trop de conscience, et j'en prends sur moi toute la responsabilité. Vous me dites que je me suis détaché seul d'une mesure prise d'un commun accord; mais étant le seul de la conférence en état de prévoir une telle calamité, j'avais aussi ! i seul le droit de prendre quelque mesure pour l'empêcher

d'arriver. Mon devoir était de vous en instruire assez tùt pour V041S mettre à même de l'arrêter. Ce devoir je l'ai rempli, et vous n'aviez rien fait. Cela prouve que vous ne pouvez pas condamner ma démarche.

Il me reste encore à m'expliquer sur la connexion que vous supposez entre ma lettre et l'accomplissement de l'invasion. Or l'invasion était organisée avant mon arrivée à Pérachora. Je vous écrivis dès le 26 de Corinthe, que le mouvement avait commencé. Le 27, je vous en désignai les ressorts et les moyens à Pérachora. Je le vis depuis se développer sous mes yeux à Mégare, et devenir inévitable, avant que ma lettre fût signée et remise entre les mains de M. Coletti, immédiatement avant mon départ pour Nauplie. 11 n'y a donc entre la lettre et le mouvement que coïncidence de tems; l'événement même s'est accompli indépendamment de toute démarche semblable. Mais on me dira que les Roméliotes y ont trouvé un encouragement. Messieurs, il faut avoir été sur le lieu pour savoir qu'ils n'-en avaient pas besoin du tout. 11 n'y avait ni crainte, ni hésitation. Tout le monde était rempli d'un enthousiasme difficile à décrire, pour la cause qu'on avait embrassée, et chacun se sentait entraîné vers l'ennemi à Nauplie. Ma lettre n'y a contribué en rien; c'est un accident en dehors de la force intérieure des choses; elle ne touche pas même les ressorts qui font mouvoir la machine; or dois-je vous désigner ces ressorts? Eh bien! c'était l'indignation nationale portée à son comble contre le détestable système du gouvernement que vous aviez reconnu et qui était soutenu par vous, MM. les ré&idens. Vous avez suivi le chemin tracé par vos instructions. Je ne vous conteste pas d'avoir fait votre devoir, et je regrette sincèrement que des hommes, que j'estime on ne peut plus , m'aient supposé une opinion indigne de leur caractère; mais, de mon côté, j'avais quelque droit à demander qu'on m'accordât un peu de confiance relativement à ce que j'avançais sur les faits et leurs causes.

„Les Roméliotes ont 4000 hommes sur pied pour passer l'isthme." Ils vous en ont imposé ; ils n'en ont que mille. — „lls viendront le 3 avril à Loutraki." Ils n'y viendront pas ; ce sont de vieux contes de Pérachora. — „ Les troupes du gouvernement seront défaites sur l'Isthme." Vous vous imaginez cela. — „Leurs ennemis s'établiront à Argos." Ils n'y viendront pas. — „Ils sont résolus d'observer l'ordre le plus exemplaire." Us pilleront comme les autres. — „Le Péloponèse se raagera probablement de leur côté." Il les repousserait s'ils osaient avancer. — „Eh bien! les Romé-

liotes sont à I.outraki. " Ce n'est qu'une reconnaissance, qu'une démonstration: ils reviendront sur leurs pas. • — ,,11» ont dispersé les troupes du gouvernement sur l'Isthme." Il n'y a rien à croire à tout cela, ce sont des bruits d'alarme. — „lls avancent sur Argos." Chose impossible. — „lls n'en sont éloignés que de trois lieues. Voilà les démogérontes de la ville, tous du parti du gouvernement, qui vous demandent protection contre eux."

Voilà, Messieurs, en raccourci, nos discours sur cette affaire, après mon retour de Mégare. Actuellement que les faits se sont accomplis, que les Roméliotes, arrivés au jour fixé, ont repoussé les troupes du gouvernement et fait leur entrée à Argos, reçus en libérateurs, sans molester personne, et donnant même libre passage aux meubles de M. le comte Augustin, vous reconnaîtrez que j'étais bien instruit sur les affaires à venir, et que j'ai bien jugé le développement de la catastrophe.

C'est pourquoi vous ne pourriez plus refuser de vous conformer à mon jugement, touchant les causes qui l'ont amené. Laissons donc ma lettre de côté; elle n'y est pour rien, et s'il s'agissait d'entrer dans le développement des raisons véritables, il faudrait dévoiler une suite bien nombreuse de fautes et de méprises qu'on a commises de tous cotés par rapport aux affaires publiques de la Grèce, depuis la mort de feu le Président. Mais à quoi bon aussi ces récriminations dans ce moment où chacun doit se ranger du côté où se trouve la nation grecque, pour mettre fin à jamais à sa révolution. Vous me trouverez toujours prêt à contribuer autant que je le puis, pour arriver à ce résultat heureux, guidé par vos lumières et cette aptitude qu'une longue expérience dans les affaires de ce pays doit vous avoir donnée. Je ne puis terminer sans vous remercier d'avoir bien voulu rectifier quelques faits qui servaient de fondement à ma dernière lettre; vous conviendrez cependant qu'ils ne changent rien au fond des affaires qui y sont traitées.

J'ai l'honneur, etc.

Pièces relatives à l'établissement du Gouver nement mixte.

Page 115. ,, Le' nouveau gouvernement, reconnu par les résidens et le pays , paraissait en état de marcher et de maintenir la tranquillité jusqu'à l'ouverture du congres qui avait à décider sur son organisation définitive.''

Nous y joignons les lettres, décrets et proclamations, qui ont rapport à la dissolution du gouvernement de la famille Capodistria, et à l'établissement d'une nouvelle autorité, et qui dévoilent plus spécialement la situation dans laquelle celleci se trouvait placée dès le commencement. Ces pièces sont précédées d'un mémoire, écrit par M. Stratford-Canning, et adressé aux résidens à Nauplie et à la conférence de Londres. Nous ne croyons pas devoir omettre ici cette pièce, puisque c'est sur elle qu'est fondé le protocole du 7 mars, qui demandait l'établissement du gouvernement mixte.

Mémoire de M. Stratford-Catining sur le rapprochement

des parti» et l'établissement d'un gouvernement mixte

en Grèce.

Etablir la paix dans la Grèce et ses mers; l'établir de manière à fissurer aux Grecs un avenir tranquille et heureux : voilà la pensée des alliés, voilà le véritable but du traité de Londres.

La séparation entière de la Grèce des états ottoman?, fut le moyen adopté pour accomplir ce grand dessein. On

s'était persuadé que le» Grecs, rendus à l'indépendance, se livreraient aux travaux paisibles du commerce et de l'agriculture; que le bruit des armes ne retentirait plus dans leur pays arraché aux Turcs; enûn qu'ils s'occuperaient de relever les ruines dont la guerre avait encombré leur sol.

Tels sont les seuls résultats capables de compenser tant d'efforts et tant de sacrifices , faits par une alliance qui est sans exemple dans l'histoire du monde.

Mais l'état actuel de la Grèce est fort loin de réaliser cette juste attente. Le désordre se reproduit au sein même de la paix; des partis adverses, les armes à la main, se disputent l'autorité de l'état; le sang grec vient d'être répandu par des Grecs sous les yeux des représentans des souverains alliés, et la guerre, sous la forme la plus affreuse, la guerre civile remplace celle que l'horreur d'un joug insupportable avait à peine légitimée.

Ce qu'il ne fut pas permis au Sultan de méconnaître, la Grèce, établie par l'alliance, est appelée par tous les motifs à respecter. Si, d'un côté, les souverains, garans en quelque sorte de sa conduite comme de son bonheur, ont bien voulu l'entourer de leur protection et la combler de leurs bienfaits, il s'ensuit, de l'autre, que la Grèce a contracté envers eux l'obligation de remplir religieusement toutes les conditions de sa nouvelle existence. En devenant de nouveau un foyer de troubles et le théâtre sanglant d'une guerre civile, elle doit vouloir se déclarer, à la face de l'Europe, incapable de se maintenir dans la position où l'on s'est complu à la placer.

Ce sont des vérités tellement évidentes, qu'il suffit de les nommer, pour en pénétrer tout esprit qui n'est pas inaccessible aux sentimens du, devoir et de la reconnaissance. On aime à croire qu'une méditation profonde des conséquences qu'elles renferment, n'est pas nécessaire pour les faire apprécier par les Grecs de tous les partis. Est -il à supposer que les représentans de l'alliance puissent rester spectateurs indifférens de circonstances qui menacent immédiatement de ruiner l'oeuvre bienveillante de leurs souverains?

On n'ignore pas qu'à la suite des combats livrés dans les rues d'Argos, pendant que les députés de la nation s'y trouveraient réunis, les chefs Roméiiotes se sont éloignés. Mais il est à prévoir que la guerre si tristement allumée du fait que changer de scène, et l'on ne saurait dissimuler sa conviction qu'afin de mettre tm terme aux désordres du l)ays et de maintenir sa tranquillité jusqu'à l'arrivée d'un

j)riflce, il faudra de toute nécessité avoir recours fi des combinaisons qui, toutefois sans exclure ce qui existe déjà, seraient pourtant fixées sur un principe plus large et plus conciliateur.

La prolongation d'un état de choses provisoire est déjà un mcdheur pour la Grèce. La conférence de Londres ellemême la reconnaît , et s'eflorce d'y porter remède , en écartant les difficultés qui l'obsèdent depuis si long-tems. Mais il n'est pas moins vrai que l'intérêt des Grecs et l'honneur des Alliés demandent, en attendant, un système d'administration provisoire qui soit propre à concilier les esprits, et à sauver le pays de l'anarchie dont il- est actuellement menacé.

L'île la plus influente de l'Archipel et la province la plus guerrière de la Morée sont désimies du reste de la Grèce: il vaudrait la peine de penser encore une fois aux moyens à les ramener.

Plusieurs des chefs Roméliotes , forts de leur réputation et d'une nombreuse clientelle, se sont établis en corps armé près de Corinthe : il importe à leurs adversaires de ne pas les pousser au désespoir.

L'action arbitraire de la police a fait réfugier à Hydra des individus raarquans contre lesquels le gouvernement n'a pas trouvé à propos de porter une accusation directe: qu'il leur soit permis de retourner dans leurs foyers.

Les prisons de l'état sont remplies d'une foule de personnes suspectes: les principes de la justice réclament contre la rigueur de tenir qui que ce soit iucarcéré pour un tems indéfini, sans qu'il soit jugé d'après les formes légales.

Enfin, l'assemblée des députés ne paraît pas être constituée de manière à répondre aux voeux de la nation: il est de la plus haute importance qu'elle ne s'attache pas à rester dans une position trop équivoque, pour ne pas encourager les dissidens à se constituer dans une assemblée à part. L'apparition de deux assemblées nationales, pour être pénible aux amis de la Grèce et de l'ordre public, n'eu serait pas moins embarrassante pour les autorités réunies ici.

Pour effectuer ces divers objets de la manière la plus convenable, il est à désirer que le gouvernement nomme des personnes de confiance pour s'aboucher avec les résidens. Les connaissances locales sont les seuls guides sûrs dans un pareil cas , et les lumières ne manqueront pas à ceux qui sont capables de sentir combien il importe à leur patrie de

présenter, surtout dans ce moment-ci, à la Porte et à l'Europe, quelqu'apparence de bon ordre et d'union.

Quant à l'assemblée, de deux choses l'une: que les élections soient renouvelées, ou que les députés exclus soient invités à s'y aggréger. 11 faudrait dans cette dernière catégorie que Hydra et la Magne soient mises à même d'y prendre part, et toutefois ce serait un grand moyen de conciliation que de mettre encore aux voix le choix de tel député dont l'élection a été accompagnée des circonstances propres à jeter des doutes sur sa légalité.

La seule circonstance qui forme un véritable obstacle à ce que les députés d'Hydra ne se rendent d'abord à l'assemblée générale, c'est l'absence de cette île de toute autorité émanée du Président. La difficulté de remplir cette lacune ne serait pas insurmontable, si l'on était d'accord que le gouvernement nommât son fonctionnaire sur une liste d'individus présentée au préalable par les habitans d'Hydra. La Magne ne serait pas disposée à resier seule dans un éloignement inutile.

L'objet de ces propositions étant de réunir toutes les parties de la Grèce autour de l'autorité centrale, il est évident que, pour faire renaître la confiance sans laquelle on viserait en vain au but, quelque modification du personnel qui en forme le noyau, devient indispensable. Le changement qui vient d'avoir lieu, tout déplorable que soit la perte désastreuse qui en fut l'occasion, a néanmoins l'effet de rendre une telle mesure moins difficile que par le passé, en même tems qu'il en augmente assurément le besoin. La sagesse sait profiter même de ses malheurs. Non que l'on proposerait de chercher parmi des hommes égarés par la passion ceux que l'on pourrait appeler pour cet objet; mais lorsqu'il s'agit de baser l'administration sur la confiance générale du pays, on ne saurait se passer des gages nécessaires pour offrir aux divers intérêts la sûreté sur laquelle il leur est impossible de compter aussi long -tems qu'un parti quelconque soit investi exclusivement du pouvoir.

A mesure que de tels garans seraient introduits dans les parties permanentes de l'administration, la présence prolongée d'une assemblée constituante offrirait moins d'avantages, etc., etc.

Lettre collective des trois Résidens à S. E. M. le comte Augustin Capodistria, sur la nécessité de changer le gouvernement de la Grèce., conformément au protocole du 7 mars.

A Nauplie, ce 27 mars (8 avril) 1832.

Monsieur le Président!

Un protocole, signé le 7 mars par la confe'rence de Londres, vient de nous parvenir.

Les Puissances alliées ont reconnu par cet acte que les bases indiquées dans le mémoire confidentiel, remis à V. E. par Sir Stratford-Canning, le 29 décembre, offraient les meilleurs moyens d'arriver à une conciliation des partis, indispensable pour consolider l'autorité centrale en Grèce, et lui assurer, de la part de la nation entière, le respect et l'obéissance qui lui sont dus.

11 serait superflu de faire observer à V. E. , combien cette conviction des Puissances, fondée sur l'état des choses existant en Grèce, à la date du 20 janvier, serait fortifiée par ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux, quand, malgré tout l'appui que nous avons pu donner au gouvernement, le parti opposé a franchi l'Isthme de Corinthe presque sans éprouver de résistance, se trouve en force à Argos, et domine non seulement la Grèce continentale, mais même une partie du Péloponèse; tandis que, d'autre part, les principaux habitans de Nauplie viennent de se réunir au gouvernement pour réclamer la protection de l'alliance contre les dangers intestins auxquels ils se croient exposés.

Nous ne doutons pas, M. le Président, que, convaincu comme nous de la gravité des circonstances actuelles, vous n'irez au-devant des voeux de nos cours et des démarches par lesquelles nous sommes chargés de les appuyer, en vous prêtant à un arrangement qui réunirait tous les partis autour de l'autorité centrale, et qui nous mettrait à même de donner l'appui le phis efficace au gouvernement, tel qu'il serait établi par suite du protocole susmentionné.

Veuillez bien agréer, etc., etc.

Réponse de M, U comte Augustin Capodistria a MM. les Résidens des trois Puissances alliées,

A Nauplie, ce 23 mars 18S2.

Je m'empresse de re'pondre à la commuiiicatiou que ÎMM. *les résidens m'ont fait l'honnem* de m'adresscr en date d'hier, et par laquelle ils m'annoncent un protocole signé le 7 mars par la conférence de Londres. Ce protocole paraît avoir pour principal but les affaires intérieures de la Grèce, ainsi que sa pacification, et être basé sur le mémoire confidentiel de M. Stratford-Canning ; aussi le gouvernement est fâché de ce que cet acte ne soit pas arrivé avant la clôture de l'assemblée nationale qui aurait pu, en acceptant les proj)ositions que MM. les résidens ont reçu l'ordre de faire sur ce sujet, y apposer le sceau de son approbation.

Néanmoins , le gouvernement appréciant la position critique oii se trouve la patrie, et désirant répondre autant qu'il dépendra de lui, aux voeux des Puissances alliées, attend avec impatience que MM. les résidens veuillent bien lui communiquer cet acte, aussi bien que les propositions au moyen desquelles ils pensent qu'il serait facile de rendre à ce pays l'ordre et la tranquillité. Le gouvernement s'empressera alors d'en faire part au Sénat.

Le noble patriotisme dont ce corps est animé, garantit d'avance qu'il se prêtera à toutes les mesures qui peuvent atteindre ce but.

Ce gouvernement ne peut pas s'empêcher de renouveler ses instances à MM. les résidens, afin d'obtenir l'appui que l'amiral Ricord avait la bonté de lui oflFrir au nom de ses collègues, et que le gouvernement avait demandé, par sa communication d'hier, uniquement pour la tranquillité et la sûreté de la place.

Je saisis cette occasion pour réitérer à MM. les résidens l'assurance de ma considération distinguée.

Le président A, A. Capodistiiia.

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