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RÉPONSE DE II. LE GÉNÉRAL DUCROT

A M. le colonel Duval, commandant le \ n régiment

du génie, à Metz.

Mon cher Colonel ,

J'ai lu avec grande attention le mémoire de M. le capitaine Varaigne; c'est un travail consciencieux, très-intéressant, et qui prouve l'érudition de son auteur

Mais je vous avouerai que je ne comprends pas bien le but qu'il s'est proposé...

M. le capitaine Varaigne a-t-il voulu prouver que les places fortes sont utiles, nécessaires, indispensables?... A coup sûr, il ne rencontrera pas un seul contradicteur parmi les militaires ayant le sens commun.

A-t-il, au contraire, voulu démontrer que toutes nos places fortes , sans exception , sont tndispensables?... Là, je ne suis plus de son avis... Remarquez que je dis indispensables, car il est

1 Ce mémoire a été égaré pendant l'invasion.

COURES PONDANCE. 81

évident qu'un obstacle naturel ou artificiel peut

toujours trouver son utilité Mais je suis de

l'avis de Vauban , qui , vers la fin de sa carrière , avait proposé de réduire nos trois lignes de places fortes a deux, d'agrandir les places principales au moyen de camps retranchés, et d'entourer Paris d'une double enceinte : tous ces travaux, fort coûteux, ne pouvaient évidemment se faire qu'en opérant des économies sur les places d'ordre secondaire. C'est aussi l'avis de M. de la Fitte- Clavé, officier dans le corps du génie, qui, dans un mémoire adressé au Roi en 1778 sur les frontières de Flandre et de Hainaut , disait :

a. C'est aux conquêtes que l'on a faites qu'on » doit attribuer la multitude des places de la fron- » tière entre Dunkerque et Charlemont. »

C'est encore l'avis du général Paixhans, qui dans son remarquable ouvrage, Force et faiblesse de la France, dit, page 224 :

« Quant aux places qui ne sont pas utiles, elles » sont coûteuses , et le mieux c'est d'en vendre » les matériaux et de les raser... »

Selon moi, les qualités d'une place de campagne sont de pouvoir donner deux ou trois jours

asile à une division armée, avec le degré de force nécessaire pour donner sûreté à un commandant d'un courage ordinaire... A cette opinion personnelle , je me bornerai à ajouter encore cette citation :

Napoléon écrivant au comte Dejean, 26 juin 1806, pour lui indiquer la possibilité de suppléer aux petites places par ce qu'il appelle de simples postes de campagne , disait :

«L'ennemi, à la vérité, pourra prendre une » place de campagne en peu de jours s'il fait arri- » ver un équipage de siège; mais avec un équipage » de siège il en est à peu près de même aujourd'hui » pour nos places à grosses fortifications : et, d'ail- » leurs, ce qui retarde l'ennemi, c'est moins l'exé- » cution d'un siège que la réunion et le transport » des équipages qu'exige cette opération... »

En résumé, j'adopte les conclusions de M. le capitaine Varaignc en ce qui concerne le rôle des grandes places; avec lui, je suis convaincu qu'on en viendra, comme mesure générale, à créer des forts extérieurs suffisamment éloignés pour soustraire les établissements civils à l'effet des batteries de l'ennemi...

Mais, contrairement à son opinion, je pense que les petites places ne doivent être maintenues que très-exceptionnellement, car, pour jouer un rôle sérieux, elles demanderaient des modifications qui entraîneraient à des dépenses au-dessus de nos ressources budgétaires , et il est toujours possible d'y suppléer par des postes improvisés au moment où la guerre va éclater... et qui suffisent parfaitement pour appuyer les opérations des troupes qui agissent en rase campagne.

Il y aurait bien quelques erreurs de fait et d'appréciation à relever dans le travail de M. le capitaine Varaigne, mais ce serait trop long; l'organisation de la garde nationale mobile ne m'en laisse pas le loisir. Je me bornerai à dire qu'il me paraît être dans une singulière erreur lorsqu'il avance que Bitche et Phalsbourg occupent les

deux plus importants passages des Vosges , et

qu'avant 1789 les campagnes de Turenne avaient déjà fait voir les avantages que l'on en peut tirer. . .

Les positions de Hochfelden et de la Petite- Pierre ont joué certainement un rôle plus important dans la campagne de 1674 que Phalsbourg et Bitche, de même que Turenne avait désigné la

position de Winden (sans places fortes) comme bien autrement importante et facile à défendre que les lignes de la Quiech et de la Lauter.

Neu-Hornbach, Pirmasens, Annweiler, Nothweiler ont joué un plus grand rôle dans nos premières campagnes de la République que toutes les petites places de la basse Alsace et de la Sarre.

Enfin , je ne partage nullement l'admiration de H. Varaigne pour le plan de campagne de Dumouriez en 1792 et pour le rôle qu'ont joué nos places fortes.

Je crois que la France n'a dû son salut qu'aux

HÉSITATIONS ET AU DÉFAUT DENTEXTE DES COALISÉS. Si

le duc de Saxc-Teschen , au lieu d'immobiliser ses 35,000 hommes dans le Nord, où il n'avait pas grand'chose à redouter des 5,000 hommes retranchés dans le camp de Maulde, avait fait ce que firent en 1814 les généraux Bulow et Winzingerode , c'est-à-dire s'il était venu rejoindre l'armée prussienne et autrichienne dans le bassin de l'Oise et de l'Aisne...; sa jonction opérée, il s'assurait de leur ligne d'opération par Verdun, Longwy, Luxembourg et Coblentz, et les événements eussent été tout autres, surtout si les Prussiens, au lieu de laisser leurs magasins dans la place ou-

verte de Spire , les avaient mis en sûreté à Mayence, et si les troupes disséminées le long du Rhin étaient venues se masser entre Coblentz et Trêves.

Quant à « la manœuvre aussi sage que hardie » par laquelle Dumouriez réussit, en partant de » Sedan , à masquer le corps de Clerfayt qui ocj) cupait Stenay pour prévenir les Autrichiens au » défilé de Grand-Pré... », opération que M. Varaigne appelle un coup de vigueur et d'audace justement admiré par tous les historiens, là encore je ne suis pas de son avis ; je partage plutôt l'opinion de Gouvion Saint-Cyr et du ministre Servan , qui considéraient cette marche de flanc comme une action insensée.

Non, non, il ne faut pas citer cette campagne comme un modèle de stratégie et de tactique; ce général a été plus heureux qu'habile, et son plus grand mérite, c'est de ne pas avoir perdu courage dans un moment où tout le monde considérait la partie comme désespérée...

AI. Varaigne dit encore quelque part : « Hoche » entreprit tout d'abord de déboucher de la Lor- » raine en Alsace par les défilés de Pirmasens et de » Kaiserslautern ; mais ces passages étant au pou-

» voir des alités, il résolut alors de déboucher par » la route dont la petite place de Bitche lui assu- » rait le débouché. (Bitche ne commande aucun débouché; on passe aussi bien et même mieux par les cols de Lemberg, de Puberg, Rosteig, Meisenthal, Goetzenbruck.) Ce plan était moins avan- » lageux, en ce sens qu'il amenait les républicains » sur le flanc de Farinée ennemie et non point sur » ses derrières, et que sa réussite ne délivrait » qu'une partie de l'Alsace... »

Quelle erreur! Ce plan était le seul rationnel, puisqu'il permettait d'opérer la jonction des armées de la Moselle et du Rhin , et assurait la victoire, qui aurait débarrassé le territoire des armées ennemies.

Hoche débouchant sur les derrières des alliés, au delà de Landau, s'exposait à être écrasé par les forces prussiennes et autrichiennes avant que l'armée du Rhin ait pu dépasser Haguenau. Tous ses contemporains lui ont vivement reproché le temps perdu par ses folles tentatives sur Pirmasens et Kaiserslautern.

Un mot encore, et j'ai fini :

La reddition de Soissons a eu des conséquences funestes; mais est-ce au mauvais état de la place,

à son défaut d armement qu'il faut en attribuer la cause?

M. Varaigne ne cite-t-il pas l'exemple de Nogent, où quelques ouvrages de fortifications passagères avaient été élevés par ordre de l'Empereur? Mais comme ils n'étaient qu'ébauchés, et que d'ailleurs leur défense eût exigé quatre fois plus de monde , le colonel Voirot, qui s'y trouvait, se contenta de créneler les premières maisons de la ville, et en défendit si bien l'accès à l'ennemi que celui-ci dut chercher un autre passage.

Supposons Voirot à Soissons et Moreau à Nogent, que fût-il advenu?

De plus, le pont de Nogent tourné par l'ennemi, Voirot abandonne sa position et va rejoindre le gros de l'armée. Si la place eût été fortifiée régulièrement , il était condamné à y rester, et les troupes dont il disposait étaient perdues pour le reste de la campagne. En voyant les choses de parti pris, on les juge mal et on en tire de fausses conclusions. En résumé, il faut des places, pas trop rien faut, parce qu'il les faut de bonne qualité, ce qui coûte fort cher, et que tous les éléments de force d'un pays sont limités par ses ressources budgétaires et le chiffre de sa population.

Sur ce, mon cher Colonel, je vous serre bien cordialement la main , et vous renouvelle l'assurance de mes sentiments les plus affectueux et les plus dévoués.

Général A. Ducrot.

Strasbourg, juin 1868.

RAPPORT DE If. LE COLOXEL SABATIER

SUR LE SYSTÈME DE DÉFENSE DE LA FRANCE PAR M. LE GÉNÉRAL Dl'CROT.

Monsieur le Général de division Ducrot, commandant la 6' division militaire, à Strasbourg.

Strasbourg, le 11 août 1856.

Mon Général ,

Vous me faites un grand honneur en me permettant de vous adresser une réponse à vos observations sur le système de défense de la France.

Je crains d'avoir été peut-être un peu long et un peu vif dans la note que je vous remets. Je dois compter, pour mon excuse, sur la bienveillante indulgence que vous m'avez toujours témoignée dans nos conversations antérieures sur cette importante question.

Vous connaissez à l'avance toute ma pensée; mais permettez-moi de vous assurer de nouveau que, malgré la divergence d'opinions, je regarderais comme un grand bonheur d être appelé à

servir un jour activement sous vos ordres. Je ne saurais plus qu'obéir , et vous n'auriez pas un lieutenant plus respectueux et plus dévoué que votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Colonel Sabatikr.

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