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DE LA FRANCE

On a considéré la partie de la frontière comprise entre Dunkerque et Bâle, et on propose :

1° De créer deux nouveaux points fortifiés autour de Laon et de Châlons-sur-Marne , et d'augmenter les ouvrages de Langres;

2° De conserver sur la frontière seulement cinq places fortes : Lille, Mézières, Metz , Strasbourg et Belfort , en entourant chacune d'elles dune ceinture de forts détachés , formant camp retranché, destinés à préserver la ville des eiTets d'un bombardement

On craint le trop grand affaiblissement de l'armée active par les garnisons; on croit que les voies nouvelles de communication, créées en grand nombre au travers de la frontière, ont annulé l'action des places , et on redoute surtout que les progrès de l'artillerie ne permettent pas de tenir plus de huit jours dans une place comme Strasbourg.

Il est très-vrai qu'un certain nombre de bons chemins ont été établis , depuis la paix, dans la zone frontière, sans que leur parcours soit toujours maîtrisé par une place forte.

Néanmoins, les trente-sept places ou forts que l'on propose de détruire encore, après les huit suppressions prononcées le 23 mai dernier , commandent un très-grand nombre de voies de communication (terre, fer et eau), et gêneraient ingulièrement la marche des armées qui voudraient passer outre en les négligeant.

D'ailleurs, la fortification de Paris a notablement augmenté la valeur de notre ceinture de places; et, dans le môme ordre d'idées, nous applaudirions à la création de deux nouveaux points fortifiés entre le centre et la circonférence. Peutêtre Reims serait-il un des points à choisir, quand ce ne serait que pour ne pas laisser à la merci des coureurs ennemis les richesses et les ressources d'une aussi grande ville.

Cette considération est la première qui doit guider quand on organise la défense d'une frontière.

Il faut d'abord enceindre tous les centres de

population un peu considérables dans la zone frontière. On empêche ainsi l'ennemi de profiter des richesses et des ressources que le temps y a accumulées; on y forme, en outre, de grands magasins de vivres qui alimenteront l'armée défensive , en même temps qu'ils enlèveront à l'armée d'invasion les moyens de se soutenir dans le pays sans se faire suivre par ses convois.

Comme l'a dit si pertinemment le général Haxo, on n'est pas réellement maître d'une province tant qu'on n'occupe pas ses villes principales. Les faits l'ont bien prouvé en 1814 et 1815, de douloureuse mémoire. Nos places presque démantelées, dépourvues de garnisons suffisantes, n'ont pu empêcher l'ennemi d'entrer à Paris (ce qu'aujourd'hui il ne saurait tenter) , mais elles ont empêché le démembrement de la France; elles nous ont conservé cette Alsace et cette Lorraine tant en-

viées; et certainement les Germains auraient gardé ces deux provinces s'ils avaient pu les posséder un seul instant bien complètement; si le général Barbanègre ne leur eût pas donné à Huningue la mesure des efTorts qu'il leur aurait fallu faire pour en devenir les maîtres absolus. Nos quarante-cinq forteresses , entre Baie et

Dunkerque , ont été judicieusement réparties d'après la configuration du sol. Resserrées, rapprochées Tune de l'autre dans les pays de plaines, sillonnés de communications; plus espacées dans les parties montagneuses, où les chemins seront toujours, quoi qu'on fasse , et plus rares et plus difficiles.

Ces places se prêtent un appui mutuel, permettent de combiner l'action commune de leurs garnisons, donnent à l'armée défensive des points d'appui sérieux, mettent en sûreté ses dépôts, ses magasins, ses hôpitaux; assurent un refuge aux blessés qu'il faut sans cela abandonner quand on fait un mouvement, et laissent aux bataillons de conscrits, destinés à alimenter l'armée active, le temps de s'exercer en sûreté derrière leurs remparts, jusqu'au moment où ils se trouveront en état de rejoindre l'armée active.

Mais tous ces avantages, les forteresses les perdront si on laisse entre elles de trop grands intervalles. La guerre actuelle ne le démontre que trop. L'Autriche a démantelé Prague , grande et magnifique place d'armes, le cœur de la Bohême, et n'a conservé dans toute cette province que trois petites places, Theresienstadt, Josephstadt et Kœ-

nigingrœtz, bientôt noyées dans le torrent de l'invasion.

Nous comptons quarante-cinq points fortifiés sur un front de soixante-quinze lieues. Est-ce trop? Nous ne le croyons pas.

Se réduire sur cet immense front à cinq places seulement, laissant entre elles d'immenses trouées de trente-cinq à quarante lieues, c'est démanteler la France , c'est lui ravir son bouclier. Des places ainsi isolées ne rendront aucun service; elles perdent tous les avantages à peu près que nous avons énumérés plus haut. L'ennemi peut facilement les isoler, les entourer, et y faire périr de faim les corps d'armée qui auraient l'imprudence de s'y laisser renfermer.

On ne saurait compter sur les voies ferrées pour atténuer le danger des grandes trouées. Les chemins de fer seront fort utiles avant l'ouverture des hostilités pour tous les mouvements de concentration de personnel et de matériel; ils seront utiles encore à une armée victorieuse se portant en avant et les couvrant de sa masse ; mais qu'on suppose seulement, pendant quelques jours, une lutte avec des succès alternatifs, les deux armées auront à l'envi enlevé les rails, détruit les ponts

et viaducs, crevé les tunnels, etc., en un mot, rendu impossible de se servir des voies ferrées. On se trouvera dans les anciennes conditions de guerre, dans les conditions de tous les temps, et les jambes des soldats joueront encore le rôle capital que leur attribuait Maurice de Saxe. Il ne faut donc pas se baser sur l'existence des voies ferrées pour agrandir outre mesure l'intervalle des points fortifiés.

Ces nombreuses petites places, trop méprisées, ne peuvent sans doute barrer tous les chemins, mais elles commandent les principales communications, en interdisent le parcours à l'ennemi, et en maintiennent au contraire les avantages à l'armée défensive.

Naguère encore Haguenau tenait le nœud de dix voies de communication. La moindre place, dans un cas donné, peut rendre d'immenses services : Soissons, qu'on veut détruire, malgré les enseignements de l'histoire, Soissons, par une capitulation trop hâtée, a sauvé d'une destruction totale l'armée de Blûcher.

On craint que de trop nombreuses places n'exigent pour leurs garnisons un nombre de troupes considérable, dont l'absence affaiblira l'armée

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active au jour décisif de Sadowa. Nous ne le croyons pas.

L'effectif total des garnisons de siège des places dont nous défendons l'existence s'élève au chiffre de cent soixante dix-huit mille hommes , mais ces garnisons ne doivent pas être toutes fournies au même instant. Toutes les places ne seront pas menacées à la fois, et les garnisons de sûreté, pour ainsi parler, n'atteindront pas au tiers du nombre que nous indiquons. En outre, sans pouvoir préciser à l'avance la marche des armées ennemies, on peut dire cependant que si une invasion devait avoir lieu dans les circonstances politiques actuelles, la droite de l'armée envahissante ne s'étendrait que jusqu'à Montmédy et non jusqu'à Dunkcrque. Il n'y aurait plus alors de menacées que quatorze places, dont les garnisons de siège demandent soixante-treize mille hommes; les garnisons de sûreté, à peine vingt-cinq mille hommes.

Quoi qu'il en soit de ces nombres, nous ne craignons pas de manquer d'hommes pour nos garnisons; nous manquerons plutôt d'abris pour former à proximité de l'ennemi nos trop jeunes bataillons.

De tous les progrès dont se targue aujourd'hui l'art de la guerre, le seul qui nous semble incon-

testable, c'est qu'on est parvenu à jeter sue son voisin d'énormes niasses armées. Il est bien évident qu'une armée permanente ne pourra désormais suffire seule à assurer l'indépendance d'un peuple. Il faut que ce peuple tout entier se lève à l'approche de l'ennemi s'il veut rester libre, et dès lors c'est par centaines de mille que nous compterons les auxiliaires de l'armée; mais cet élan du patriotisme nous donnera des hommes et non pas des soldats, quelque ingénieuses que puissent être les combinaisons de notre future organisation militaire. Ces hommes, nous les jetterons dans nos places, dans la zone frontière que nous voulons disputer à l'ennemi, et ils n'en sortiront que capables de paraître en ligne. Mais jusque-là ils arrêteront, ils paralyseront chez l'envahisseur un nombre de troupes supérieur à eux-mêmes et par le nombre et par l'instruction militaire. Ils rendront ainsi bien plus de services que si nous les amenions trop tôt sur le champ de bataille.

Croit-on qu'en 1814 les blessés, les malades, les écloppés , qui ont maintenu fermées les portes de nos places , eussent pu par leur présence dans les plaines de la Champagne changer l'issue des combats qui ont illustré notre agonie? Non ; sans

eux, l'ennemi s'établissait à tout jamais dans nos provinces frontières, et certes jamais à la paix il ne nous les eût rendues.

■Ces lieux de réunion, de dépôt, de magasins pour les bataillons de réserve , on se flatterait vainement de les obtenir dans les places conservées , même entourées chacune d'un camp retranché.

Sans lien entre elles, sans point d'appui, ces places sont condamnées à l'isolement et exposées à tomber devant un simple blocus , d'autant plus court qu'on aura accumulé sous leurs murs plus de bouches à nourrir.

Compter uniquement sur les réserves du centre de la France, c'est faire trop peu. Il faut soutenir la lutte sur la frontière, donner des points d'appui à une population héroïque , qui se lèvera tout entière si elle se voit soutenue , mais soutenue de près, par des appuis solides et permanents, et non pas seulement par l'apparition éphémère de quelques bataillons.

Nous ne voulons pas médire des camps retranchés; nous avons admiré le plus célèbre de tous, celui de Schumla, et nous respectons beaucoup ceux créés ainsi par la nature. Aussi, sur la Meuse, nous ne détruirions pas Sedan, qui prête

si bien son [appui à Mézières. Nous conserverions également, entre Meuse et Moselle, un camp magnifique, dont le duc de Créquy a tiré un si bon parli contre le duc de Lorraine. Montmédy, Longwy, Thionville couvrent son front, Metz et Verdun ses flancs, Toul ses derrières; il se relie par les lignes de la Seille, trop décriées, à Marsal, aux Vosges, etc.

Les camps retrancbés sont utiles quand le terrain se prête à leur assiette; mais nous ne pouvons les regarder comme une panacée et en établir autour de chaque place.

Pour ne parler que de ce que nous connaissons bien, des places qui nous sont confiées, nous dirons qu'à Jîelfort un camp retranché est tout indiqué, tout tracé sur le terrain. Le général Lecourbe Ta prouvé. Le camp est difficile à investir, s appuie aux Vosges , etc.

A Strasbourg, au contraire, un camp retranché nous semblerait dangereux; nous sommes en plaine, aucune hauteur ne nous domine, mais nous serons facilement investis.

L'armée d'Alsace ne doit pas se réfugier sous le canon de Strasbourg; elle y consommerait les vi-

vres de la garnison et conduirait à une capitulation prématurée. Elle doit s'appuyer constamment aux Vosges et se lier toujours à l'armée de Lorraine. Strasbourg est une place qui doit être abandonnée à sa garnison, mais qui doit faire une longue défense et mépriser un bombardement. En aucun cas d'ailleurs on ne saurait mettre la ville à l'abri des bombes : de Kehl on peut en inonder la ville, et le siège de Strasbourg ne saurait être admis que quand l'armée française a perdu pied sur la rive droite du Rbin.

Disons d'ailleurs que partout, malgré l'établissement de forts extérieurs, il sera bien difficile d'empêcher les bombes de tomber dans l'intérieur d'une ville. L'ennemi , en cheminant contre un des forts, trouvera toujours des plis de terrain pour abriter des batteries de mortiers, auxquelles les clochers serviront de points de mire.

Il faut mépriser les bombardements, malgré leurs effets trop vantés dans une récente publication; malgré la grande quantité de bouches à feu et de munitions que les chemins de fer, nous le reconnaissons, permettent d'amener plus rapidement devant une place frontière.

Il faut surtout ne pas croire que c'est en prodi-

guant ses feux au début d'un siège qu'une garnison peut espérer arrêter ceux de l'assiégeant.

Un sage gouverneur restera fidèle aux préceptes de Vauban , de Cormontaigne et de fiousmard. Il suivra toutes les vieilles règles, toutes les méthodes anciennes. Pour se préserver de l'effet des bombes, il fera couper en temps utile, de trèsbonne heure, l'immense quantité de beaux arbres qui environnent Strasbourg, et suppléera par de nombreux blindages aux abris voûtés, non-seulement pour ses magasins, sa garnison, mais pour la population elle-même. Il faut blinder les rez-dechaussée, bien organiser les secours contre l'incendie (on ne manquera certes pas d'eau dans Strasbourg) , et avec ces mesures nos Alsaciens , énergiquement dirigés, braveront les bombes comme les Lillois en 1792. Ils défendront leur ville, non pas huit jours, mais aussi longtemps qu'il leur restera une cartouche et un biscuit.

On croit trop que les places fortes succomberont instantanément sous un grand feu d'artillerie, et l'on dit qu'alors l'ennemi trouvera dans leurs enceintes des points d'appui solides d'où nous aurons peine à le chasser, même après nos victoires. Sans doute , si l'ennemi s'établit dans nos

places, il y trouvera de grands avantages, ceux précisément que nous voulons nous conserver; mais du moins le contraignons-nous à prendre ces places pour les posséder. Si au contraire nous les déclassons à l'avance (c'est le terme consacré), l'ennemi s'y établira sans coup férir et en réparera promptement les défenses, comme nous l'avons fait tout récemment à Brescia. Il ne faut pas compter sur la destruction complète des fortifications des places abandonnées, ce travail est audessus de nos finances municipales.

Nous sommes très-effrayé de l'idée de commettre le sort de la France au hasard d'une bataille. Nous retirer de prime abord sur la Marne, en laissant devant nous des sentinelles perdues à Lille, Mézières, Metz, Strasbourg et Belfort, c'est nous exposer au sort de la Pologne. C'est céder à l'ennemi nos meilleures et nos plus belles provinces; c'est abandonner l'élite de nos populations à la merci de l'ennemi. Ces populations, comprimées, atterrées par l'armée d'invasion, qui s'établira au milieu d'elles , épuisera leurs ressources, enlèvera leurs richesses, seront entièrement perdues pour la défense. Au contraire, si nous restons sur la frontière, si nous défendons le sol pied à

pied, par ces retraites latérales dont parle le général Haxo, si nous maintenons surtout à nos braves paysans l'appui et le refuge de toutes nos places, de toutes sans exception, nous pouvons tirer un grand parti du patriotisme des Lorrains et des Alsaciens. Nos places, bien loin d'affaiblir par leurs garnisons l'armée active, détourneront d'elle des corps ennemis beaucoup plus nombreux que leur propre effectif. Ce ne sera pas ces garnisons seules que l'ennemi devra contenir, mais ces garnisons doublées, triplées par les populations voisines de chaque place. Avec des intervalles de quarante lieues entre les points d'appui, tout devient impossible ; il faut gagner une bataille à tout prix. \ous voulons, au contraire, pouvoir éviter cette bataille, et ne la livrer qu'à bon escient.

Nous nous résumons.

Oui, nous possédons une frontière de fer; pour l'édifier, cette frontière, il a fallu à la fois le génie de Vauban, la puissance de Louis XIV et l'habile administration de Louvois : la détruire serait pour la France un vrai suicide. Ne détruisons rien, nous serions incapables de rien reconstruire. On nous refuserait tout, dans ce temps où

il est de mode de mépriser les choses militaires. On obtient facilement des milliards pour des travaux merveilleux sans doute, qui augmentent toutes nos richesses, mais on ne nous permet pas de prélever, sur la riche dotation de ces travaux de paix, la dîme de sécurité qu'il faudrait consacrer chaque année à en assurer dans l'avenir la jouissance à nos neveux.

Conservons humblement nos pauvres forteresses, quelque défectueuses quelles puissent être, et attachons-nous à les améliorer chaque jour avec le maigre budget qu'on leur octroie.

Strasbourg, 11 août 1866.

Colonel Sabatier.

A Monsieur le Colonel Sabatier, directeur des fortifications, à Strasbourg.

Strasbourg, 20 août 1866.

Mon cher Colonel,

Si la France avait un budget de la guerre et un nombre de soldats illimité, nous pourrions certainement avoir aussi un nombre de places illimité. Incontestablement elles accroîtraient la force défensive du pays. Mais , de même que le nombre des bouches à feu, la cavalerie, le matériel , tous les services auxiliaires doivent être proportionnés à notre état militaire , de même en est-il pour le nombre des places fortes.

Sans nous jeter dans de vagues théories, examinons consciencieusement l'état actuel des choses , et nous en tirerons nos conclusions : 120 régiments d'infanterie à

1,000 hommes 120,000

Génie, artillerie 25,000

Cavalerie 25,000

Garde 20,000

Réserve 200,000

Total 390,000

Défalquons de ces 390,000 hommes :

Algérie 65,000

Mexique 30,000

Rome 8,000

Il reste , en nombres ronds , 290,000 hommes à déduire pour cadres des dépôts et compagnies hors rang, et les garnisons de

Paris 15,000

Lyon 10,000

Lille 10,000

Mézières 4,000

Metz 6,000

Strasbourg 10,000

Belfort 6,000

Grenoble 4,000

Besançon 3,000

Toulon 3,000

Brest 2,000

Langres 5,000

Châlons 5,000

Laon 5,000

Il reste à mobiliser, au grand maximum, 200,000 hommes, et, derrière cela, pas un homme disponible pour remplir les vides qui ne

manqueront pas de se produire après les premiers jours de marche. (Les calculs les plus modérés permettent de les évaluer à un cinquième après les cinq premiers jours de marche.)

Nous n'arriverons donc pas sur les champs de bataille de l'Allemagne avec plus de 150,000 hommes.

Franchement , cet état militaire est-il en rapport avec nos prétentions, notre population et le rôle que nous devons jouer en Europe?

Et où voulez-vous que nous trouvions les garnisons de toutes nos places fortes?

Dans les gardes nationales !

Mais elles n'existent plus; il faudrait les réorganiser, et avec l'esprit antimilitaire de notre époque, je vous assure que ce ne serait pas chose facile , et qu'avec de pareilles troupes aucun commandant de place ne pourrait résister en présence des lâches manifestations des citadins. Ce qui vient de se produire à Francfort, Mayence, Vienne, Presbourg, etc., nous en donne une idée!

Recevez, mon cher Colonel, l'assurance de mes sentiments affectueux.

Le Général commandant la 6 e division militaire.

Signé : A. Ducrot.

A Monsieur le général de division Ducrot, commandant la 6 e division militaire, à Strasbourg.

Metz, le 31 juillet 1866.

Mon Général,

J'ai reçu , et lu aussitôt, l'exemplaire que vous m'avez fait l'honneur de m 'envoyer, de votre travail intitulé : Quelques observations sur le système de défense de la France. Il m'a vivement intéressé, et je vous en aurais remercié moins tardivement si le voyage de l'Impératrice à Nancy et ma préparation à l'inspection générale m'avaient laissé plus de loisirs. Aujourd'hui que je suis un peu déblayé, permettez-moi, mon Général, de vous soumettre les réflexions que m'a inspirées la lecture de votre brochure.

Comme vous le dites , tout a bien changé depuis Louis XIV et Vauban ; il y a lieu de faire une étude attentive des choses de la guerre si l'on veut comprendre le parti à tirer, à notre époque , des défenses organisées dans ce temps-là. Vous vous êtes livré à cette étude, mon Général, et

elle vous a amené à admettre une solution de la question qui consisterait à raser toutes nos petites places de la frontière , en les remplaçant par trois grandes, ou plutôt par trois camps retranchés, à Laon , au Mourmelon et à Langres.

Moi , j'ai peine à croire que notre puissance nationale gagnât beaucoup à ce changement; et pour donner quelques développements à ma pensée , je vais , si vous le voulez bien , mon Général , reprendre avec vous l'examen des principales modifications apportées à l'art de la guerre depuis Vauban. Nous verrons ensuite quelles seraient les conséquences de ce nouvel état de choses, soit avec le système que vous proposez, soit avec celui de nos défenses actuelles. Enfin viendra la conclusion.

Et d'abord , ces principales modifications apportées de nos jours à la tactique et à la stratégie sont on ne peut plus heureusement résumées par vous. Ainsi , un grand changement a eu lieu par suite du perfectionnement des armes , notamment pour l'artillerie, sous le double rapport de la plus longue portée des projectiles et de l'allégement général du matériel. D'un autre côté , le chiffre des combattants s'est élevé d'une manière

effrayante , et nous ne sommes plus au temps de la guerre de sept ans , où Frédéric, avec 80,000 hommes, tenait l'Europe coalisée en échec. Avec le système actuel, inauguré par les campagnes de la Révolution et de l'Empire, le jour où la France sera menacée d'une invasion, c'est contre un million d'ennemis qu'on aura à la défendre.

Or ce million d'hommes trouvera, pour pénétrer jusqu'à Paris , une quantité de grandes et belles routes qui, en 1814 et 1815, n'étaient que des chemins vicinaux impraticables pour une armée. De nombreux chemins de fer permettront d'employer à leur ravitaillement toutes les ressources de l'Europe , sans compter celles que nos villes et nos campagnes offriront plus encore qu'autrefois. En outre, les traités qu'on est en train de déchirer, Dieu merci, nous ont enlevé, je ne dirai pas nos places les plus importantes, mais du moins celles dont la position avait été le plus heureusement choisie par Vauban pour couvrir notre frontière : Marienbourg, Philippeville, Luxembourg, Sarrelouis et Landau sont aujourd'hui encore des armes redoutables tournées contre nous, sans parler deCoblentz, Mayence, Ger-

mersheim , Anvers , etc. , que les puissances voisines ont ou fortifiées, ou singulièrement agrandies et améliorées depuis.

De tout cela il résulte que, dans l'état actuel des choses , et dans le cas d'une grande guerre avec l'Allemagne, il faut être prêt à défendre la France contre un million d'hommes bien armés, pourvus d'un matériel d'artillerie trèsmobile, bien approvisionnés en vivres et en munitions , et se dirigeant sur Paris par toutes les routes qui y conduisent, c'est-à-dire débouchant par presque tous les points de nos frontières du Nord , de Lorraine et d'Alsace , pour ne parler que de celles-là. Il faut bien admettre aussi, étant donné notre tempérament , que cette invasion n'aura pas lieu avant quelque grand désastre éprouvé en Belgique, en Prusse ou en Allemagne, désastre à la suite duquel nos troupes démoralisées s'en iront à la débandade , comme on va d'habitude dans toutes les armées battues, et plus peut-être encore chez les Français qu'ailleurs.

Et maintenant, dans votre système, mon Général , qu'aurons-nous pour nous défendre à ce moment critique? Cinq places fortes : Lille, Mézières, Metz, Strasbourg et Belfort : trois positions

retranchées : Laon, le Mourmelon et Langres; enfin les fortifications de Paris.

Mais les cinq places fortes, isolées comme elles le seraient alors , auraient perdu une bonne partie de leurs propriétés au point de vue de l'appui à donner aux armées qui manœuvreraient pour défendre les frontières. Vous l'admettez d'ailleurs implicitement, et vous les considérez surtout comme des places de dépôt en cas de guerre offensive , en en faisant assez bon marché, ce semble, sous le rapport de leur utilité pour la défense du pays. Moi, au contraire, je tiens peu à nos places fortes pour le cas de l'offensive. Je ne puis les envisager autrement que dans leur participation à la défense du territoire; mais je crois que, pourvu qu'elles soient bien organisées, toutes sont susceptibles d'y contribuer plus ou moins, le moment venu.

Me traitons donc, si vous le voulez bien , mon Général, que la question de la défense, et suivons, dans votre système, une armée envahissante marchant sur Paris. Impossible à elle raisonnablement de le faire en laissant derrière soi des centres de résistance aussi importants que vos cinq grandes places extrêmes : elle ne pourra

se dispenser pour le inoins de les surveiller, et 30 ou 40,000 hommes laissés à cet effet devant chacune d'elles ne semblent pas un chiffre exagéré , ce qui fait 150 ou 200,000 hommes immobilisés par ces cinq places fortes. Mais ce sera tout, puisqu'il n'y aura plus d'autres obstacles artificiels à la frontière , et alors le reste des enne mis se portera en avant. Qu'un choc ait lieu alors, que nous soyons battus, et voilà l'armée nationale n'ayant pas de meilleur parti à prendre que de se replier sur vos places de seconde ligne. Ainsi, du premier coup, après une seule bataille malheureuse, l'invasion se trouve à trente-cinq lieues de Paris !

Il est vrai que vous avez là trois belles positions militaires et que Paris est fortifié. Mais il n'est pas moins vrai que c'est maintenant dans le triangle ayant Laon, le Mourmelon et Langres pour base, avec Paris pour sommet, que va se jouer le va-tout de la France.

Or remarquez, mon Général, que l'ennemi installé à son aise dans nos provinces du Nord et de l'Est, pourra y lever telles contributions de guerre qu'il voudra, y comprimer sans peine tous les mouvements des populations qui tenteraient

de prendre les armes pour aller au secours de Paris, et enfin, faire converger toutes ses forces sur le terrain où il va engager la lutte avec les débris de notre armée.

Je ne veux pas prévoir quelle en sera l'issue; mais la campagne de 1859 nous a montré qu'une armée victorieuse peut très-bien entrer dans un quadrilatère, fût-il entouré par trois grands cours d'eau et par la chaîne des Alpes : à fortiori pourrait-elle pénétrer dans un triangle que n'entoure aucun obstacle naturel. Rien ne nous eût empêchés, en 1859, de mettre le siège devant Pcschiera, Vérone et même Legnago, en bloquant Mantoue ; et d'après cela on est fondé à croire que 6 à 800,000 hommes pourraient trèsbien entreprendre le siège de Paris, tout en forçant ou masquant Laon, le Mourmelon et Langres. Une telle perspective m'effraye un peu, je l'avoue; et je pense que mieux vaut chercher à retenir l'ennemi le plus longtemps possible à la frontière, puis lui disputer pied à pied le sol de la patrie, plutôt que de le laisser pénétrer tout de suite et sans résistance jusqu'au cœur du pays.

C'est dans cet ordre d'idées, au surplus, que

Louis XIV et Vauban, tout en méditant une enceinte autour de Paris, ont construit ce beau système de places fortes que les étrangers nous envient, qu'ils voulaient détruire en 1815, et qu'ils ont du se borner à entamer, grâce à la générosité de l'empereur Alexandre, qui n'entendait pas voir la France réduite à n'être plus qu'une puissance européenne de troisième ordre; peut-être bien aussi grâce à ce que la coalition, maîtresse de Paris, n'était encore entrée ni à Lille, niàMontmédy, ni à Tbionville, ni à Metz, ni à Verdun, ni dans beaucoup de ces places qui, selon vous, mon Général , devraient être démantelées.

Les progrès de l'artillerie moderne ont, il est vrai, créé de grands embarras pour la défense de plusieurs de ces places ; et bien que ce soit s'avancer un peu peut-être que de donner Strasbourg comme incapable de tenir plus de huit jours devant des canons rayés, il n'en est pas moins acquis que les anciens principes de la fortification doivent subir, et ils subissent en ce moment, des modifications importantes. Mais est-ce à dire pour cela qu'il faille renoncer aux places existantes? Assurément non. Une arme imparfaite n'en est pas moins une arme, et un

obstacle, quel qu'il soit, vaut toujours mieux que rien. Je veux bien que le fusil à aiguille ait tous les mérites qu'on lui reconnaît aujourd'hui et qu'on lui contestait hier; mais je n'en pense pas moins qu'il serait imprudent de jeter au rebut notre armement actuel , au lieu de l'améliorer en attendant qu'on le remplace. Et croyez bien, mon Général , que si Ton a déclassé récemment quelques-unes de nos places, les moins importantes par leur situation, c'est surtout parce que leur remaniement eût exigé des dépenses trop considérables : là, les considérations militaires ont dû le céder aux questions de budget.

Oui, aujourd'hui comme toujours, et peut-être plus que jamais, il faut qu'une armée envahissant la France rencontre des obstacles nombreux. Il faut que ses communications soient entravées, que ses divers corps ne puissent opérer leur jonction sans de grandes difficultés. Elle trouvera certes plus de routes qu'autrefois; mais aussi elle sera bien plus nombreuse et par conséquent moins facile à mouvoir et à concentrer. Il faut, pendant que l'ennemi manœuvrera dans ce dernier but, que l'armée nationale, utilisant les chemins de fer du réseau français, profite de toutes les places

fortes disséminées sur la frontière pour combiner ses opérations défensives ; et que , pour manœuvrer elle-même à son aise, elle possède le nœud des principales communications. Il faut, si l'étranger parvient à franchir la ligne des places frontières et à s'avancer sur Paris, qu'il ne puisse le faire sans être obligé de se dégarnir fortement pour assurer ses derrières : Blûcher et Wellington n'ont osé marcher en avant, après Waterloo, qu'en laissant 120,000 hommes derrière eux pour surveiller les places qui ferment la trouée de l'Oise. Il faut que ces corps d'armée détachés de l'armée d'invasion ne puissent pas s'installer sans résistance dans les pays où ils doivent opérer; qu'ils rencontrent au contraire beaucoup de places fortes défendues, non par l'armée, qui aura autre chose à faire alors qu'à s'abriter derrière des murailles, mais par les écloppés,les dépôts, les traînards, qui sans ces places auraient été faits prisonniers, et enfin par le ban et l'arrière-ban de tous les Français qui, pouvant porter un fusil , seraient pourtant hors d'état de tenir devant l'ennemi en rase campagne. Peut-être même, si Paris résiste longtemps, les plus grandes places fortes parviendront-elles, avec ces éléments, à former

des corps d'armée susceptibles d'agir offensive ment au dehors.

Voilà selon moi, mon Général, la vraie défense de la France, la défense nationale, celle qui tire parti de toutes les forces vives du pays. Voilà le système rêvé, et on peut le dire, en grande partie exécuté par Vauban , le système qui nous a sauvés après Hochstedt, Oudenarde et Malplaquet, le môme dont Carnot, ministre en 1792, disait dans un moment bien critique aussi : « La patrie doit des autels à ceux qui l'ont créée». En 1815, enfin, c'est peut-être ce système là qui a préservé la France d'une ruine totale. Aussi s'est-on empressé, au lendemain des mauvais jours qui ont amené la fin du premier Empire , de le compléter du mieux qu'on a pu.

Rien n'empêche maintenant, bien entendu, de le perfectionner encore , en mettant nos places frontières à l'abri des effets de la nouvelle artillerie, œuvre entreprise déjà, et en préparant des champs de bataille pour défendre Paris, si l'invasion parvenait encore à traverser la ligne des places fortes. Certes, les positions que vous indiquez en vue de cet objet sont on ne peut mieux choisies ; mais on s'est aussi déjà préoccupé de ce

côté de la question. Ainsi, les trois places de la Fère, Laon et Soissons sont destinées à couvrir les ailes de l'armée ayant pour mission de disputer à l'ennemi la vallée de l'Oise. Quelques forts, susceptibles d'être défendus isolément par un petit nombre d'hommes et de prêter leur appui aux corps manœuvrant en arrière, achèveraient de donner à cette position une grande solidité. De même, la place de Langres n'est plus seulement munie de sa vieille enceinte restaurée; elle a son camp retranché au sud, et l'on pense à lui donner plus de valeur encore par la création de quelques ouvrages détachés. Enfin, on veut fournir à l'armée nationale un appui entre les positions de Laon et de Langres, et l'on songe à Vitry, situé au confluent de la Marne et de l'Ornain. Vaudrait-il mieux, comme vous l'exprimez, se reporter au Mourmelon, à quelques lieues en arrière? Ce serait à examiner.

En résumé, si j'ai bien compris le sens de voire brochure, mon Général, elle tendrait à supprimer les cinq sixièmes de nos places frontières, et à améliorer le reste en renforçant les trois champs de bataille existant déjà pour fermer les trois grandes routes de Paris. Cette dernière idée, je

m'y associe de tout cœur ; mais je ne puis en dire autant de la première. Je ne vais pas jusqu'à prétendre, bien entendu, que si nos petites places n'existaient pas, il faudrait les créer toutes; mais puisque nous les avons, gardons-les.

Si encore le sacrifice de ces places devait rendre un grand service aux finances de l'Etat pendant la paix, on comprendrait les préoccupations que semble causer leur maintien ; mais qu'en est-il de tout cela, en réalité? L'entretien de toutes celles dont vous demandez la suppression, mon Général, en y comprenant même celles qui défendent les passages du Jura, des Alpes et des Pyrénées, ne coûte pas un million par an : moins qu'un régiment de cavalerie !

Mettra-t-on aussi en avant les grands mots de populations étouffées, d'industries locales enchaînées, et autres, empruntés au vocabulaire électoral, pour crier haro sur les places fortes? Non, car il y a longtemps que l'expérience a prononcé là-dessus. Prenez la ville la plus ardente à réclamer la suppression de ses remparts; cédez, et laissez-la libre de les abattre : elle vous demandera aussitôt de l'argent et des bras pour l'exécution de cette mesure, ne fera quegratigner les

murailles, si vous refusez, et pleurera indéfiniment sa garnison perdue.

Non, encore une fois, ne nous dépouillons pas de ce que nous possédons.

Et tenez, mon Général, permettez -moi , en finissant, de vous soumettre les réflexions que font naître en moi, sur le sujet que vous avez traité, les derniers événements survenus en Allemagne.

Si au lieu de posséder trois bicoques en Bohême, bicoques dans lesquelles, par parenthèse, l'armée prussienne victorieuse n'est pas encore parvenue à mettre le pied; si, dis-je, au lieu de n'avoir que ces trois petites places , l'Autriche en eût eu cinq ou six pour intercepter les principales routes débouchant de la Saxe par l'Erz-Gcbirge, et delà Silésieparlc Riesen-Gcbirge,les deux armées prussiennes auraient rencontré des difficultés sérieuses à opérer leur jonction. Au lieu de livrer les combats de Nachod, de Neustadt, de Gitchin, deTrautenau, qui ne les ont arrêtées que quelques heures , force leur eût été de faire quelques petits sièges; et pendant ce temps-là, Bcnedeck, malgré sa lenteur, aurait trouvé le moyen, peutêtre, de les écraser en détail. Si, après la bataille de Sadowa, Pardubitz et Prague, au lieu d'être

CORRESPONDANCE. m

complètement ouvertes, eussent été protégées par de bonnes lignes et organisées en camps retranchés, l'armée autrichienne ne serait pas sans doute acculée à sa capitale aujourd'hui , et les Prussiens ne tiendraient pas la Bohême et la Moravie.

Or, en France, nous avons un système de places fortes tout créé dans le genre de celui qui, il y a quelques jours, eût peut-être sauvé l'Autriche. Pourquoi donc vouloir en faire le sacrifice de gaieté de cœur? — Il est une chose certaine, c'est que nos bons amis les Prussiens s'en réjouiraient fort, eux qui connaissent aussi bien que nous, sinon mieux, la géographie militaire de la France, et qui publient en allemand, sur notre système de défense , de nombreux ouvrages que je voudrais bien voir traduits pour ma propre instruction. Mais d'après ce que j'ai pu m'en l'aire expliquer, je suis resté convaincu que ces chers voisins ne font nullement fi de nos petites places frontières.

Mais en voilà bien assez, et je m'arrête enfin, vous demandant pardon, mon Général, d'une aussi interminable épître. Je viens de la relire, et m'y trouve aussi discutant sur un pied de bien

m ÉTUDES SUR LES DIFFÉRENTES ARMES.

grande égalité avec vous, mon supérieur à tous égards. Pardon, encore une fois, pour ce travers d'éducation d'officier du génie; il n'ôte rien, je vous le jure, au profond respect avec lequel je suis,

Mon Général ,

Votre très-obéissant et très-sincèrement dévoué serviteur.

Le Colonel du 2 e régiment du génie,

G. Duval.

CORRESPONDAXCE.

A Monsieur le Colonel Duval, commandant le 2 e régiment du génie, à Metz.

Strasbourg, le 17 août 18GG.

Mon cher Colonel,

Merci de votre longue et très-intéressante lettre. Vous voulez bien prendre mon travail au sérieux, et dès lors je ne désespère pas de vous amener à partager mes convictions.

Je ne vous dirai pas comme M. de Girardin à M. de la Guéronnière : « Vous êtes le passé, je suis l'avenir. » Mais je vous dirai : N'ayez pas d'idées absolues, de parti pris; cherchez dans l'étude du passé, dans l'examen du présent, les conditions de force et de puissance de votre pays, vous finirez par arriver aux mêmes conclusions.

Toutes vos objections, je me les suis faites à moi-même, ou elles m'ont été faites par des spécialistes distingués , et loin d'ébranler mes convictions, elles n'ont fait que les affermir.

Elles sont spécieuses, et leur réfutation demande de longs développements dans lesquels je

ne puis entrer en ce moment; mais vous ne perdrez rien pour attendre. Permettez-moi seulement deux observations en ce moment; Tune relative au passé que vous invoquez, l'autre au présent.

Vous dites, avec bien d'autres, en vous appuyant de la grande autorité de Carnot, que notre système de places fortes a sauvé la France en 1792.

Eh bien, je vous en prie, relevez avec soin le récit de cette campagne , dans Thiers , par exemple ; méditez attentivement cette question , et, j'en suis convaincu, vous arriverez à reconnaître que rien n'est moins fondé que cette opinion.

Quelques coups de canon avaient suffi pour faire tomber Longwy et Verdun; la trouée était faite entre Sedan et Metz, 80,000 Prussiens pouvaient s'y précipiter, envelopper et détruire nos petits corps d'armée et marcher sans obstacle sur Paris, en suivant la vallée de la Marne. Tel était d'ailleurs le plan de campagne conçu par la coalition. Un défaut d'entente entre les coalisés, les incertitudes et les hésitations du vieux Brunswick le firent échouer. Dumouriez, mettant à profit les incroyables lenteurs de l'en-

nemi, put occuper les défilés de l'Argonne, en prépara la défense.

Cependant 2 à 3,000 hommes, tout au plus, occupaient les Islettes lorsque 45,000 Prussiens s'y présentèrent. A coup sûr ils n'auraient pu tenir devant une attaque franche et résolue; mais Brunswick, fatigué, mécontent, se borna à une simple démonstration. Cependant, malgré toutes les lenteurs et les hésitations des Prussiens, le défilé de Grand-Pré est forcé, l'armée de Dumouriez est coupée , peut-être enveloppée et détruite; cette fois encore, l'ennemi s'arrête irrésolu et laisse à Dumouriez le temps nécessaire pour se concentrer sur Sainte-Menehould, et la France est sauvée à Valmy.

En vérité, je ne vois pas bien, dans ces circonstances, le grand rôle des places fortes de notre frontière nord-est.

En 1815, dites-vous, Blucher et Wellington n'ont osé marcher sur Paris qu'après avoir laissé derrière eux 120,000 hommes pour masquer les places frontières. — Vous faites erreur; Blucher a marché droit sur Paris par la rive droite de l'Oise, sans se préoccuper de nos places fortes. C'est Wellington, qui, plus méticuleux, plus

prudent, si vous le voulez, a jugé à propos de s'assurer une base d'opération en s'emparant de Verdun et masquant quelques autres places.

Mais la marche des Prussiens n'en a pas moins précipité les événements et amené la capitulation de Paris; nous avons été lâchement trahis, je le veux bien , mais il en sera toujours ainsi à la suite de grands désastres et sous la pression d'un ennemi audacieux.

L'Autriche, dites-vous, n'aurait pas éprouvé un immense désastre si la Bohême eût été couverte par un choix de bonnes places fortes. Permettez-moi de vous faire observer qu'il en existe quatre sur une très-petite étendue : Kœnigstein , Theresienstadt, Josephstadt et Kœnigingrœtz. Trois ou quatre de plus n'auraient pas beaucoup changé la situation ; au contraire , elles n'eussent fait que contribuer à disséminer l'armée. Si, au contraire, il y avait eu une seule grande place avec camp retranché dans une position stratégique, à Gitchin ou à Jung-Bunzlau, par exemple, l'armée de Bohême s'y fût trouvée concentrée tout naturellement, de même que l'armée de l'Est se fût concentrée à Olmûtz. Chacune de ces armées , éclairée par quelques avant -postes retranchés

dans de bonnes positions , pouvant se prêter un mutuel appui grâce à la voie ferrée qui les relie , abondamment pourvue de vivres , de munitions , de matériel, pourrait prendre l'offensive ou rester sur la défensive.

Le camp retranché de Gitchin rendait impossible toute concentration de l'ennemi dans l'intérieur de la Bohême; Olmûtz remplissait le même rôle dans la Moravie.

Josephstadt et Kœnigingraetz n'ont pu protéger la retraite de la grande armée battue à Sadowa ; supposez-les un peu plus considérables , et quelques corps s'y réfugiant, il leur serait arrivé ce qui arriva à Mack à Ulm.

A mes yeux, l'organisation des places fortes est une chose importante , sans aucun doute, mais une chose secondaire.

Une grande nation doit chercher sa force dans l'esprit national, dans l'organisation morale et matérielle d'une nombreuse et solide armée. Sous ce rapport, nous avons beaucoup à faire.

Supprimez , avec toutes les petites places , toutes les petites garnisons où se perdent l'instruction et la discipline, où les officiers s'abrutissent et se dégoûtent du métier; concentrez l'armée en quel-

ques points où seront formées des divisions actives composées des différentes armes, génie, artillerie, cavalerie.

Là, vous pourrez créer des mess, des pavillons d'officiers, des écoles, des cours, des champs de tir, de manœuvre. Sous l'impulsion d'un chef intelligent et passionné pour le métier, l'esprit militaire, le goût des armes se développeront; les chefs acquerraient l'habitude de manier les grandes masses; l'on apprendrait à se concentrer, à s'appuyer; les forces seraient décuplées, et quelques heures suffiraient pour mettre sur pied une armée respectable ; l'on dominerait toujours les événements, l'on ne serait plus à leur merci.

Supposez une division à Belfort, une à Strasbourg, avec les parcs et le matériel de réserve, une à Nancy, une à Metz, une à Mézières, deux à Langres, deux à Châlons, deux à Laon; deux divisions de cavalerie à Lunéville, une à Châlons, vous aurez de suite une nombreuse et puissante armée , avec sa réserve formée par la garde et la garnison de Paris.

Elle se porte en avant; les dépôts reçoivent les hommes de la réserve, la deuxième portion du contingent; les divisions organisées dans l'ouest

elle sud de la France se groupent, s'avancent, et une deuxième et puissante armée est organisée.

Recevez, mon cher Colonel, l'assurance de mes sentiments affectueux.

Le Général commandant la 6 e division militaire,

Signé : A. Dlcrot.

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