DRE URE
€ Un portrait peint par Emile Duroy nous montre, écrit Théodore Banville, Charles Baudelaire à vingt ans... le nez gracieux, ironique, dont les plans s'accusent bien et dont le bout un peu arrondi et projeté fait tout de suite penser à la célèbre phrase du poète : Mon âme voltige sur les parfums, comme l'âme des autres hommes voltige sur la musique. » Par ces dernières lignes, extraites d’un de ses poèmes en prose, qu'il a reproduites dans une de ses poésies, « Comme d'autres esprits vogent sur la musique Le mien, à mon amour ! nage sur ton parfum. »
Baudelaire a marqué la sensibilité extrème de son odorat.
Il n’aimait pas la Belgique où les arbres, disait-il, ont des fleurs qui n'ont pas d'odeur. Dans cette hyperosmie Lombroso y a vu un signe de dégénérescence mentale. En maint endroit de son œuvre cette préoccupation de l’arôme reparait :
« Lecteur as-tu quelquefois respiré,
Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d’encens qui remplit une église Ou d’un sachet le musc invétéré
Charme profond, magique, dont nous grise Dans le présent le passé restauré. »
Sa maîtresse, il se plait à la sentir plutôt qu'il ne tient à la contempler |
« Quand, les deux veux fermés en un soir chaud d'automne Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone. »
et encore :
« O toison moutonnant jusque sur l’encolure O boucles, o parfum chargé de nonchaloir
La langoureuse Asie et la brûlante Afrique Tout un monde lointain, absent, presque défunt Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique.»
de mème :
& Sur ta chair le parfum rode Comme autour d’un encensoir. »
Ailleurs il s’enivre ardemment :
€ . . . . . des senteurs confondues De l'huile de coco, du musc et du goudron. »
Il lui suffit d'ouvrir
Cr. à re 2 un coffret venu de Orient
Dont la serrure grince et rechigne en criant,
Où dans une maison déserte quelque armoire
Pleine de l’âcre odeur des temps, poudreuse et noire »
pour que le .« souvenir enivrant » se mette à « voltiger dans l'air troublé », pour que mille pensers s’éveillent « chrysalides funèbres » et prennent leur essor.
« Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d’or »
pour que « Lazare odorant, déchirant son suaire » le vertige le saisisse et le presse
« Vers un gouffre obscurci de miasmes humains. »
C'est par l’odeur qu'il évoque des paysages lointains autrefois entrevus.