‹ DE L'ÉTAT MENTAL DE BAUDELAIREChapitre 9 sur 15 · MEL CHE · texte numérisé non relu

MEL CHE

& Guidé par ton odeur vers des charmants climats Je vois un port rempli de voiles et de mâts,

Pendant que le parfum des verts tamariniers

Qui circule dans l’air et m'’enfle les narines

Se mêlent dans mon âme aux chants des mariniers. »

C’est également par l'odeur qu’il arrive à nous donner d'une manière si intense, si effrayante le sentiment de la mort, de la destruction :

& Ainsi quand je serai perdu dans la mémoire Des hommes, dans le coin d’une sinistre armoire, Quand on m’aura jeté, vieux flacon désolé, Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé, Je serai ton cercueil, aimable pestilence !

Le démon de ta force et de ta virulence

Cher poison préparé par les anges ! liqueur

Qui me ronge, à la vie et la mort de mon cœur !»

Cette pestilence éveille en lui le sentiment ou plutôt la sensation de l’immortalité

« Alors, à ma beauté ! dites à la vermine Qui vous mangera de baisers

Que j'ai gardé la forme et l’essence divine De mes amours décomposés. »

A peine respire-t-il l’'arome d’un parfum, qu'aussitôt des musiques retentissent à son oreille, des paysages se déroulent devant ses yeux, des images sans nombre s’imprègnent dans son cerveau. Certains parfums sont « frais comme des chairs d'enfant », « doux comme le hautbois, verts comme des prairies ». D'autres comme le musc, l’ambre, le benjoin, l’encens, corrompus riches et triomphants « chantent les transports de l'esprit et des sens », ils provoquent à la coquetterie, au luxe, aux festins et aux splendeurs. Pour résumer :

« Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »

Perversion cérébrale que cette confusion des sens, le

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terme est peut-être un peu gros. Peut-être faut-il y voir le résultat, la marque de l'imprégnation d'un toxique dans l'organisme que cette sensibilité exagérée des sens. On sait que de Quincey, prononçant les mots de Consul Romanus, se représentait aussitôl, © arrivant, balayant tout devant lui, Paul-Emile ou Marius entouré d’une compagnie de centurions, faisant hisser la tunique rouge au bout d'une lance, et suivi de l’effrayant hourra des légions romaines.»

Comme lui, amoureux des parfums, les chats étaient aimés de Baudelaire. Il leur a adressé trois belles pièces de vers, et souvent il les fait errer à travers ses compositions comme accessoires caractéristiques. Un des plus gros griefs qu'il avait contre Jeanne Duval, c'est qu'elle chassait son chat de son appartement pour y introduire des chiens.

Cette zoolâtrie s'explique quand on connait la nature de l'écrivain, et la cruauté raflinée du félin devait lui plaire. Ne s’enthousiasmait-il pas, rapporte Th. Gautier, devant le spectacle que lui donnait son chat Tibère, mettant deux heures pour tuer une petite souris. Ses eris, semblables à ceux d’un enfant qu'on égorge, qui accompagnent ses amours, devaient plaire au tempérament sadique du poète. Il n'aimait pas seulement ces jolis animaux pour leur fierté, leur discrétion, leur nature voluptueuse et délicate, les «nobles attitudes » qu'ils prennent en songeant ; ce qui le séduisait surtout, c'est le côté mystérieux de l'animal qui avec ses yeux phosphoriques et les étincelles jaillisant de son dos, hante sans peur les ténèbres.

Il croit voir sa femme en l'étreignant et, dans l'odeur de l'animal, il retrouve le parfum subtil et dangereux d’un corps bien connu. Peu à peu, d'égal de l'homme, le chat lui deviendra son supérieur, il saura ses pensées, devinera ses

intentions et comme un génie interviendra dans tous ses actes.

« C’est l'esprit familier du lieu Il juge, il préside, il inspire Toutes choses dans son empire »,

roue et il sera prudent de le consulter « Peut-être est-il fée, est-il Dieu »

Cessant de l’admirer, il l’adorera, sa voix «riche et profonde » endormira ses maux les plus cruels et « bientôt dans sa cervelle, ainsi qu'en son appartement, un beau chat doux, fort et parfumé se promènera comme un maître dans son empire, et ce chat, c'est la folie (S. Maire) ».

Quel nom donner à cet état névropathique du poète. La tâche n'est pas aisée. Il est déjà bien difficile de porter un diagnostic formel sur un malade soumis à de nombreux examens, à plus forte raison, le problème présente-t-il plus de difficultés pour Baudelaire mort depuis plus de cinquante ans, et du caractère duquel nous ne connaissons en somme les particularités que par l'étude de son œuvre et de sa correspondance.

Lombroso l’a dépeint comme un dément, comme un fou mégalomane.1l voyait chez lui un orgueil et une ambition qui annonçait l’aliénation mentale dans laquelle il devait finir ses jours. « Seigneur, mon Dieu, écrivait le poète, accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise. »

A vrai dire, l'opinion de Lombroso nous paraît injuste et nous ne pouvons relever dans l'existence de Baudelaire, où, comme nous le verrons tout à l'heure dans ses derniers moments, aucun signe permettant d'affirmer la démence de l'écrivain.

Ce qu'il fût, à n'en pas douter, c'est un déséquilibré. Il représente bien le type de ces dégénérés supérieurs. Doué d’un talent qui fait de lui un des poètes les plus parfaits de notre temps, possédant les facultés d'imagination et d'expression qui permettent de classer ses œuvres parmi les plus belles de notre littérature, il se montra totalement

JACQUEMET, s 3

incapable durant toute sa vie de se conduire d’une façon raisonnable. Il dilapida la majeure partie de son patrimoine au point de se voir infliger un conseil judiciaire. Durant toute son existence les besoins d'argent l’assaillirent et il fut poussé, même, à une époque, à commettre des indélicatesses ainsi qu'il l'avoue dans une lettre écrite à sa mère. Nous avons relaté plus haut ce besoin de mystifier qui était en lui, ce désir de surprendre et de scandaliser par ses propos les gens qui l’entouraient, de se faire remarquer par des actes qui étonnent chez un homme de ce milieu et de cette éducation. Déséquilibré, il l'apparaît encore par cette pointe de sadisme qui perce à travers plusieurs de ses pages, et connaissant le caractère obsédant et impulsif de cette perversion, nous comprenons le goût de Baudelaire pour les sujets macabres, goût qu'il subissait plutôt qu'il ne s'y complaisait. ;

Malade il le fût, et vivait en contagion avec d’autres malades comme Gérard de Nerval, Pétrus Borel, Aloyosus Bertrand, possédé par l'influence qu'exerçait sur lui son admiration pour Edgard Poe, sa névrose ne pouvait que s'exaspérer. « Enfant du siècle », fatigué de vivre avant d'avoir vécu, impuissant à s'adapter aux conditions de l'existence sociale et naturelle pour laquelle il n'avait que. mépris, il rechercha les sensations étranges et exception- nelles et nous savons qu'il alla jusqu'aux excitants, jusqu’au vin, au haschisch, à l’opium.

Ne fut-il qu'un simple déséquilibré ? Il semble bien qu'il y à en lui autre chose. Le docteur Gellineau le classa dans une étude parmi les neurasthéniques. Baudelaire, de par son hérédité, était prédisposé à toutes les tares mentales: la disproportion d'âge qu’il y avait entre ses parents n’a sans doute pas l'importance que certains pourraient incriminer, mais ce qui est plus grave c’est le caractère même de sa mère qui « était fantastique », écrit-il. Sans parler des troubles physiques qu'il ressentit et sur lesquels nous reviendrons : céphalée, insomnie, asthénie musculaire,

bien des symptômes chez Baudelaire se rattachent à la neurasthénie. En lisant la correspondance adressée à sa mère, ses journaux intimes, nous y trouvons ce besoin d'analyser ses sensations, particulier à ces malades. « Ce que je sens, c'est un immense découragement, une sensation d'isolement, une peur perpétuelle d’un malheur vague, une défiance complète de mes forces, une absence totale de désirs, une impossibilité de trouver un amusement quelconque. Je me demande sans cesse : à quoi bon ceci? à quoi bon cela ? c'est là le véritable esprit de spleen ».

Ailleurs il parle « du contraste offensant, répugnant de mon honorabilité spirituelle avec cette vie précaire et misérable ». Cette détresse, il essaie doucement de combattre contre elle, et il se rend compte de l'inutilité de ses efforts, tant sa volonté est faible et impuissante à le secourir. & Il faut vouloir avec une volonté affaiblie — cercle vicieux. » La connaissance qu'il à de son état le rend'iras-. cible. « L'oisiveté absolue de ma vie apparente contrastant avec l’activité perpttuelle de mes idées me jettent dans des colères inouïes ». Le souvenir des pays lointains qu'il a visités l'obsède et à travers toute son œuvre on y trouve la marque de la trace qu'il y a laissée.

Certains détails nous forcent à nous demander s’il n'y eut pas chez Baudelaire une affection bien différente, s’il ne fut pas un mélancolique. En effet, si le neurasthénique est un égoïste, tout autre nous apparait notre poète, se préoccupant sans cesse des gens qui l'entouraient, de ses parents, de ses amis, des indifférents même.

Dans plusieurs de ses lettres il nous parait préoccupé de l'état de sa mère, il s'inquiète de sa santé, se reproche de lui causer du souci et enfin il craint de la « voir mourir avant que je t'ai rendue absolument heureuse, toi le seul

être avec lequel je puisse vivre doucement, sans ruses, sans mensonge ».

Et ailleurs, à propos de Jeanne Duval, il écrit à son beau-père : « Vous m'avez maltraité, uniquement à cause

d'une pauvre femme que je n'aime depuis longtemps que par devoir... quand elle à montré quelques étincelles de bon vouloir et de dévouement, cela suffit pour qu'un homme désintéressé, un poète surtout, se croie obligé de la récompenser. » |

A la mélancolie, pourraient encore se rapporter ces accès de découragement, d’abattement: «Si j'allais devenir infirme ou sentir mon cerveau dépérir avant d’avoir fait ce quil me semble que je dois et puis faire » et encore « Montrezlui mon épouvantable exemple et comment le désordre d'esprit et de vie mène à un désespoir sombre et à un anéantissement complet ».

A la mélancolie on pourrait rapporter encore ces fréquentes idées de suicide, idées qu’il ne semble pas du reste avoir tenté jamais de mettre à exécution, ce goût de la mort et cette prédilection pour les idées funèbres que nous avons indiqués déjà, ce besoin de s'’accuser, ce besoin de se rendre responsable des malheurs qui attristent sa mère, sa maitresse, cette persistance de préoccupations douloureuses que l'on note à la lecture de sa correspondance avec sa mère.

Toutefois le mélancolique est si uniquement préoccupé de son état qu'il en néglige toutes ses occupations, qu'il délaisse tout travail; ce n’est pas le cas de Baudelaire, qui, malgré son mal, n'abandonnait pas la plume et que nous voyons toujours intéressé par des projets littéraires, dont malheureusement la mort ne lui permit pas l’exécution. Aucune trace de délire non plus, et Baudelaire loin de fuir le monde, loin de s’isoler dans la solitude pour ne penser qu'à son mal, continuait à fréquenter ses amis et entretenait une correspondance importante. Ecartons donc la mélancolie chez cet homme qui ne fut jamais un danger pour les autres, et retenons seulement qu’il eut des idées mélancoliques qui ne l'empêchèrent pas cependant d'être un être sociable.

Commentalors appeler ce mal dont il souffrait ? La réponse

n'est pas facile. Dans la neurasthénie, le malade est persuadé que les maux qui l'affligent existent réellement, il refuse d'écouter ceux qui essaient de le convaincre de leur nonexistence. Dans la psychasthénie, la' psychose obsédante, le malade au contraire se rend compte de l'absurdité. comme il le dit lui-même, des troubles qu'il éprouve, il essaie de lutter contre eux, mais ses efforts sont inutiles malgré toute sa volonté. Il semble bien que Baudelaire puisse être rangé dans cette deuxième catégorie. Il a connu son mal, a tenté de le combattre par les stupéfiants, par le travail, afin d'être comme il l'écrivait « un grand homme et un saint pour soi-même », mais sans succès puisque « vouloir avec une volonté affaiblie » selon ses propres expressions, vouait ces efforts à un échec. Nous pensons donc, pour notre part, que l’état de Baudelaire est un état psychasthénique auquel se surajoutent des idées mélancoliques, sans nous illusionner cependant sur la valeur d’un diagnostic, pour l'énoncé duquel trop de renseignements nous manquent.

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