‹ De l'état nerveux aigu et chroniqueChapitre 26 sur 31 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

NATURE

Dans la discussion sur le nervosisme, provoquée au sein de l’Académie impériale de médecine, par le rapport de M. Gibert , la nature de cette maladie a été vivement et brillamment débattue entre MM. Baillarger, Beau, Bouillaud , PiorryetM. le

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rapporteur (1). M. Gibert, qui partage mes opinions et qui a bien voulu leur prêter l’appui de sa parole incisive et spirituelle, a soutenu que le nervosisme avait quelque chose de spécial , distinct de l’hystérie ou de l’hypocondrie et méritait une place à part dans la nosologie; de plus, il a déclaré que c’était une névrose, c’est-à-dire une maladie sans lésion appréciable des solides ou des liquides, parce que l’anémie qu’on y observe quelquefois en est aussi bien l’effet que la cause.

Pour M. le professeur Piorry, la maladie n’existe pas, le nervosisme pas plus que les autres, et celle que j’appelle ainsi n’est qu’un état organopathique, où l’on trouve toujours une modification matérielle des tissus. Au point de vue philosophique où s’est placé cet honorable et savant professeur, l’objection est radicale, mais elle n’est pas sans réponse. M. Piorry n’admet pas les névroses, et il est conséquent avec lui-même en repoussant des cadres nosologiques l’hystérie aussi bien que le nervosisme. Pour lui, toutes les névroses sont des maladies organiques, et il appelle, dans ces cas, lésion organique, les oscillations musculaires de la chorée^ des convulsions^ les mouvements vibratoires du tronc pendant le cdit chez les hystériques^ etc. Dans cette philosophie médicale, la vie nest elle-même quun ré-

(1) Bulletin de V Académie de médécine, 1859.

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sultat du mouvement moléculaire (1) . 11 y a, dans cette nouvelle manière de définir la lésion organique et même la vie, quelque chose qui donnerait raison à ce système absolu de la localisation des maladies , si la prémisse elle-même était exacte. Mais il n'en est rien. Si le mouvement vibratoire, transformé pour les besoins de l’orgaiiopathie en lésion organique, est la cause efficiente des convulsions, il n’en est pas la cause première, et d’ailleurs ce mouvement vibratoire n'explique que les convulsions et ne saurait rendre compte de la douleur ni de la paralysie où les oscillations musculaires sont supprimées. L’hypothèse tombe d’elle-même, mais en tout cas il est impossible de voir dans les effets de la force nerveuse qui fait osciller et contracter la fibre musculaire une explication plausible des phénomènes dont on cherche à comprendre la nature. Le nervosisme et toutes les névroses échapperont toujours à cette systématisation.

Ce que j’ai dit des causes du nervosisme, des influences débilitantes variées qui favorisent son apparition, de la variabilité, de la mobilité ou de l’intermittence de ses symptômes , et des inutiles recherches faites dans plusieurs nécropsies , démontre qu’il s’agit ici d’une maladie exempte de lésion dans les solides de l’organisme. Ou bien.

(1) Gazette des hôpitaux, 1859, p. 83.

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c’est une névrose^ c’est-à-dire une maladie sans lésion matérielle appréciable, ou bien, comme le pensent quelques médecins, une maladie des liquides, une altération du sang^ c’est-à-dire une nosohémie,

M. le professeur Bouillaud, qui attribue les différents troubles nerveux dont je parle à une altération du sang, affirme qu’elle n’est autre que celle de \ anémie ou de la chlorose. Chez beaucoup de malades , en effet , il y a dans l’étude des causes antérieures et des symptômes, des motifs suffisants pour croire à l’existence de cette altération du sang; mais, chez d’autres, subitement devenus nervosiques par suite d’une impression morale, cette altération est impossible à démontrer. Déplus, chez quelques nervosiques atteints de syphilis constitutionnelle, et qu’on guérit en peu de jours par l’iodure de potassium, chez quelques goutteux ou chez des herpétiques, il est difficile de démontrer l’existence de l’anémie, et s’il existe une altération du sang, elle est de tout autre nature, et en rapport avec la diathèse syphilitique, goutteuse ou herpétique. Le fer, si utile contre la chlorose, n’a aucun bon effet chez ces malades. On rencontre enfin un certain nombre d’individus qui, nonobstant leur nervosisme, ne présentent aucun signe extérieur de l’anémie ou de la chlorose, ni aucun des signes phy- . siques généralement attribués à cette altération du

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sang. La chlorose n’est donc pas la cause matérielle nécessaire au développement du nervosisme; c’est parmi d’autres causes une de celles qui ont le plus d’action sur sa production, mais ce n’est pas la seule. La constitution et l’idiosyncrasie des sujets sont pour beaucoup dans l’apparition de cette affection nerveuse, et il est impossible de ne pas tenir compte de cette double inlluence. Si la chlorose accompagne souvent l’état nerveux et en augmente l’intensité, c’est comme effet secondaire, produisant l’affaiblissement de l’organisme et non comme cause primitive, puisqu’elle n’existe pas toujours au début des accidents nerveux. Une fois le nervosisme bien établi, les souffrances qu’il entraîne et ses effets sympathiques sur la digestion et sur la réparation des tissus, c’est-à-dire sur l’assimilation, ont une telle intensité, que le sang s’appauvrit et qu’ici, comme dans toutes les maladies chroniques, Lanémie est une conséquence fatale de l’état morbide.

Le nervosisme n’est x donc pas nécessairement accompagné d’altération du sang, et quand celleci existe, ce n’est pas toujours la même, puisque la nosohémie chlorotique, goutteuse, syphilitique, herpétique, etc., peuvent en être le point de départ. De plus, Lanémie qu’on regarde trop souvent comme la cause absolue de l’état nerveux ou nervosisme, n’a pas cette importance, car elle ne se montre pas

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toujours au début des accidents, et dans la plupart des cas, c’est un élément secondaire,ousiron veut, un effet de la maladie principale.

Le nervosisme est donc une affection nerveuse qui, comme toutes les maladies de ce genre, peut exister sans lésion organique appréciable. Elle est primitive ou secondaire : primitive quand son développement ne coïncide avec aucune altération appréciable des solides ou des liquides; consécutive, au contraire, quand elle résulte d’une maladie de la substance nerveuse , organique ou parasitaire ; quand elle est l’effet sympathique de la lésion d’un organe éloigné, principalement du tube digestif; quand elle se rattache enfin aux altérations du sang de l’anémie, de la chlorose, de la goutte, de riierpétisme, de la syphilis, etc.

Le nervosisme appartient donc aux névroses, et de plus aux névroses générales, affectant toutes les fonctions connues du système nerveux. A ce titre, il se rapproche beaucoup de l’hypocondrie et de l’hystérie avec lesquelles on le confond très-souvent, en raison d’un grand nombre de symptômes communs. 11 en diffère cependant sous beaucoup de rapports. L’état aigu n’existe pas dans l’hypocondrie ni dans l’hystérie, et la variété des phénomènes de l’état chronique, avec ou sans convulsions, avec ou sans nosomanie, sépare complètement ces trois névroses générales. — Nonobstant l’opposi-

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tioii de leurs symptômes, M. Beau les considère comme étant identiques, et il ne croit pas qu’il y ait lieu d’en faire trois espèces morbides distinctes. — Défenseur des doctrines un peu surannées de Sydenham et des médecins qui rapportent tous les systèmes nerveux à l’hystérie, il déclare « qu’on ne peut opérer de séparation radicale entre l’hystérie et le nervosisme (1) ; » et un peu plus loin, posant lui-même cette question : « Le nervosisme est-il distinct de l’hypocondrie?)) mon savant collègue répond : « 11 est évident que le nervosisme n’est pas distinct de l’hypocondrie, quand on comprend cette maladie comme les anciens (2). »

Puisque d’une part, le nervosisme n’est point séparable de l’hystérie, avec laquelle il se confond, et que, de l’autre, il n’est pas distinct de l’hypocondrie, il faut de toute nécessité que Tliystérie et l’hypocondrie soient des maladies semblables, sans cela il est évident que le nervosisme ne saurait leur être réuni. M. Beau condamne donc aussi du même coup ma tentative nosologique et celles qui précédemment ont pour jamais établi la séparation des hystériques et des hypocondriaques. 11 m’est impossible de ne pas en appeler d’un jugement qui simplifie un peu trop l’étude des maladies nerveuses, en les considérant toutes comme étant de même

(1) Bulletin de l’Académie de médecine, 1859, p. 572.

(2) Loc. cit., p. 578.

BOUCHUT.

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nature. — De deux choses l’une : ou l’hystérie et l’hypocondrie sont des névroses différentes, ou elles sont semblables. Si ce sont des névroses semblables, ce que je n’accepte pas, le nervosisme n’a pas de raison d’être étudié à part; mais si, au contraire, les deux maladies sont distinctes, il faut de toute nécessité admettre qu’il y a une forme particulière de névrose, une sorte de diathèse nerveuse ou nervosisme qui ne doit pas être confondu avec elles. La pratique a déjà contraint les nosologistes à séparer l’hystérie de l’hypocondrie, et elle consacrera dans l’avenir, je veuxl’espérer, l’existence particulière de la diathèse nerveuse, dégagée de tout phénomène hystérique ou hypocondriaque.

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