‹ De l'Éthique de Spinosa [microform]Chapitre 6 sur 11 · SUITE DE L'ÉTHIQUE · texte numérisé non relu

SUITE DE L'ÉTHIQUE

La critique purement logique doit avoir un terme, nous ne la pousserons pas plus loin. Désormais notre marche est assurée, notre allure doit être plus rapide. Ces théorèmes que nous avons combattus et dépassés sont là comme des points de repère pour nous diriger dans les sinuosités du chemin. Nous examinerons en avançant les propositions importantes, mais nous les prendrons pour leur valeur intrinsèque; elles n'ont plus le droit de forcer nos convictions et de s'imposer à notre entendement comme conclusions rigoureuses, puisque leurs prémisses sont renversées.

Ainsi les propositions Vil el VÎIl établissent la nécessité de l'existence de la substance et son infinité. Nous avons appris p^r la critique qui précède que les bases sur lesquelles s'appuient ces propositions sont vicieuses, et nous passerons outre, sans admettre ni l'existence nécessaire, ni l'infinité d'une substance en général.

Arrivé là, Spinosa démontre Dieu par un raisonnement compliqué, peu digne d'un sujet si élevé,

et qui se réduit à ceci : Tessence de la substance enveloppe l'exislence (il croit l'avoir prouvé précédemment), Dieu est une substance constituée par une infinité d'attributs, donc l'essence de Dieu enveloppe l'existence , c'est-à-dire Dieu existe nécessairement. Puis, Dieu et la substanceétant identifiés, les caractères attribués à la substance sont réunis en Dieu , qui devient l'être unique dans lequel tout autre être s'anéantit.

Spinosa exprime dignement la certitude de l'existence de Dieu : « La perfection n'ôte pas l'existence, » elle la fonde. C'est l'imperfection qui la détruit, et f il n'y a pas d'existence dont nous puissions être » plus certains que de celle d'un être absolument

» infini ou parfait, savoir, Dieu Puisque c'est

» une puissance que de pouvoir exister, il s'ensuit » qu'à mesure qu'une réalité plus grande convient » à la nature d'une cliose, elle a de soi d'autant plus » de force pour exister, et, par conséquent, l'être » absolument infini a de soi une puissance infinie » d'exister, c'est-à-dire existe absolument. » (1)

Ce n'est qu'à la onzième proposition de V Ethique que Spinosa arrive ainsi par une voie tortueuse à démontrer la nécessité de l'existence de Dieu ; mais

(1) Voy. propos. XI et scholies, partie l'^, de V Ethique.

les belles paroles que nous venons de citer montrent que ce n'est pas réellement par une série de syllogismes péniblement cousus l'un à l'autre qu'il était parvenu à aftirmer cet être infini dont il abuse. Il y était arrivé de prime saut par l'élan de son puissant esprit; une fois établi à cette hauteur, et comme ébloui de sa conception , il l'exagère, il s'égare, et jette au dessous de lui des arguments défectueux, comme des échelons où le vulgaire puisse poser le pied pour le suivre. Plusieurs, en effet, l'ont suivi, et là où l'échelon logique manquait, l'intervalle a été franchi par l'élan et l'enthousiasme. Quant à nous, nous ne touchons à l'échelle que pour montrer qu'elle est imparfaite et dangereuse. Nous traitons le panthéisme avec les ménagements que mérite toute spéculation de l'intelligence; mais nous n'avons pour lui ni l'élan qui franchit les paralogismes, ni la sympathie qui s'aveugle sur les contradictions. Remarquons avec quel artifice Spinosa procède. Pour lui la substance est Dieu , mais il ne le dit pas tout d*abord : il s'exposerait à voir nier catégoriquement ses premières propositions. La substance, pour pouvoir passer, se fait, pour ainsi dire, petite et humble : c'est ce qui est en soi , ce qui est conçu par SOI, c'est apparemment ce concept que l'entendement se forme de ce qui fait le fonds de tout être

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particulier, le sajet non perçu, mais conçu, des qualités qui nous apparaissent. Ainsi introduite et acceptée, la substance revêt des caractères nouveaux d'où sortiront les déductions que l'auteur a prceon* çues. Elle s'étend et grandit sans mesure, et de mem e qu'un produit industriel reçoit de chacun des degrés de main-d'œuvre par lesquels il passe une per* fection qui le complète, ainsi la substance reçoit de chaque théorème qui la touche un prédicat inattendu; d'abord notion abstraite, bientôt elle se transforme et se réalise, elle devient une chose, elle devient improductible, éternelle, immense, Dieu en* On, et, livré à cette force absorbante, tout ce qui existe va s'abymer au sein de l'unité infinie.

C'est que la considération de la substance exerce sur les esprits qu'elle préoccupe la fascination de l'abyme. Poursuite attrayante et périlleuse! Une fois sur ctitte voie , on ne sent plus ni le frein de Texpé* rience, qui devient impossible, ni celui du bon sens, qui ne sonde pas ces profondeurs. Pour mettre à nu cette substance qu'on veut saisir, on la dépouille de ses accidents, de ses qualités, de son essence^ devant une généralisation téméraire les individus s'évanouissent dans les espèces, les espèces se résolvent dans les genres , les genres dans un genre suprême. Le monde phénoménal disparaît sous l'ana-

lyse, comme devant l'épée de Tancrède les apparitions de la forêt enchantée. On s'encourage, on s'aventure, et, lecharme décevant de l'abstraction croissant toujours, on se sent, pris de vertige, glisser, à travers un vide effrayant, jusqu'à l'unicité de la substance.

« C'est, dit M. Saisset, la prétention hautement p avouée de Spinosa de construire une métaphysir> que où les données de l'expérience n'entrent pour r rien , où tout découle strictement d'une seule p idée : l'idée de l'être. Fidèle à cette méthode périln leuse et hardie, nous l'avons vu déduire de l'idée » de la substance infinie l'existence et la nature de n Dieu; de la nature de Dieu, son développement » nécessaire; de cet infini développement, l'exis- » tence d'une infinité d'univers infinis, dont deux » seuls tombent directement sous notre connais- » sance : Viinivers des corps et l'univers des âmeS; j> etc. » (Introduction , page CXX.)

Nous ne pouvons accorder à M. Saisset que Spinosa en reconnaissant l'existence du développement de l'étendue ou de l'univers des corps ait été fidèle à la méthode exclusivement rationnelle qu'il prétendait suivre. Spinosa n'est pas excusable même sous ce rapport, et ici cette infidélité est patente. M. Sais* sel trouve qu'elle commence quand Spinosa énonce

Ni

cel axiome : « Nous sentons un certain corps affecté de plusieurs manières. » L'infidélité commence plutôt et du moment où Spinosa reconnaît Texistence de l'étendue.

En effet, considérons lespinosismeà son point de déjjart, et nous verrons que chaque pas qu'il fait en avant est une inconséquence à son principe. Spinosa prend pour base la substance une, simple, sans contenu empirique. Mais ce principe est en lui-même une forme tout à fait vide, qui doit recevoir d'ailleurs son contenu. Un être pur sans manière d'être parti culière, sans contenu empiriqne, n'est pas une réalité: c'est une pure abstraction. C'est le concept abstrait de l'être , comme ce concept existe en nous en tant que catégorie de l'entendement. En vertu de ce concept, nous affirmons que toutes les choses que nous connaissons sont , ont l'être , ont en elles une substance persistante. De ce concept abstrait de la substance on ne peut pas, môme au moyen d'un développement logique, être amené au concept de l'accident ou de la qualité, pas plus que du concept de l'être pur à celui de l'être ou de l'existence déterminée, parce qu'ils viennent d(3 deux sources originelles de connaissance fort différentes l'une de l'autre, savoir : les sens et la raison. Chaque fois que Spinosa déduit du général en soi le parti-

culîer, de l'unité le multiple, de la substance la qualité, de l'infini le fini, c'est une inconséquence, une déviation du principe, qui est la substance une, simple, infinie. Or immédiatement il donne à son principe deux accidents fondamentaux ou modes de la substance une , i'étendutj et la pensée. D'où les tire-l-il? comment de l'unité de la substance tire-t-il la diversité donnée par ces deux accidents qui ne se trouvent pas du tout dans l'idée de la substance?

En second lieu , Spinosa soutenait expressément que la substance n'était pas divisible; d'où donc, malgré cela, reconnaît-il cette diversité dans l'unité? Evidemment elle lui venait de l'expérience: car c'est elle qui nous dit que nous percevons l'être , soit comme étendu, c'est-à-dire matériel, soit comme pensant, c'est-à-dire spirituel. Cette multiplicité qu'il introduit dans l'unité de la substance, Spinosa cherche à la justifier en disant que la substance n'est pas divisible en tant que substance, mais seulement dans les choses qui sont en elle; ce qui ne peut signifier que ceci, savoir : que le concept de la substance reste indivisible dans la multiplicité des choses qui sont en elle, mais que la substance en réalité est divisible.

La proposition XIV établit qu'il ne peut y avoir

qu'une seule substance. Comment rétablit*elle?En s'appuyant sur les propositions V et XI, qui ne se soutiennent pas, nous l'avons vu. La proposition XIV vaut elle mieux prise intrinsèquement et considérée en elle-même? Pas davantage. La production d'une substance n'a rien d'impossible ; Spinosa avoue qu'elle est difficile à comprendre pour ceux qui ne comprennent pas la production des êtres (1). Sans manquer au respect qu'on lui doit, on peut soutenir que ce grand philosophe ne la comprend pas plus que nous, et que le comment de la production est pour lui et pour tous un impénétrable mystère. Quant à la divisibilité de la substance, c'est un fait qu'on observe sans le comprendre davantage. Un gland renferme une force qui fait son expansion en produisant un chêne, et le chêne, manifestation de cetle force, produit des milliers de glands, c'est-àdire des milliers de forces qui s'épandront en se multipliant. Le fait de la divisibilité de la force est constant j elle est une dans le gland, et elle se divise, car elle réapparaît complète dans des milliers de chênes reproduits.

C'est aux principes que Spinosa établit qu'il faut

(1) Scholie de la propos. VIÏ , partie ^« , de YEthique,

se prendre d'abord , c'est au point de départ qu'il faut s'arrêter 5 si l'on y manque, on dérive, entraîné par un courant de conséquences, sans pouvoir ressaisir la vérité.

C'est ici le lieu de faire remarquer un autre principe qui tient une grande place dans le spinosisme, principe que l'auteur de VEthique établit très résolument et qui n'en est pas moins fort arbitraire. Il avance (axiome IV, partie 1»^") que la connaissance de Teffet dépend de la connaissance de la cause et l'implique. (Cet axiome a été discuté plus haut.) Il en conclut que l'ordre et la connexion des idées sont les mêmesque Tordre et la connexion des choses (1). Il suivrait de là qu'un mode de l'étendue et l'idée de ce mode ne font qu'une seule et même chose exprimée de deux manières (2).

De là on arrive à dire que les lois de la nature doivent se retrouver au dedans de nous comme lois de la conscience ^ que l'ordre de génération des connaissances dans l'esprit est le même que l'ordre de la génération des choses dans la nature; enfin, qu'on peut, en partant de l'idée première et en descendant d'idée en idée, construire a priori l'ordre des choses, tel qu'il existe en réalité.

(1) Voy. propos. VU , partie IL

(2) Voy. scholie de la propos. VU , partie IL

Ils'

Tout cela est chimérique.

La génération de la connaissance dans l'homme n'a pas lieu dans tous les cas par un seul et même procédé.

Il y a des sciences de déduction, comme les mathématiques, dans lesquelles certains principes étant établis, on en déduit toutes les conséquences. Il y a des sciences d'induction, comme les sciences naturelles, qui se fondent au contraire sur l'observation de faits, de détails à l'aide desquels on établit dos lois, en remontant aux causes présumées des phénomènes : souvent une telle science s'acquiert par uiie méthode qui n'est pas celle suivant laquelle on l'enseigne.

Vouloir dans tous les cas connaître les effets par leurs causes, c'est vouloir sortir des conditions de l'humanité, c'est vouloir connaître les choses comme Dieu les connaît, lui qui sait tout ce qu'une cause contient et produit d'effet. Il faut dans ses recherches tendre vers l'absolu ; mais le prendre pour point de départ de toute science, c'est, comme nous l'avons dit en discutant l'axiome IV, se substituer à Dieu, tentative insensée qui ne peut mener, l'expérience le prouve, qu'à une chute inévitable.

Pour comprendre une des raisons par lesquelles Spinosa a pu , en usant d'un peu de complaisance

envers lui-même, motiver ce principe, il faut se souvenir quil était mathématicien; que, suivant l'expression de Cicéron, il avait touché la savante poussière des géomètres : or l'entendement procède parfois d'une manière conforme à ce principe dans les opérations géométriques.

Le géomètre imagine un point qui se meut dans l'espace 5 ce point en se mouvant engendre la ligne. Le point est cause de la ligne, et, parallèlement, l'idée du point est cause de l'idée de la ligne. La ligne est imaginée ensuite comme fixée par une de ses extrémités et mobile par l'autre ; l'extrémité qui se meui engendre le cercle. Ainsi la ligne est cause du cercle, et en même temps l'idée de la ligne engendre ridée du cercle.

Le géomètre imagine maintenant le cercle tournant sur son diamètre pris pour axo; ce mouvement engendrera une sphère. Ainsi le cercle sera cause de la sphère , l'idée du cercle sera cause de l'idée de la sphère, et ainsi de suite.

Considérant cette correspondance entre la génération des idées, et celle des entités géométriques et assimilatii à ces entités les choses réellement existantes , des philosophes géomètres ont pu prononcer que l'ordre de la génération des choses dans la na-

ture est le même que l'ordre de Ja génération des connaissances.

C'est se laisser prendre à une illusion. Les entités géométriques ne sont pas des réalités, et on ne peut rien en induire à cet égard. Y a-t-ii dans la nature des choses une ligne, un cercle, une sphère, qui aient été créés par le procédé géométrique? Ce qui a pu contribuer à l'illusion c'est que les entités géométriques sont figurées el semblent tenir une place dans l'espace; mais au vrai elles ne sont que des conceptions de l'esprit ; l'esprit n'ignore rien d'elles, il connaît complètement leur essence, puisqu'il n'y a en elles que ce qu'il y conçoit, tandis qu'il ignore ce qui fait le fond de l'être et le secret de la vie des choses existantes. II y a plus de réalité et aussi d'inconnu pour l'homnje dans un grain de blé que dans toutes les constructions géométriques imaginables.

Le principe dont il s'agit a en outre une raison plus spécialement liée au point de vue panthéiste. Les idées de Dieu sont éminemment créatrices, elles se réalisent en produisant des êtres : la série des idées et celle des êtres sont donc identiques. Mais Dieu pense dans chaque individu. Si donc l'âme particulière, écartant les idées adventices, acciden-

telles, sait pour ainsi dire saisir et suivre le fil des idées de Dieu descendues en elle, il y aura en elle comme en Dieu correspondance entre l'ordre de génération des idées ou connaissances et l'ordre de génération des choses.

Ce principe ne peut pas être admis par une saine philosophie; néanmoins il a été appelé à faire une grande fortune : il s'est reproduit dans le panthéisme moderne allemand , philosophie qui aspire à la connaissance delà nature parles idées, et qui s'applique à établir un parallélisme constant entre les lois du monde et les lois de l'intelligence.

Si nous avons insisté sur ce point, c'est qu'il y a lieu d'en faire une application importante à la proposition XVI , partie F% de VÉthique.

Propos. XVL De la nécessité de ta nature divine doivent découler une infinité de choses infiniment modifiées , c'est-à-dire tout ce qui peut tomber sous une intelligence infinie.

Démonstration. Cette proposition doit être évidente pour quiconque voudra seulement remarquer que de la délinilion d'une chose quelconque Tentendement conclut un certain nombre de propriétés qui en découlent nécessairement , c'est-à-dire qui

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résultent de Tessence même de la chose; et ces propriétés sont d'autant plus nombreuses qu'une réalité plus grande est exprimée par la définition, ou, ce qui revient au même, est contenue dans Tessence de la chose définie.

Cette proposition n'est rien moins que la doctrine de rémanaiion, affirmée sans preuves valables: c'est là, comme le dit fort bien M. Saisset, le postulat du système.

Mais ce qu'il eût pu ajouter, et ce qu'il nous semble utile de faire remarquer, c'est que cette démonstration chimérique repose sur la confusion que nous signalions tout à Theure. Spinosa procède comme en géométrie. Il part de la définition qu'il a donnée de l'essence de la nature divine comme il partirait do la définition du triangle; il traite l'essence divine comme une figure de géométrie , et de môme que l'entendement conclut un certain nombre de propriétés qui découlent nécessairement de la définition du triangle , par exemple , que ses trois angles sont égaux à deux droits, il va conclure l'existence de touti's ces choses conlingen tes, comme résultant de la définition de la nature de l'essence divine. Il refuse de voir que dans le premier cas la conclusion est légitime, parce qu'il n'y a dans le

concept du triangle que ce que l'esprit de l'homme y a mis, que la définition est adéquate à l'essence, tandis que dans le second cas il s'agit d'une réalité infinie, insondable, qu'on ne peut définir que par certains caractères internes nécessaires, mais sans avoir le moindre droit de conclure qu'il en découle une réalité extérieure contingente. C'est donc toujours l'ordre des conceptions abstraites confondu avec l'ordre des réalités.

Toutes ces réserves faites , nous allons chercher à connaître comment ÏÉthique explique la nature et le rôle de la substance divine.

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