L'HOMME DE SPINOSA
«I II *é
Dans l'immensité de cette double émanation de corps et d'âmes par lesquels se manifestent retendue et la pensée divines, qui sont les deux seuls attributs que nous connaissions de la substance, on doit être curieux de savoir quelle place est assignée à l'humanité.
L'homme , dans ce système , n'est point une substance; ce qui le constitue, ce sont certaines modifications des attributs de Dieu (1), c'est-à-dire de l'étendue et de la pensée. Suivant le principe de correspondance établi, dès qu'il se produit un corps humain , il se produit l'idée de ce corps, idée qui en est l'âme et qui s'y localise. Cette idée ou âme et ce corps ne font qu'un seul et même individu , conçu tantôt sous l'attribut de la pensée, tantôt sous celui de l'étendue (2), et l'homme est constitué par l'union de ces deux modes, qui expriment un moment précis du développement de l'activité divine,
(1) Voy. corollaire de la propos. X , partie H , de VEthique.
(2) Voy. scholie de la propos. XI, partie II , de YEihique,
If
Le corps humain se compose de plusieurs individus de nature diverse dont chacun est lui-même fort composé (1). Ces individus, et, partant, le corps humain lui-même, sont affectés de plusieurs façons par les corps extérieurs. La persistance du corps humain s^ f^n^e sur Içs loi^ mécaniques du mouvement. Tant que les individus qui le composent se meuvent avec qp degré de rapidité tel que leur rapport réciproque de position n'est pas changé, le corps persiste. Quand les parties prennent une disposition nouvelle par laquelle elles ont à Fégard les unes des autres de nouveaux rapports de mouvement et de repos, il j a mort du corps humain (2).
L'âme humaine est donc une idée dont Tobjet est le corps humain. Elle n'est ni une substance, ni une force; elle n'est pas simple, car elle se compose de toutes les idées des parties qui composent le corps humain (3). Elle est, de plus, comme le courant de toutes les autres idées qui se produisent en elle, qui la traversent; elle est principalement une succession dldée$. L'âme réduite à n'être qu'une suite d'idées, c'est là une conception qui s'est déjà produite chez
(1) Voy. les postulats qui suivent le lemme VII , après la proposition XIII , partie II.
(2) ypy, propos. U^^y parije (V , de UU^m-
Aristote, suivant lequel l'âme n'est que la forme du corps, et dans l'âme « les pensées forment unç » unité, parce qu'elles se suivent, c'est comme le » nombre(l).» Ainsi, totalité numérique, et non pas unité substantielle; forme du corps suivant l'un, idée du corps suivant l'autre : c'est ainsi que ces deux philosophes ont conçu l'âme humaine.
Cette idée, qui est le premier fondement de l'être de l'âme humaine, comment naît-elle? Quelje esf son origine (2)î Elle ne naît pas du corps , elle n'est pas sa forme , ni la force vitale qui l'anime. L'âme provient de Dieu en tant que Dieu est une chose pensante , tout comme le corps provient de Dieu en tant que Dieu est une chose étendue. Ainsi voilà deux ordres de développement bien distincts : celui de l'attribut, pensée, par une série d'idées dont celle qui précède fait naître celle qui suit; et celui de l'attribut, étendue, par une série de corps qui s'engendrent successivement dans tous les règnes de la nature. Au moment où tel corps humain est produit dans la série des corps, il se produit dans la série des idées une idée correspondante et qui est l'âme de ce corps.
(1) Voy. Traîté de l'âme ^ par Aristote , traduction de Bartbelemi Saint-Hilaire.
(2) Voy. en général la II« partie de YEthdqm,
Il y a aussi en Dieu une idée ou connaissance de Fâme humaine qui suit de la nature divine et s'y rapporte de la même façon que l'idr^e ou connaissance du corps humain (1). Nous répétons qu il ne faut pas se méprendre sur ces expressions qui reviennent souvent dans Spinosa ; Dieu a telle idée, Dieu connaît telle chose. H ne faut pas entendre par là qu'il y ait un Dieu distinct, pensant pour son propre compte et à part de 1 âme dont il a connaissance. Non : le Dieu de VÉihique ne pense que par les âmes particulières. Chaque âme particulière est Dieu , en ce sens que la substance divine fait le fond de son être. Quand Spinosa dit qu'il y a en Dieu une connaissance de Pâme humaine, cela signifie simplement qu'il y a dans l'âme, qui est Dieu par sa substance divine, une connaissance de l'âme, c'està-dire que rame se connaît, en un mot a conscience d'elle-même.
Maintenant comment est amené à se produire ce fait de conscience? L'âme perçoit les idées des affectiens du corps, ces idées-là enveloppent la nature du corps, et le corps est l'objet de l'âme : c'osi par ce circuit que l'âme est amenée à se réfléchir sur ellemême. Que l'âme passe de la pensée du corps à la
(1) Proposition XX, partie II.
pensée d'elle-même, cela est naturel dans les systèmes qui admettent entre le corps et l'âme une communication immédiate; mais cela est singulier dans un système qui déclare cette communication absolument impossible. Du reste , cette singularité n'est point particulière à S[)inosa ; elle se présente chez les philosophes cartésiens , qui niaient toute communication directe entre le corps et l'âme , et qui étaient forcés par l'expérience de reconnaître entre eux une correspondance soutenue.
Ainsi voilà deux séries de corps et d'idées qui, suivant Spinosa, se développent séparément, quoique simultanément : dans l'une, les idées naissent des idées, dans l'autre les corps naissent des corps. Il y a entre ces deux développements une séparation radicale: eh bien, c'est dans l'ordre du développement de l'étendue, qui lui est étranger, quelârfie trouve, sinon la cause, du moins l'occasion de prendre conscience d'elle-même. L'âme se connaît à l'occasion des idées qu'elle a des affections du corps. Tel est le sens des propositions XIIÏ et XXIH, parlie II, de V Éthique.