‹ De l'étranglement dans les hernies abdominales et des affections qui peuvent le simulerChapitre 5 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE l’engouement DES HERNIES.

On désigne sous le nom à' engouement cet état particulier des hernies dans lequel les matières que renferme le tube digestif s’accumulent dans l’anse intestinale herniée, de manière à y intercepter le passage des fèces et à y déterminer des accidents.

Quoique le mot engouement ne remonte pas à plus d’un siècle, la chose avait été indiquée par les écrivains de l’antiquité, et c’est même à cette cause, à l’engouement des hernies, qu’on a attribué pendant une longue suite de siècles la plupart des accidents que des modernes expliquent par l’étranglement intestinal.

On ne trouve rien sur ce sujet dans la collection hippocratique. Il est bien question, dans le livre desjB/n'c/éwfes, d’un certain Pittacus qui mourut d’une hernie située à droite de l’ombilic, après avoir vomi des matières fécales ; mais l’auteur, sobre d’explications, ne hasarde aucune hypothèse sur la nature de l’accident (*).

La doctrine de l’engouement fut formulée pour la première fois par Praxagoras, le dernier descendant

(*) Hippocrate, Épidémies, livre ii , '1'' section, § 9, édition Littré. '

l'NGOUF.MliNT DES HERNIES.

de la famille dite des Asclépiades, environ quatre siècles avant Jésus-Christ. Les œuvres de ce médecin sont perdues, mais Cælius Aurelianus (n" siècle après Jésus-Christ) nous a conservé ses opinions dans un passage important qui fut longtemps oublié (^).

L’iléus, suivant Praxagoras, était quelquefois dû à la chute, dans le scrotum (-), d’un intestin rempli de matières fécales : intestinum plurimis stercoribus conferlum.YA\ pareil cas, le médecin grec tentait le taxis : manibus premens inlestina^ magnâ quassatione vexavü, et si cela ne réussissait pas, il ouvrait le ventre près du pubis et fendait l’intestin pour en extraire la masse stercorale : clividenclum ventrem probat (Praxagoras) pube tenus; dividendum etiam intestinum recium algue detracto stercore consuendum dicit.

Il y aurait de longs commentaires cà faire sur ce passage, il y aurait à chercher ce que vient faire l’intestin rectum clans une hernie inguinale; mais cela n’est pas nécessaire, il nous suffit de savoir que Praxagoras attribuait les accidents de certains iléus à l’engouement de l’intestin hernié, et cpi’il poussait la croyance à cette théorie jusqu’à proposer une inci-

(q Cælius Aurelianus, Demorbis acutiset chronicis. — Acutonm morborum, lib. ni, cap. 47. Edit. Amman, Amstel., 1722, in-4, p. 244, § 4 65.

0 In foUiculum. Ce mol, pour Cælius. Aurelianus, désigne le scrotum, ainsi qu’on peut s’en assurer dans le chapitre où il parle des hydropisies, et dans plusieurs autres passages : Inflalio ventris, ac vullüs, et crurum, et folliculi gekitalis, et prœpulii (Morb. chron., lib. iii, cap. 8, édition citée, p. 470).

iiisTouiyuii.

CLLSi;.

sioii pour extraire les fécès arrêtées dans la hernie.

Arrivons à Celsc; nous allons trouver rengoiiement herniaire décrit avec une pins grande précision. A'onnunqiiani autem ^üercore acceplo ,vastius lumel [liernia) retroqiie compelli non potes t : affertque tum dolores e scroto, et inguinibus , et abdoinine : nonnunquam quoque stomaclnis affectus primum rufam bileni per os reddit, deinde viridem , quibusdam eticm nigram (‘). Quoi qu’en dise Fabrice d’Aquapendente, il n’est pas question dans ce passage des vomissements de matières fécales (').

Celse avait fait faire un grand pas à la question. L’engouement désormais ne rendait plus conqDte de tons les accidents des hernies. Dans un autre article, que je rapporterai plus loin, l’aiiteur parle de Vinflammation des hernies-^ dans un troisième chapitre, il donne une description (pi’il est difficile de rapporter à autre chose cpi’à l’étranglement véritable. Toutefois, malgré la lucidité avec laquelle il établit ordinairement la distinction des maladies, il n’a malheureusement pas cette fois exprimé sa pensée d’une manière suffisamment nette, et scs remarques, que nous pouvons interpréter aujourd’hui, ont été perdues pour ses successeui’s.

Quoi qu’il en soit, Celse avait parlé de l’cngoue-

(') Celse, Lib. vu, cap. 18, édit. Targa , Strasbourg, 1806, in-8, t. I, p. 4 1 5.

(h tabricius ab Aquapendente. Pentuleuchus cliirurgicuspib. i, cap. 31. [Opera chirurgien. Lyon, 1628, in-8“, p. 6/6.)

ENGOUEMENT DES HERNIES

ment et de Finflamination des hernies ; Archigène, qui le suivit de près, confondit ces deux éléments. Aétiiis nous a transmis le chapitre où Archigène traite du volvulus. On y lit le passage suivant : Contingit et [volmihis] iis quibus inlestinum in scrolo unà cum stercore delapsum est, indeque violenter retrusum, ex eoque inflanimatum existil (^).

A partir de ce moment, l’engouement et l’inflammation des hernies sont réunis par beaucoup d’auteurs dans une même description. Léonidès d’Alexandrie s’exprime ainsi : Mortis periculum inducit [hernia) quando inteslina duris recremenlis distenta ad scrotum delata condensantur : inde enim tormina volvidosa et sœpe inflammationes siiccedunt ex quibus pernicies consequitur (^). Ainsi l’engouement est la cause, l’inflammation est l’eflet. Il est digne de remarque que la terminaison par la mort se trouve indiquée ici pour la première fois.

Aétius, auteur du chapitre De herniâ inguinis (^), ne parle plus de l’engouement , et attribue tout à l’inflammation.

Paul d’Égine, au contraire (^), passe l’inflammation

(') Ætius, Medicinœ coniractœ tetrabiblos. Teirab. iii, serm. I, cap. 28, trad. Cornarius. — Dans la collection de H. Eslienne. Ariis medicœ principes. Paris, 1567, in-fol. , col. 468, D.

(2) Ætius, Tetrab. iv, serm. 2, cap. 23, édition citée, col. 693. E.

(3) Ætius, loc cil., cap. 24, col. 694. A.

(h Paul d’Egine, lib. 6, cap. 65, trad. Albanus Torinus. Bâle, 1538, in-4, p. 396.

UISTORIQUK. — MOYEN AGE.

SOUS silenee et ne parle que de reiigouement : Stercus autem in scrotoinlerclusum pericidum sœpenuniero mtulü; dolor enim infestai, impressisque intérim dicjitis crepilum ediint. Notez l’apparition de ce nouveau symptôme ; la crépitation dans les hernies engouées. Notez surtout que Icà où Aétius voit de l’inflammation, Paul d’Égine voit de l’engouement ; il n’y a pas à s’y méprendre, c’est bien le même accident qu’ils ont décrit l’im et l’autre, leur théorie seule diffère. Nous aurons plus tard à dire de quel côté est la vérité.

Les Arabes, les arabistes n’ajoutent rien à ce qui précède. Plusieurs même gardent un silence complet sur les accidents des hernies. Est-ce parce que la chirurgie herniaire était alors exercée par des individus étrangers à la médecine, ainsi que cela ressort de plusieurs passages des arabistes? Cela est possible. En tout cas, ceux qui, à cette époque, ont parlé de l’engouement n’ont fait que copier les anciens. Pendant toute cette longue période du moyen âge, nous ne trouvons ni un fait ni une idée. Le seul Barthélemy Montagnana, au commencement du xv" siècle, se permit d’émettre une hypothèse qui, du reste, no fit pas fortune. Suivant lui, les matières fécales finissaient par se pourrir dans les hernies engouées, et alors le malade devait mourir du (quatrième au septième' jour (').

Le XVI' siècle vit éclore les premières productions

(') Harlh. Montagnanœ consilia vuriique Iraclalus idii. Coiisil. 227, cap. 7. Venise, 1 499, in-fol. (golh.), fol. 239.

KNGOÜEMENT DES HERNIES.

originales sur les accidents des hernies. Ce fut Franco qui ouvrit la voie. Ce célèbre praticien publia d’abord en 1556, un petit traité qui renfermait plusieurs vues fort originales, mais la description qu’il y donna de l’engouement des bernies était assez exactement cal- (juée sur celle des anciens : « Il y a vn autre incon- » venient qui aduient aux bernies intestinales, lequel » est beaucoup plus dangereux que le précédant» (Franco vient de parler de la hernie simplement irréductible.) «C’est quand il y a tel amas de matière » fecale dedans le scrotum que puis apres ne l’intes- » tin, ne la dicte matière ne peiuient passer par le » trou du péritoine, en telle sorte qu’on ne peut aucu- » nement aller ascelle, ains la matière fecale ainsi » retenue cause vue inflammation telle aux intestins » et parties circonuoisines qu’en bref il faut mou- » rir (*) . » Cette description commeon voit, ressemblait tout à fait à celle de Léonidès, mais Franco y joignit une innovation importante qui est restée l’une des conquêtes les plus précieuses de la thérapeutique chirurgicale. Le premier il osa conseiller l’opération

de la hernie étranglée; le premier il osa inciser la

peau, ouvrir le sac, débrider le trou du péritoine, et réduire l’intestiu dans le ventre ; le premier enfin il eut l’occasion d’examiner directement l’état des parties contenues dans la hernie, et il faut croire que les

(*) Petit traité contenant vue des parties principalles de chirurgie, fait par Pierre Franco, chirurgien de Lausanne. — Il faut endurer pour durer, Lyon, 1556, in-12, p. 46.

niSTOlliyUK. l'UANCO.

résultats de cette observation ne furent pas conformes à la doctrine ancienne, car dans la deuxième édition do son livre, publiée seulement six ans après la première, il fit subir une grave modification à la description des accidents herniaires : « Si les intestins ou » zirbus, » dit-il (le zirbus est l’épiploon), «nesepou- » noyent réduire en leur lien à cause de quelque ma- » tiere fecale, et flaluositez et autres choses venteuses, » comme bien sonnent aduient, les signes sont assez » euidents. Car le scroton est reinply de matière et » dur plus cpie parauant ('). » Suit la description des symptômes, écrite avec beaucoup plus de soin cpi’on ne l’avait fait juscpi’alors. Voici un nouvel élément, les gaz emprisonnés dans la hernie avec les matières fécales ; c’est la première origine de cette étrange affection, qu’on a désignée plus tard sous le nom d’engouement gazeux.

I^’apparition de ce nouvel élément a une haute signification. Franco ne s’était pas contenté, comme ses prédécesseurs, de décrire les hernies d’après les livres seulement. Il avait observé par lui-même, et en opérant ses malades, il avait reconnu que l’anse intestinale était loin d’être distendue par des matières fécales dures, comme on l’enseignait à cette époque. Au lieu de trouver l’intestin pluribus stercoribus confertum (Praxagoras), ou duris recrementis distentum (Léoni-

(‘) Pierre Franco, Traité très ample des hernies. Lyon, 1561, in-12, p. 24.

ENGOUEMENT DES HERNIES

dès), il y avait vu seulement quelque matière fecale [quelque au singulier, ce qui signifie sans doute quelque peu)’^ et comme, à tout prendre, il n’osait pas rompre en visière avec la doctrine de rengouement, comme dès lors il fallait bien que rintcstin fut engoué par quelque chose, Franco fut amené ii dire que rengouement était dû à des flatuosüez et autres choses venteuses. Ainsi, la théorie s’écroulait devant la première observation. Pendant dix-neuf siècles on avait admis, ou plutôt supposé l’existence d’une accumulation de matières fécales dans la hernie, et lorsqu’on voulut y regarder il se trouva que cette accumulation n’existait pas.

C’est-à-dire que dès lors la doctrine de l’engouement n’avait plus de raison d’ôtre; elle continua toutefois à traverser les siècles en vertu de la vitesse acquise, mais elle était sapée dans sa base.

Qu’un bouchon de fécès endurcies pût braver les tentatives du taxis, rien de mieux; mais des flatuositez, des choses venteuses ne pouvaient offrir une semblable résistance, et sous ce rapport, les auteurs des trois derniers siècles se sont montrés moins logiques que les anciens.

Ces remarques de Franco ne restèrent pas isolées. Rousset publia bientôt son Hijsterotomotolde, où il inséra trois observations de hernies étranglées opérées par l’incision (’). Étranger à toute théorie sur la nature de

(‘) Roussel, Traité nouveau de l'htjslerolomolokie ou enfantement

HISTORIQUE. — llüUSSET. ' "Il

r étranglement, et attaché seulement à démontrer que l’incision du péritoine n’est pas mortelle, il rapporta ces faits sans commentaires , ce qui leur donne pour nous une grande valeur. Le premier malade avait les intestins distendus par des vents et des excréments. Rien de pareil n’existait sur le second. Quant au troisième, son histoire est tellement écourtée qu’il n’est pas fait mention des intestins. Gaspard Bauhin, qui traduisit en latin le livre de Rousset, en y ajoutant des obseiTations qui lui étaient propres, cita encore une opération de hernie étranglée [intestina capta), dans laquelle les intestins furent trouvés distendus par des gaz (*). Il n’est pas sans intérêt de voir pour la première fois, dans ces observations, la maladie qui nous occupe désignée sous un nom spécial ; c’est dans la langue vulgaire que ce nom avait pris naissance, quos vulgo caplivos aiit iliacos vacant; de plus, les lithotomistes herniaires employaient une expression différente, ([uoique analogue, quod isli incarcerationem intestinalem vacant. Ainsi l’engouement était dans les livres, mais dans le langage des praticiens on voyait déjà poindre la première idée de l’étranglement.

Je n’ai pas parlé d’A. Paré. Son livre, en effet, n’introduisit pas de nouveaux éléments dans la question de l’engouement. Sa description des accidents

cesarien. Paris, ISSl.in-S, p, 60.— Édition latine de Paris, 1890, in-8, p. 206 et I 9.

f‘) hr. Rosseti YaTcpoTopoTox!», traduction latine de Bauhin, Bâle, 1 892, in-8, p. 228 à 233.

liNÜÜUliiMliiNT J)i:S IIKUNIKS.

des hei'nies est tracée de main de maître et l’emporte de beaucoup eu précision et ou clarté sur celle de Franco. Mais pour la nature de la maladie, ce sont toujours des excréments et des ventosités accumulées dans la hernie.

Pigray va nous fournir un document nouveau et précieux (1612). 11 parle de l’opération de la hernie, et la décrit à peu près comme Paré et Franco. Mais il ajoute que quelquefois, l’arrêt des matières fécales vient de ce que «le hoyau est tourné » dans la hernie. 11 faut donc, après l’incision, « retourner le hoyau en » son naturel ; lequel, s’il estoit plein de vents et que » cela empeschast l’operation, on le pourroit percer » auec une aiguille pour les faire sortir, sans aucun » péril (’). » Pigray reconnaît donc qu’il peut y avoir des gtaz dans l’intestin, que la torsion de l’anse intestinale peut être la cause des accidents; et cependant, précisément dans le même chapitre, en parlant de l’étiologie, il expose sans aucune restriction la théorie de l’engouement avec une clarté et une assurance qui n’avaient pas encore été égalées, tant était grande à cette époque la force de l’autorité. Ce* passage mérite d’être rapporté :

« Il aduient quelquefois à ceux qui ont porté long- » temps une hergne, qu’il se fait une telle dilatation » des parties (pie le boyau tombe pour bien peu d’ef-

(') Pigray, Epi Lomé des préceptes de médecine eide chirurgie, Irad. franç. Rouen, 1638, in-1 2,p. 289. (La 1'“ cdil. lalino estde 1 6 12.)

msïüRioui:. — couitj.ARi).

» fort iuiec portion de matière lecale, laquelle sonnent » s’endurcit et s’accroist de telle sorte qu’il ne peut » rentrer par l’orifice oi'i il est passé. »

Tl était démontré depuis Franco cpi’on peut trouver des gaz dans les hernies, et les anciens avaient annoncé qu’on y trouvait des matières fécales endurcies. Joseph Conillard (16/i0)crnt devoir témoigner à sa manière de son respect pour ces autorités : « Ce seroit, toutes fois, » vu excez de témérité et vu effet de peu de modestie » de taxer les decrets bien et meurement digerez » de ces grandes lumières, qn’il faut plustot admirer » que reprendre ('). » C’est pourquoi Conillard, afin d’admirer tout le monde, et de ne reprendre personne, décrivit isolément, comme deux maladies distinctes, rengonement gazeux et l’engonement solide; il établit entre ces deux atfections une sorte de parallèle, donna les moyens de les diagnostiquer et indiqua le traitement qui convient à chacune d’elles (^).

Voilà où en était la question an milieu du xvii” siècle. Erreurs, contradictions, distinctions subtiles, confusions regrettables, tout cela formait dans la science nu véritable chaos. Mais une révolution se préparait, la plus rapide et la plus complète qui ait jamais remué rintelligence humaine. Descartes venait d’affranchir la pensée; le principe de fautorité était abrogé.

(') .Joseph Couillard, Le chirurgien opérateur . Lyon, 1 6 40 , in-12, p. 135.

(2) Couillard, Ine. cü., p. 1 41-1 42.

ENGOUEMENT DES HERNIES

L’esprit humain, délivré de ses entraves, prit son essor dans de nouvelles voies, et les sciences médicales, aux([uelles Descartes avait fait une si large part dans sa philosophie, furent les premières à ressentir riniluence de la nouvelle doctrine.

La découverte de la circulation, celle des vaisseaux lymphatiques, venaient de donner la clef d’un grand nombre de phénomènesjusque-là mystérieux. Éblouis par les résultats inattendus que ces découvertes renfermaient, les médecins crurent pouvoir expliquer d’une manière mécanique tous les actes de là santé et delà maladie. La chémiatrie s’empara delà médecine ; la chirurgie devint la proie des iatro-mécaniciens. La partie était belle pour ces derniers. L’intervention incontestable des actions mécaniques dans la production d’un grand nombre d’affections chirurgicales permettait d’espérer que les lois de la physique rendraient compte de tous les phénomènes morbides. En peu d’années la pathologie externe fut reconstituée de fond en comble ; et, pendant que Petit préparait son célèbre Traité des maladies des os, la doctrine des hernies subissait de profondes modifications.

Mais il faut procéder par ordre, car les nouvelles idées sur les hernies ne se développèrent pas brusquement. Il s’écoula une trentaine d’années entre le moment de leur première apparition et celui de leur triomphe définitif sur les idées anciennes,

Galien avait vaguement indiqué la bifurcation du

historique- — RIOLAN. Si

tendon dn muscle oblique externe de l’abdomen ('). Ce passage était oublié, lorsque Fallope (®) découvrit ranneau inguinal externe, et le désigna sons le nom de foramen chordœ {^). Toutefois cette description ne fit pas fortune; car, en 1628, dans son Antliropographie, Riolan crut devoir féliciter Vésale de n’avoir pas parlé de cette prétendue ouverture ('*).

Mais Riolan revint plus tard de son erreur. En 16/i.8, dans son Encheiridium anatomicim, il décrivit d’une manière assez précise l’ouverture du muscle grand oblique, et la désigna sous le nom de foramen, en français anneau. Î1 ne s’arrêta même pas en si beau chemin, et il décrivit encore un anneau pour le petit oblique, et un troisième pour le transverse ; en tout trois anneaux qui ne se correspondaient pas directement, circonstance propre à rendre plus diftîcile la production des hernies (“).

Cette description mêlée d’erreur et de vérité fructifia aussitôt. Les applications pratiques se présentèrent en foule à l’esprit de Riolan. Notez que Riolan

(‘) Galien, Adinin. mat., lib, 5, cap. 9, édit. Froben. Bâle, 1549, in-fol., t. I, col. 325.

,^(2) Fallopii opéra omnia. Francfort, 1 684, in-fol. , p. 433, 1. 47.

(3) Chorda est le nom sous lequel Fallope désigne l’arcade fémorale.

P) Riolan , Anlhropograpliia. (Dans Opéra anatomica.) Paris, 1 649, in-fol., p. 83. La l" édition de \' Anlhropographia est de

[^)'R\ohn, Fncheiridinm urtalomicum. Paris, 1658,in-12, p. 96, 1 67, 398.

l'NGOlJEMENT DES HERNIES.

cMait médecin, et très médecin ; car il fit une rude guerre aux chirurgiens en général, et aux chirurgiens de Saint-Côme en particulier ('). Il est donc probable qu’il n’avait guère étudié les hernies. Mais à cette époque il était permis de parler de ce qu’on ne connaissait pas. Riolau donc, eu parlant des trois anneaux des muscles de Fabdomen, indiqua qu’ils donnaient passage aux hernies et qu’ils pouvaient les étrangler. Hœc foramina in herniis scroli ejfringuntur ^ lacerantur aut dilatantur^ quce diligenter observanda in reductione intestini in ingume straugulati .

Voilà donc l’étranglement herniaire indiqué pour la première fois sous le nom qu’il porte aujourd’hui. Riolau ajoute que, dans l’opération de la hernie, il faut débrider l’anneau inguinal externe : Islud foramen incisione dilatari debet ad reducenduin inleslinum (^). Mais cela ne suffit pas. Il est possible qu’après ce débridement on réduise l’intestin entre les aponévroses des muscles de l’abdomen au lieu de le réduire dans le ventre. Pour éviter ce malheur, on devra débrider les trois anneaux, y compris celui du muscle transverse : Discindi debet foramen tendinis postremi ut intestinum intra capacitalem ahdominis repellatur (^).

A partir de ce moment, on avait enfin un mot pour

(') Riolan, Giganlomachie pour répondre à la Gigantosleologie, par un escholier en médecine. Paris, IC 13, in-8.

(2) Riolan, Ench. anal., édit, cil., p. 398,

(•') Loc. cil., p. 167.

lllSTOKK)i:i:. VIÎHDIJC.

désigner l’état des malades atteints d’accidents produits par les hernies. Ce mot; c’était l’étranglement, et nous le trouvons dans le livre de Nicolas Lecpiin (’), (|ui parut en 1665. Avant cette épocpie, il est vrai, il y avait des mots usités dans la langue vulgaire, entre autres le mot étrange de troiisse-galandi^), maisaucnne expression n’avait encore pris racine dans la science.

Il n’est personne depuis cette époque qui n’ait parlé de rétranglement ; toutefois l’engoiiement n’avait pas encore perdu tout droit de domicile. Blégny, après avoir parlé de l’étranglement, ajoute que le taxis peut encore être rendu difficile ou impossible par l’accumulation de matières fécales endurcies, ou par l’inflammation du contenu de la hernie (^). Ainsi l’engouement n’occupait plus la première place, il était relégué sur le second plan, c’est-à-dire qu’il était bien près de disparaître.

En effet, Yerduc, le premier et le plus pur représentant de la chirurgie cartésienne, ne parla plus de l’engouement. H rapporta tout à l’étranglement ('*). Il ajouta, il est vrai, qu’il pouvait y avoir dans l’intestin des gaz et des excréments, mais il n’attacha presque aucune importance à cette complication.

(*) Nicolas Lequin, Traité des hernies ou descentes. Paris, 1665, in-12, p. 9.

(2) Nicolas Lequin, /oc. cil., p, 3.

(®) Blegny , L’a)'/ de guérir les hernies. Paris, 1688, in-12, p. 107.

{*) J. -B. Verduc, Pathologie de chirurgie. Paris, 1 694 , in-8 , l. II, p.912.

ENGOUEMENT ÜES HERNIES,

Diîpuis cette époque, et peiiflant plus d’im demisiècle, il u’est plus question en France de l’engouement des hernies. Littré, Méry, Saviard, Ledran, Arnaud, n’en font aucune mention. On en trouve encore quek[ues vestiges en Allemagne. Ainsi Mauchard le range parmi les sept causes de l’étranglement herniaire ('); mais il est clair que le règne de l’engouement est fini. On ne se contente pas de le passer sous silence, on invoque contre lui des arguments irrécusables. Sharp fait observer que les hernies sont presque toujours formées par l’intestin grêle, que les matières contenues dans cet intestin sont liquides et ne peuvent, par conséquent, former aucune obstruction (^).

Les choses en étaient là, lorsque l’Académie de chirurgie commença ses travaux. Jaloux de se montrer dignes de la faveur qu’on leur accordait, et de prouver que les chirurgiens n’étaient pas à jamais voués à l’ignorance, les membres de cette illustre assemblée reprirent la lecture des auteurs anciens, trop négligée depuis un siècle. Ils ne tardèrent pas à s’apercevoir ipie la doctrine nouvelle de l’étranglement s’accordait peu avec les descriptions classiques. 11 s’agissait de fixer la science ;'i cet égard et de tout

J Dav. Maucliart, DisRerl.de Heniid incarcercild. Tubinge, 1 722, in- 4, p. 1 5.

Sharp, Traité des opérations de cliirurq Ir. franç., par Jaull. Paris, 1741, in--r2, p. 102. La I éitilinn anglaise est de 1737.

IIISTURIQUE. — (iOURSAUD. 35

concilier. Ce fut Goursaiicl (\u\ se chargea de cetlo tâche.

Le mémoire de Goursaud parut en 1768, mais il est d’une date un peu antérieure ('). L’auteur établit deux catégories d’étranglements : Tune par inflammation, l’autre par engouement. Le mot engouement, à ma connaissance, n’avait pas encore été employé. L’engouement, c’est-à-dire l’accumulation de matières dans l’intestin, détermine un gonflement à la suite duquel l’intestin s’étrangle dans l’anneau. Je n’exposerai pas ici les signes indiqués par l’auteur comme caractérisant cette forme d’étranglement; cette description correspond exactement à celle que je donnerai plus loin de l’inflammation des hernies. Mais j’insisterai davantage sur l’état anatomique des parties. Goursaud indique d’abord que l’engouement n’a lieu que « dans les hernies anciennes où les ouvertures » par lesquelles les parties s’échappent, ont acquis par » degrés une dilatation assez considérable (-).» Or. un pareil état des anneaux est-il de nature à empêcher la rentrée des excréments? Que les intestins soient dans un état d’atonie, on peut à la rigueur l’admettre, quoique la chose soit difficile à démontrer. Mais le taxis du moins devrait réussir. 11 n’en est rien, et les observations de Goursaud montrent que plusieurs fois (*)

(*) Goursaud, Remarques sur la dugérence des causes de l élranglemenl dans les hevuies . de ÏAcad. de chlrury., 1768 t IV

Loc. cil., p. 247.

oG

KNGOUK-Ml'NT DES HERNIES.

011 se crut oliligé d’cii venir à l’opération. Voyons donc dans quel état on trouva le contenu des hernies. Deux fois (ohs. Y et Y!) il est dit que l’intestin renfermait des matières; mais on n’ajoute pas que ces matières fussent dures, condition indispensable pour expliquer l’irréductibilité. Une autre fois (obs. IX) il n’y avait dans l’intestin qu’un peu d’air et de matière ; c’était l’épiploon qui constituait la plus grande partie de la tumeur. Une autre fois, enfin, on trouva tout autre chose encore; et cette observation, qui était propre à désillusionner un esprit non prévenu, mérite d’être commentée.

Une femme des Petites-Maisons avait une hernie étranglée par engouement. Goursaud i-éduisit une partie de la tumeur. Le reste fut irréductible ; les accidents persistèrent, et le tout se termina par une autopsie. La hernie, au dire de rauteur, était primitivement une entéro-épiplocèlc. L’intestin avait été réduit par le taxis, l’épiploon seid était resté dans le sac. Los intestins étaient parfaitement sains, mais l’épiploon de la hernie était enflanwié et clans une disposition gangréneuse (*). Ainsi on trouve l’intestin sain et l’épiploon malade; on en conclut que la maladie a été un engouement. Mais alors pourquoi les accidents ont-ils continué à s’aggraver après la réduction? Est-ce parce que l’épiploon était malade? La maladie n’était donc pas un engouement, à moins que ce ne fût un engouement de l’épiploon !

(') Loc. cil., p. 2f)5, obs. S,

iiLSTOUKnji;. — huasduk.

On voit combien étaient fragiles les bases sur lesquelles reposait le travail de Goursaud. Comment se fait-il donc que la doctrine qui y est exposée ait été acceptée avec une si grande faveur et soit devenue aussitôt classique? C’est parce (jue Goursaud venait poiiila première fois de diviser bien nettement en deux ordres les accidents des hernies, et qu’il venait de combler une lacune réelle. Il avait montré d’une manière irrécusable que les accidents marchent tantôt avec une rapidité elfrayante et tantôt avec une assez grande lenteur; il venait d’établir cette grande division qui est bien réelle, et qui a donné lieu plus tard aux mots étranglement aigu, étranglement chronique. Il disait, au lieu de cela, étranglement par inflammation, étranglement par engouement. La théorie était fausse, mais le fait était vrai. Certes, cette distinction avait déjà été entrevue, mais elle n’avait pas eneore été formulée d’une manière aussi évidente. Surtout on n’en avait pas encore déduit avec ])récision des conséquences thérapeutiques. Goursaud avait fait faire un progrès à la science. Qu’importe, après tout, une théorie de plus? Aujourd’hui la théorie chancelle, mais le progrès est resté.

Le xvni' siècle s’écoula sans réclamation. Une voix s’éleva au commencement du xix% mais elle ne fut pas entendue. Bra.sdor fils communicjua, le 'Tî therniicloi’ an IX, à la Société de médecine de Paris, une observation de hernie étranglée par engoueim'iit, et il y ajouta quelques reinai’ques sur la nalurc do cel

lîNüOUEMENT DES HERNIES.

uccicleiil C). Pour lui, l’état d’engouement n’est (\n' une ahslraclion théorûi'ue, ({u' une supposition. L’engouement n’existe jamais sans inflammation; si l’étranglement en est la conséquence, c’est à l’inflamniation (gi’il est dû et non point à l’engouement; Brasdor termine en disant « qu’il est très difficile » d’étaljlir une doctrine fixe sur ce point extrême- » ment variable de l’art. »

Ces remarques passèrent inaperçues; la doctrine de l’engouement continua à réunir les suffrages, et Boyer l’exposa avec sa lucidité habituelle dans son livre éminemment classique : « Les matières fécales » s’amassent d’autant plus facilement dans l’anse iu- » testinale déplacée, qu’elle n’est point soumise àl’ac- » tion alternative des muscles abdominaux et du dia- » phragrae. Iæs excréments ne trouvent pas autant » de résistance pour y pénétrer que pour en sortir. » Aussi remarque-t-on habituellement dans les her- )) nies anciennes qu’il y a toujours accumulation d’ex- » créments dans la hernie ('). » Ainsi la doctrine était régularisée ; l’explication physiologique était trouvée, et certes il était difficile, à priori, de ne pas se rendre à ces arguments. Aussi retrouvons-nous l’engouement dans tous les traités modernes, plus inattaquable , plus incontesté que jamais.

C’est ce qui explique sans doute pourquoiM.O’Beirne

Journal deSédülot, l. XII, p. 49 et 50.

(2) Boyer, Malad. chirury., première édit., l. 8 , p. 76 et 77. Paris, 1822, in-8.

IIISTORIOUE. ü’bEIRNE.

ne souleva aucune réclamation lorscju’il ressuscita une idée déjà ancienne, et lorsqu’il théorisa l’étrangleinent herniaire yàv engouement gazeux (*). Voici de (]uellc manière M. Gosselin a exposé cette théorie dans sa thèse de concours (-) : « Au moment où une anse intestinale se déplace pour venir dans une hernie, le diaphragme et les muscles abdominaux poussent avec violence un courant de gaz dans sa cavité ; l’intestin se dilate rapidement, se trouve poussécontre les bords résistants de l’anneau qui fait obstacle, et il ne peut plus repasser dans l’abdomen. En même temps l’action des grands muscles expulseurs maintient un courant de gaz dans les bouts supérieur et inférieur, et produit ainsi un nouvel empêchement à la réduction, empêchement que ne peut vaincre l’anse intestinale privée de la ressource des muscles abdominaux et du diaphragme. »

J’ajouterai que M. O’Beirne a cru donner une sanction pratique à cette théorie, en invoquant d’assez méchantes expériences faites avec l’intestin d’un cadavre, une carte trouée et un soufflet. Et laissant de côté ce dernier détail, il y a dans son travail des matériaux dont 011 peut tirer parti pour expliquer certains phénomènes qui accompagnent la première apparition de l’étranglement. Mais au point de vue de

( )0 Beirne, dans DublinJuwnul o[ Medical Sciences . Septembre ■1838, p. 92.

(^) Gosselin, De l élranglemenl dans les hernies. Thèse du concours de l'agrégation, 1844, p. 25.

lîNGüliliMKNT UES HERNIES.

/lü

reiigoueinent, c’est la théorie de Boyer appliquée aux idées de Goiirsaud, avec l’hypothèse de Franco sur les flaluosüez et autres choses venteuses.

Cela se passait en 1839 : la doctrine de rengouement était arrivée à ra])ogée de sa gloire ; mais une réaction se préparait, qui devait en faire pâlir l’éclat.

En 18â0, M. Malgaigne lut à l’Académie de médecine son Examen des doctrines sur V étranglement des hernies (*). Ce mémoire, entièrement historique et critique, porta un rude coup à la doctrine de l’engouement. Montrer d’où venait cette doctrine, et comment aux diverses épo([ues, depuis Praxagoras jusqu’à nos jours, on l’avait pliée aux exigences de l’école, c’était déjà l’ébranler dans sa base. Mais cela ne pouvait suffire pour la renverser. Ce n’est pas, disait-on, en remuant la poussière des bibliothèques, qu’on peut éclairer des questions purement cliniques. M. Malgaigne répondit en publiant son Mémoire sur le pseudo-étranglement (-). Cette fois l’auteur, laissant de côté l’histoii’e, n’invoquait que l’observation des malades.

Est-il vrai, se demande d’abord M. Malgaigne, que la circulation des matières fécales se fasse avec dif-

(*) Malgaigne, Examen des doctrines reçues jusqu'à ce jour sur l'étranglement des hernies. Acad, de méd., 13 juillet 1840. Dans Gaz . méd . , 1 8 4 0 , p . 577 , 6 0 9 et 6 4 0 .

(2) Malgaigne, Du pseudo-étranglement ou de l'inllammation simple dans les hernies [Arch. gén. de méd., 1 8 41 , 3' série, t. XII. p. I 95 et 289).

IllSiTUKKJüIi. .^l\j.(iAlGNK.

ficulté fltms les hernies non étranglées? L’expérience i-époncl que non. Examinez sur le vivant, cherchez sui' le cadavre, et jamais, dans les hernies les plus volumineuses, vous ne trouverez plus de matières que dans les anses voisines. Mais du moins, les excréments solides que renferme le gros intestin ne pourront-ils pas s’accumuler dans cet organe hernié plus aisément que les feces liquides qui occupent l’intestin grêle? Non encore ; et l’auteur cite entre autres l’observation d’uu homme atteint d’une hernie volumineuse. A l’autopsie, on trouva dans le sac une anse de l’S iliaque, longue de 20 centimètres, et ne renfermant qu’un seul crottin, tandis qu’il y en avait beaucoup dans le reste de l’intestin. Ainsi les arguments théoriques de Boyer ne résistent pas à l’examen des faits.

Ceci n’est qu’une partie de la question. Il est possible que l’explication soit mauvaise et que le fait soit réel. Ce sont les opérations pratiquées sur des hernies étranglées, qui fourniront des preuves décisives pour ou contre rengouement. Or, que trouve-t-on en pareil cas dans l’intestin ? Dans l’intestin grêle, quelques gaz, quelque peu de matières fécales tout à fait liquides , rien en un mot qui puisse expliquer les accidents. Lorsque la hernie est formée par le gros intestin, elle est encore presque toujours vide; et M. Malgaigne, après avoir beaucoup cherché, n’a pu trouver dans la science qu’une seule observation, celle de M. Goyrand, d’Aix, dans laquelle une hernie du côlon , engouée depuis huit jours , reutermait une

ENGOUEMENT DES HERNIES

grande quantité de matières stercorales très consistantes. Mais un fait aussi exceptionnel ne peut rendre compte de la fréquence des engouements herniaires.

Que conclure de lii ? l^a maladie désignée sous le nom à' engouement, et dont les synqitômes ont été si bien décrits par Goursaud, n’existe-t-elle donc pas? Oui, certes, elle existe, et elle est même, suivant M. Malgaigne, plus commune que l’éti'anglement véritable. Seulement elle n’est pas due à l’engouement; et la preuve, c’est qu’elle se présente aussi bien dans les épiplocèles t[ue dans les autres espèces de hernies. Je ne reproduirai pas les observations sur lesquelles l’auteur fait reposer cette dernière assertion ; ces observations demandent à être lues en entier, et perdraient à être résumées ici. Il n’y a en effet que l’exposition minutieuse des symptômes qui puisse prouver que les accidents produits par ces épiplocèles étaient bien ceux dont l’ensemble constitue l’état dit d’engouement. Je ne rappellerai ici que l’observatioiiY . 11 s’agit d’une opération pratiquée pour une hernie datant de dix jours, et étranglée par engouement. Le malade mourut; à l’autopsie, on trouva que l’intestin était étranger à la hernie, que la tumeur était formée par l’épiploon, et que cet épiploon était simplement enflammé, sans aucun étranglement.

De cette observation , et de quatorze autres qui l’accompagnent, M. Malgaigne conclut quel’engouenient des hernies, ou plutôt (]ue l’étranglement par engouement, est un être de raison, et que les sym-

KNGOUliMENT LIQUIDE.

as

ptômes qu’on lui attribue doivent être rapportés à rinflainmation des hernies.

.l’adopte pleinement cette dernière conclusion ; je reconnais que, dans l’immense majorité des cas, ce qu’on appelle engouement n’est pas de l’engouement; mais peut-être M. Malgaigne a-t-il été un peu trop absolu dans ses dénégations.

La question, à mon avis, doit être divisée pour être résolue.

1“ Les matières fécales liquides et les gaz intestinaux peuvent -ils s’arrêter dans une hernie et y provoquer des accidents ?

2" Les matières solides peuvent-elles s’arrêter dans une hernie et y provoquer des accidents ?

I. A la première question, je répondrai formellement par la négative ; la seconde, au contraire, demandera quelques restrictions.

Il n’est pas rare de trouver dans une hernie plus ou moins étranglée une distension considérable de l’intestin par des matières liquides ou gazeuses. Ce phénomène se trouve constaté dans les observations les plus anciennes. Ainsi, dans le cas de Bauhin, il est dit expressément que les intestins étaient distendus par des gaz, à tel point que cela gêna beaucoup l’opération, et rendit la réduction très difficile ('). De même, dans une observation rapportée par Niick, l’anse intestinale

(') Roiissel, YartjioTOfjioT-oxta, Irad. lal. de Bauhin. Bâle, 1592, in-8, p. 228 à 233.

i:nguueivient des hernies.

reiiterniait une énorme quantitéde matières liquides. 11 s’agissait d’une femme de quarante ans (jiii avait succombé aubout de([uatre jours à desaccidents provoqués par une hernie inguinale. A l’autopsie on disséqua la hernie, et l’on ouvrit l’intestin par mégarde. Un jet de matières stercoralestrès li(piides s’échappa aussitôt par cette ouverture, et rejaillit sur les habits des assistants. Fada itaque cutis leviori incisione, statim, quasi cum impetu^ excrementa prorupere^ veslimenla adslanlium conspurantia {') . Je n’ai pas besoin d’accumuler les citations, car, je le répète, ces faits ne sont pas rares; mais il s’agit de les interpréter. L’engouement li([uide ou gazeux de la hernie est-il, en pareil cas, la cause ou l’effet des accidents? Je n’hésite pas à dire qu’il en est l’effet. Dans la péritonite, on trouve aussi les anses intestinales distendues à un haut degré par des gaz, par des liquides; dans l’étranglement herniaire, on constate encore le même résultat sur le bout supérieur de l’intestin, c’est-à-dire que l’inflammation intestinale a pour conséquence de pervertir et d’exagérer les sécrétions de la membrane muqueuse. N’estil pas naturel qu’un pareil phénomène se produise aussi dans une hernie enflammée on étranglée ? Dans ce dernier cas, dans le cas d’étranglement, il arrive souvent que la circulation veineuse est plus compromise que la circulation artérielle, et tpie des exhalations passives en sont la conséquence.

(') Nuck, A denog raphia curiosa el uleri fœmiiiei unalome noca. Leyde, 1722,in-12 , p. 1 37 à 1 38. La première édition est de I 692.

r.vcouiiMENT sol.im-;.

Que ces matières s’aceiimulenl dans l’anse herniée, cela n’a pas lieu de surprendre, car indépendamment des obstacles qui peuvent exister à l’entrée de la hernie, on sait querintlammation diminue singulièrement la contractilité intestinale. Mais ce qui serait vraiment surprenant, ce ([ui ne pourrait être admis que sur des preuves multipliées, ce serait l’irréductibilité d’ue hernie, résultant primitivement et exclusivement d’un engouement gazeux ou liquide ; ce serait la distension considérable et permanente d’une anse intestinale qui communique encore librement avec la cavité abdominale, et qui renferme seulement des matières fluides.

En d’auli-es termes, rengouement gazeux ou liquide peut être la conséquence de l’inflammation ou de l’étranglement d’une hernie, mais dans l’état actuel des choses il ne saurait être considéré comme en étant la cause. J’admets donc rengouement par suile d’étranglement ou d’inflammation, mais je rejette entièrement l’étranglement ou l’inflammation par suite d’engouement liquide ou gazeux.

J arrive donc a la seconde question : Les matières solides peuvent-elles s’arrêter dans une hernie et provoquer des accidents?

Les matières solides qui peuvent se rencontrer dans l’int(\stin sont très diverses. Les unes viennent du dehors : ce sont des corps étrangers introduits avec les aliments. Les autres se forment dans l’intérieur du corps, ef parmi ces dernières je citerai tout pai'ticuliè-

ENGOUEMENT DES HERNIES

remeiit les fécès eiiflurcies du gros intestin, et les helminthes du tube digestif.

Pour que ces matières solides s’arrêtent quelque part dans l’intestin, pour qu’elles y provoquent des accidents, pas n’est besoin de l’existence d’une hernie. Je n’ai pas à fournir ici les preuves de cette assertion. Les tumeurs stercorales de la fosse iliaque gauche et les symptômes qu’elles développent sont aujourd’hui bien connus, et les observations de corps étrangers arrêtés clans un point quelconque de l’intestin sont trop nombreuses aussi pour c[u’il soit nécessaire de les rappeler. Les vers lombrics eux-mêmes, surtout chez les jeunes enfants, peuvent former dans l’intestin grêle des pelotons capables d’intercepter presque complètement la circulation des fécès, et de déterminer des accidents mortels ('). M. de Castelnau a bien voulu me communiquer plusieurs observations de ce genre, qu’il a recueillies sur des enfants âgés de quelques mois pendant son internat à l’hôpital de Lourcine, dans le service de M. Nélaton.

Eh bien, ce cpii est possible dans l’intestin normal l’est à plus forte raison dans l’intestin que renferme une hernie. L’anse herniée décrit une courbe rapide qui se prête difficilement à la progression des corps étrangers d’un certain volume, et de plus, quelque larges que soient l’ouverture du sac et celle des anneaux, il est clair qu’à ce niveau l’intestin ne se

(*) Voyez des cas de ce genre dans le Moniteur des hôpitaux, numéro du 14 juin 1856. {Note de la 2' édition.)

CORPS l' TR ANGERS DANS LES HERNIES, l\l

jjrêtG pfis ciussi tficilGnicnt (|ii JiillGurs ci CGtt6 dilatci— tion, qui est nécessaire pour favoriser le passage d’un corps volumineux. Mais je m’aperçois que, sans le vouloir, je fais de la théorie. Je préfère passer tout de suite à l’exposition des faits.

J’ai trouvé un grand nombre d’observations prouvant que des corps étrangers plus ou moins pointus peuvent s’arrêter dans les hernies et y provoquer des accidents. Parfois la pointe s’engage dans l’épaisseur des tuniques intestinales, détermine une adhésion péritonéale, et parvient jusque sous la peau sans troubler notablement les fonctions digestives. Puis un abcès se forme et le corps étranger s’échappe à l’extérieur. C’est à peu près ainsi que les choses se passèrent dans un cas de Carbonneau('), et dcins d’autres cas plus curieux encore, rapportés par Amyand (‘^) et par Astley Cooper (^). Dans tous ces cas les fécès ont continué sans interruption à franchir la hernie. 11 est clair, par conséquent, que la présence d’un corps pointu, comme une épingle ou une pcatte d’oisecau, n’est pas de nature à interrompre la circulation des matières fécales.

Et cependant il existe dans la science un assez bon

(‘) Carbonneau, clans NouwIIrk de la république de.t lellres, Amsterdam, 1686, p. i 2.67.

(■^) Planque, Bibliolh. choisie de médecine, t. V, p. .i26 Paris 17.69, in-4. ’ ‘ ’

P) A. Cooper, OEuo. chirurg., trad. Chassaignac. Paris, 18.37 in-8, p. 232, obs. 1 91 . ’ ’

KNGOURMIÎNT DI'S

nombre d’observations, dans lesquelles les eorps étrangers retenus dans les hernies ont déterminé des accidents graves ou môme mortels, semblables cà ceux qu’on attribue à l’éti’anglement. Témoin ce rôtisseur dont parle J.-L. Petit, et dont l’histoire est rapportée par Hévin avec (pielques détails de plus. Cet homme, atteint d’une hernie réductible, éprouvait les phénomènes les plus graves ; douleurs très vives, vomissements très violents. Son état était si fâcheux que J.-L. Petit ne consentit qu’à grand’peine à pratiquer une opération. Ayant ouvert le sac herniaire, le chirurgien trouva l’intestiri perforé par « un pied » d’alouette tout entier que le malade avait avalé par » gloutonnerie ('). » Une autre fois, J.-L. Petit, opérant une hernie extrêmement volumineuse (plus d’un pied de circonférence), ancienne et depuis longtemps irréductilde, trouva l’intestin percé par une pointe d’épingle, et le sac rempli de matières fécales. La malade éprouvait depuis plusieurs jours des symptômes d’étranglement (la douleur, dit J.-L. Petit, et tous les accidents) (-) .

Boismortier opère, dans des conditions analogues, une exomphale ; il y trouve un épi de blé dont la pointe avait perforé l’intestin (^). Wincler ouvre le

(') J.-L. Pelil, Maladies chirurgicales, article hernies. Dans ses œuvres complètes, écl. Pigné. Limoges, 1838, in-8, p. 623. — Et Hévin, Mém. sur les corps étrangers de l'œsnphnge .Icad.

de chirurgie], 1743, t. I, p. 602, in-4.

(2) J.-L. Petit, loc. cil., p. 625.

C) Hévin, Mém. Acad, dochirurg., t. 1, p. 602.

cours liTRANGKRS DANS LES HERNIES. /|9

cadavre d’une personne qui avait succombé aux accidents produits par une hernie ; il trouve dans le sac le cæcum et une partie de l’iléon. Plusieurs os de poulet étaient arrêtés au-dessus de la valvule iléo-cæcale(').

De ces observations et de plusieurs autres, il résulte que les accidents dits d’engouement, ou d’étranglement par eiTgouement, peuvent être la conséquence de l’arrêt d’un corps étranger dans une hernie. Mais faut-il les attribuer à l’action mécanique de ce corps étranger, à l’obstruction qu’il peut produire ? Certainement non. L’observation de Carbonneau prouve que la liberté et la contractilité de l’intestin ne sont pas compromises par la présence d’une épingle. Quelle est donc la cause des accidents dans les autres observations? Ce ne peut être que l’inflammation. Tout le -monde sait combien est capricieuse la marche des corps étrangers. Tantôt ils traversent les tissus en silence, et tantôt ils y font éclater une inflammation violente. Une épingle s’arrête dans une hernie, s’engage dans l’épaisseur de l’intestin, perfore le sac, perfore la peau ; aucun accident ne se produit. Une autre, au contraire, s’accompagne d’inflammation, et aussitôt ou voit éclater les signes de ce qu’on appelle l’engouement.

J’ai commencé à dessein par parler des corps étrangers de petit volume. Si maintenant nous voyons des

(') Bonnet, j]fedicmn seplcnlrionalis, lib. ni, secl. I Î1 , rap. 7, in- fol. Genève, 1 684.

lîNGOUEMKNT DES HERNIES.

accidents identiques jjrovoqiiés par des corps étrangers plus volumineux, n’aurons-nous pas le droit d’en conclure que les accidents, dans ces deux cas, sont dus à la môme cause, c’est-à-dire à l’inflammation ?

11 y a quelques années, mon père fut appelé dans un village voisin de ma ville natale pour ^ donner des soins à un malade qui présentait depuis plusieurs jours les signes classiques de l’engouement. Cet homme, atteint depuis quelques aimées d’une hernie crurale qu’il avait négligée, éprouvait de vives douleurs dans le ventre, de la constipation et des vomissements stercoraux. En môme temps sa tumeur était devenue douloureuse, plus grosse et plus dure qu’ auparavant. On avait appliqué de simples cataplasmes pour tout traitement. Lorsque mon père souleva le cataplasme pour examiner la tumeur, il ne fut pas peu surpris de trouver la peau ulcérée et inondée de matières fécales. Un gros ver lombric, encore vivant, sortait en partie à travers la plaie. On l’enleva et il s’en présenta un second d’une dimension peu commune. On continua les cataplasmes. Les accidents s’apaisèrent promptement, et la plaie se cicatrisa bientôt d’une manière complète.

Mercier ('), Muralto (‘^), d’autres encore (^) ont

(') Mercier, àans Journal de SédiUol, an X, t. 13, p. 194.

(2) Éphéméridcs des curieux de la nature. Déc. 2, an III, 1684, obs. 141 . Nuremberg, 168,'>, in-4, p. 282.

(3) Journal de Sédillot, l. Il, p. I7.'1. Observ. de Fages.

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