‹ De l'étranglement dans les hernies abdominalesChapitre 5 sur 23 · CHAPITRE premier · texte numérisé non relu

CHAPITRE premier

DE l'engouement DES HERNIES,

On désigne sous le nom d'engouement cet état particulier des hernies dans lequel les matières que renferme le tube digestif s'accumulent dans l'anse intestinale herniée, de manière à y intercepter le passage des fèces et à y déterminer des accidents.

Quoique le mot engouement ne remonte pas à plus d'un siècle, la chose avait été indiquée par les écrivains de l'antiquité, et c'est même à cette cause, à l'engouement des hernies, qu'on a attribué pendant une longue suite de siècles la plupart des accidents que des modernes expliquent par l'étranglement intestinal.

On ne trouve rien sur ce sujet dans la collection hippocratiqne. Il est bien question, dans le 2^ Kvre des Epidémies, d'un certain Pittacus qui mourut d'une hernie située à droite de l'ombilic, après avoir vomi des matières fécales ; mais l'auteur, sobre d'explications, ne hasarde aucune hypothèse sur la nature de l'accident (^).

La doctrine de l'engouement fut formulée pour la première fois par Praxagoras, le dernier descendant

(^) Hippocrate, Épidémies^ livre ii , l''* section, § 9, édition Littré.

de la famille dite des Asclépiades, environ quatre siècles avant Jésus-Christ. Les œuvres de ce médecin sont perdues, mais Caelius Aurelianus (n' siècle après Jésus-Christ) nous a conservé ses opinions dans un passage important qui fut longtemps oublié (^).

L'iléus, suivant Praxagoras, était quelquefois dû à la chute, dans le scrotum (-), d'un intestin rempli de matières fécales : intesiinum phmmis stercoribus confertum.Y.n pareil cas. le médecin grec tentait le taxis : manibus preinens intestina^ magna quassatione vexavit, et si cela ne réussissait pas, il ouvrait le ventre près du pubis et fendait l'intestin pour en extraire la masse stercorale : cUvidendum ventrem probat [Praxagoras) piibe tenus; dividendum etiam inlestimi m vecium atque detracto stercore consuendum dicit.

Il y aurait de longs commentaires à faire sur ce passage, il y aurait à chercher ce que vient faire 1" intestin rectum dans une hernie inguinale; mais cela n'est pas nécessaire, il nous suffit de savoir que Praxagoras attribuait les accidents de certains iléus à l'engouement de l'intestin hernie, et qu'il poussait la croyance à cette théorie jusqu'à proposer une inci-

('") Cœlius Aurelianus, De morbis ncutis et chroiiicis. — Acuiorum mor/jorum, lib. ni, ('cn|). l7.K<lit. Anunan, Amstel., 1722, in-4, p. 244, g IGo.

p] In follicalinn. Ce mot, pour C;L>lius Aurelianus, désigne le scrotum, ainsi qu'on peut s'en assurer dans le chaj)i(re où il parle des l)ydro{)isies, el dans |»lusieurs autres passaires : Inpdlio rc/i/m, (if vuUùs^ cl cniruin, cL folliclli <;i:mtalis, ci i)rœ})Hiii [Morh. rhroi}.. liV». m. rnp. 8. édition ritée, p. 470).

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sion pour extraire les fécès arrêtées dans la hernie.

Arrivons à Celse ; nous allons trouver l'engouement herniaire décrit avec une plus grande précision. ISonniinquam autem^stercore accepta, vastiiis tumet (hernia) retroque compeUi non potest : affertque tum chlores e scroto^ et inguinibus, et abdomine : nonminquam queque stomachus affectus primura rufam bilem per os reddit^ deinde viridem ^ quibusdam etiam nigram (*). Quoi qu'en dise Fabrice d'Aquapendente, il n'est pas question dans ce passage des vomissements de matières fécales (^).

Celse avait fait faire un grand pas à la question. L'engouement désormais ne rendait plus compte dé tous les accidents des hernies. Dans un autre article , que je rapporterai plus loin, T auteur parle de Vinflammation des hernies'^ dans un troisième chapitre, il donne une description qu'il est difficile de rapportera autre chose qu'à l'étranglement véritable. Toutefois, malgré la lucidité avec laquelle il établit ordinairement la distinction des maladies, il n'a malheureusement pas cette fois exprimé sa pensée d'une manière suffisamment nette, et ses remarques, que nous pouvons interpréter aujourd'hui, ont été perdues pour ses successeurs.

Quoi qu'il en soit, Celse avait parlé de l'engoue-

(^) Celse, Lib. vu, cap. 18, édit. Targa , Strasbourg, 1806, in-8, t. I, p. 415.

(-) Fabricius ab Aquapenclente, Pentateuchiis chîrurgicus^Wh. i, cap. 31. [Opéra chirurgka. Lyon, 1628, in-8^ p. 676.)

ment et de rinflammation des hernies; Archigène, qui le suivit de près, confondit ces deux éléments. Aétius nous a transmis le chapitre où Archigène traite du volvulus. On y lit le passage suivant : C on tin gît et [volvuliis] lis qnihus inlestinum in scroto unà ciim stercore (Jelapsum est, indeque violenter retrusum^ ex eoque inflan\matum existit (*).

A partir de ce moment, Tengouement et Tinflammation des hernies sont réunis par beaucoup d'auteurs dans une même description. Léonidès d'Alexandrie s'exprime ainsi : Mortis periculum inducit {Jiernia) quando intestina duris recrementis distenta ad scrotum delata condensantur : inde enim torniina volvulosa et sœpe inflammationes succedunt ex quibus pernicies consequitur (-). Ain.si l'engouement est la cause, l'inflammation est l'effet. Il est digne de remarque que la terminaison par la mort se trouve indiquée ici pour la première fois.

Aétius, auteur du chapitre De herniâ inguinis (^), ne parle plus de l'engouement , et attribue tout à l'inilannnation.

Paul d'Égine, au contraire ('*), passe l'inilannnation

(') .Etius, Mc'dicinœ conlractœ tetrabiblos. Tetrab. m, serm. 1, CHp. 28, trad. ('ornarius. — Dans la folloclidn do H. Eslienne. Arlis medicœ principca. l'aris, 1 567, in-fol. , col. 468, D.

(-] Jiiius, Telrab. iv,sorni. 2, cap. 23, édition l'ilée, col. 693. K.

P) JlUus, loc cil., cap. 24, col. 604. A.

[*) Paul d'I'^giiic, iil). 6, caj). 6o, Irad. Albanus Torinu-s. Bâie, 153X. iii-4. p. 3'.Hi.

HISTORIQUE. — MOYEN AGE. 2o

SOUS sileiiee et ne parle que de rengouement : Stercus autem in scrotoinlerclusum periculum sœpeniimero intulit; dolor enim infestât, impressisque intérim digitis crepitum edunt. Notez l'apparition de ce nouveau symptôme : la crépitation dans les hernies engouées. Notez surtout que là où Aétius voit de Finflammation, Paul d'Égine voit de l'engouement ; il n'y a pas à s'y méprendre, c'est bien le même accident qu'ils ont décrit l'un et l'autre, leur théorie seule difTère. Nous aurons plus tard à dire de quel côté est la vérité.

Les Arabes, les arabistes n'ajoutent rien à ce qui précède. Plusieurs même gardent un silence complet sur les accidents des hernies. Est-ce parce que la chirurgie herniaire était alors exercée par des individus étrangers à la médecine, ainsi que cela ressort de plusieurs passages des arabistes? Cela est possible. En tout cas, ceux qui, à cette époque, ont parlé de l'engouement n'ont fait que copier les anciens. Pendant toute cette longue période du moyen âge, nous ne trouvons ni un fait ni une idée. Le seul Barthélémy Montagnana, au commencement du xv^ siècle, se permit d'émettre une hypothèse qui, du reste, ne fît pas fortune. Suivant lui, les matières fécales finissaient par se pourrir dans les hernies engouées, et alors le malade devait mourir du quatrième au septième jour {*).

Le xvi^ siècle vit éclore les premières productions

(*) Barth. Montagnanœ consilia variique tractatus alii. Consil. 227, cap. 7. Venise, 1499, in-fol. (goLh.), fol. 239.

oriQ:iiiales sur les accidents des hernies. Ce fut Franco qui ouvrit la voie. Ce célèbre praticien publia d'abord en 1556. un petit traité qui renfermait plusieurs vues fort originales, mais la description qu'il y donna de rengouement des hernies était assez exactement cal- (|U(''e sur celle des anciens : « îl y a vu autre incon- » venient ([ui aduient aux hernies intestinales, lequel » est beaucoup plus dangereux que le précédant» (Franco vient de parler de la hernie simplement irréductible.) «C'est quand il y a tel amas de matière » fécale dedans le scrotum que puis après ne l'intes- » tin, ne la dicte matière ne peuuent passer par le » trou du péritoine, en telle sorte qu'on ne peut aucu- » nement aller ascelle, ains la matiei^e fécale ainsi )> retenue cause vue inflammation telle aux intestins » et parties circonuoisines qu'en bref il faut mou- » rir(*). » Cette description commeon voit, ressemblait tout à fait à celle de Léonidès, mais Franco y joignit une innovation importante ([ui est restée l'une des conciuôtes les plus })récieuses de la thérapeutique chirurgicahî. Le premier il osa conseiller l'opération de la hei'uic (Hraiiglée; le premier il osa inciser la peau, ouvrir le sac, df'^brider le trou du ijeritoine, et réduire l'intestin dans le ventre; le premier enllu il eut l'occasion d'examinii' directement Yr\i\\ des |)arties contenues dans la hernie, et il faut cnure que les

(•) Pclil Irailé contenant vne des parties in-incipallcs de chirurgie, fait par Pierre Franco, cliirurgicn do Lausanne. — // faut endurer pour dunr. Lyon, looO, in-12, p. 46.

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