‹ De l'étude des languesChapitre 11 sur 19 · UTILITÉ DES LANGUES AU POINT DE VUE GENERAL · texte numérisé non relu

UTILITÉ DES LANGUES AU POINT DE VUE GENERAL

La connaissance d'une langue étrangère est une force. Il n'est jamais trop tard pour se livrer à cette étude; l'âge adulte y est très favorable. C'est une excellente gymnastique de l'esprit. On réapprend la langue maternelle.

L'étude des littératures étrangères affine le goût. On apprend à mieux connaître l'histoire, la géographie, les mœurs et les coutumes d'autres peuples. Le domaine des sources auxquelles on peut puiser s'agrandit ; l'horizon ouvert aux recherches scientifiques s'élargit.

Xous avons voulu, dans la deuxième partie de notre travail, exposer la façon dont nous concevions l'étude d'une langue étrangère.

Dans les pages qui vont suivre, nous allons essayer de convaincre ceux qui nous font l'iionneur de nous lire de l'utilité absolue, du besoin impérieux, de connaître les idiomes d'autres pays, un au moins à défaut de plusieurs.

En cette époque de struggle for life à outrance, il faut savoir être armé pour la lutte et, à nos yeux, celui qui parle une langue étrangère s'est muni d'un levier puissant. Il se sera de lui-même rangé parmi les forts, parmi ceux qui, dans l'ardent combat de chaque jour qu'est la vie, savent se placer à un rang convenable, laissant loin derrière eux les faibles et les ignorants.

Oui, les avantages qui découlent de la connaissance d'une langue étrangère sont considérables, au point de \ue moral, au point de vue intellectuel, au point de vue matériel !

Les énumérer sera peut-être engager bien des hésitants à être véritablement de leur époque, c'est-à-dire à faire ce que doit tout homme vraiment moderne et qui veut s'armer efficacement pour les batailles présentes et futures.

Et qu'on ne vienne pas dire ici qu'à l'âge adulte il n'est plus temps d'aborder un travail de ce genre, que riiomme fait n'est plus capable de se doter d'un instrument nouveau, qu'en un mot il est trop tard.

D'abord il n'est jamais trop tard.

Nous connaissons autour de nous des hommes de tout âge et de toutes conditions qui savent intelligemment employer leurs loisirs, même après des journées d'un fatigant labeur, en se livrant à l'étude de matières, en apparence extrêmement éloignées de leur sphère d'action.

Si nous disons « en apparence » c'est avec l'intention voulue de souligner le fait qu'aucun travail, de quelque nature qu'il soit, auquel nous soumettons notre cerveau, n'est chose inutile.

On recommande bien aux gens que leur profession fait rester longtemps assis de se donner du mouvement ; pourquoi ceux que leur situation particulière force à s'occuper du matin au soir des mêmes affaires, laisseraient-ils leur intelligence se figer dans ce cadre invariable ? I ] y a la gymnastique pour le cerveau comme il y a celle pour les muscles, et la première a une action locale aussi marquée que l'autre.

Varier les exercices pour faire travailler à un égal degré les différentes parties de notre organisme, tout est là !

Et les bienfaits résultant de mesures prises dans ce sens sont nombreux à tous les points de vue !

Celui qui consacrera quelques instants à l'étude fortifiera son intelligence ; il s'habituera à la réflexion, il saura fixer son attention sur un point donné et apportera les mômes qualités à tout ce qu'il fera ailleurs.

Loin de dire qu'il est trop tard pour apprendre, dès qu'on a quitté les bancs du collège ou les salles de cours de l'université, on peut affirmer que l'âge adulte, celui du développement complet, est aussi celui où l'on peut le mieux travailler, puisque, à l'opposé du lycéen et même de l'étudiant, qui ne se rendent pas toujours suffisamment compte de toute l'importance qu'il y a à garnir leur cerveau, l'iiomme fait a le sentiment de toute sa responsabilité.

Bien fréquentés sont déjà les nombreux cours du soir dont notre capitale est si prodigue ; les associations en vue du développement des études les plus diverses ne manquent pas d'adhérents (1).

Or, de toutes ces études, celle des langues vivantes doit occuper le premier rang, et nous allons essayer de développer quelques-unes des meilleures raisons en faveur de cette assertion.

Apprendre une langue étrangère, c'est réapprendre sa langue propre, c'est aussi l'aimer.

C'est l'aimer, parce que, à côté de consonnances nouvelles pour notre oreille attentive, après les prononciations les plus diverses et les plus inattendues, nous serons toujours heureux de retrouver des sons plus fami-

(1) Tout ce graiid mouvement n'est pas suffisant encore si nous contemplons ce qui se fait chez les grandes puissances, nos voisines, telles que l'Allemagne et l'Angleterre, et aussi dans de petits pays comme la Suisse et la Hollande. Il j a encore beaucoup à faire dans cette voie, surtout en province, bien dépourvue sous ce rapport.

liers, de ceux avec lesquels on nous a bercés en notre enfance, de ceux qui ont présidé au premier réveil de Ectre intelligence. Ces sons-là, qui sont à jamais gravés eiL nous, nous paraîtront plus beaux et plus cliers, puisqu'ils nous rappelleront tout-es ces choses, lointaines déjà pour beaucoup.

Malgré tout, ils représenteront toujours le langage du cœur.

En pleine terre étrangère, dans l'entière possession de l'idiome du pays, au milieu de la conversation la plus animée, qui n'a pas, dans les circonstances graves, à ces moments oii une émotion s'empare de nous tout entier, senti naturellement affluer du cœur aux lèvres, malgré le vernis le plus exotique dont celles-ci ont pu se charger, de ces paroles qui ont consolé jadis nos premiers chagrins ?

Qui ne s'est pas souvenu, à ce moment précis de retour au passé, de la mère qui a si patiemment su inculquer les premiers éléments du langage î

On a beau être absorbé par la tourmente des luttes quotidiennes, les souvenirs reviennent en foule, et le cœur, glacé par les turpitudes de la vie, se réchauffe et fond à ce doux soleil.

On se rappelle alors qu'on n'aime rien plus purement ici-bas que sa mère.

Aimer sa mère, aimer son foyer, c'est aimer sa langue maternelle ; aimer sa langue, c'est aimer son pays !

A quels purs sentiments, planant bien au-dessus des misérables querelles des hommes, ne pouvons-nous pas être conduits par l'étude de tout dialecte étranger !

Nous avons dit, tout à l'heure, que celle-ci nous amenait à réapprendre notre propre langue et voici comm.ent :

Au fur et à mesure que les années nous éloignent de la vie de collège, où nous avons, dès les classes les plus élé-

iiientaircs, ainassu Iciitenieiit duiis notre cen'oau, les unes après les autres, les règles de noire grammaire^ pour arriver peu à peu à parler et à écrire correctement, ces règles, leurs principes et leur raison d'être, se font de plus en plus vagues à nos yeux.

Ce qui, en notre jeunesse, se présentait nettement, devient imprécis.

Nous connaissons nombre de gens qui seraient souvent bien incapables de rappeler, même dans ses éléments généraux, une règle grammaticale essentielle, ce qui ne les empêche pas de s'exprimer ou d'écrire convenablement.

A la longue, c'est l'habitude qui a fait place au raisonnement. On écrit comme ceci et non comme cela, parce qu'on a toujours écrit comme ceci et non comme cela.

C'est si vrai, qu'en présence d'une hésitation à orthographier un mot, on s'en rapporte en ce moment embarrassant à l'instinct. On jette le mot à toute volée sur le papier, et souvent on réussit à le rendre correctement.

Nous appellerons cela mettre le hasard au service de l'habitude.

Ce moyen doit être signalé comme essentiellement inefficace, très peu probant en tous les cas.

Le raisonnement seul peut nous rendre des services sérieux, mais il doit nécessairement être basé sur quelque chose.

Tout ce qui peut nous obliger à revoir notre vieille grammaire française doit être bienvenu.

L'étude d'une langue étrangère est dans ce cas.

Eien mieux qu'elle ne saurait nous forcer à réapprendre les éléments de notre langue. Ceux-ci serviront, à leur tour, de point d'appui, de motif de comparaison.

et reviendront meubler notre cerveau qu'ils avaient déserté depuis longtemps.

Il est facile de faire l'expérience de ce que nous venons de dire, car on peut constater chez tout élève qui apprend intelligemment une langue étrangère une amélioration sensible dans sa façon de parler ou d'écrire le français, si celle-ci était défectueuse auparavant.

Il aura ainsi fait d'une pierre deux coups.

S'il y a indéniable utilité, il y a aussi plaisir délicat.

La possession d'une langue étrangère est, en quelque sorte, le « Sézame, ouvre-toi! », la. clef d'un palais de l'art, dont l'accès est interdit aux profanes.

L'étude, dans leur idiome d'origine, des œuvres des maîtres étrangers nous permet, seule, d'en juger les beautés sous leur véritable aspect.

Nous pouvons alors comprendre vraiment, ou les littératures latines, écloses aux chauds rayons du soleil méridional, sous le profond ciel d'azur des rives méditerranéennes, peignant la vie sous des couleurs vives et animées, ou les œuvres des Slaves, restées simples et naïves, lesquelles reflètent fidèlement un esprit encore fruste et primitif (2).

Nous pouvons alors comprendre vraiment, ou les littétableaux graves et tristes que nous présente la littérature Scandinave, portant l'empreinte des froides brumes du Nord et des sombres forêts de sapins, soulignées par la neige aux glaciales blancheurs, ou bien encore

(2) C'est pourtant à ces tard-venus qu'appartiendra l'avenir. Dans cent ans, le russe sera apparemment la langue la plus répandue du globe. Sa littérature aura évolué et formera la base du bagage intellectuel d'une population que l'on peut d'ores et déjà estimer à plus do 300 millions d'âmes, façonnées, dès lors, à l'image russe.

les poèmes do la Cjcriiiauie, aux retentissantes onomatopées, aux nuances subtiles de tout ce qui est bruit ou couleur dans la nature, évoquant toujours le Germain rude qui ne s'est résigné qu'avec peine à quitter ses grands bois.

Les tiaductions les plus habiles ne nous sauraient rendre les beautés insoupçonnées d'autres littératures.

Le non-initié passera facilement à côté d'elles sans même lever les yeux.

Pour les amoureux de belles choses, posséder une langue équivaudra donc à la possibilité de goûter un plaisir infini en puisant à une source nouvelle.

Prenons, par exemple, l'Allemand, lequel, dans s-es poèmes, chante et comprend la nature à sa façon. Il a pour elle une adoration à la fois sauvage et candide. On sent un état d'âme particulier à des hommes que la civilisation apportée de Eome semble à peine avoir effleurés (3), et qui restèrent farouchement au milieu de leurs terres incultes, à l'écart de tout contact étranger, alors que nos ancêtres se perfectionnaient dans la cité nouvelle et maniaient le ciseau, (le pinceau et la plume, de préférence au javelot, à la hache ou à la massue.

Xous retrouvons tout cela dans l'œuvre des modernes maîtres allemands. Ils savent admirablement chanter la nature ; elle est tout entière dans leurs vers.

Aucune autre langue, peut-être, ne saurait apporter pareille richesse, telle variété de mots, ne saurait ren-

(3) Us fout aujourd'hui des efforts inouis pour rattrapper le temps perdu. Peine inutile; en défigurant l'œuvre naturelle, ils n'atteignent qu'au grotesque; on ne peut pas imiter l'esprit, la façon de concevoir d'un autre peuple. Chaque peuple a son tempérament propre, que son histoire a contribué à lui façonner, et ce tempérament ne s'acquiert pas ; on naît avec!

Elude des Langues. 9

cire pareilles sonorités imitatives par d'aussi frappantes onomatopées.

Certes, nous aussi savons célébrer en vers harmonieux la beauté immanente des choses, mais notre conception de tout ce qui -est art littéraire et poésie ne gagne-t-elle pas à connaître d'autres vues et d'autres horizons ?

Là encore, la comparaison jouera son rôle. Apprenant à juger les œuvres d'étrangers, nous serons plus à même d'apprécier celles de nos écrivains et de nos poètes, et de mettre en relief leurs beautés.

Nous saurons, alors seulement, estimer à sa juste valeur le génie de notre race, et ce ne sera pas sans un sentiment de légitime fierté que nous verrons le beau rang que nous occupons dans ile monde.

Youloir apprendre une langue étrangère, ce n'est pas seulement vouloir pénétrer dans l'existence intellectuelle et littéraire d'un peuple, c'est aussi désirer tout connaître de lui : son passé, son présent, son avenir, ses idées et ses aspirations... tout se tient dans la vie.

Lorsque nous faisons choix d'une langue à étudier, n'est-ce pas, d'ores et déjà, nous intéresser à i'histoire du peuple qui s'en sert, à ses origines, à ses mœurs, à ses affinités avec notre race?

N'est-ce pas, encore, s'attacher à connaître sa géographie, son développement industriel et commercial, son expansion coloniale, ses succès militaires?

L'histoire d'un peuple tient tout entière' dans sa langue.

Chaque guerre, chaque invasion, ont amené des mots nouveaux, ont grossi le dictionnaire d'autres éléments, et c'est bien souvent la seule trace, le seul résultat véritable des faits de guerre les plus considérables ou des victoires les plus éclatantes !

En Angleterre, le vieux breton, rameau celtique, a

été successivement mâtiné de saxon, lors de l'invusion saxonne, de danois, après la pénétration des Danois dans l'intérieur du pays. Avec la domination normande, s'est infiltré le normand, idiome roman, et du mélange, de l'amalgame de ces différents facteurs, est née la langue anglaise qui a permis des Shakespeare et des Milton, des Walter Scott et des BjTon !

A chaque tournant de la grammaire, à chaque pas fait dans le dictionnaire, nous nous heurtons à un morceau d'histoire. Calf nous rappelle les Saxons, veal les Normands, mother les Bretons, heaven les Danois.

En Espagne, la langue nationale nous permet de retrouver des souvenirs des Goths, qui, jadis, envahirent le pays, aussi bien que des Arabes qui l'inondèrent et le maintinrent si longtemps sous le joug du croissant.

Le castillan, tout imprégné de la majestueuse emphase des peuples orientaux, nous a donné ce langage fier et sonore, dans lequel nous pouvons lire l'immortel chef-d'œuvre de Cervantes, goûter les nombreuses œuvres théâtrales et poétiques de Lope de Yega, et voir s'agiter les intéressants personnages de Calderon.

Chez les Allemands, on retrouve du francique et de l'allémanique ; chez les Russes, dont l'idiome est peutêtre le moins mélangé de mots étrangers, il y a infusion do finnois et de tartare; chez nous-mêmes, enfin, il est facile de suivre l'intrusion du batave, du latin, du tudesque, dans notre celtique des premiers âges.

Apprendre une langue n'est-ce pas se livi'er ainsi au plus intéressant des cours d'histoire?

Cette voie indirecte contribuera encore à augmenter dans de larges proportions le bagage de notre savoir dans une autre branche de la science, intimement liée à la première, la géographie.

En effet, un coup d'œil sur la carte nous montrera les Basques, les descendants des Ibères, fondus en un tout

petit peuple de quelques mille âmes, dernières traces de splendeurs passées; les Celtes, réfugiés dans des extrémités de continents, où leur idiome n'a plus que peu de temps à vivre. Il nous fera voir les Magyars et les Finnois ayant jusqu'ici résisté victorieusement au grand flot envahisseur des indo-européens (1).

En Hollande et en Belgique, les progrès de l'allemand, qui englobe le frison et le néerlandais par le Nord, du français, qui s'apprête à dévorer le flamand par le Sud, ne sont plus un secret pour personne.

Le géant slave qui chasse de plus en plus hors de ses derniers retranchements, ce qui reste encore de la domination du tartare entre Balkans et Archipel ; l'espagnol, le portugais, l'anglais, qui ont fait depuis des siècles tache d'huile sur d'autres continents, les progrès constants des langues européennes aux colonies, tout parle à nos yeux, tout contribue à préciser nos connaissances géographiques, en nous les présentant sous un jour des plus intéressants.

Avec les langues, nous nous identifions plus intimement aux mœurs du pays.

L'italien, susurré et gazouillé, nous fait nous souvenir de l'obséquiosité, de la politesse exagérée des compatriotes du ïasse; l'espagnol, à la belle sonorité et aux nobles accents, évoque l'image du fier hidalgo, méprisant le travail et mettant facilement flamberge au vent ; l'allemand, aux intonations gutturales, aux mots lourds, est bien la langue de gens à la compréhension lente et laborieuse, mais à la volonté persévérante et à l'esprit méthodique; l'anglais, jeté du bout des lèvres, n'importe comment, aux paroles à moitié mâchées, est fort à sa place dans la bouche de personnes toujours pressées de

(1) Voir la carte 4.

t;agiior du temps pour courir à leurs affaires (time is moncy); le slavo, si doucemont murmuré, suffit à dépeindre le timide habitant des sieppes, serf hier encore; le français enfin, si net, si policé, si précis, n'est-il pas tout entier pétri de ce bon sens pratique, de cette exquise urbanité que nos pères surent nous conserver à travers les temps les plus tourmentés.

Dans le domaine scientifique, tout ce que nous avons dit reste vrai.

Nombreux sont les ouvrages de science qui nous sont et nous resteront inconnus, faute de traducteurs, et dont la lecture serait, pour b-eaucoup, une révélation.

Force est donc d'aller au-devant d'e^x pour enrichi? notre savoir de découvertes nouvelles, de perfectionnements inédits, qui, autrement, risqueraient fort d'être perdus pour nous, tout au moins pour un temps plus ou moins long.

La langue allemande, par exemple, pour n'en citer qu'une, est celle dans laquelle on a le plus créé d'ouvrages de science nouveaux, c'est encore une de celles qui renferme le plus grand nombre de traductions d'oeuvres étrangères.

La connaître équivaut, par conséquent, à se doter, d'un seul coup, d'une quantité colossale de documents, à élargir très sensiblement l'horizon de nos connaissances.

Le savant et le chercheur verront, par là, leur tâche quotidienne largement allégée, puisqu'ils auront augmenté le nombre des sources auxquelles ils peuvent puiser pour leurs travaux ; ils seront, en même temps, toujours au courant de toutes les nouveautés.

Il y a là, incontestablement, matière à améliorations pour l'état des sciences dans notre paj^s, et, dans cette voie, aucun facteur de progrès ne doit être à dédaigner.

Page 1