UTILITÉ DES LANGUES AU POINT DE VUE MILITAIRE
En temps de paix et en temps de guerre. Dans l'armée et dans la. marine. A l'extérieur et à l'intérieur.
A côté du savant docteur, l'Iioinme d'épée n'est pas s?ns pouvoir tirer d'innombrables avantages de la connaissance d'une langue étrangère, qui rend, à toute époque, d'incalculables services à l'armée.
En temps de paix, il peut, par la lecture des feuilles techniques spéciales de cbaque pays, «e tenir au courant de tout ce qui se fait et se projette de nouveau. Aucun perfectionnement à un armement, aucune modification à uji règlement ou à une tactique ne sauraient lui échapper. Il suivrait ainsi, pas à pas, les travaux de voisins qui peuvent devenir des ennemis et pourrait les estimer à leur juste valeur, sans s'exagérer et sans se diminuer l'importance d'un danger à l'état latent.
Beaucoup de publications militaires étrangères ne sont pas traduites, ou le sont mal, et bien des choses importantes échappent ainsi à l'attention, qui, en raison de l'immense variété des sujets et de leur quantité, est sans cesse attirée sur un objet nouveau et passe outre si facilement.
En voyage ou en séjour prolongé à l'étranger, on est plu? complètement à même de s'assimiler les us et coutumes en honneur dans les contrées que l'on parcourt. En en pratiquant les habitants, on apprend infiniment mieux que par n'importe quel gros livre ce que sont
leurs ambitions, leurs visws, leurs aspirations polit uiihj.s, et, (l'un faisceau crobs^ervations, on peut se faire une idée assez juste de l'opinion publi(iue d'un pays comme de celle qu'il a sur notre propre patrie.
La fréquentation -d'officiers étrangers permet de se faire une idée très exacte de leur degré de cultur(ï, de leur niveau intellectuel, de leur éducation, et d'en déduire leur ascendant moral sur les hommes, la dose de respect et d'esprit de discipline qu'ils savent inspirer à leurs subordonnés.
Elle permet encore de se rendre compte de leur connaissance du métier militaire et d'apprécier à leur valeur intrinsèque ces amis d'un jour que la destinée peut placer en face de nous sur les champs de bataille.
En temps de guerre, les langues étrangères nous rendent des services immédiats et incontestables.
La simple énumération des principaux chapitres de notre règ'lement sur le service en campagne nous édifiera pleinement sur ce point.
Reconnaissances, renseignements, réquisitions, guides, parlementaires, espions, prisonniers, courriers, journaux, ruses de guerre, sont autant de titres qui se passent de tout autre commentaire.
La simple pratique du plus modeste vocabulaire rend déjà ici des services importants, à plus forte raison la notion plus développée d'une langue.
Lors de la guerre franco-allemande, nos ennemis surent admirablement organiser leur service d'exploration et de reconnaissance — nous ne parlons pas ici de leur service de renseignements — en utilisant intelligemment quiconque des leurs possédait notre langue à un degré quelconque.
Chaque pointe de cavalerie, chaque patrouille de découverte, chaque avant-garde, comprenaient un ou plu-
sieurs hommes, officiers ou soldats, de l'active ou de la réserve, sachant le français.
Par ce moyen, l'armée était toujours très exactement renseignée sur tout ce qu'il lui importait de savoir.
La légende, car c'en est une, s'est de ce chef implantée chez nous, que tous les officiers allemands parlaient et parlent encore couramment — d'aucuns disent même « admirablement » — le français.
Nous devons à la vérité de dire que <le nombre de ceux méritant réellement cet éloge est plutôt restreint.
L'immense majorité ne possède qu'un bagage linguistique infiniment plus réduit, insuffisant même chez beaucoup, et le corps d'officiers de l'empereur Guillaume est encore loin de pouvoir être comparé à une légion de professeurs de langues au petit pied !
Après la bataille, les hommes qui parviennent à se faire comprendre des gens aux mains de qui ils sont tombés, peuvent rendre les plus grands services aux camarades qui partagent leur sort, comme à eux-mêmes.
La situation de ceux qui sont soignés dans les ambulances ou dans les hôpitaux s'en trouve adoucie, les soins peuvent être p'ius complets.
Les malheureux prisonniers de guerre, que guette l'internement dans les forteresses de l'intérieur, obtiennent par cette voie plus d'un soulagement à leur triste sort.
Nos soldats qui ont été en captivité en Allemagne savent de quel prix a été la présence de camarades au courant de la langue du pays, quels adoucissements à leur peine, quel concours efficace leur parole a su apporter dans maint cas embarrassant, dans plus d'une circonstance difficile, où il eût été impossible de se tirer d'affaire en restant incompris de ses geôliers...
Dans l'arme de celui qui écrit ces lignes, dans la gendarmeiie, les langues étrangères rendent en tout temps les plus signalés services.
Dans les départoinents avoisinani los frontièros, il est (le toute iiéressiié de ronuaîlre la langue du pays liini- Iroplie.
Outre (iuehiues relations de service avee les autorités étrangères, on a journellement sous les yeux des passeports, des papiers d'état-civil, des pièces diverses, des correspondances, qu'il importe de traduire.
On a quotidiennement à interroger des étrangers passant dans le pays ou fixés à demeure dans la région.
La zone frontière a été de tout temps le lieu de prédilection de nombreux nomades qui passent ou repassent, suivant les besoins de leur cause, la ligne de démarcation séparant deux pays et deux législations.
Un personnel quelque peu familiarisé avec la langu6 du voisin, en état, ne fût-ce que de procéder à un interrogatoire très sommaire ou de décKiffrer dans ses grandes lignes un document quelconque, pièce de l'état-civil, certificat ou autre, est d'une utilité ineontestable.
Beaucoup de déserteurs viennent se réfugier cliez nous, sûrs qu'ils sont de trouver un abri inviolable. Ils se soumettent, en général, assez volontiers aux questions qu'on leur pose — surtout les premiers jours. Or, l'interrogatoire du plus modeste troupier n'est jamais complètement dénué d'intérêt.
'Ne permet-il pas, par la concordance d'un certain nombre de réponses faites par des individus différents, de contrôler des renseignements puisés souvent à des sources suspectes ou dus à des bonnes volontés peu éclairées ? Xe permet-il pas d'étayer sur des faits précis, patents, constatés à plusieurs reprises, ce qui, auparavant, ne s'écliafaudait que sur des opinions insuffisamment contrôlées ?
Xous n'insisterons pas sur l'importance du rôle de la gendarmerie en temps de guerre et sur les résultats qu'elle peut tirer du maniement de l'idiome ennemi, ce
serait empiéter sur les règlements de l'arme eux-mêmes et nous n'avons nullement l'intention de les développer
Ce qui est vrai pour l'armée, l'est aussi pour la marine.
Nos vaisseaux abordent en tout temps en des ports étrangers; ils croisent dans les mers les plus éloignées. Les marins qui les montoîit ont le plus fréquent contact avec leurs camarades d'autres marinets. Ils descendent souvent à terre pour ravitailler leurs bâtiments en vivres, en eau et en charbon ou pour échanger des correspondances. Nombreuses sont donc les circonstances oii il est désirable qu'ils puissent communiquer avec les nationaux d'autres pays.
Quant à leurs officiers, il va sans dire qu'ils doivent saisir avec empressement toutes les occasions dans lesquelles il peuvent augmenter la somme de leurs connaissances en tout ce qui peut se rattacber à leur métier, comme d'élargir leurs notions relatives à la conduite des navires ou à la sruerre sur l'élément bumide.
CHAPITIIE X