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CREATION DE LA LA>GUE

Premier emploi de la voix, les interjections et les onomatopées. — Apparition du verbe. — Formation des substantifs, des adjectifs, etc. — Création de la proposition ; son développement.

Avant de nous livrer à l'étude d'une langue (1), avant d'entreprendre la tâche si intéressante d'en exposer les principes, d'en développer les règles, d'indiquer les moyens pratiques de l'acquérir, d'en démontrer l'utilité (2), nous allons essayer, en remontant plus liaut que l'histoire, d'exposer succinctement la genèse du langage, ses origines, son évolution à travers les siècles.

Nous estimons que la connaissance des sources d'une

(1) Voir la deuxième partie : Comment on apprend les langues.

(2) Voir la troisième partie : Pourquoi on apprend les langues.

langue, la notion générale de son développement, doublent l'intérêt que l'on porte à son étude. Les idées s'élargissent, et, la curiosité aidant, le goût vient naturellement.

C'est ainsi que, sans même nous en apercevoir, guidés, poussés plutôt par une sorte d'instinct, nous nous verrons transportés au milieu de notre sujet, inaccessibles à la tentation de revenir sur nos pas, bien au contraire.

Que furent les premiers de nos ancêtres? Nul ne le sait positivement. Pourtant, on a pu, grâce à de laborieuses reclierclies, grâce à d'admirables travaux (3), reconstituer quelque peu ce que fut leur existence, ce qu'ils durent être, et, pour ne pas sortir de notre sujet spécial, comment se développa graduellement chez eux le langage articulé.

Les premiers êtres bumains durent certainement — tout ce que nous enJ savons nous porte à le croire — mener une existence des plus misérables (4).

Entourés d'une multitude d'animaux féroces (5), de

(3) Nous en citerons quelques-uns en passant : ceux de Clavier, Geoffroy-Saint-Hilaire, Darwin, Hamy, Boucher de Perthes, Ch. Lyell, de Mortillet, de Quatrefages, etc., etc. Pour les langues, les travaux de Max Muller, de Whitney, de Bopp, de Berger et de Michel Bréal sont des livres de fond.

(4) L'homme date du commencement de l'époque quaternaire. (La théorie de l'homme tertiaire est ahandonnée aujourd'hui.) Il dut faire son apparition pendant ou après l'époque glaciaire. Des découvertes d'ossements humains sur beaucoup de points différents ont depuis longtemps donné corps à ces théories. Boucher de Perthes découvrit, en 1863, l'homme fossile à Moulin-Quignon, près d'Abbeville. La mâchoire de la Naulette, les crânes du Néanderthal et de Canstadt sont autant de types, souvent cités, des races primitives.

(5) L© mammouth, l'ours et l'hyène des cavernes, le tigre gigantesque, le rhinocéros, le lion, le grand hippopotame, dont quelquesuns ont déjà paru vers la fin de l'époque tertiaire, et dont d'autres existent encore de nos jours, sous d'autres latitudes, après avoir subi des modifications de leur forme primitive, des réductions de taille surtout.

races pour la plupart disparues aujourd'hui, dont ils ne différaient guère que par l'infériorité de leurs moyens de défense, ils vivaient au jour le jour, disputant sans relâche une existence précaire à la mort qui s'acharnait à les poursuivre sous toutes ses formes.

Les premiers hommes ne connaissaient certainement aucune arme, et quand on songe à l'énorme effort d'intelligence qu'il a fallu pour passer de l'emploi de la griffe et de la dent à celui du bâton et de la pierre, et, partant de là, pour créer la hache et le javelot, on ne saurait se lasser d'admirer la marche lente, mais ininterrompue des progrès réalisés (6).

Vivant dans des grottes, des tanières, ou réfugiés sur des arbres, en familles éparses et errantes, en lutte perpétuelle avec leurs féroees voisins, ils ne connaissaient probablement d'autre langage que celui des animaux eux-mêmes (7).

Quelques cris, poussés sous l'impulsion de sentiments grossiers ou sous l'empire de sensations éprouvées, durent seuls, au point de vue phonétique, marquer leur présence au milieu des autres êtres animés.

(6) C'est ainsi que le singe, cet animal si intelligent, tout en se sentant d'un caillou comme d'un moyen de défense, n'en possède pas pour cela la notion de la trajectoire. Il se contente de laisser tomber le projectile perpendiculairement sur ce qu'il veut atteindre, en s' arrangeant pour occuper, sur un arbre généralement, une position le mettant à même d'exécuter ce projet. Ceux de ces animaux qui lancent un projectile dans le sens horizontal ne le font que par esprit d'imitation, et après avoir vu opérer l'homme.

(7) Les sensations pénibles : la douleur, la peur, le froid, la faim, la soif, excitaient l'homme à s'y soustraire ; les sensations agréables : se chaujQFer au soleil, s'étendre sur une couche moelleuse, s'ébattre dans l'eau limpide, le poussaient bien naturellement à les rechercher. Il dut ainsi manifester le bien-être ou le malaise par des cris ou des grognements analogues à ceux que nous pouvons observer chez nos animaux domestiques lorsqu'ils se trouvent placés dans les mêmes conditions. Celui qui a l'habitude du chien distingue fort bien entre ses jappements de joie et ses sournois grognements de colère, entre ses hurlements de douleur physique et ceux d'appel à son maître.

Et ces cris nous les connaissons; mieux encore, nous les pratiquons ; ce sont nos interjections.

Quel est celui qui ne pous&era pas, dans des circonstances où il n'a plus la présence d'esprit nécessaire pour cliercher ses- paroles, véritables moments où la nature reprend tous ses droits, des oh! de douleur ou des ah! de joie (8) ?

Comme nous, les premiers hommes connaissaient probablement le rire et les pleurs, qui, quoi qu'on en dise, n'ont jamais été le partage des animaux (9).

Le geste et la pantomime, à l'aide desquels les sourdsmuets, sans instruction préalable, arrivent encore aujourd'hui à se comprendre, et dont nous-mêmes nous servons pour nous faire entendre de gens dont nous ne connaissons pas la langue, ont dû, à ces époques reculées, jouer un rôle considérable (10).

L'emploi de la voix, qui demandait moins d'efforts musculaires et n'exigeait pas l'aide des mains, finit pourtant par triompher en faisant, petit à petit, reculer au second plan le geste et le signe.

Le mot langage, en d'autres termes emploi ou jeu de

(8) Ou encore des liein! ou des e/i/ d'étomiement, des aïe! de souffrance physique, et tant d'autres!...

(9) Le soi-disant rire des singes n'est qu'une des formes de leurs cris, ressemblant fort à des ricanements, il est vrai, mais poussés sans l'intention de ricaner elle-même. Nous sommes obligé, quoiqu'à regret, de détruire la poétique légende du cerf aux abois pleurant sa fin prochaine. Les larmes qui coulent réellement de ses yeux ne proviennent pas de sa volonté de pleurer, ce dont l'animal est incapable, mais de la conformation même des glandes lacrymales, qui laissent naturellement échapper la surabondance du liquide contenu.

(10) L'instinct n'a pas cessé de nous pousser à accompagner nos paroles de gestes plus ou moins expressifs, suivant l'éducation et le tempérament. Une intéressante et curieuse expérience consiste à assister à un dialogue entre deux personnes, mais à une distance suffisante pour que les éclats de voix ne puissent pas parvenir à l'oreille. L'attention n'étant pas distraite par la perception des sons, la faculté de la vue en sera doublée, et nous donnera une idée, au moins générale, du sujet do la conversation.

la langue, ne cîit-il pas à lui soûl la victoire de l'intonation sur les autres moyens d'expression?

Les premières interjections, véritable gamme de toutes les passions et de toutes les émotions, ont ainsi dû se figer peu à peu dans une forme immuable, comprise de tous, et permettre à l'homme primitif de manifester, comme l'animal, par un langage rudimentaire, la peur, la colère, l'amour, la joie, la douleur

Ce fut bien là le véritable point de départ des langues, et ces embryons de mots, bagage bien léger encore, une fois en quelque sorte codifiés, se perfectionnèrent insensiblement.

Les interjections s'articulèrent peu à peu, furent redoublées ou alternées, tout comme celles que nous connaissons encore aujourd'hui (11) ; leur nombre augmenta de plus en plus; elles purent indiquer la gradation, la nuance dans toute expression; enfin, elles devinrent, nous le répétons, la base de tout langage articulé parlé à la surface du globe.

Ce commencement de parole humaine put se développer, grâce à des circonstances de plus en plus favorables à son épanouissement.

L'homme, se multipliant rapidement et étant, par nature, éminemment sociable — par besoin aussi, — poussé par le sentiment de sa faiblesse individuelle, dut rechercher de bonne heure la société de ses semblables.

Ainsi se constituèrent les éléments de la tribu, dont la famille représente le premier échelon, et la nation le plus haut degré de développement.

Les rappoi-ts sociaux qui s'établirent de cette façon furent un puissant facteur de progrès.

Vivant en groupe, dans une sécurité relative (12),

(11) Oh! oh! Ah! ah! Eolà! etc., etc.

(12) Surtout à partir de la découverte du feu.

rhomme avait désormais moins à craindre des fauves et des reptiles qui pullulaient à l'époque et disputaient sa place au futur roi de la nature. Et, à mesure que les préoccupations matérielles diminuaient, le besoin, l'envie plutôt, de communiquer avec le procliain allait en augmentant.

Xous voyons alors bifurquer, pour ne jamais plus se rejoindre, les deux catégories d'êtres animés habitant la terre, l'iiomme et l'animal.

Le premier montra qu'il avait en lui quelque cliose de plus que le second.

Il possédait les trois facultés primordiales nécessaires au développement du langage : il savait déjà sentir, il sut penser et vouloir.

De là l'origine de toutes les langues, la faculté de parler n'étant que l'extension de la faculté de penser et de celle de vouloir.

C'est une longue suite d'efforts successifs qui nous a ainsi conduits aux idiomes connus aujourd'hui.

De même que l'homme primitif dut faire la conquête du chien avant de faire celle du cheval (13), de même qu'il dut apprendre à se créer une arme, un outil, de la pierre taillée d'abord, de la pierre polie ensuite, avant d'arriver à connaître les avantages supérieurs du fer et du bronze (14), nous savons qu'il dut lentement, sous

(13) Le chien a dû être le premier animal qui se soit associé aux destinées de l'homme. Ce plus ancien de tous nos compagnons a été l'instrument de nouvelles acquisitions. Il a prohablement été d'une aide efficace dans l'asservissement du cheval, soit en concourant à sa capture, éoit en habituant son maître, par sa continuelle présence, à l'idée de s'entourer d'autres animaux..

Avec le cheval, il est désormais possible de conquérir des troupeaux do bêtes à cornes et autres. Tout se tient ; chaque nouvel anneau en appelle un autre.

(14) On divise généralement les âges préhistoriques en : 1" âge do la pierre éclatée (âge éolithique) ; 2° âge de la pierre taillée

rimpulsion de besoins nouveaux, nés de ]a société, élaborer, enfanter plutôt, un vocabulaire de plus en plus fourni et étendu, se complétant, s'améliorant.

Alors nous assistons à une cuiieuse et intéressante transformation ; les mots sortent des mots ; ils se créent les uns après les autres, les uns à côté des autres ; puis ils se simplifient, se contractent et peixlcnt jusqu'à la trace de leur origine première.

Quelle mystérieuse magie, quel sublime instinct a créé ces racines qui, dépouillées de toute enveloppe moderne, se retrouvent dans les mots qui se sont transmis jusqu'à nous î

Par quel travail continu et acharné, à travers combien de milliers de siècles, par quelles lentes phases de gestation, ont dû passer ces énigmatiques assemblages de sons que nous pouvons proférer, qui forment encore aujourd'hui le fond de toutes les langues connues et qui permettent de rendre fidèlement l'expression de toutes nos pensées !

C'est le grand inconnu qui, ici, se présente à nous sous une de ses faces les plus obscures. Kul n'a encore pu pénétrer ces ténèbres. Tous les documents nous font défaut sur ce point, et les chances de découvrir jamais quelque monument révélateur ne paraissent guère probables.

Le champ des suppositions a pourtant été réduit, et,

(âge paléolithique) j 3° âge de la pierre polie (âge néolithique). Ces âges se subdivisent, à leur tour, eu un certain nombre de périodes.

Nous avons encore l'âge de bronze, pendant quelque temps précédé de l'emploi du cuivre à peu près pur, dont l'alliage avec un dixième d'étain, qui lui donnait plus de résistance, fut rapidement découvert. Le fer n'a été connu qu'en dernier lieu, et avec l'âge de fer, nous franchissons le seuil de la période historique. Il est bien entendu que ces premières étapes n'ont pas été parcourues par l'humanité simultanément sur tous les points du globe. Ainsi, les Scandinaves en étaient encore à l'âge de pierre lorsque les Grecs employaient déjà le bronze, et les Egyptiens le fer.

A l'heure qu'il est, bien des tribus sauvages en sont encore à l'âge de la pierre polie.

Etude des Langius. 2

sortant du tlomaine de l'iiypotlièse pure, nous pouvons, quoique à tâtons, nous guider en quelques-uns des recoins de cette histoire avant la lettre — et il nous semble qu'ici, plus que jamais, il est bien permis d'appliquer cette dénomination.

Xous allons essayer de retracer, telles que nous les concevons, telles que la logique des choses nous les fait apparaître, les grandes lignes de ce que nous pouvons appeler la création du langage.

Les premiers mots proférés par la bouche humaine, après l'articulation instinctive, furent, pensons-nous, le verbe, celui-ci permettant d'exprimer une action, une sensation, un besoin, une volonté.

Aujourd'hui, n'est-il pas encore l'élément essentiel de toute proposition, celui qui donne la vie à la phrase et sans lequel celle-ci ne saurait avoir de sens ?

N'est-ce pas lui que nous devons toujours fixer le premier, lorsque nous procédons à une analyse ? N'est-ce pas encore lui qui sert à déterminer le rôle de tous les m.embres de la proposition (15) ?

Nous pouvons donc, en opérant par déduction, établir, comme hy]Dothèse probable, l'existence du verbe avant celle de tout autre mot.

L'onomatopée, c'est-à-dire le son imitatif, fit vraisemblablement les frais de ces premiers essais. L'homme put dire, sous une forme infinitive d'abord, personnelle ensuite (et destinée à se fixer plus tard) : marcher, manger, frapper, je cours, je bois, je souffre ; puis dans le sens passif : être frappé, je suis frappé, etc., etc. (16).

(lo) Le sujet s'obtient par le placement de qui devant le verbe ; le complément direct, par la question qui ou quoi après, le verbe. Les régimes indirects ou circonstanciels répondent à la question à qui? à quoi? où? quand? comment? combien? placée après le verbe. C'est donc bien celui-ci qui est notre guide, sûr et infailli})]e, dans toute décomposition ou reconstitution de la proposition.

(}(')) Lorsque l'enfant commence à parler, il emploie la forme infinitive longtemps avant la première personne du singulier.

Il n'est encore question, au début, ({ue du présent seul, la conception d'un passé et d'un futur, du moyen de raconter un souvenir du de prévoir un événement, ne pouvant être que le résultat d'une suite d'efforts de plus en. plus g-rands, permettant, en dernier ressort, d'aboutir aux formes conditionnelles et subjonctives, d'un emploi infiniment plus délicat (17).

Plus tard, la sensation extérieure des objets de l'univers, les sentiments qu'ils inspiraient, la volonté d'en donner connaissance à autrui, poussèrent l'homme à les désigner clairement par des sons propres à les faire reconnaître. Ceux-ci sont devenus nos substantifs actuels, et leur création est une nouvelle affirmation de notre supériorité sur les animaux, qui ne sauraient manifester par un cri spécial la perception d'un être ou d'un objet et en resteront à tout jamais à la seule traduction vocale d'une impression reçue ou d'une sensation ressentie (18).

Ce fut le verbe lui-même qui fournit les premiers éléments du nom.

Il n'indiquait au commencement que des choses concrètes. L'homme primitif, capable seulement, à l'origine, de distinguer entre animal, végétal et minéral, c'est-à-dire entre être animé, être inanimé et objet, n'en demeura pas là et sut bientôt faire la difîerence entre l'animal vivant sur terre, celui nageant dans l'eau et celui volant dans les airs.

(17) Combien de nos paysans emploient encore aujourd'hui l'imparfait pour le présent, et rice-versa, et paraissent à peine capables d'en faire réellement la différence ! J' avions, je pouvions, je voulions, etc., sont bien souvent employés au présent ; j'ons, j'a/vons, j'aimons, etc., à l'imparfait.

(18) C'est ainsi que le chien, le plus intelligent de tous les animaux, le plus admis aussi dans notre intimité, accueille son maître par des jappements particuliers exprimant la joie qu'il ressent de le revoir, et signale un ennemi par un grognement spécial, traduisant de la haine et de la méfiance, mais est incapable de désigner l'objet de ces sentiments lui-même.

En quelque sort« substanTivée, l'action de galoper, de courir sur t^rre. servit à désigner le quadrupède ; celle de voler, l'oiseau ; celle de nager, le poisson. L'herbe et l'arbre, la rocbe et le minerai, ne furent plus confondus sous une même rubrique.

En suivant pas à pas cette évolution, nous pouvons admettre qu'ainsi, de progrès en progrès, les humains continuèrent à faire des distinctions plus subtiles encore. Ils en vinrent à donner au cheval un nom autre qu'au chien ; ils purent faire phonétiquement la différence entre le vautour et la colombe, et désigner sous des étiquettes particulières le chêne et le sapin, caractérisant toujours d'un trait saillant et frappant l'objet de leur perception (19).

Xous reconnaissons à cette manière de procéder le fond d'intelligence inné à Thomme et manifesté ici par ses premières lueurs. Xous retrouvons la trace de cet esprit de méthode si humain, et humain seulement, qui veut que nous allions toujours du simple au composé.

Ce premier bagage linguistique ainsi fonné devait naturellement se restreindre à un petit nombre de mots, complétés par quelques substantifs à sens abstrait.

Souffrir servit à exprimer la souffrance ; jouir, le plaisir ; aimer donna le mot amour; haïr, la haine; s'emporter, la colère

A la suite de transformations suc<îessives, on finit par ne plus pouvoir discerner dans les mots, ni l'onomatopée qui en avait jadis formé l'élément prédominant, ni le verbe substantivé qui avait seul tenu lieu de nom.

L'oreille s'était faite, petit à petit, à des formes nou-

(19) N'est-ce pas ce que fait l'enfant? Il désignera le chien par ce qui le caractérise le plus à son entendement, l'aboiement ; le fhat par son miaulement, le coq par son chant particulier, le cheval par le bruit de ses sabots sur le sol, etc., etc.

vellcs que la langue savait transmettre et que la mémoirt^ pouvait retenir.

Plus tard encore, le genre, le sexe de chaque mot, lo nombre aussi, purent être déterminés au moyen de combinaisons que nous retrouvons dans nos articles et nos flexions modernes (20).

La création du pronom, c'est-à-dii*e de la faculté de distinguer entre le toi et le moi, entre le tien et le mien, de séparer a celui-ci» de « celui-là», fut, selon toute apparence, à peu près contemporaine de celle du substantif.

Quant à l'adjectif, il ne dut être créé que longtemps après le nom, car il demandait une puissance d'analyse considérable pour le cerveau humain d'alors, peu apte, apparemment, à un si grand effort de raisonnement (21).

Il s'agissait de spécifier d'une manière plus précise l'objet ou l'êti^e désignés, en leur attribuant une qualité définie, une particularité distincte.

Ce fut cei-tainement un travail laborieux, car l'aecroissement du nombre des mots, nous l'avons déjà dit, était intimement lié à celui de la pensée, et le développement de cette dernière ne se faisait qu'avec une sage lenteur.

Les grands animaux, véritables seigneurs de la terre, avaient mis beaucoup de temps à disparaître ou à émi-

(20) Ces combinaisons constituent le début d'un acheminement, confus encore, aux langues flectantes, celles à développement complet, en passant par les langues agglutinantes, à développement arrêté, dérivées elles-mêmes du monosyllabisme, forme primitive €t grossière n'offrant la trace d'aucune recherche grammaticale. (21) Du moins à en juger d'après la conformation du crâne. Les crânes fossiles, à mâchoire prognathe et à front fuyant (crâne du Xéanderthal, race de Canstadt, mâchoire de la Xaulette, etc.) d'un caractère presque simiesque et offrant, au surplus, une grande analogie avec les crânes d'hommes idiots ou simples d'esprit, ne permettent pas de supposer un grand fonds d'intelligence chez leurs possesseurs.

grer sons d'autres latitudes, au début de l'époque quaternaire,, et la lutte pour l'existence quotidienne, pour la simple conservation de la vie, sans cesse menacée, continuait à elle seule à exiger une énorme dépense d'intelligence.

Le génie de l'iiomme l'avait bien, peu à peu, incité à se créer des moyens de défense artificiels, à se conquérir des auxiliaires utiles et nécessaires en s'asservissant le cliien et le clieval, à se garantir des intempéries en se vêtant de peaux, dépouilles provenant du produit de ses chasses ; mais ces préoccupations mêmes avaient absorbé une grande partie de ses facultés, en détournant son esprit de pensées moins matérielles.

L'épithète et l'attribut finirent pourtant par être créés et rbomme préliistorique put accoler une idée particulière à chaque objet perçu. Admirait-il un oiseau au brillant plumage, il sut dire qu'il le trouvait beau. Parlait-il d'un de ces redoutables ours des cavernes, son ennemi-né, il put faire comprendre combien il le savait fort et terrible. Youlait-il raconter ses chasses au gigantesque cerf de l'époque, il sut d'un mot désigner l'agilité de cet animal à la course.

Nous pouvons admettre qu'avec l'adjectif, les premiers principes de la numération se présentèrent aussi à son esprit, les indications de quantité devant suivre de près celles de qualité. Le moment était venu où l'homme devait songer à faire comprendre par un mot particulier qu'il s'agissait d'un ou de plusieurs êtres ou objets.

Ses doigts, déjà, lui avaient sans doute servi à compter et à rendre, par un signe visible et palpable, la différence entre un et plusieurs, entre un et deux.

Ce moyen si naturel, qui rentre essentiellement dans le domaine du geste, ne le voyons-nous pas employé par les petits enfants et par les illettrés ?

Il serait difficile d'établir combien de cliilîres put ex- I)iimer rhomme primitif.

Tout au plus, pourrait-on reconstituer à peu près l'oidre dans lequel ils se sont transmis de sou cerveau à sa bouche.

Le simple énoncé d'un singulier et d'un pluriel a dû être suivi de celui du chiffre deux, indication du couple; puis du chiffre trois, suggéré par l'association des idées de mâle, femelle, descendance.

L'intelligence humaine ne dépassa probablement pas la dizaine pendant une longue période (22).

Au-dessus, c'était la multitude, la masse, formant un bloc eompact, impossible à détailler.

Aujourd'hui encore, ne connaît-on pas de misérables peuples australiens, sud-africains et autres, qui n'ont que trois mots pour compter : un, deu.r, plusieurs — et qui ne seraient pas plus capables de comprendre que d'énoncer autre chose (23) ?

Que de temps ne fallut-il pas jusqu'à ce qu'on en fût arrivé aux principes de la numération telle que nous la pratiquons (24).

(22) Nous retrouvons trace de ce temps d'arrêt chez beaucoup de peuples anciens. Ainsi le losange, signe de la dizaine chez les Mayas et les Aztèques, ne paraît pas être dû à une autre cause. Les chiffres 1 à 9 étaient indiqués par un nombre correspondant de points. Le drapeau, signe du chiffre 20, la plume, signe du nombre 400, la bourse, signe de 8.000, chiffre le plus élevé atteint, n'ont suivi que beaucoup plus tard. L'ébarbement de un, deux ou trois quarts de la plume donna respectivement les nombres 100, 200 ou 300. De même, chaque quartier de bourse indiquait 2,000, 4.000, 6.000. (>sous renvoyons au tableau 1 pour plus de clarté.) La dizaine est de nos jours la base de tout notre système décimal, son importance n'a donc pas décru, au contraire !

(23) Comme, par exemple, les Bushimen de l'Afrique du Sud, les Fuégiens de la Patagonie, les sauvages indiens du Brésil, beaucoup de Polynésiens.

Les Tasmaniens avaient un terme spécial pour les trois premiers nombres. Pour quatre, ils disaient : trois plus un. Quelques-uns allaient jusqu'à cinq en montrant leurs doigts, et c'était tout. Chez les Malais, lima (main) signifie cinq.

(24) Les trois nombres, singulier, duel, pluriel, maintenus par

En poussant nos déductions plus loin, nous admettrons aussi que l'adverbe ne fit son apparition que longtemps après l'adjectif.

Les tentatives faites pour indiquer et préciser les cliangements de signification, durent être le résultat d'une patiente élaboration.

L'homme se munissait ainsi progressivement des éléments fondamentaux du langage : du verbe, du substantif, de l'adjectif, de l'adverbe.

La préposition, permettant d'établir le rapport entre les mots ; la conjonction, servant à lier les propositions entre elles, véritable mortier entre les pierres de l'édifice, vinrent en temps et lieu prendre leur place dans la conversation et devinrent, à leur tour, l'objet de lois et de réglementations.

Les progrès marchèrent dès lors à pas de géants.

Nous sommes déjà loin des troglodytes et des hommes de l'âge du renne. Le gîte dans la caverne, à l'instar des botes fauves, a fait place à la hutte et à la cité lacustre, dont de si admirables spécimens nous ont été conservés (25). Le nomade chasseur a cédé le pas à l'habitant sédentaire, élevant des troupeaux et s'essayant à cultivei la terre. La pierre taillée a été remplacée par la pierre polie; les outils et les armes d'os et de corne, qui suivirent, ont été détrônés par le fer et le bronze.

Une pointe d'art, dc sens artistique, si l'on préfère, commence à se mêler à la vie si terre à terre d'alors (26).

l'admirable langue sanscrite ou (( parfaite », et reproduits par le grec, seraient-iLs un vestige des premiers principes de la numération ?

(25) Les basses eaux mirent à découvert, au cours de travaux exécutés, en 1853, à Meilen, sur le lac de Zurich, de superbes ves" tiges de cités lacustres bâties sur pilotis; depuis, on on a retrouvé ailleurs. En Afrique, dans la région des grands lacs, certaines tribus (les Manyéinas entre autres) en font toujours ainsi.

(20) Des bois de renne sculptés, des ornements de lignite, pendelwjues ou autres, quelques poteries, quelques bijoux, épingles à

La pensée s'élève et s'affine, au moins relativement. Tout, en un mot, concourt à la recherche encore machinale et instinctive d'un idéal plus élevé.

L'homme, toujours poussé en avant par des aspirations vagues vers quelque chose de plus perfectionné, éprouvait de plus en plus le besoin d'échanger des idées et des impressions avec son semblable.

Il en vint ainsi à assembler naturellement en phrases les différents éléments qu'il avait si péniblement acquis.

Il savait se servir du verbe et du nom ; en les accolant Tun à l'autre, il créa, sans s'en douter certainement, les premiers rudiments de la proposition.

C'était se mettre ainsi en mesure d'exprimer, non plus seulement une action, une sensation ou un besoin, mais encoi^ de compléter une idée, en l'attribuant soit à soin-ême, soit à quelqu'un ou quelque chose : le sujet était trouvé.

Plus tard, l'homme voulut être plus explicite encore, et au moyen d'un autre nom ou d'un adjectif, il sut achever sa pensée : le complément et l'attribut existaient dès lors.

Mécaniquement, machinalement pour ainsi dire, les renseignements donnés dans la conversation devinrent de plus en plus nombreux et précis, se greffèrent les uns sur les autres, enrichissant la phrase originale de détails nouveaux.

C'est ainsi que nous voyons se former successivement les régimes circonstanciels de temps, de lieu, de manière, de quantité (27), ainsi que les régimes indirects.

cheveux, anneaux, etc., en sont l'indice. L'introduction dans la conversation de conjonctions servant à lier les phrases témoigne d'une certaine recherche. L'Homme n'énonce plus brutalement ses mots, il cherche à donner un tour à ses phrases. N'est-ce pas là une pohite d'art dans la langue ?

(27) Répondant aux questions où? quand? comment? combien?

Ces premiers éléments de la proposition se sont transmis à peu près intacts jusqu'à nous et leurs lois régissent encore aujourd'hui la construction de nos phrases.

Et il ne saurait en être autrement puisque la logique de la grande nature a présidé à leur naissance dans le cerveau humain.

Quel outil puissant était désormais dans la main des primitifs !

Cette fois, l'homme était en possession du moyen rée^, raisonné, de transmettre à ses descendants le fond de sa pensée et de les faire profiter de l'expérience acquise.

Les enfants, s'assimilant le fruit des travaux des parents, les perfectionnèrent et les complétèrent à leur tour, et il en alla ainsi de génération en génération.

Il y eut bien encore des luttes entre la bestialité primitive et ce commencement de civilisation, des tentatives de retour à la sauvagerie des premiers âges; mais la bonne semence avait germé et les ouragans les plus violents ne purent avoir raison des faibles racines du brin d'herbe, poussé dans un sol si propice à sa croissance.

Le principe des règles de la construction, dont la phrase normale est le point de départ, était acquis. Rapidement, ces règles se développèrent, s'augmentèrent, eurent des variantes, et, bientôt, la langue fiit dotée d'une série de formules, instrument suffisamment complet et capable de reproduire toutes les phases de la construction.

Le langage humain était définitivement créé.

Il avait été l'œuvre de la collectivité, non de l'individu (28) ; il répondait aux besoins sociaux de la famille, enfin constituée, comme de la tribu.

Ces fjuostioMs, d'apparenco si siinj)lo, no contionnont-ollcs pas la totalité des investigations de l'esprit humain? Tout tient dans les réponses qu'elles appellent.

(28j II paraîtrait absolument inadmissible do donner le nom de

Chaque nouvelle conquête de l'esprit sur la matière eu avait marqué les étapes.

Il fut conçu dans le groupe, par le groupe et pour le groupe, perfectionné par le nombre, et transmis, de descendance en descendance, jusqu'à la période historique ccainue et étudiée.

langage à mi assomblage do sons compris d'un seul individu, créé par lui seul à son usage particulier, sans entente avec qui que ce soit.

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