CHAPITRE V étudî: des prixcu'es d'une langue
Principes de la langue allemande. Son alphabet, son orthographe, sa prononciation. Comparaison avec la langue française. De l'accent tonique.
Lorsqu'on veut pénétrer dans le « sanctuaire » de tout lij gage étranger (1), lorsqu'on veut s'attacher à étudier le mécanisme et le fonctionnement d'un idiome nouveau, lorsqu'enfin on veut s'en assimiler les règles et les lois, on doit, avant de frapper à la porte de cet inconnu, mettre en balance les facilités offertes avec les difficultés présentées.
Quels sont ceux d'entre nous qui n'ont pas, à ce moment critique, entendu dire que la langue allemande figurait parmi les plus difficiles qu'il était possible de rc)i contrer, et n'ont été effrayés de cette peu engageante perspective, avant même d'avoir ouvert la moindre grammaire !
Combien se sont laissés rebuter à l'idée d'avoir une série d'innombrables obstacles à franchir, exigeant une somme d'efforts telle, que tout le temps demandé pour d'autres études ou travaux importants serait absorbé nécessairement à cela seul.
Ce n'est pourtant pas sous un jour aussi noir qu'il faut envisager les choses ; ce n'est pas avec des appré-
(1) Nous ne parlons pas ici, bien entendu, des idiomes chinois et consorts (qui n'ont pas de grammaire).
heiisions aussi injustifiées qu'il faut aborder l'étude de l'idiome de nos voisins d'outre-Rliin.
Sans aller jusqu'à vouloir affirmer que l'allemand est la plus facile de toutes les langues, nous n'irons pas non plus tomber dans l'excès contraire en jouant à son égard, le rôle d'un docteur Tant-Pis.
L'esquisse que nous allons faire de sa grammaire nous permettra, nous en avons le ferme espoir, de donner du courage aux plus pessimistes.
iS'ous n'envisagerons d'abord qu'un langage courant, simple et pratique, permettant de faire face à tous les besoins de la vie ; l'autre, celui qui permet d'apprécier dans leurs travaux originaux les maîtres immortels de la Germanie, le littéraire en un mot, vient après. Celui qui a faim va chez le boulanger avant de songer au pâtissier.
Commençons par l'alpliabet.
Celui-ci, emprunté au gotbique (2), ne saurait offrir d^, difficultés bien grandes au point de vue graphique. Nous le voyons employé en Trance dans certains cas, ce qui a pu donner à tout le monde l'occasion de se familiariser quelque peu avec lui.
ISTotre œil peut donc arriver à s'assimiler rapidement la forme d-es caractères gothiques; c'est là une simple question d'habitude, n'exigeant ni grand temps, ni pénible eiïort.
Il en est de même de l'écriture cursive, dans laquelle nous reconnaissons également beaucoup de lettres pal'eilles aux nôtres ; c'est là affaire de page d'écriture.
(2) TJlfilas avait composé un alphabet à l'usage des Goths, ses compatriotes. C'est celui qui a servi pour sa traduction de la Bible. J*rimitivement combinaison de lettres grecques et romaines, il a subi, au cours des siècles, d'importantes altérations. Certaines lettres ont totalement disparu, d'autres se retrouvent dans l'alphabet slave, d'autres enfin sont de dato plus récente.
ApiTs un exercice modéré, les caractères nouveaux se placeront d'eux-mêmes au bout de noire plume (3).
Ce n'est donc pas cela qui nous arrêtera lorsqu'il s'agira de lecture; celle-ci nous est, d'ailleurs, facilitée, à un autre point de vue, par la loi qui veut qu'en allemand tout ce qui est écrit se prononce et vice versa.
Dans ces conditions, les exercices de dictée et de lecture, une fois l'oreille un peu exercée, sont-ils chose iniiniment plus simple et plus facile que des devoirs analogues o\\ langue française.
Chez les Allemands, plus, peut-être, que chez tout autre peuple, l'écriture est restée fidèlement dans son véritable rôle qui est de fixer la parole par des procédés graphiques, permettant de la rendre aussi exactement que possible (4).
Toutes les langues n'offrent pas la même aisance ; la nôtre, par exemple, qui n'est guère, sous ce rapport, un modèle de logique..
Mettons-nous un instant à la place d'un Allemand, obligé, en lisant à haute voix, de discerner entre ûls de soie et ûls de famille, entre les os du squelette et les eaux de pluie, entre les peaux et les pots, Tnais et mets, elles couvent, le couvent; entre tant, temps, taon, tan, tend. Celui-ci cherchera à prononcer toutes les lettres qui passent sous ses yeux et sera, bien entendu, parfaitement incompréhensible, à lui-même comme aux autres.
(3) Il est bon d'ajouter que les caractères latins, écrits ou imprimés, s'emploient souvent aussi. L'usage d'écrire les noms propres en caractères latins est universellement répandu. En Allemagne, une foule de documents officiels, annuaires, statistiques, pièces de l'état civil, etc., s'impriment en ces caractères, malgré la violente opposition de Bismarck, qui n'eut d'autre résultat que de ralentir momentanément le mouvement.
(4) Elle doit remplir toutes les conditions du langage, avec, en plus, l'obligation de demeurer.
Si, d'autre part, nous dictons au même personnage des mots tels que tableau, nez, lait, pied, veau, il écrira exactement comme il entend, c'est-à-dire, tahlo, né, lé, pié, vo, et, remis sur le bon cliemin, il ne pourra s'empêclier de penser que notre façon de prononcer n'est guère en harmonie avec notre manière d'orthographier.
Il frémira, in jyetto, à la pensée d'avoir à s'assimiler un tout aussi complexe, lui qui, dans son langage maternel, écrivant haus, maiitel, wind, hain, prononcera : hha-ouss, Tnarinve-tell, winnd, haïnn, et qui ne doit qu'à son souci de la vérité géographique de résister à l'envie de dire Bordé-a-oû-xe pour Bordeaux.
Avec un peu d'oreille, la dictée allemande sera donc chose infiniment plus facile que la dictée française, puisque tout ce qui se dit se transmet intégralement sur le papier.
Les voyelles allemandes, qui sont les nôtres aussi, permettent, par la combinaison avec Ve de trois d'entre elles. Va, Vo et Vu (5), de former un jeu de tons impossible à rendre chez nous (6), gamme musicale propre à noter aTCc une grande délicatesse presque tous les sons de la nature et qui vient ici apporter une preuve de plus à ce que nous avons dit de l'état de civilisation des vieux Germains.
Le sanscrit, qui, lui aussi, est resté près de la nature, est une des rares langues qui surpasse l'allemand dans ce sens.
La prononciation des consonnes est, pour leur im-
(5) Nous rappelons que les Allemands, comme la plupart des peuples indo-européens — les Latins compris — ont conservé la véritable prononciation de Vu, que nous sommes obligés de rendre par ou. Les combinaisons ae, oe, ue, paraissent remplir, par analogie, le rôle du bémol ou du dièze dans la notation musicale.
(6) Un coup d'ceil sur le tableau ci-dessous suffira, à nous fixer. Il existe dans les voyelles combinées, diphtongues ou non, une infinité de nuances, à la vérité inutiles à acquérir toutes pour un
mense majorité, sensiblement pareille à celle des nôtres. Avec un peu d'exercice, on arrive facilement à se souvcnir que, contrairement à ce qui se passe chez nous, le z allemand est dur, Y s doux (7).
La prononciation gutturale de certains composés de consonnes paraît, aux yeux de beaucoup, présenter des difficultés presque insurmontables, celle du ch notamment.
Erreur pourtant, car il suffit d'y arriver avec méthode, de s'y prépaix^r judicieusement, en choisissant, dans sa propre langue, des exemples y menant graduellement.
Voici, par exemple, le ch de l'interjection allemande ach! (ah!) Pour arriver à le rendre, cherchons chez nous les mots dont la prononciation se rapproche le plus de celle qui nous occupe.
Dans le cas prés-ent, nous trouvons aî^t, qui nous amènera à arrhe, plus près déjà du but poursuivi.
Pour en accentuer la prononciation, agrémentons, en imagination, ce dernier mot d'un troisième r; entre ce arrrhe de fantaisie et Vach allemand, il n'y aura plus qu'une nuance imperceptible et tout à fait négligeable ; le pas est, en tous cas, facile à franchir...
étranger, mais que le vrai connaisseur ne saurait rendre qu'après une étude des plus approfondies.
Gammes de tons.
ton
demi-ton
ton
eue
demi-ton
O eue
0 ù ton ton
Ùe ff
demi-ton
ton demi-ton
àù et eù
ai
et ei, di
pbtongues ayant une certaine ressemblance.
aa ah
sons
dh allongés.
ee
soit en
eh oh 00 oh ù
L doublant la voyelle, soit
ùh i(h par Vil ou Ve.
ie ih
(7) Au moins dans la plupart des cas, pour ce dernier (au commencement des mots ou des syllabes, entre deux voyelles).
Jj^h, si francliemenl aspiré au coiiimencement dea mots (ou des sj^llabes), et auquel on prête généralement moins d'attention pourtant, demande autant et môme plus d'exercice.
Employant le procédé indiqué tout à l'heure, nous irons de haut, où Vh est encore faiblement aspiré, au Jwlâ, employé pour calmer un cheval, ou encore, partant par haie et héros, nous arriverons au hé là-bas, utilisé pour héler les gens placés à une grande distance.
En résumé, on s'entraînera à surmonter les quelques difiicultés que l'on rencontrera dans cette partie du travail, en s'aidant, pour habituer l'oreille à la prononciation allemande, de modèles français, convenablement choisis.
Au point de vue des signes extérieurs modifiant plus ou moins la valeur des voyelles, nous pouvons dire que l'allemand n'a pas d'accents écrits.
On ne peut du moins compter pour tels le tréma placé sur Va, Vo ou Vu, et qui n'est que la combinaison de Vé avec ces voj^elles. De la lettre' indiquée primitivement tout entière, il n'est plus resté que deux points, ou deux traits, suffisants en tous cas pour rappeler le but d'3 leur présence.
Le signe «en forme de croissant placé au-dessus de 1'?/, n'est pas le moins du monde un accent. Il fait partie intégrante de la lettre elle même, qu'en écriture cursive il serait autrement impossible de distinguer d'avec 1'?! (û, u).
Que nous sommes donc loin de nos règles, si compliquées, d'accents aigus, graves, circonflexes, de trémas, qui font parfois dresser les cheveux sur la tête aux élèves les moins prétenus et les plus désireux de s'assimiler notre langue.
Disons ici encore quelques mots de l'accent tonique,
qu'il ne faut pas laisser dans ronibro ; ii'est-il pas la véritable clef (le la prononciation?
Ce signe invisible et intraduisible est l'âme même du mot ; seul, il donne à une langue sa véritable couleur locale.
Alors que les règles qui, cliez nous, fixent son placement ne sont pas toutes faciles à définir, il est soumis chez nos voisins à une loi unique (8).
Sa place est toujours sur la première syllabe du mot, ou, plus exactement, sur la syllabe radicale, c'est-à-dire jamais sur les préfixes, suffixes ou désinences.
Les mots venus du dehors ont gardé l'accent tonique à la place qu'il avait dans l'origine, le respect de cette couleur locale dont nous parlions tout à l'heure ne devant pas permettre de leur appliquer la règle commune (9).
Ici encore, on le voit clairement, il ne faut pas venir parler de difficultés insurmontables, la preuve du contraire est trop facile à établir.
(8) En français, l'accent tonique est, en principe, placé sur la dernière voyelle, ou sur l'avant-demière si la dernière est terminée par une muette.
(9) Comme dans : Bepuhlik, Majestàt, Autoritàt, Advokat, Elefant, Philosoph, etc.
CHAPIÏEE YI