‹ De l'évangélisme au catholicisme par la route des IndesChapitre 10 sur 23 · INDES · texte numérisé non relu

INDES

Le phénomène que j'entreprends d'expliquer est donc le caractère négatif et incolore du christianisme indigène et sa misère intellectuelle, morale et spirituelle. Pourquoi, d'abord, était-il si pauvre en vitalité morale, si bien qu'on n'avait rien à mentionner en fait d'initiative, de vigueur, de constance, de force, de bonté, de générosité, de désintéressement; pour tout dire : à peine quelque vertu naturelle en aucun genre? Ensuite, pourquoi cette pauvreté de vie intellectuelle, sans indice de pensée originale, sans aucune puissance de déduction ? Pourquoi ces gens étaient-ils incapables de composer et d'écrire quoi que ce fût d'instructif ou d'édifiant - exception faite pour quelques brochures dues à un agent indigène et qui pouvaient passer pour l'idéal de l'insignifiance morne ? Pourquoi nul d'entre eux n'avait-il le moindre goût pour la lecture de nos livres religieux, pour l'étude des questions de religion ? Enfin, pourquoi le christianisme indigène

était-il si pauvre de vitalité spirituelle, si bien que l'indifférence, l'apathie même, voire le dégoût, régnaient généralement ? D'où venait cette absence de zèle pour leur religion, de foi véritable en leur Eglise et en ses missionnaires ? D'où provenait cette abstention de méditation, de prière, de louange pieuse et de culte ?

Et puis, pourquoi notre personnel indigène ne s'intéressait-il point à son œuvre ? Pourquoi n'entreprenait-il jamais rien de son propre mouvement et sans être payé ? Pourquoi aucun catéchiste n'ajoutait-il jamais une heure d'évangélisation à celle qu'il venait d'achever contre rétribution ? Pourquoi ne trouvait-on en aucun d'eux le moindre désir de se perfectionner par l'étude et l'exercice dans la pratique de sa vocation ? Pourquoi n'avaient-ils nulle confiance dans leurs maîtres ni dans la cause qu'ils représentaient ? Et surtout, pourquoi le seul homme un converti — le contraire en tout de ce que je viens de décrire, le seul qui s'emparait vraiment du christianisme d'une manière réfléchie, et à l'orientale, qui, sans cesse, plein d'amour pour lui, s'ingéniait à découvrir et à combiner des moyens de le présenter à ses congénères, pourquoi était-il si méconnu, si dédaigné, si rebuté par nous tous, et, parmi nous, découragé?

Pourquoi cette impression de froid partout où

j'entrais en contact avec le christianisme indigène? Cela donnait le frisson. Qu'est-ce donc qui valait cet air artificiel à ce christianisme, qui le rendait plus semblable à une galvanisation entretenue par des étrangers, à coups d'argent, qu'à une vie, à un esprit, à un souffle palpitant ? Quelle était la cause de cette inertie morale, de cette langueur intellectuelle, de cette stagnation spirituelle ? Ce qui rendait plus frappant pour moi cet état de choses, c'était le violent contraste qu'il offrait avec l'état de choses dans la communauté hindoue, de classe égale, qui m'entourait. Là, c'était comme une saturation de tous par leur religion et pour elle une vraie ardeur. « Sahib, me dit un jour un Hindou que j'étais parvenu à calmer un peu après une dispute avec un de mes agents, Sahib ce que vous dites peut être vrai, mais ce que je sais, c'est que quiconque touche à la religion hindoue est pour moi le diable ». Leurs « gourous », c'est à dire leurs docteurs religieux, n'avaient pas la réputation d'être tous des saints, il s'en fallait, et cependant, la vénération des gens pour eux était sans bornes, leur obéissance sans limites. Leurs devoirs religieux semblaient presque sans fin et ils les observaient scrupuleusement. Ce n'était pas, d'ailleurs, que leur religion leur proposât un idéal commode et ne leur demandât aucun sacrifice : leur idéal était élevé; ils pouvaient nous

ni

jeter le défi : « A ce qui vous fait trembler de peur, nous frissonnons de joie » — allusion à l'anéantissement personnel de l'état de Nirvana — et, pour exprimer ce que leur religion exigeait d'eux, ils disaient d'un ton de triomphe : a Votre religion, c'est comme vos cotonnades, fabriquées en masse, ne coûtant guère d'effort, mais aussi sans durée la nôtre, c'est comme nos étoffes hindoues, lentement tissées au prix de longs labeurs, mais dont chacune vaut une rançon de roi et dure à jamais ».

Or, pour maintenir cette religion, on ne versait pas de l'étranger des sommes d'argent, on ne lançait pas des armées de prédicateurs : au contraire, l'un la tournait en ridicule, l'autre la ravalait, un troisième la démolissait scientifiquement; et, pour elle, ils versaient des cent mille roupies, ils auraient donné leur vie, tandis que nos chrétiens, pour celle que nous leur avions apportée, n'auraient pas donné un jeton ni remué un doigt. Nous étions, nous, les gens qui poussent par derrière, avec un labeur. d'Hercule, une machine qui stoppait dès que nous cessions la poussée; ils étaient, eux, installés sur une machine qui cheminait gaiment, à pleine vapeur. Comment expliquer tout cela 2

Quelle que fût l'explication, je voyais bien que le mal n'était pas dans les hommes et, par conséquent, qu'il devait se trouver quelque part dans le svs-

tème de notre activité : autrement dit, ce n'était pas la mauvaise qualité du personnel étranger ou indigène qui était cause du mal : ce mal était trop universel et trop constant pour s'expliquer par des défauts individuels; il faut, d'ailleurs, ajouter que la corporation des missionnaires était un beau groupe d'hommes plutôt au dessus qu'au dessous de la moyenne, et, quant aux indigènes, ils n'étaient pas de mauvaise volonté.

I. — La première des causes que je découvris était le caractère abstrait de la religion que nous venions proposer. C'était, au mieux, une âme sans corps. Religion intérieure, pour l'esprit, sans rien pour les sens. Un squelette préparé dans un cabinet d'anatomie, nullement le portrait de l'homme vivant dans l'atelier du peintre. Cela pouvait convenir à des Anglais cultivés, habitués à lire, à penser dans l'abstrait: cela ne s'accordait pas avec les exigences de ces primitifs et frustes enfants de la nature; cela pouvait convenir aux habitants des régions froides où les tempéraments sont moins ardents et moins sensibles aux impressions matérielles : cela ne s'accordait pas avec ceux des climats chauds où la nature est exubérante et les gens portés aux démonstrations extérieures, particulièrement, cela ne correspondait pas au caractère de ces hommes de l'Inde, accoutumés à la beauté de la nature tropins

cale, y trouvant une vive jouissance, amoureux des déploiements, des somptueux cortèges, des cérémonies, incapables de goûter des sermons didactiques, des conférences dialectiques, des classes bibliques pleines d'érudition, faute d'aucun entraînement dans ce genre par leur religion indigène. J'ai pu constater combien les natifs se complaisent dans les défilés pleins de mouvement .et de couleur; comment la fête du Char les emplit d'une sorte de griserie religieuse ; comment les vastes foules de dévots à leurs « mêlas » (foires) transportent les masses .d'un enthousiasme religieux ; comment ils jouissent de leurs pèlerinages aux tombeaux fameux par tout le pays ; quel secours tire leur religion de leurs bains sacrés dans le Gange, de leurs « jatras », drames religieux, de leurs musiques, de leurs danses, pavois, lumières, tableaux, statues, autels, «charmes», lustrations, sacrifices, prosternements, et des milliers d'autres expressions de leur émotion religieuse; comment la vie de tous les jours est tout entière et colorée et entretenue savoureusement par le système si vaste et si complexe de leurs pratiques extérieures. Il était impossible de ne pas saisir son heureuse convenance à leur caractère, son action extrême sur leur piété, le vide que laisserait son remplacement par notre protestantisme abstrait. D'autre part, je ne constatai nullement que tout cet appareil

extérieur gênât le moins du monde ceux des Hindous — et il y en avait parmi eux — qui étaient portés à une religion purement spirituelle ; au contraire, il semblait les avoir aidés dans les premières démarches de leur progrès spirituel — quoique, par la suite, les esprits de cette trempe, ne sentant plus le besoin de ces aides des sens, les laissassent tomber pour se faire Sannyassis et servir l'Etre Suprême seul et directement. En tout cas, j'arrivai à cette évidence que, quel que fût le degré d'élévation de cette religion extérieure, elle était, dans l'état présent des choses, absolument nécessaire si l'on voulait que la masse de la population hindoue fût amenée à prendre goût à une religion quelconque. Or, cela aussi était évident, nous n'avions, nous, pratiquement rien de ce corps sensible et extérieur de religion et, sans cesse, nous le dénoncions comme un « retour aux éléments inférieurs »; nous insistions sans fin sur l'esprit intérieur, ignorant ou condamnant l'œuvre extérieure. «Vous auriez dû faire ceci, et ne pas omettre cela » : c'était là un précepte dont la seconde partie était perdue pour nous. Nous donnions bien notre approbation au « jugement, miséricorde et foi »; mais « la dîme de la menthe, de l'anis et du cumin », nous l'ignorions. Nous commandions : « Repentez-vous! »; mais nous repoussions : « Faites pénitence », et nous ne fixions aucune œuvre

de pénitence. Quant à la confession, nous montions devant elle la garde, sabre au clair. « Croyez!» articulions-nous; mais nous entendions que tout se passât dans le cœur et nous proscrivions même un signe de croix comme expression extérieure de cette croyance; « Adorez! » clamions-nous; mais nous précisions avec insistance : « en esprit et en vérité », et nous ne prescrivions aucun acte extérieur d'adoration, nous n'avions ni prosternement ni même génuflexion : sans doute, il était permis de s'agenouiller, mais les natifs s'en privaient, même pendant l'office dominical, parce que cette attitude était trop incommode et que, d'ailleurs nous n'insistions point. « Priez! » ordonnions-nous ; mais nous accentuions « dans le secret », par une supplication du cœur, et nous ne marquions aucun temps ni aucune forme de prière, tandis que les Hindous avaient leurs « Gayatri », les Mahometans, leur « namaz », les catholiques, leur « angélus ». « Aimez !» commandions-nous; mais nous ne signalions aucun geste pour l'exprimer, cet amour. Quant aux sept œuvres de miséricorde corporelle ou spirituelle, loin de les prêcher, nous n'en connaissions pas même la liste. Nous ne possédions pas même, entre nous, un crucifix ou un rosaire, et nous nous en vantions. Et ainsi du reste. Toute notre religion, intérieure, spirituelle, tendait à l'âme,

cherchait à saisir l'âme, mais l'âme seule, car, le corps, nous le tenions en suspicion et nous aurions voulu l'exclure et le proscrire. Il était fatal que, ayant banni le corps, nous n'eussions pas l'âme ; que, ayant proclamé tabou l'acte extérieur, nous n'eussions point l'esprit non plus. Nous avions rejeté autel, prêtre, sacrifice : et maintenant, dans ce christianisme indigène, il ne restait rien non plus du sacrifice intérieur de louange, d'action de grâces et de mortification ; nous avions proscrit le sacrement de pénitence avec la confession, l'absolution, la satisfaction: nos chrétiens ne connaissaient plus même la pénitence intérieure du cœur repentant et de l'esprit contrit ; nous avions éliminé la présence sacramentelle sur nos autels et, partant, toute génuflexion ou adoration devant eux: nous ne trouvions plus le respect intérieur dû à la maison de Dieu et à son nom ; il n'y avait point le lieu aussi désert durant six jours et vingt-trois heures de la semaine que l'église du village ; nous avions écarté l'invocation des Saints et toute marque d'honneur aux grands serviteurs de Dieu: maintenant, nous aurions en vain cherché la vénération intérieure pour eux et même pour leur Maître ; nous avions condamné les prières pour les défunts: maintenant, il ne restait aucun culte pour le souvenir des proches décédés, des amis disparus, bien moins encore des fidèles

morts en paix ; nous avions exclu tous les signes extérieurs de piété, les cierges, les rieurs, les offrandes, les actes quelconques de dévotion : il n'y avait plus maintenant la moindre piété du cœur ; nous avions banni les vœux, les ex-votos : il ne restait maintenant aucune gratitude intérieure pour les bienfaits reçus ; nous avions effacé jusqu'à la trace des crucifix, des médailles, des cierges, de l'eau bénite, de tout signe sensible de foi, d'espérance et d'amour, d'humilité, de piété, d'action de grâces et d'adoration: maintenant, même l'esprit de foi, d'espérance, de charité, d'humilité, de gratitude s'était éteint, ou presque, dans la masse de nos chrétiens indigènes, et il y avait un tel sentiment de froideur glaciale au contact de leur christianisme tout négatif que l'on en frissonnait malgré soi. Nous n'avions laissé aux gens que la lecture de la Bible et la prière, et eux, ne sachant comment lire et incapables de méditer, se dispensaient de ce double reste. A la fin, comme je l'ai dit, on reconnaissait l'Hindou au « pujah », le mahométan au « namaz » et le chrétien indigène à l'absence de toute pratique de piété.

Mais, dira-t-on, en Occident, bien des gens s'accommodent fort bien de religion sans manifestation extérieure, ou d'un minimum de ces manifestations, pourquoi n'en irait-il pas de même de nos Hindous: — J'en discernai deux raisons: i", sans

ïi8

cet élément sensible, ils sont incapables de saisir le christianisme lui-même qui reste, pour eux, une religion étrangère, la religion du sahib; 2°, le christianisme, sans lui, ne fournit pas de prise à leur dévotion.

Examinons la première. Les gens de mon entourage étaient presque tous des illettrés, incapables de lire et d'écrire, paysans ignorants et peu doués. Leurs idées se limitaient à ce que leurs sens pouvaient leur en fournir. Des gens de cette sorte sont hors d'état de s'emparer d'idées nouvelles par le moyen de sermons, de leçons, d'explications, de classes bibliques et le reste. Le tenter était perdre son temps : on aurait eu autant de succès sur le bœuf devant la charrue que sur l'homme derrière elle. Ce qui entrait par une oreille sortait par l'autre : ils restaient béants. Exemple. Mon catéchiste hindou était en train d'expliquer les commandements de Dieu à un groupe nombreux de villageois ; il arrive au :«Tu ne tueras point»; il voulait amener son auditoire à comprendre le précepte par cet autre texte : « Celui qui hait son frère est un meurtrier » La première chose à obtenir était de les faire protester qu'ils n'étaient pas des meurtriers. Parcourant des yeUx ses auditeurs, il avise celui qui lui semblait le plus intelligent : « Eh bien, vous, avez-vous jamais commis un meurtre ? « L'homme fit un geste de

vague deprecation « Oui, monsieur, j'en ai commis ». — « Allons donc, vous allez me dire que vous avez tué des gens ?» Le pauvre diable, parfaitement ahuri, lui répondit . « Oh oui, des quantités de gens». Ainsi donc, il fallait, d'abord, lui expliquer qu'il n'était pas un meurtrier, ensuite, qu'il en était un Qu'est-ce qu'il pouvait retirer de la leçon finie ? La Bible expesée sur les grands chemins, le catéchisme expliqué en classe, les brochures glissées aux mains des passants : tout cela revenait au même. On les voyait s'efforcer de lire les imprimés tenus à l'envers. Ceux qui savaient lire ne savaient par quel bout prendre le sens, et ils nous l'avouaient. Souvent, sous nos yeux, le livre était mis en pièces et jeté aux chiffons. Même avec les meilleures intentions, ils ne pouvaient rien récolter de toute cette littérature. « On me donne un livre, m'écrivait dans sa détresse un malheureux converti, comment veuton que je tire de la religion de la lecture d'un livre ?» La seule voie par où des gens de cette sorte pussent apprendre était celle des sens; la seule religion qu'ils fussent à même de pratiquer était celle des actions extérieures.

Seconde raison : à savoir qu'une religion extérieure était indispensable pour fournir à ces paysans incultes l'aliment à leur dévotion. L'expérience me prouva coup sur coup que la philanthropie que nous

recommandions, comme la seule expression de la foi, de l'espérance et de l'amour de Dieu, ne leur suffisait pas ; elle les laissait de glace. Ils éprouvaient le besoin d'actes religieux accomplis directement pour Dieu — ne fût-ce que de mettre une fleur sur un autel, de placer, devant, une chandelle, de parer d'oripeaux une statue. Je compris que c'était bien naturel. L'enfant qui aime tendrement sa mère ne se contente pas d'un amour purement intérieur; il ne lui suffit même pas de faire, par amour pour elle, quelque bien à ses trères ; il réclame les baisers et les caresses de sa mère: d'elle, rien de moins et rien autre chose; et, à son tour, il a besoin de faire quelque chose pour elle personnellement. Si cela est défendu ou rebuté, le cœur se reploie sur lui-même et l'affection intérieure elle-même se refroidit. Or, ces gens n'étaient que des enfants. Ils étaient si ignorants et incultes qu'ils ne disposaient d'autres moyens, pour exprimer à Dieu leurs sentiments, que ces mêmes pratiques extérieures de piété, que l'usage de ces mêmes objets sensibles, que ces symboles dont, précisément, nous étions dépourvus et que nous proscrivions. « Pauvres gens, venais-je à me dire en moi-même, qui n'ont d'autre issue pour leurs sentiments religieux que celle que nous leur fermons. Mais, spirituellement, ils sont donc voués à l'inanition? Offrir à quelqu'un une chose; mais

telle que sa nature y est réfractaire, dans de telles conditions qu'il n'en peut user, qu'est-ce autre chose qu'étouffer sa dévotion et lui interdire toute vitalité ? »

Par la suite, ces observations m'amenèrent à toucher un autre défaut grave de notre enseignement et de notre œuvre. Nous ne cessions de détruire. Sous prétexte que ceci était idolâtrie, que cela était superstition, qu'autre chose sentait son « romanisme» ou son «ritualisme », nous ne faisions que condamner, défendre, saccager, démolir. Le pis, c'est que nous ne mettions rien à la place Exemple • la caste et, solidaire de la caste, le système familial de l'Inde. Ce n'était peut-être point la perfection, mais c'était, du moins, quelque chose ; c'était une vaste organisation qui correspondait à nos « workhouses », sociétés de secours, d'assurances, de bienfaisance, d'asile et ainsi de suite. Nous détruisions la caste et ne la remplacions par rien. Au bout de fort peu de temps, les parents ne faisaient plus rien pour leurs parents en détresse, les compagnons de métier rien pour leurs camarades sans travail, l'aide mutuelle et organisée était chose dissoute et l'on aboutissait au « chacun pour soi n Nous avions exclu la force d'union qui tenait ces gens debout tous ensemble ou bien les laissait crouler tous à la lois; fort bien, mais, a présent, la masse était sans aucune

cohésion. Autre exemple. Nous avions condamné et éliminé la doctrine hindoue du mérite et des œuvres satisfactoires sans la remplacer par quoi que ce fût. Résultat : tandis que les Hindous riches, désireux de mériter, multipliaient les bonnes œuvres, comme d'entretenir les religieux et les pauvres, de vêtir les malheureux, de prendre à leur charge leurs proches dans le besoin, d'adopter des orphelins, de construire des réservoirs et des fontaines, d'ériger des temples et des chapelles le long des routes, hélas! l'aumône, la bienfaisance d'utilité publique, les dons pieux, tout avait disparu d'entre nos chrétiens, s'était évaporé comme rosée au soleil de notre religion désintéressée et du pur service de Dieu.' Pour remplacer tout cela, on se construisait à son usage sa maison de briques, comme celle du sahib, on achetait pour soi une montre avec une chaîne, comme celle de sahib, et des souliers de cuir, de marque connue, et un beau carque de liège.

Comme il apparaissait, à la réflexion, ce caractère destructif ! Les païens, eux, s'en rendaient bien compte. Un jour que je prêchais à Devagram, un Hindou me parla non sans tristesse de cette action que nous avions sur le peuple : « Il ne nous restait, me dit-il, que notre religion et vous faites tout ce que vous pouvez pour la détruire ». Je lui

répondis que nous n'étions pas venus détruire la religion, mais l'accomplir. Il reprit, plein d'amertume : « Vous, l'accomplir ? Ah, vous ne pouvez que détruire ! v

Nos intentions étaient bonnes, sans doute, nous prétendions bien édifier; mais, en fait, nous détruisions, nous rejetions, nous condamnions — sans cesse. Nos efforts à construire échouaient, nous n'arrivions à rien exécuter. Nous galvanisions, nous ne donnions pas la vie; notre communauté chrétienne croissait comme croît un tas de pierres où l'on en jette d'autres de temps en temps, non comme un organisme vivant, par séparation de cellules et développement vital.

II. La seconde cause du caractère indéterminé, indifférent, apathique de notre christianisme indigène, c'était le manque d'unité organique et de régulière subordination entre les différents membres et les différents groupes de l'ensemble et l'absence d'une loi commune, invoquée et appliquée uniformément. Il n'y avait point de solidarité dans notre christianisme indigène; on ne trouvait là qu'une accumulation d'unités indépendantes et parfois de petits groupes. Pas d'unité d'organisation chrétienne spirituelle ou sociale. Chaque secte avait ses propres chrétiens indigènes et son petit agrégat indépendant. Même là où, théoriquement, était reçue la loi,

la règle d'une secte déterminée, l'Européen, laissé à lui-même, l'adaptait si bien à son idée et à son jugement personnel que les natifs disaient couramment : « Niyama aponader iccha : La règle, c'est votre bon plaisir ». Cela tuait le respect des natifs pour le christianisme, et toute confiance en lui, et que dire de l'amour pour lui ? Je n'étais pas seul à le constater, on le verra par cet article d'un missionnaire protestant :

« A la campagne, chaque société use d'ordinaire « de son privilège exclusif de prêcher et d'organiser. « Mais, même dans les missions rurales, l'existence « d'autres sociétés qui travaillent à quelque dis- « tance gêne, par leur action, la discipline. C'est un « gaspillage de ressources; nous sentons tous les « inconvénients de ce système. Si tous les chrétiens « bengalis appartenaient à un seul corps, on n'aurait « nulle peine à trouver du personnel capable pour « tout travail de mission. La division des chrétiens « en plusieurs corps a donc pour effet une grande « perte de ressources et l'emploi forcé des incapables. « Ajoutez le passage d'une mission à une autre qui « détruit la discipline et le bien acquis... Les laïcs « ne voient aucune nécessité de maintenir ces divi- « sions, ils souhaitent l'union en un seul corps; mais « le personnel indigène a tout intérêt à les entre- « tenir... Les agents de la mission sont favorables à

(( une union spirituelle, non à une unité organique; « les laïcs, eux, se rendent compte que l'absence « de cette unité organique est au fond de cette « lenteur du progrès, à la fois, de l'œuvre d'évangé- « lisation et de la vie sociale chrétienne. »

Plût au ciel que les maux provenant de cette absence d'unité organique se fussent bornés à une perte de ressources et à une gêne pour la discipline ! Il y avait plus et pis que cela!

Il y avait, d'abord, le criant scandale de la désunion des chrétiens, qui écartait les païens et décourageait les chrétiens. « Entendez- vous, d'abord, entre vous, sur ce qu'est le christianisme, puis venez nous le dire » : voilà, ce que, sans cesse, les païens nous jetaient à la face. Si nous ripostions que nos divergences n'étaient point essentielles : « Raison de plus pour les régler tout de suite » nous répondait-on : et nous n'avions plus rien à dire. Et nous ne parvenions pas à les régler, car personne ne se souciait d'abandonner les « saines doctrines et le pur Évangile », c'est à dire son interprétation propre. D'aileurs, à qui céder ? Nous étions tous dans le même cas : nous n'étions en possession que de nos vues personnelles. Nous avions donc Eglise contre Église, christianisme contre christianisme, au scandale des païens et au détriment des chrétiens; et le seul moyen qui nous rendît possible

l'existence commune, c'était de nous accorder à différer, à avoir nos « sphères d'influence », avec engagement mutuel de ne pas empiéter sur les terres réservées à chacun.

Il y avait aussi, nécessairement, manque de continuité dans l'œuvre de mission : les missionnaires avaient, naturellement, des idées différentes sur 1 'evangelisation des païens; ce que l'un avait commencé, le suivant l'interrompait; ce qu'avait édifié le premier, le second le jetait bas; ce que l'un établissait et enseignait, un successeur le défendait et le blâmait. L'un organisait des asiles, des refuges, des orphelinats ; l'autre, abandonnant tout cela, ouvrait des écoles rurales et poussait l'enseignement primaire; un troisième, survenant, se désintéressant des écoles primaires, favorisait l'enseignement secondaire et montait de grandes écoles centrales pour la collation des grades anglais; un quatrième venait alors qui, sans goût pour l'éducation, érigeait de vastes salles pour la prédication dans les villages païens et n'avait de vigueur que pour le prosélytisme direct. C'était une suite d'à coups, au lieu de l'effort soutenu, des tractions divergentes en tout sens. Imaginez le jeu du câble : les trois quarts des lutteurs pesant à la corde, tandis que le dernier quart donnerait des secousses en tirant à la fois dans toutes les directions.

L'effet tout naturel, c'était la tension des rapports entre Européens et indigènes employés à la mission, le mécontentement des supérieurs et celui des inférieurs, et, finalement, l'état amorphe de nos chrétientés indigènes. D'où, trop ordinairement, méfiance et antipathie, récriminations renvoyées d'un groupe à l'autre, dégoût et découragement des natifs, et, enfin, indifférence parfaite au succès de la cause chrétienne. La « Cause chrétienne o, à vrai dire, elle n'existait point — à moins d'englober sous ce nom collectif toutes les vues personnelles qui croyaient la représenter.

III. La troisième cause générale des maux dont j'étais le témoin m'apparaissait dans la raideur de notre système anglican, dans sa cristallisation qui le rendait incapable de s'adapter à la vie hindoue.

Les Indes ne sont pas l'Angletere, l'esprit hindou n'est pas l'esprit anglais. Pendant peut-être des milliers d'années, l'esprit et le caractère se sont développés, aux Indes, selon une certaine ligne, et selon une tout autre, en Angleterre. En conséquence, la pensée et la spiritualité, les idées et les goûts, les objets poursuivis et les aspirations sont différents de ce qu'ils sont pour des Anglais et parfois opposés. Il s'ensuit que les difficultés d'un Hindou ne sont point celles d'un Anglican, les besoins ne sont pas les mêmes, et la morale d'un

Hindou comme ses maux spirituels sont notablement différents de ceux d'un Anglican et réclament donc un traitement autre et d'autres procédés. Deux races, et, par conséquent, des cures médicales et des régimes adaptés. La conception même de la vie différait des uns aux autres et nous ne cherchions pas seulement à revêtir la nôtre d'une forme hindoue : nous nous bornions à une transcription matérielle et mot pour mot d'un anglicanisme du XIX' siècle, incapables — quand nous n'y étions pas opposés — de glisser les plus insignifiantes modifications, à part l'admission à l'office du dimanche de quelques cantiques de langue et de mélodie hindoues. Si nous avions pu réussir (mais c'était impossible) nous aurions fait de l'Inde une pauvre copie de l'Angleterre, de l'Hindou une contrefaçon de l'Anglais — et le monde se serait appauvri d'autant. C'était impossible. Et c'était notre impuissance à nous adapter qui nous barrait le chemin du succès. Par notre raideur, nous n'avions point de prise sur l'imagination hindoue ni d'attrait pour le cœur hindou. Tout ce que nous avions produit était entièrement artificiel et ne se maintenait que par artifice, heure par heure, prêt à disparaître à l'instant même où se retirerait la main d'Europe qui soutenait l'ouvrage. Notre champ de mission, dont les blés ondulaient, voici comment il était

fait: c'étaient des tiges de paille achetée au marché, au bout desquelles on avait collé des grains et que l'on avait fichées côte à côte dans le sol choisi. La religion que nous avions apportée ne pénétrait même pas dans la vie hindoue, comme le sucre se mêle au thé : c'était comme le beurre étendu sur le pain. Elle ne s'assimilait rien du pays, elle ne produisait rien de vivant, n'ayant aucune puissance productive. Elle restait pour les natils la religion du sahib, qu'ils ne parvenaient point à comprendre et qui les laissait parfaitement indifférents pour leur compte personnel. Quoi d'étonnant ? Sous sa forme anglicane, elle était impuissante à satisfaire leurs besoins, à répondre à leurs aspirations, à régénérer leur vie morale, à combler leurs désirs spirituels.

Page 1