Chapitre IX LA RACINE DU MAL
En réfléchissant à tout cela, — absence de «corps religieux », absence d'unité organique, raideur inflexible de système, — je vins peu à peu à comprendre que tout le mal montait d'une racine unique: l'absence d'une autorité chrétienne suprême et universelle, en d'autres termes, l'absence d'une voix qui pût parler au nom et avec l'autorité de Jésus-Christ lui-même.
Comment j'arrivai à cette conclusion finale, c'est ce que je vais montrer.
i . La première cause du caractère négatif et indigent de notre christianisme indigène était l'absence d'un « corps » religieux qui, du moins, méritât vraiment ce nom. Comme je l'ai dit, l'expérience établissait à mes yeux sa nécessité pour les gens avec qui nous avions à traiter. Mais, en y pensant, je me rendis compte que, avant qu'un pareil « corps » pût atteindre son objet, avant même qu'il en pût être question, il fallait une autorité chrétienne, à la fois universelle etx suprême, à laquelle il fût possible
que chacun se soumît, comme à Jésus-Christ même présent devant lui. Tant que cela manquerait, le «corps» religieux, qui m'apparaissait nécessaire, ne pouvait exister. Et ceci pour deux raisons graves :
Premièrement, l'usage universel d'objets de culte, comme le crucifix, les rosaires, les images ; la pratique générale d'actes religieux, comme le signe de la croix, l'usage de l'eau bénite, la récitation' de l'angélus, le port du scapulaire, ne pouvaient être imposés à la communauté indigène d'une manière uniforme, à moins qu'il n'existât une autorité chrétienne universelle et souveraine, capable de les introduire et de les imposer. Ceci était évident. Sans cela, quel que fût le nombre des partisans de ces usages, il y aurait des opposants pleins de dédain, et, par le fait même, tout cela perdrait sa valeur de signification et d'expression de la piété chrétienne. Cela ne serait, encore une fois, pas autre chose que la fantaisie de quelque missionnaire ou de quelque secte : ce serait, sur la défroque bigarrée, un nouveau lambeau d'étoffe colorée, et les choses n'en iraient que plus mal.
Deuxièmement, toute la valeur d'une religion extérieure de ce genre — qui seule peut lui donner du prix aux yeux de Dieu — provient de son observation par une obéissance de foi, directement pour Jésus-Christ. C'est là seulement, en effet, ce qui
peut faire de ces objets ou pratiques des moyens de religion ; car je me rendais bien compte que, en eux-mêmes, ces pratiques, comme ces objets, étaient dénués de valeur religieuse : une génuflexion pour renouer son lacet était, en soi, le même acte qu'une génuflexion à la majesté de Dieu. Tout cela, accompli en vertu de la volonté propre, par autorité privée, ou même, comme par les Ritualistes, au nom d'une autorité acceptée pour elle-même, avait peu de valeur en tout cas, et, dans le cas présent, pour la fin en vue, n'en avait aucune. Au contraire, ces actes extérieurs, accomplis par obéissance au nom et à l'autorité de Jésus-Christ, tels qu'ils étaient, en fait, présentés, devenaient des actes de la plus haute religion, et souvent les seuls actes religieux à la portée des paysans bengalis.
2. La seconde des causes immédiates découvertes par moi étant le manque d'unité organique et de subordination dans la chrétienté indigène, la réflexion me fit voir que l'origine en était aussi le manque de cette même autorité universelle et souveraine. L'organisation exige l'autorité ; pour être générale et universelle, l'unité organique suppose une autorité universelle capable de l'effectuer. La subordination, toujours pénible à l'humaine nature, devient cependant possible, quand du plus haut jusqu'au plus bas, tous s'inclinent devant une
autorité souveraine. Au contraire, si l'homme à qui l'on vous invite, l'on vous oblige, à vous soumettre ne se soumet pas à son tour, mais n'en fait qu'à son goût et à sa tête, cette soumission est rendue non seulement difficile, mais pratiquement impossible. Naturellement, l'inférieur suit plutôt la conduite que le précepte de son supérieur. Je vis donc que, pas plus qu'il n'était possible d'avoir un « corps » religieux formé de toute la communauté chrétienne, à moins d'une autorité souveraine et universelle, pas plus, sans elle, on ne devait espérer que se réalisât l'unité organique générale. Mais il y avait une chose que je rie voyais pas encore, que je ne devais voir que plusieurs années après, c'est que, sans cette autorité, il ne pouvait même exister aucun christianisme réel. C'est seulement vers la fin de mon premier séjour aux Indes que je devais arriver tout près de cette vérité. Alors, parfois, me venait à l'esprit cette pensée : « Possédons-nous tous, tant que nous sommes, un Jésus-Christ réel, indépendant des idées personnelles que nous nous faisons de lui? Les Ritualistes en ont un, les Presbytériens un différent, les Baptistes encore un autre : celui que les uns aiment, les autres le haïssent ; celui que les uns prêchent les autres le proscrivent... » Et je ne savais comment trancher. 3. La troisième cause immédiate de l'état de nos
chrétientés étant la rigidité et la fixité de notre système anglican, incapable de s'adapter aux conditions de l'Inde, il m'apparut que ce mal, comme le manque d'un « corps » religieux et d'unité organique, tenait à la privation d'une autorité telle que j'ai dit. Et en effet, au delà du système anglican luimême, des XXXÏX Articles et du Livre de la Prière Commune, nous ne possédions rien où nous appuyer, nous n'avions en commun aucune autorité chrétienne. Ces trois choses ôtées, que restait-il de l'anglicanisme? — Rien du tout! Nous ne possédions pas, derrière notre système, supérieure à lui, capable de l'adapter au pays et au temps, une autorité vivante et qui ne changeât point. Je voyais si bien que, si nous avions eu pareille autorité derrière nous, il nous eût été bien plus facile de nous adapter à ce vaste monde oriental par les détails de notre système, par la discipline, et même, par le tour de la pensée et de l'interprétation de notre foi affranchie enfin! Mais, cette foi, elle n'existait pas; ni cette autorité pour décider; alors c'est le système lui-même qui devenait l'objet de la foi; en fin de compte, l'adaptation était une pure impossibilité. Nous étions bloqués. Quelle que fût notre initiative privée, nous n'osions point, officiellement, changer quoi que ce fût au système que nous avions, tel quel, apporté avec nous d'Angleterre: c'eût été l'écroule-
ment du protestantisme lui-même. On le voit : l'inflexible rigidité de notre système anglican, le caractère artificiel de notre christianisme anglican-hindou provenaient du manque d'autorité, à la fois souveraine et universelle. Notre système ne convenait qu'à des Anglais, en Angleterre, et encore, à des Anglais du XVIe siècle (i).
Le résultat de tout ceci est que ma confiance au protestantisme allait diminuant, d'année en année de mon séjour aux Indes. Les chrétiens indigènes avaient ordinairement et partout une assez mauvaise réputation; à mesure que j'avançais, je trouvais que, à en juger par ceux qui m'entouraient, l'opinion générale n'était que trop fondée. On disait que les protestants, chez eux, avaient moins de foi en leur Église et se montraient plus égoïstes que les catholiques; mais je n'accordais pas beaucoup d'importance à ce propos : il me semblait que les indi-
(i) On me dira: "Comment l'anglicanisme ne souffre-t-il pas de ce manque d'autorité ?" Je réponds qu'il en souffre, que de là naissent bien des difficultés et l'incessante multiplication des sectes. Mais, en Angleterre, la situation est différente. Là, le christianisme possède une machine dont on a coupé la vapeur en pleine marche ; en vertu de la vitesse acquise, la machine, quoique ralentissant, continue d'aller : le manque de vapeur ne se fait pas encore sentir, du moins pleinement, et les choses peinent durer tant bien que mal, même sans l'aide immédiate de l'autorité. Les effet* tie l'autorité passée, du passé, agissent encore dans le présent, et les effets du manque d'autorité dans le présent ne sont pas encore sentis. Tel était l'état de choses en Angleterre ; mais non pas auv Indes : ià, il faut mettre la machine en marche.
gènes, catholiques ou protestants, ne s'attachaient pas encore avec intelligence au christianisme, ni ne l'aimaient comme une chose qui fût à eux. Les catholiques indigènes me paraissaient un peu meilleurs que les protestants; ce n'était cependant pas leur supériorité qui me conduisait vers le catholicisme, mais beaucoup d'autres raisons, dont les unes ont été exposées, les autres le seront bientôt. Je n'avais à m'occuper que des protestants. Or, personne ne tenait à avoir affaire à eux : les civils, d'ordinaire, ne voulaient pas de leurs services; les missionnaires eux-mêmes, entre eux, en témoignaient peu d'estime ; les païens les appréciaient moins encore.
Mon expérience personnelle était triste. Il y avait moins de respect pour la religion, pour l'autorité, moins d'humilité et d'obéissance, moins de respect de soi et des autres, moins de vertu naturelle chez nos chrétiens indigènes que chez les Hindous. En général, les païens donnaient plus et se contentaient de moins ; ils montraient plus de ressources et se laissaient moins tomber dans la misère ; ils étaient plus satisfaits de leur sort et se montraient plus reconnaissants pour le plus léger service. Il est certain que nos chrétiens provenaient presque tous de la classe à peu près la plus basse de la population; cependant, il m'apparaissait que les travers qu'on leur reprochait : la prétention, l'égoïsme, l'incurie,
le manque de piété, de sûreté, de soin pour la religion, tenaient bien plus à notre méthode et à notre direction religieuse qu'à leur propre nature mauvaise. Et il n'y avait point de remède. Lorsque je parlais de pratiques et de symboles sensibles, on me répondait que c'était du Ritualisme ou du Romanisme ; quand je mentionnais l'autorité, on me disait que c'était une marotte ; si je me risquais à déclarer nécessaire l'obéissance à nos évëques, leurs fantaisies m'étaient jetées à la face ; quand je réclamais l'unité organique, on me faisait observer que ce dont l'Écriture faisait mention, c'était « l'unité de l'esprit » et je devais avouer que, du point de vue protestant, on avait raison: ce que je cherchais à faire prévaloir n'était pas le protestantisme, et même n'était pas conciliable avec lui. Ce ne fut qu'à la fin des mes sept années de séjour aux Indes que je vins peu à peu à m'en rendre compte ; alors, dans la même mesure, se mit à décroître ma confiance au protestantisme, jusqu'au moment où son nom même ne m'inspira plus que de l'horreur. Le protestantisme, du moins pour l'Inde, était une erreur totale; je ne pouvais plus espérer que jamais, par lui, Jésus devînt cher au cœur des Hindous ou fût le sauveur de la race hindoue. Je devais porter ailleurs mes regards.
Or, cela m'était possible. Jamais, en effet, je
n'avais regardé le système religieux, dans lequel j'avais été élevé, comme lié intérieurement et vitalement à la foi dans le Fils incarné de Dieu. L'acte de foi divine en Lui m'était toujours apparu comme une chose indépendante de tout système et de toute Église. Pour moi, cette foi au Fils de Dieu et ses effets qui nous mènent droit à Lui, c'était proprement le joyau; l'anglicanisme, le méthodisme, et même le catholicisme romain (considéré du point de vue de l'Évangile) n'étaient que des écrins variés, destinés à le contenir. Le joyau, on n'y pouvait renoncer que pour de bonnes raisons, proportionnées à sa valeur; mais l'écrin, on pouvait le modifier, ou en changer. Puisque le protestantisme se démontrait définitivement une erreur pratique, il restait d'explorer le catholicisme romain. Je l'avais depuis longtemps regardé confusément comme une sorte de terrain réservé et inconnu ou, en cas extrême, je pourrais opérer ma retraite, dans le dessein de gagner au Christ ces Indes si malheureuses et si aimées. La question se posait de savoir s'il pouvait être admis par un croyant au Christ. En ce temps là, je ne savais rien du catholicisme romain, sinon que certainement il possédait des éléments, reconnus par moi nécessaires pour que nos chrétientés indigènes fussent ce qu'elles auraient dû être, ou même pour que l'hindouisme fût vaincu.
J'ai montré jusqu'ici comment l'observation des faits dans nos chrétientés indigènes et la réflexion sur ces données d'expérience m'avaient conduit à reconnaître les graves défauts du protestantisme et de son principe même, qui l'empêchaient de jamais devenir la religion des Hindous. Mais son illogisme interne et l'inconséquence de ma position à moi qui avais la foi au Christ et demeurais dans le protestantisme, cela, je ne m'en rendais nullement compte.
Je vais maintenant montrer comment mes conclusions d'observation et d'expérience dans les chrétientés indigènes furent confirmées par mes relations avec les Hindous et l'étude consciencieuse de leur philosophie et de leur religion. Pendant ces années, en effet, un autre courant de pensée et de spiritualité avait agi sur moi, dont je n'ai rien dit encore. A mesure que faiblissait en moi l'estime du protestantisme en général et de l'anglicanisme en particulier, le respect pour la pensée hindoue, pour la spiritualité hindoue, ayant éclos, avait grandi jusqu'au développement complet. Il en résulta, comme on va le voir, la destruction du protestantisme et de son principe de jugement propre comme n'étant, en réalité, à aucun titre, une religion. Il est, en effet, certain que personne, après une étude intelligente et approfondie de la pensée hindoue, ne peut demeurer chrétien protestant. Si l'on n'a pas réelle-
ment connu Jésus-Christ, ou que, ayant entendu sa parole, on ne l'ait pas accomplie, on peut être emporté hors du christianisme et verifier le mot du Maître : « Celui qui n'a rien, ce qu'il semblait avoir lui sera enlevé»; mais si l'on a connu le Fils de Dieu et vraiment cru en Lui, non pas cru seulement, mais accompli sa parole, alors, on ne sera pas emporté, car le Père est plus fort que tout. Seulement, le protestantisme restera détruit et l'on deviendra catholique. La pensée hindoue, en effet, est, dans son ordre, aussi irrésistible que la foi chrétienne ; elle réduit en miettes le protestantisme, considéré tant du point -de vue logique que du point de vue religieux; car elle aboutit à cette conclusion, que la religion n'est pas autre chose que le sacrifice à Dieu de tout soi-même, jugement propre compris, pour s'identifier avec cet Être Souverain, prenant en toute chose son attitude et adoptant sur toute chose sa pensée.
Alors, pourquoi l'Hindouisme n'adopte-t-il point le catholicisme ? La réponse existe; elle peut être fournie, mais non pas ici, ni maintenant. Bornonsnous à dire qu'il n'est pas donné à tous de saisir les conséquences logiques, impliquées dans leurs principes ; ajoutons qu'il est, malheureusement, vrai de dire que beaucoup d'Hindous ne comprennent pas plus le sahib que le sahib ne comprend les Hindous,
en ce sujet de pensée religieuse et de spiritualité. L'Hindou, jusqu'ici, ne se rend point compte que la religion catholique est l'achèvement et le terme transcendant de sa « religion éternelle ». Le catholique ne se rend pas compte pleinement que le « Sanatana Dharma » est le naturel « pédagogue menant au Christ ».