L'ŒIL DE FAVEUR
« Nek-nazar, ou « l'œil de faveur », n'est pas une « expression reçue en anglais; mais tout le monde « connaît la chose. Nous pourrions traduire par « le « regard partial », mais ce serait énerver l'original. « « L'œil de faveur » peut être vu dans toute sa beau- « té, tout à son avantage, dans la communauté chré- « tienne du Bengale. Il n'y a là ni règle ni loi. Tout « dépend de l'œil favorable ou défavorable du maître. « Il tient à vous? On vous garde. 11 n'y tient pas? « On vous renvoie. Pas le moindre égard au mérite « ou démérite des gens, à leur situation présente, « à leurs longs services. Pourquoi il en va de la sorte « dans la maison de Dieu, il serait malaisé de le dire. « Mais ceux qui sont emplovés à la mission passent
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« leurs jours dans l'inquiétude, et, faisant taire de « leur mieux leur conscience, s'engagent dans la « voie de la flatterie. S'ils n'en sont point capables,
< il leur est bien difficile de garder leurs fonctions. s Les hommes francs et véritables ne peuvent que « rarement gagner leur vie en travaillant à la misk sion; en revanche, un tel, qui est loin d'être net, « grâce à l'œil de faveur, peut devenir un personnage « très réputé. De la sorte, les gens estimables sont « mis dehors avec la même facililté qui fait accueillir « les gens qui ne le sont point, sous le fallacieux prête texte de «sincère pénitence». Une fois qu'ils ont eu « la bonne fortune de tomber dans le champ visuel <( de l'œil de faveur, ces gens indignes s'arrangent « pour vivre de leur aubaine, tandis que les « gens honnêtes n'ont rien à se mettre sous la u dent. Apprenant et voyant tout cela, nous sommes ■ dans une étrange perplexité sur la conduite à te- « nir. Quel principe doit régir l'œuvre de la mission ? a Personne ne saurait le dire, personne le décou- « vrir. Nul ne saurait indiquer avec certitude quel « savoir est requis. Est-ce la science de la flatterie?
< Est-ce plutôt la théologie ? Est-ce le savoir pro- « fane et mondain, la camaraderie et l'entregent, v ou la franchise et la droiture ? Qu'est-ce qu'il faut
apprendre pour acquérir la réputation dans cette œuvre de la mission ? Nous nous fatiguons à y
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« penser; nous ne trouvons pas de réponse. Dans les « conditions présentes, il n'est au pouvoir de. perce sonne de définir quel genre d'instruction et de « formation il convient de donner à nos jeunes gens « qui se destinent à l'œuvre de la mission ».
Quelle est la justesse de cet article amer, il n'est pas aisé de l'établir; mais on peut y voir l'expression du sentiment intime de nombre d'agents indigènes. Je crois probable, après des années d'observations, que la plainte est loin d'être sans fondement; mais l'intérêt de l'article provient plutôt du fait que des agents indigènes l'aient écrit que de leur bien fondé à l'écrire : qu'il soit juste on non, il prouve où en était la confiance mutuelle. Les missionnaires savaient à quoi s'en tenir sur les dispositions de leurs agents. On peut le voir par cet extrait d'un article très modéré, dû à l'un d'entre eux, sur les divisions entre chrétiens hindous :
« Les laïcs ne tiennent pas à entretenir ces di- « visions; ils souhaiteraient qu'il n'y eût qu'un corps; « mais les agents indigènes des différentes sociétés « ont intérêt à le faire : de l'existence de ces divi- « sions résultent pour eux des « débouchés » et de « bénéfices: et c'est là une compensation aux incon- « vénients qui proviennent de ce fait regrettable « que missionnaires et agents ne s'entendent guère».
Mes observations personnelle^ m'amenèrent, moi, à la conclusion que voici : il était clair comme le jour que les agents indigènes, loin de faire de la cause chrétienne leur affaire propre, ne lui accordaient aucun intérêt. Ils exécutaient ce qui leur était imposé, rien de plus. Ce qu'ils faisaient, ils n'y mettaient point leur cœur. En tournée, ils accompagnaient, matin et soir, pour le sermon, le missionnaire dans les villages du district, exactement selon le service commandé; mais, pendant la journée, ils se contentaient de flâner dans leur tente, sans se préparer jamais à prêcher, à plus forte raison, sans jamais prendre aucune initiative de zèle auprès des natifs qui les venaient trouver. A peine partis de quelques jours, pressés de rentrer, ils demandaient congé sous quelque prétexte, et, si le missionnaire refusait, ils devenaient tout simplement intraitables. « Amar man kharaph haiya giyacche» était leur refrain, qui revient à dire : « J'ai le cafard ».
Presque sans exception, ils étaient réfractaires à toute étude et montraient une véritable horreur pour la lecture. Pour obtenir qu'ils lisent un peu de théologie, on en vint à désigner un livre religieux à lire au cours de l'année, sinon ils n'auraient rien lu ; et l'ardeur avec laquelle ils maudissaient ce livre et l'examen correspondant était merveilleuse
à constater. Les menaces les plus graves ne parvenaient pas à les traîner jusqu'à l'étudier. Cette résistance, je pus m'en assurer, n'était pas due autant à leur paresse qu'au manque d'intérêt, pour leur goût, de la littérature religieuse que nous leur imposions. Ils n'y trouvaient nulle saveur et n'attendaient de son étude aucune utilité.
De là, l'infériorité lamentable de toute leur activité, particulièrement de leur prédication, pour le fond et pour la forme. Il était souvent bien mortifiant pour le missionnaire présent de rester là et d'entendre de telles banalités et un si parfait radotage. Cela donnait une impression de robinet qui s'ouvre pour un temps donné, puis se referme. Et il n'était pas rare que cette opération s'accomplît par devant des Hindous d'instruction et d'intelligence supérieures. L'effet ne pouvait manquer d'être le dédain de nos prédicateurs et de la religion qu'ils prêchaient. Jouant sur les mots comme ils aiment à le faire, ils appelaient nos catéchistes « pratharakas » au lieu de « pracharakas » : tricheurs au lieu de prêcheurs. Souvent, ils les déconcertaient par d'absurdes questions, pour voir s'ils savaient de quoi ils parlaient. Un exemple. Ils avaient posé nombre de questions de ce genre et serraient de près le catéchiste — pataugeant dans la doctrine de l'enfer — pour savoir de lui où se trouvait cet enfer dont il leur parlait.
Je les priai d'avoir la bonté d'attendre, pour interroger, la fin de la leçon. Ils se turent. A la fin, je leur dis : « Maintenant, reprenez votre question ». Ils revinrent à la même question de lieu. Je leur dis : « Mais ne savez-vous donc pas que l'enfer est un lieu, comme cet univers tout entier est un lieu ? » — « Nous le savons parfaitement, mais nous voulions voir si votre catéchiste le savait ».
L'idée qu'ils avaient de la sincérité et de la loyauté de nos agents, on en peut juger par le crédit qu'obtenait chez eux l'histoire suivante. Un catéchiste indigène avait discouru sur le bonheur d'être chrétien avec les sahibs. Un païen le prit à part et lui dit : « Nous sommes de vieux copains, de vrais amis; voyons, dis-moi la vérité : en est-il bien ainsi ?» L'autre, dans le tuyau de l'oreille : « Puisque tu m'interroges au nom de notre vieille amitié, non, il n'y a pas un mot de vrai là-dedans : reste comme tu es ».
Moi-même, je demandai, un jour, à un vieil Hindou, très respectable, pourquoi, d'après lui, les gens ne se faisaient pas chrétiens et j'obtins cette réponse : « Eh bien, vous, les missionnaires, vous ne pratiquez pas ce que vous prêchez et votre personnel indigène ne fait pas sienne la cause de votre religion ».
J'étais depuis plusieurs années déjà dans le pays,
quand le trait suivant me fit saisir sur le vif le sentiment de notre personnel à l'égard des maîtres d'Europe.
Un chrétien indigène, engagé dans les ordres anglicans, me dit, un jour, dans la conversation, que jamais un Hindou ne disait sa vraie pensée au missionnaire européen. Je répondais que je croyais bien qu'ils me l'avaient dite à moi. Il semblait en douter. Pour le convaincre, je lui racontai comment, à Darjeeling, me trouvant isolé des Bengalis, j'avais recherché un hôtel fréquenté par eux. A ma première visite, ils se tinrent sur la réserve; mais à la seconde, ils s'ouvrirent quelque peu. J'en profitai pour leur demander pourquoi les indigènes ne se faisaient pas chrétiens. Mon interlocuteur me dit : « Je vais vous en donner une raison : c'est que vous n'aimez point vos convertis ». Un autre Bengali, trouvant que c'était assez peu aimable pour moi, intervint : « Cela est vrai des Anglais en général, mais non des missionnaires ». Le premier, tranquillement, reprit : « Missionari-gon thik tahai » (Les missionnaires sont exactement pareils aux autres). Le pasteur, avec qui je causais et qui, jusque là restait sceptique, s'écria, alors, très étonné : « Ah! pour cette fois, et à vous un indigène a dit toute sa pensée et la vérité ».
De la sorte, ce n'était pas seulement l'esprit dans
lequel les agents indigènes travaillaient qui me causait des mécomptes, c'était tout ce qui manquait dans leurs relations avec leurs supérieurs. D'aucun des deux côtés, il n'y avait ni confiance ni affection. Les plaintes étaient réciproques: il n'existait aucune entente, aucune aide mutuelle, aucune convergence de l'effort vers un but commun. J 'arrivai à comprendre que chacun pour soi faisait ce qui lui paraissait bon à ses propres yeux : le missionnaire européen comme le personnel indigène; et ce qui était bon aux yeux de l'un, presque toujours était mal plus ou moins aux yeux de l'autre — particulièrement aux yeux des subordonnés.
Qu'on n'aille pas croire que je me rendis comptede tout cela dans l'instant même, ni, à vrai dire, en quelques' mois. Sans doute, dès le début, j'eus comme la sensation d'une ombre tombant sur moi; mais ce ne fut qu'après de longues relations et avec les chrétiens indigènes et avec les païens que je fus fixé petit à petit. Quand je parvins à cette constatation finale, naturellement je me mis à rechercher les causes de cet éloignement apathique, de ce manque d'initiative et d'énergie, de cet individualisme, égoïste et de cette activité dissociée, de cette ignorance religieuse de nos chrétiens indigènes et de l'indifférence correspondante, de cette absence générale de confiance et de fidélité dans les relations
d'inférieurs à supérieurs. Je ne fus pas long à en découvrir quelques unes des plus visibles. Elles me révélèrent des défauts graves dans le système religieux dont nous étions les apôtres et dans la méthode que nous appliquions pour gagner les gens de ce pays.