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Chapitre X L'APOSTOLAT CHEZ LES HINDOUS

L'œuvre de la mission anglicane aux Indes se partage entre l'évangélisation, ou apostolat direct auprès des païens, et le ministère pastoral auprès des convertis. Je fus appliqué à la première de ces œuvres. Cela correspondait pleinement à mes désirs et à mes goûts ; je m'y adonnai donc de tout mon cœur ; aussi le temps que je consacrai à la communauté chrétienne indigène représente-t-il peu de chose au prix de celui que je donnai, de tout mon effort, à l'apostolat auprès des Hindous.

J'avais décidé, ai-je dit, d'employer au moins cinq ans à la préparation de mon œuvre de misssionnaire avant de m'y consacrer expressément. Je n'attendis pas pour mettre en pratique cette résolution.

Mon premier travail fut l'étude de la langue. Le bengali de mission était fameux chez les Hindous. Je tenais à ne pas confirmer personnellement cette opinion. En conséquence, pendant toute la première année de mon séjour, ce souci, pour moi, prima tous les autres. En même temps, je me saisis

avec empressement de toute occasion rencontrée de connaître quelque chose du caractère de ce peuple, de son état moral et religieux surtout. A cet effet, je lus avec soin tous les ouvrages qu'il me fut possible de trouver sur l'histoire, la vie sociale, la philosophie, la religion de l'Inde; et, aussitôt que je fus capable de joindre ensemble quelques bouts de phrases, je recherchai les occasions de causer avec les gens de la meilleure classe et les plus intelligents d'entre eux, pour me rendre compte de leur nature et de leurs idées en religion. Je n'avais ni maître ni méthode ; je me trouvai devant une jungle impénétrable ; lorsque, finalement, je me fus ouvert un chemin, il n'en alla guère mieux de longtemps. C'était le maquis de la confusion. Imaginez un paysan qui voit, pour la première fois, les machines d'une grande filature et demeure confondu d'émerveillement, devant l'inextricable machinerie en mouvement, à laquelle il ne peut rien comprendre: c'est ainsi que, même quand il me fut donné de voir de mes yeux ce qui se passait devant moi et autour de moi, je fus incapable de saisir rien de tout ce que cela signifiait. La forme bizarre des idoles, les pierres à rayures de couleur, les salagramans, les pierres coiffées de vermillon, les symboles idolâtriques et les amulettes, la face de ces idoles barbouillée d'ocre et de vermillon, leur dépouillement et leur immer-

sion dans le fleuve, les cercles autour des autels, les prosternements, les sacrifices enguirlandés, les grands chars avec les images bizarres promenées le long des rues, les étranges cortèges, les tortures volontaires et mille autres choses nouvelles me restaient lettre close. Je n'en pénétrais pas le sens, non pas même d'une seule d'entre elles. Qu'est-ce que ceci voulait dire ? A quoi rimait cela ? Quelle pouvait être l'idée blottie au fond de tout cela ? Au courant des mois, j 'observai un plus grand nombre de faits, j'élargis mon information, mais longtemps j'eus l'impression d'être aussi loin que jamais de tenir la clef, de saisir le rapport des faits et le but poursuivi par les pratiquants de ce culte. Cependant j'avais sur mes confrères cette supériorité que, tandis qu'ils expédiaient le tout en bloc comme une supercherie sans fondement des brahmanes, indigne de leur examen, je percevais qu'il devait y avoir, là-dessous, quelque chose : car jamais je ne fus homme à constater l'existence d'un vaste système pour me contenter de conclure supérieurement, comme le fit, dit-on, Macaulay devant le fait de l'Église catholique : « Rien de moins qu'une pareille organisation ne serait capable de soutenir une doctrine pareille ». Ce qu'il y avait là, je ne le pouvais dire; mais il y avait quelque chose.

Le premier fait qui jeta quelque lumière sur la

question, ce fut cette affirmation d'un natif que, dans la religion hindoue, tout tendait à acquérir « l'absorption » ou « l'extase » (samâdhi) comme moyen d'atteindre l'Etre Suprême. La première forme, d'après lui, était l'acquisition de la « connaissance », et la forme postérieure, l'acquisition de « l'amour » du Suprême. D'où, dans le cas de l'idolâtrie, la forme des idoles: par exemple, Jagernaut n'avait pas de cou, la tête se fixait directement au tronc, parce que, dans la profonde méditation, la tête retombe sur le buste et il se produit une profonde inconscience; puis, les marques du visage et particulièrement au bout du nez avaient pour but d'aider à immobiliser les yeux et à concentrer l'attention, à les fixer sur l'idole quand on recherchait l'absorption. Les pierres rayées avaient aussi pour but de marquer l'attention; elles étaient des aides pour la concentration de l'esprit dans la période de l'absorption. L'esprit n'avait pas besoin d'aide pour l'absorption qui venait de l'ouie, ou extase. Puis, il y eut une longue explication du triple fil sacré autour du corps et diverses autres choses.

Et, plus j'étudiais ces gens et leur passé, plus j'étais convaincu que l'objet de mes recherches était bien plus profond que ne l'imaginaient mes confrères. L'histoire, en effet, m'apprenait que l'hindouisme était d'une prodigieuse antiquité et ne

s'était formé que très lentement. J'y lisais que, deux fois au moins, dans sa carrière, il s'était trouvé en lutte mortelle avec deux des plus grandes religions et que, les deux fois, il en était sorti, blessé, peutêtre, mais vivant encore. Ce fut le bouddhisme qui surgit d'abord et fit une invasion telle qu'à peine quelque trace de la religion hindoue fut laissée dans le pays; et cependant, après un millier d'années, l'hindouisme se releva de ses cendres et réduisit son rival à tel point, que c'est à peine si le nom de bouddhiste survécut pour témoigner du combat. Comme il venait d'échapper à cette guerre, sur lui s'abattit et fit rage la furieuse et vaste persécution du mahométisme. Les « idolâtres » furent massacrés par milliers et centaines de milliers à la fois, leurs temples détruits, leurs idoles mises en pièces, leurs sacrifices interdits. Et pourtant, l'hindouisme, haï et proscrit, vivait encore en dépit de tout. Cela, je l'avais lu; ce que, maintenant, je voyais de mes yeux, c'était la résistance tenace qu'il opposait aux efforts des missionnaires chrétiens. De notre côté, se trouvaient bien des éléments de succès: le prestige officiel, la position sociale, l'instruction et l'éducation, les ressources d'argent. De son côté, à peu près l'inverse. Or, je le constatais, nous progressions peu ou point. Quelques milliers d'illettrés et gens de rebut, à peu près 1/2 °/0 de ^a popula-

tion, avec une poignée imperceptible de gens des meilleures classes : voilà tout ce que nous pouvions exhiber ; et ceux-là mêmes, pour la plupart, semblaient être venus à nous, plus ou moins, par souci d'avantages temporels et non par conviction de l'esprit.

A mesure que j'observais de plus près la vie et la conduite de beaucoup d'indigènes et constatais combien profondément la religion y pénétrait, je me confirmais dans mon idée qu'il y avait en tout cela quelque chose de très profond, sous-jacent à tout l'ensemble. Leur vie entière semblait saturée de religion comme de sel l'eau de mer; ils aimaient les entretiens sur la religion ; des livres de lecture de l'enseignement primaire, où je trouvais le symbole sacré inséré entre les deux premières lettres de l'alphabet, jusqu'aux ouvrages les plus élevés de philosophie, tout m'apparaissait imprégné de religion; depuis les cérémonies religieuses accompagnant la naissance, unies au mariage - qui, pour les Hindous, est un « sacrement » — jusqu'à la mort, où l'on dépose le sel dans la bouche du défunt, où, pour Le repos de l'âme, sont accomplies les cérémonies dites sraddah, partout le brahmane est présent, partout la religion pénètre la vie. Et cela me frappait d'autant plus, que cela contrastait si nettement avec le caractère de chétive pauvreté du christianisme pro-

testant de nos indigènes, dont il a été longuement parlé. De tout cela il fallait rendre compte; je me mis donc à rechercher ce que cela signifiait et quelle était la force agissant là-dessous.

Pendant la première année de mon séjour dans le pays, j'eus assez peu de relations avec les natifs païens, mais les années suivantes m'en offrirent beaucoup d'occasions. Mon principal moyen d'information consistait en visites quotidiennes aux brahmanes et aux Hindous de la meilleure classe dans les grandes villes où j'avais été posté; pendant les froids et les pluies, en tournée, je me mêlais aux paysans hindous des villages environnants : alors, je me trouvais seul pendant des semaines avec les natifs. Je fus toujours dans les termes les meilleurs avec les pauvres et les riches, les lettrés et les illettrés. Cela tenait à ma manière de les aborder. J'ai dit déjà que j'étais très sensible aux difficultés de l'œuvre entreprise par nous et à mon ignorance et inexpérience. Cette impression m'enlevait dans mes relations avec les indigènes l'air de supériorité que j'aurais été tenté de prendre autrement. Jamais je ne me sentis porté à « les asseoir sur le siège du dédain », ni moi sur celui « d'instructeur de poupons ». J'étais beaucoup plus soucieux d'apprendre que d'enseigner, tout disposé même à admettre qu'ils pouvaient posséder des choses de valeur dont j'étais

dépourvu comme je croyais posséder une chose inappréciable dont ils étaient, eux, jusqu'à présent, dénués. Ils avaient assez de finesse pour saisir que je n'avais pas de préjugés à maintenir ni d'idées préconçues « à n'abandonner à aucun prix », que j'étais occupé à rechercher la vérité sur leur compte, aussi porté, peut-être plus, à trouver en eux et en leur religion du bien que du mal — et plus heureux si tel était le cas. Un fait qui date de cette époque montrera mieux que tout discours l'esprit dans lequel je travaillais alors.

Ayant constaté que j'étais gêné dans mon œuvre par ma résidence dans le grand bungalow de la mission, situé aux confins de la ville, je louai une maison indigène dans le bazar et allai m'établir parmi les natifs. Je donnai à la maison le nom de « Dharmasikshalaya » ou « maison d'instruction religieuse ». J'avais alors pour catéchiste un nommé Dharmananda, récemment converti de l'hindouisme, d'un type très différent de ceux dont j'ai plus haut fait mention. C'était un garçon réfléchi, profondément religieux, dont j'appris beaucoup. Peu satisfait, sans doute, de cette idée de << Dharma-sikshalaya » et de ce qui s'y faisait, il vint, un jour, m'y trouver, écouta mon appréciation sur les visites que j'y recevais et sur ma manière de procéder, puis me dit. non sans une nuance d'impatience : « Mais alors, pour-

quoi êtes-vous donc ici dans le bazar ? » Je lui expliquai que, si je n'avais pas l'occasion d'enseigner grand 'chose aux natifs, du moins j'apprenais toujours, et qu'ainsi ce n'était pas du temps perdu. Il se tut un moment, puis, d'un air pensif : « Ah! je saisis ; voici ce que vous avez en vue : vous recevez l'instruction religieuse et voilà pourquoi vous appelez la maison « Dharma-siskshalaya ». Parfait : le mot sanscrit peut avoir aussi ce sens-là ».

Les Hindous, d'ailleurs, ne s'y trompaient point. Je me rappelle que, comme je faisais, un jour, appel à leur ouverture de pensée en faveur de ce que j'avais à leur dire, invoquant mon exemple d'écouter toujours leurs dires et d'accueillir toujours ce que j'y trouvais de juste et de bon, et les adjurant de faire de même, on me riposta de cette manière assez imprévue : « Et pourquoi donc nous écoutez-vous ? Uniquement pour enrichir de nos dépouilles votre Jésus? Merci! A d'autres! »

Mes relations, maintenant familières, avec les natifs me firent reconnaître qu'ils étaient bien plus riches à tout point de vue que nous, missionnaires, ne le croyions. Il est certain qu'ils possédaient des vertus naturelles d'une haute qualité, quand, du moins, ils n'avaient pas été gâtés par la civilisation occidentale. Ils étaient très laborieux, sobres, contents de fort peu, d'une patience presque excessive.

L'intempérance étajt chose presque inconnue : c'est à peine si je rencontrai parfois un ivrogne sur les routes dans le district rural où je vivais ; c'est, d'ailleurs, par religion que la plupart d'entre eux s'abstenaient de l'excès dans la boisson. Pour l'autorité civile ou religieuse ils avaient le plus grand respect et apparaissaient pleins de soumission à la loi. Leur honnêteté était alors proverbiale, et jamais rien ne me fut dérobé, malgré ma négligence extrême à laisser traîner mes effets et mon argent. Le missionnaire que j'allai rejoindre me dit que je pouvais continuer en toute sécurité, que l'on ne toucherait à rien. Dans toutes mes relations personnelles, je les trouvai loyaux. Ils étaient hospitaliers à l'extrême et ne regardaient pas à la dépense pour mettre même un étranger à l'aise dans leur maison. Dans l'aide aux pauvres et la bienfaisance religieuse, ils étaient prodigues. Je découvris, en outre, en eux beaucoup, d'autres qualités aimables qui, pour nous, sahibs, demeuraient reléguées dans l'ombre, jusqu'au moment où le respect, l'affection, la politesse exacte, les attentions pour leurs goûts les faisaient paraître. Ils étaient affectueux et presque trop empressés à rendre les menus services en leur pouvoir, étonnamment reconnaissants pour toute marque de prévenance, de personnelle bonté, de dévouement à leur égard. Ils ne faisaient pas grand cas, naturellement

de l'argent qu'un sahib leur donnait; mais il eût été difficile de surpasser leur gratitude, preuve de leur jugement réfléchi, pour toute peine que l'on se donnait en leur faveur. Il y avait eu un missionnaire du nom de Long qui, trente ans auparavant, avait pris en mains la cause des paysans contre la tyrannie des planteurs d'indigo de ce temps-là et avait dû, pour son attitude, faire un mois de prison. Les paysans n'avaient pas oublié le « sahib Long », et, quand les païens dépréciaient les missionnaires, ils leur jetaient à la face : « Hé! que dites-vous du sahib Long ? » Mais les païens avaient beau jeu de riposter: « Hé ! combien en avez-vous de sahibs Long ? » Ces gens de la campagne me disaient qu'ils auraient donné pour le sauver de la prison des milliers de roupies, mais qu'on n'aurait pas voulu les prendre.

Plus je me rendais compte du caractère élevé de leurs vertus naturelles, plus je me demandais en moi-même : « Mais d'où vient donc tout cela ? Ce terrain de la race hindoue semble un fameux terrain! Pourquoi notre christianisme n'y prospère-t-il point ? »

Or, ce n'était point là tout l'objet de ma surprise: outre leurs vertus naturelles, je découvrais en eux de la pensée et de la spiritualité. Ils étaient penseurs, penseurs originaux et religieux, montraient une très grande finesse et une vraie puissance d'observation.

Je parle, évidemment, surtout des brahmanes; mais aussi des paysans. Je constatai qu'ils avaient sur leur religion plus de savoir que nous ne le pensions; qu'ils en avaient saisi de telle sorte les principes qu'ils étaient capables de tirer de là, pour leur compte, des déductions très importantes et de les éclairer par des analogies frappantes et des traits heureux. Maintes fois, leur force logique m'étonna aussi et la profondeur de leur pensée qui, cependant, semblait toute simple. Ils avaient leur manière à eux de considérer le monde et la libération, la vie et la mort, les limbes et le purgatoire, le ciel, la terre et l'enfer; cette manière différait certainement de la mienne, mais ne lui paraissait pas inférieure. Bien au contraire, souvent elle me paraissait plus logique et plus profonde que ma pensée anglicane systématisée. C'était là aussi, évidemment, leur idée, même après nos explications les plus complètes. Ils nous disaient souvent : « Votre religion a été faite trop vite; brûlée au dehors, elle est plutôt crue en dedans ». Il s'en fallait que leurs idées religieuses fussent arbitraires et leur connaissance superficielle; elles se tenaient mieux que nos idées protestantes; elles portaient plus loin; leur connaissance allait plus à fond et distinguait avec plus de fermeté. Je veux dire que, tandis que, pour nous, protestants, la connaissance religieuse formait comme une masse

de faits acquis, pour eux, c'était une vérité unique qui, par la pensée réfléchie, s'était épanouie en rameaux nombreux. Nos agents n'étaient pas à la hauteur pour discuter avec les Hindous, et même les missionnaires ne savaient souvent comment répondre aux objections subtiles qu'ils leur apportaient. On racontait, à ce sujet, qu'un missionnaire, agacé d'être sans cesse interrompu par les Hindous dans son discours, les pria d'attendre la fin; alors, il donnerait réponse à tout. A la fin, les brahmanes lui posèrent 33 questions; le missionnaire ne répondit point à une seule. Je donne l'histoire pour ce qu'elle vaut; elle montre, en tout cas, que je n'étais point seul à trouver subtile l'intelligence des Hindous.

Il est une chose que je puis affirmer avec certitude : jamais je n'ai rencontré de gens avec qui il fût plus facile d'entrer en relations d'idées que les Hindous, ni qui fussent plus intéressants dans ce genre de causerie, ni qui eussent plus de goût pour cette sorte de conversation. « On peut presque voir jaillir l'étincelle de la pensée originale en causant avec lui », me disait d'un brahmane un catholique de ma connaissance; et, moi-même, j'eus souvent cette impression dans mes rapports avec beaucoup de mes vieilles relations hindoues. Seulement, il fallait apprendre leur langue métaphysique et reli-

gieuse et pouvoir parler en termes répondant à leur pensée ; quand nous leur servions les formules de nos conceptions religieuses, ils ne comprenaient guère et goûtaient moins encore. Même observation pour notre musique vocale ou instrumentale, pour notre peinture, notre dessin et le reste : ils ne l'appréciaient point et semblaient incapables de se l'assimiler ou de l'utiliser.

Mais il y avait mieux encore que cette promptitude d'intelligence pour la vérité religieuse et abstraite : lorsque ces gens n'avaient pas été gâtés par le matérialisme d'Europe, ils étaient simples et naturels et leur élan religieux était extraordinaire. Leur cœur tout entier semblait s'élancer vers les objets de leur vénération. Souvent, l'expression de leur visage, leur regard, le ton de leur voix, le frémissement de leurs mains qui se joignaient marquaient la protondeur de leur émotion ; parfois, toute leur personne était comme transfigurée par le soulèvement puissant de leurs sentiments. Deux fois je fus témoin personnellement de l'état d'inconscience dit o samadhi », sorte de vague de sentiment qui emporte comme une marée, jusqu'à la transe pâmée. Leurs sentiments religieux ne se renferment pas, d'ailleurs, dans les suavités. Avant qu'il fût longtemps, mon séjour me rendit témoin de ces extraordinaires mortifications qui sont célèbres. Je vis les broches de fer

entrer dans la chair vive, sur le pourtour des bras et du tronc et le feu qu'on y appliquait après les avoir ramenées ensemble par devant; je vis les ongles des doigts croissant à travers la paume de la main fermée, pendant des années d'austérité immobile. Les sacrifices qu'ils faisaient sans cesse pour leur religion me remettaient en pensée qu'il devait y avoir quelque chose de vraiment profond en tout cela. Marques sacrées sur le visage, amulettes sacrés sur les bras, grains sacrés dans les mains, cordes sacrées sur la poitrine, ablutions sacrées de leurs corps, lavages sacrés de leurs ustensiles, prières sacrées sur leurs demeures, temples consacrés par douzaines à la fois, chapelles sacrées partout, pèlerinages sacrés, cortèges, et tout le reste : la religion était dans tout. Je me disais : « Pour boire une tasse de thé, ce peuple tournerait l'anse à gauche plutôt qu'à droite et, de se désaltérer, il ferait un acte de religion ». De fait, je découvris que la religion déterminait quel côté de la feuille de bananier un natif choisissait pour manger son riz : l'Hindou prenait la face supérieure et le mahométan la face inférieure.

Ce qui m'intrigua le plus ce fut l'idolâtrie hindoue. Elle envahissait tout; et, au premier abord, il semblait qu'il n'y eût pas autre chose dans l'hindouisme; à y regarder de plus près, on s'apercevait cependant qu'il n'en était pas ainsi. En tout cas, il y

avait en elle un caractère panthéiste qui en rendait l'analyse bien difficile. Par exemple, des actions réellement et « historiquement » accomplies par Rama étaient parfois mises sur le compte de Krishna, et, lorsque l'erreur était signalée, ils l'écartaient, comme une vétille : « Rama ou Krishna, Vichnou ou Siva, qu'importe ? Tous sont l'Un, donc cela revient au même ». Ils auraient même facilement accueilli notre Jésus parmi les formes de l'Un. Un petit Hindou bavardait avec moi, tandis que je dressais ma tente, dans une tournée par les villages; il parla de la bonté de Rama ; je lui dis : « Oui, il était bien, bon, mais j'en connais un meilleur ; nous l'appelons Jésus». Il répondit vivement: « Non, sahib, pas meilleur, le même ».

Ils ont une curieuse cérémonie (i) qui consiste à parer les idoles, à les mener en cortège, à les dépouiller de leurs ornements sur la rive du fleuve, à les y précipiter; après quoi les gens rentrent chez eux. S'ils pensent que l'image est un dieu, comment peuvent-ils en user de la sorte ? On me répondit, naturellement, que le bois ou la pierre ne sont rien; mais que, par la cérémonie « Pran-prathta », les brahmanes confèrent à ces choses la qualité de siège de la divinité (d'où le nom : installation de

■ I iic curious visarjan ceremony ".

vie) ; par un procédé analogue, peut s'opérer la desecration, après laquelle tout est remis dans l'état primitif. Avec insistance les Hindous nous affirmaient que l'idole n'était qu'une commodité, comme le signe x, employé parles algébristes pour désigner la quantité inconnue. «Il nous faut, à nous, un objet matériel sous les yeux pour fixer notre esprit dans la prière; vous, qui êtes spirituellement plus avancés, vous pouvez prier un Dieu incorporel et invisible ». J'en venais à me demander jusqu'à quel point ce culte des choses créées méritait, pour eux, le nom d'idolâtrie.

Très tôt, en tout cas, je m'assurai que l'idolâtrie ne pouvait être le tout de l'hindouisme, car, même les plus incultes savaient parfaitement qu'il ne saurait y avoir dans l'idolâtrie, directement, un moyen de se sauver du monde. Ils s'y adonnaient pour obtenir des vaches, des enfants, des biens temporels; mais jamais dans l'idée qu'il leur fût possible d'atteindre directement par là « le Suprême » ou d'être libérés du monde. Un jour, je leur demandai: «Puisque vous savez si bien que vous ne pouvez par là parvenir à Dieu ni vous sauver du monde, du moins directement, pourquoi donc ne renoncezvous pas à l'idolâtrie pour adresser votre culte au seul vrai Dieu ? » Unanimement, ils déclarèrent que la libération finale était le lot des héros du renonce-

ment, tels que Arjuna ou Yudhisthira,mais que cela pour le moment, était tout à fait hors de leur portée; tout ce que, maintenant, ils pouvaient espérer, c'était une ascension sur les degrés de l'univers, grâce au culte, non des démons mauvais, mais des dieux bons; que, plus tard, marche par marche, ils pourraient s'élever de plus en plus haut, sur les gradins, jusqu'à l'instant où le salut final ne serait plus seulement le pleur impuissant du nain pour prendre la lune. J'eus l'impression que cette aspiration vers une chose qui dépassait de beaucoup tout plaisir sensible indiquait un état élevé de clairvoyance spirituelle.

Je ne fus pas long non plus à m 'apercevoir que nous errions grandement en pensant que les Hindous étaient convaincus intérieurement de la fausseté de leur religion et de la vérité de notre anglicanisme; qu'ils admiraient en secret notre protestantisme et n'étaient arrêtés de l'embrasser que par crainte de sacrifices matériels. Non. Ils avaient une foi presque sans limite en leur religion : d'elle ils attendaient vraiment ce qu'elle leur promettait ; mais elle ne leur promettait pas le salut dans tous les cas. Au contraire, notre protestantisme ne leur disait rien et ils n'en désiraient rien. Ils pouvaient bien, par politesse, dire que notre religion était la vraie; mais c'était là pure flatterie de nos indigènes euro-

péanisés ; lorsqu'ils étaient certains de pouvoir parler librement, sans danger de froisser le sahib et sans risque pour eux, ils changeaient de style.

En résumé, les paysans hindous, dans l'ensemble, me laissaient une impression aussi favorable que nos chrétiens indigènes m'impressionnaient défavorablement. Nous ne gagnions, comme le disaient les Hindous, que la balayure du pays, et ce, pour des motifs qui n'avaient rien de spirituel. Pourquoi il en allait de la sorte je ne parvenais pas alors à le comprendre. Je ne voyais pas mieux pourquoi ces mauvaises herbes hindoues, si mauvaises herbes il y avait, ne s'amélioraient point par notre culture spirituelle. Cependant, la profonde vie religieuse des Hindous, la ferveur de leur dévotion, le sérieux de leur ascétisme et de leur mortification, la force logique et le tour spirituel et saisissant de leur pensée exerçaient sur moi, tout le temps, une puissante influence. J'appris d'eux beaucoup, grâce, d'abord, à la manière nouvelle de penser qu'ils me suggérèrent, ensuite, aux vues nouvelles qu'ils m'ouvrirent sur l'univers et sur moi-même, enfin, à l'intelligence qu'ils contribuèrent à me donner de la grandeur et de la ferveur que doit avoir notre piété pour Dieu et notre anéantissement devant Lui, pour espérer assurer notre salut. Et, malgré l'ignorance où j'en étais alors, toute science nouvelle et tout nouveau pro-

grès était pour moi un pas en avant vers ma vraie demeure de croyant au Christ, l'Église catholique. Je ne le voyais pas encore, j 'avais besoin d'une préparation encore longue, le temps était encore éloigné. A mesure que grandissaient mon respect et mon affection pour ces gens et ce pays, que je sentais grandir aussi leur affection avec leur respect pour moi, le désir croissait en moi d'être le privilégié qui pourrait leur rendre quelque chose du bien qu'ils m'avaient fait. Ce que j'ambitionnais par dessus tout, c'était d'être l'homme qui leur ferait connaître Jésus-Christ, d'une manière telle qu'ils le pussent vraiment voir, qu'il devînt cher à leur cœur et leur Sauveur véritable. Je voyais bien, en effet, qu'ils avaient besoin de Lui, plus encore que je ne l'avais imaginé, quoique d'une autre manière. S'ils n'en avaient pas besoin comme les Cretois « toujours menteurs, bêtes méchantes, ventres paresseux », ils Le réclamaient comme Corneille, « homme dévot, qui craignait Dieu avec toute sa maison, donnait beaucoup d'aumônes au peuple et priait Dieu sans cesse ». Or, on fait plus pour sauver des Corneille que des Cretois. Et nousje m'en rendais compte, de la manière dont nous leur présentions le Christ, ils ne pouvaient le voir, ils ne pouvaient trouver en Lui la satisfaction de leurs besoins ni l'objet de leurs aspirations. Ainsi présenté, ils ne L'accepteraient jamais.

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