IMPUISSANCE DU PROTESTANTISME I. REJET DE L'AUTORITE
Je ne me rendais pas compte, alors, que la mort et la résurrection, comme je les concevais, étaient incompatibles avec le principe de jugement propre, tel que nous l'enseignions et le pratiquions; mais je voyais très bien que rien de moins que l'exercice effectif de l'autorité (« M'écoutant, c'est Lui que vous écoutez; me méprisant, c'est Lui que vous méprisez »), ne pouvait faire front au système de « gourous » des Hindous. Voici quel était ce système :
La seule chose que Dieu apprécie est votre renoncement propre accompli, par la foi, en son nom. Le sentier que vous prenez pour l'accomplir, il n'en a cure. D'où la règle suivante : Trouvez un maître spirituel quelconque qui vous parle au nom de Dieu. Prenez-le comme le représentant de Dieu pour vous, obéissez-lui pour Dieu. Le suivant dans l'obéissance de foi, suivez-le dans la lumière, suivez-le dans les ténèbres, suivez le quand il vous semble qu'il vous
mène de travers, suivez-le quand il vous paraît vous mener droit. Ne doutez jamais quand vous êtes avec lui, car il est l'organe. Mais c'est le Suprême que toujours vous suivrez; et tout est fait pour lui. Qu'il ait tort ou raison en ce qu'il vous dit, en le suivant vous avez toujours raison, abandonnant votre jugement pour Dieu : vous travaillez pour Lui. Ne doutez jamais, car nul sacrifice sans foi n'est d'aucun prix aux yeux de Dieu, d'aucun profit, ni en cette vie, ni après la mort. Avec une foi inébranlable, accueillez votre maître, pour Dieu. S'il vous commande, pour votre salut, de vous tourner les pouces, tournez-vous les pouces en toute foi et obéissance, et vous serez sauvé. En inébranlable foi dans votre maître, comme dans le Suprême et pour sauver votre âme de ce monde, anéantissez-vous à ses pieds et cet anéantissement, que vous lui avez fait pour Dieu, sera accepté par le Suprême comme fait à Lui-même, et vous serez sauvé (i).
(i) Les Hindous content nombre de traits pour montrer le pouvoir, en elle-même, de cette foi aveugle au gourou ou maître spirituel, par exemple : Un gourou voyageait avec un de ses disciples, quand, sur le soir, ils arrivèrent à un large fleuve plein de crocodiles. " Helas, dit le maître, nous sommes perdus ! Qu'allons nous faire à présent, car le fleuve est plein de crocodiles ? " Le disciple répondit " Maître, en votre nom, je puis tout affronter ". Et tout en criant : " Jaya, gurudeva ! " (victoire à mon maître !), il plongea dans l'eau, et les crocodiles, fuyant à droite et à gauche, jamais ne le touchèrent. Voyant cela, le maître se dit : "Je ne savais pas que j'étais un si grand homme, et, criant : " Jaya. mujko ! " 'victoire à moi !), il plongea aussi ; mais il avait à peine touché l'onde, que les crocodiles, se jetant sur lui, le dévorèrent.
On demandera : Comment les Hindous résoudront-ils l'objection qu'un gourou peut commander des actes différents de ceux qu'un autre commanderait ? — Ils répondent à cela : Il n'y a aucune différence quant au pouvoir de sauver, à condition que chacun suive son propre gourou, d'une foi sans aucun doute, en simple obéissance. C'est, d'ailleurs, un fait général, là-bas, que tout enseignement — par suite de l'acceptation unanime de la loi de continuité — garde toujours un air de famille, tant pour les faits que pour les noms. Il revient au même que ce soit Khoda ou Rama ou Krishna, pourvu que le fidèle ait la même indubitable foi. Ils content une histoire qui le démontre bien.
Un rajah, voyant ses sujets troublés par les controverses religieuses entre Hindous et musulmans, manda le principal brahmane et le principal moulvie(i) et leur notifia qu'ils eussent à déterminer, une fois pour toutes, le vrai nom de Dieu, leur promettant de le faire admettre, que ce fût Rama ou Khoda. Comme ils avouaient leur impuissance à se convaincre l'un l'autre et à trancher la question, le rajah leur dit : « Ce n'est point là une difficulté. J'ai ici un tigre qui n'a rien eu à manger depuis une semaine. Chacun de vous va chosir le nom qu'il prétend le vrai et l'un après l'autre vous entrerez
(i) Docteur musulman.
dans la cage : celui qui échappera au fauve affamé sera celui qui possède le nom vrai ». Il semblait qu'il y eût une difficulté : la question de savoir qui entrerait le premier ; mais, quand elle se posa, l'Hindou, sans hésiter, offrit d'entrer d'abord. Il se dirigea vers la cage, entra sans broncher, et, parmi les acclamations de la foule, le tigre vint s'étendre à ses pieds sans lui faire le moindre mal. Il le caressa un moment et se retira sans une égratignure. On était dans l'ébahissement devant le pouvoir du nom. Il fut convenu que, le lendemain, le mahométan tenterait l'épreuve., Mais ce qu'il avait vu l'effraya ; il douta. Il fut pris de terreur et, quand vint la nuit, il alla trouver l'Hindou, avoua ses craintes et le pria de lui apprendre le nom qui avait vaincu le fauve. L'Hindou consentit et passa toute la nuit à lui apprendre le nom de Rama. Le lendemain matin, tous s'assemblèrent de nouveau et le mahométan se disposa à entrer dans la cage. A peine l'avait-il fait, que le tigre se jeta sur lui et le mit en pièces. Or, cette nuit-là, l'Hindou gémissait et pleurait et se roulait désespéré sur le sol : « Oh! Rama, Rama, tu as fait de moi un meurtrier, tu as fait de moi un meurtrier: je lui avais donné ton nom et ton nom ne l'a pas sauvé ! » Comme il se lamentait de la sorte, Rama lui apparut dans un éclat éblouissant et dit : « Lèvetoi ! Ne t'attriste point ni ne te trouble. Il n'a pas dit
le nom que tu lui avais donné. Il a dit : « Khodarama, Khodarama. Je suis Rama; je suis Khoda ; je ne suis pas Khodarama ». Dans sa terreur, le mahométan avait dit les deux noms, espérant que l'un des deux le sauverait : ce manque de foi l'avait perdu.
Notre système anglican ne pouvait tenir en face du système hindou. En vérité, il n'y avait, en lui, ni autorité divine, ni foi. Ce qu'il y avait en lui d'autorité, c'était ce qu'il nous plaisait d'y en mettre : c'était nous qui à cette autorité donnions le sens et l'autorité même. Nous disions que l'anglicanisme était l'autorité, c'est-à-dire la Bible ou l'Église; mais lui ne disait pas cela. Alors, comment pratiquer, par soumission de nous-mêmes à la Bible ou à l'Église, la mort et la résurrection ? Ensevelissement et résurrection, c'est le renoncement à soi de toute façon, directement et indirectement, en Dieu, et comprenant, évidemment, le jugement propre et la volonté propre. Ensevelissement et résurrection, c'est l'abandon du point de vue personnel, pour l'adoption du point de vue de Dieu sur toute chose. Le protestantisme exige que, du moins, le jugement propre demeure en nous. Un jour, à une vieille dame qui faisait allusion à la « corruption » de l'Église romaine, je demandai comment elle connaissait cette « corruption », puisque cette Église parlait encore au
nom de Dieu. « Ah ! M. W., me répondit-elle piquée, je me sers de ma propre intelligence». C'est là le contraire de mort et résurrection, puisque, à tout le moins dans l'ordre du jugement, vous gardez votre ancien jugement.
D'autre part, le jugement le plus fort peut être retourné par un jugement plus fort encore; mais toute l'intelligence qu'il y a au ciel et sur la terre est incapable d'émouvoir une simple petite fille qui, dans sa foi, répond : « Papa l'a dit. » Nous, de même, nous étions impuissants devant les natifs qui nous disaient, dans la simplicité de leur foi: « Nous sommes incapables de discuter, mais persuadez nos prêtres et nous vous suivrons ». Il était parfaitement inutile, je le voyais, d'opposer à une pareille foi la Bible interprétée par nous ou de dire : « Allez à Jésus, je ne suis pas Lui ». Nous, missionnaires, nous devions, pour les natifs illettrés qui nous entouraient, être Lui ; nous devions parler avec son autorité et dire :«En m'écoutant, c'est Lui que vous , écoutez; en me rejetant, c'est Lui que vous rejetez». Rien d'autre et rien de moins ne résoudrait le cas. Si nous ne le faisions pas, si nous ne pouvions le faire, alors, la cause du christianisme était perdue aux Indes, et, perdue là, elle l'était partout.
Or, dans notre anglicanisme, une telle autorité n'existait nulle part, et je commençais à voir qu'il
n'y avait point place pour elle: car une autorité souveraine et universelle était incompatible avec notre principe de libre examen. Tout ce qui nous était possible était de la revendiquer pour la Bible. Et cela ne suffisait point. Car et l'autorité de la Bible et celle de notre interprétation de la Bible ne reposaient que sur notre autorité à nous. Le protestant qui accepte la Bible comme la parole écrite de Dieu ne se rend pas compte qu'il dépend de l'Église catholique pour l'autorité de la Bible.
Il est, en effet, évident que, si l'on écarte l'autorité de l'Église catholique, il n'y a pas un protestant dans le monde, qui soit capable de fournir une raison valable de sa croyance que « les Écritures sont la parole du Dieu qui est au ciel». Le livre ne porte pas témoignage de lui-même; l'attestation qu'il est la parole du Dieu qui est au ciel lui doit venir du dehors. Tel le mendiant vagabond, qui déroule le récit suspect de sa misère, est incapable, sans un témoignage extérieur à lui, de faire recevoir l'affirmation de sa propre honnêteté, portée par lui-même sur lui, ou celle qui se lit dans le livre qu'il exhibe : car la question se pose de nouveau, devant la déclaration par laquelle il proteste de son honnêteté. S'il peut produire un écrit authentique attestant son honnêteté, une authentique lettre de recommandation, il pourra en tirer du bien. L'Église
catholique qui a possédé la Bible et en a eu la garde depuis l'origine est, de toute évidence, ce témoin extérieur de sa nature et de sa provenance. Le protestant, qui la reçoit comme parole de Dieu écrite, dépend d'elle pour l'autorité de cette Bible. Or, s'il lui faut s'en remettre à elle du fondement même de sa foi, pourquoi ne s'en remet-il pas à elle de toute la vérité de sa religion ?
En résumé : La seule doctrine, qui puisse fournir un fondement pour la mort et la résurrection spirituelles, est une doctrine qui procède de l'autorité du Dieu vivant ; et, pour trouver pareil enseignement divin et infaillible, l'existence de la sainte Église catholique romaine est une condition strie qua non.