IL REJET DE LA « VOIX VIVANTE » ET DE LA PRÉSENCE RÉELLE
En tant que protestants anglicans, nous ne pouvions prêcher qu'un Jésus historique, non un Jésus présent. Notre Jésus était un homme-Dieu qui vivait et parlait il y a environ deux mille ans, qui avait quitté le monde et regagné le ciel après environ 33 ans de vie sur terre. Il n'était donc plus avec nous, ici et maintenant. Sa voix ne s'entendait plus, Son humanité sacrée n'était plus présente. Il ne
nous était pas possible de dire, comme certains protestants ridicules : « Je vais tout droit' au Christ, je n'ai pas besoin d'intermédiaires humains ». Le Christ n'était pas vivant maintenant dans le monde, de sorte qu'il nous fût possible de nous lever et d'aller à Lui. Sans doute, nous possédions des «paroles du Christ », relatées pour nous dans des livres historiques; mais des paroles du Christ, simplement relatées dans des livres historiques, n'emportent pas l'autorité du Christ si elles n'ont le sens du Christ. Si elles ont, pour différents lecteurs, des sens différents, aucune de ces significations ne peut être regardée comme la parole du Christ, car aucune d'elles n'a son autorité. Aucune d'elles ne possède, si je puis dire, « la puissance ou le pouvoir verbal du Fils vivant de Dieu », de sorte que en l'écoutant, c'est Lui que vous écoutiez effectivement; qu'en le rejetant, c'est lui que vous rejetiez. Or, les paroles purement historiques, sans le sens et l'autorité, ce n'était pas assez pour tenir tête aux fidèles de Vichnou. Ils opposaient les paroles de Krishna — paroles historiques pour eux — à nos paroles historiques du Christ; et, tandis qu'ils acceptaient les unes et les autres, ou étaient prêts à le faire, moyennant interprétation par eux des paroles du Christ, nous, nous refusions d'accueillir Krishna, en nous fondant sur notre interprétation des paroles historiques du
Christ. En outre, le fidèle de Vichnou pouvait invoquer une interprétation traditionnelle; nous n'avions, nous, que notre interprétation personnelle. Si nous faisions allusion à des divergences d'interprétation des paroles de Krishna, la riposte était vraiment trop facile. Comment nous tirer de là?
Ensuite, la doctrine hindoue des incarnations multiples semblait, d'une certaine manière, l'emporter sur la nôtre d'une seule descente du Suprême. Leur Dieu était descendu à maintes reprises, quand le dharma était négligé, quand les bons devaient être secourus et les méchants châtiés. Notre Dieu n'avait passé que 33 ans sur la terre et avait ensuite laissé à son sort l'humanité, sans une voix pour lui parler d'en haut, sans divine présence au milieu d'elle, sans guide, sans consolateur.
Et c'est ici que le protestantisme me laissait en plan. Niant l'autorité vivante et infaillible ^ qui parlait au nom du Christ, si bien que l'entendant nous entendions le Christ, que l'écoutant nous possédions, non seulement ses paroles historiques, mais encore son sens et, partant, son autorité, il n'était plus même capable d'opposer l'autorité du Christ à celle de Krishna, bien moins encore d'amener à rejeter Krishna en faveur du Christ. Niant la présence réelle, il nous laissait un Christ moins pitoyable, moins généreux que Krishna.
Le Christ avait dit : « Voici que je suis avec vous toujours ». Il avait tenu sa promesse. Il était là, parlant « toujours » par l'Eglise, consolant et fortifiant « toujours » par le saint sacrement. Au XVIe siècle, les protestants avaient rejeté tout cela, et je me trouvais, moi, au XXe, sans défense contre l'Inde, ou plutôt, sans moyen de gagner son cœur plein d'amour.
Et je pourrais signaler un autre vice du protestantisme en face de l'hindouisme des Vaishnavas : c'est sa dénégation des privilèges uniques de Marie. La Mère de Jésus n'était, de la sorte et conformément à ce que les protestants affirmaient avec insistance, qu'une « femme ordinaire ». Ceci encore laissait le christianisme sans défense, devant la doctrine hindoue des incarnations multiples. Si l'incarnation était un fait « unique », il devait y avoir une femme « unique » à qui le privilège fût octroyé d'être, seule parmi toutes les femmes, la mère de Dieu.