‹ De l'évangélisme au catholicisme par la route des IndesChapitre 19 sur 23 · Chapitre XIII LA CONVERSION · texte numérisé non relu

Chapitre XIII LA CONVERSION

Une question pourrait se présenter ici : « Si l'Inde, ainsi que vous le dites, ouvrit vos yeux sur la fausseté de votre religion, comment se fait-il que vous ne vous soyez pas fait brahmane plutôt que catholique ? »

Je réponds : d'abord, l'Inde ne m'avait pas montré la fausseté de ma religion; elle n'avait cessé d'illuminer ma foi et de l'affermir par la réflexion et l'observation. Ce qu'elle avait fait, c'était de me faire toucher du doigt le caractère antireligieux du protestantisme et de son principe de libre examen. Cela dit, je puis ajouter que la raison pourquoi, même en tant que protestant, je ne songeai pas un instant à me tourner vers le « Sanatana Dharma » des Indes, ce fut que j'avais la foi. Je croyais en fait que Jésus est le Fils de Dieu. Ce fut cette foi, fortement enracinée dans le verbe écrit de Dieu, qui, n'ayant jamais varié, me retint, au milieu de mes démarches et errements en quête de la vérité, qui me préserva d'être emporté deci delà à tout vent de doctrine.

Cette foi, comme je l'ai dit, n'avait pour moi aucun lien vital et nécessaire avec aucune Église ou système théologique. L'anglicanisme était seulement, à mes yeux, l'écrin où j'enfermais le bijou : il pouvait être, sans détriment pour la foi, rejeté ou échangé contre un autre. Sur aucun article de ma croyance, je ne possédais d'ordre d'en haut, sauf la parole de Dieu « qui a ainsi aimé le monde qu'il. lui donna son Fils unique, de sorte que personne ne périsse ». Ceci ne pouvait être rejeté; ceci était la vie de ma vie; sans ceci, je ne possédais rien. Mais, à mon sens, si je pouvais conserver intacte cette seule vérité de salut, apprise de Dieu par la foi et pratiquée dans ma vie, il n'importait guère de savoir quels autres articles entraient dans le credo, ni si l'on s'appelait anglican et fréquentait l'église, ou méthodiste et se rendait à la chapelle. Tout le reste était indifférent pour moi, pourvu que l'on crût en Jésus- Christ Fils de Dieu et que, dans sa vie quotidienne, on s'appropriât le Christ Fils de Dieu. Je tenais, cependant, que les divers groupements religieux offraient des facilités diverses d'atteindre cette foi et de la pratiquer dans la vie de chaque jour et j'avais vaguement l'idée que, dans l'Église catholique, cette réalité était plus enveloppée et difficile à dégager. Cette opinion, inutile de le dire, ne me venait nullement d'une expérience personnelle, mais

de mon éducation première, de mes lectures et des propos, tenus autour de moi, par les gens que j'avais fréquentés.

Ainsi donc, lorsque l'Inde et l'étude de sa pensée commencèrent à me révéler tout ce qui manquait au protestantisme comme religion et enfin détruisirent toute ma confiance en lui, ma foi en Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, n'en fut aucunement entamée. Ce fut exactement l'inverse. Plus je sondais la pensée et la spiritualité des Hindous; plus je tirais au clair la conception hindoue de la libération, par la « réalisation » du Suprême : mieux aussi je constatais que je comprenais la personne et embrassais l'œuvre de Jésus-Christ ; mieux je sentais affermie ma foi en Lui, qui avait, pour le salut des hommes, accompli une œuvre aussi prodigieuse. Je m'apercevais que, jusqu'au jour où j'avais commencé à saisir la philosophie hindoue, je n'avais pas compris la millième partie de ce ' qu'il avait achevé. Lorsque je l'eus compris, Jésus-Chr:3t m'âpparut aussi évidemment le Consommateur de 1' « éternelle religion » (Sanatana Dharma) des Hindous, ce sacrifice aux pieds du Suprême, que le Consommateur de la religion typique et prophétique des Juifs et de la Loi de Moïse.

Ce fut donc le don de la foi, dans mon enfance, qui me préserva de me tourner vers les religions de

l'Inde, même comme protestant, lorsque le protestantisme me manqua. L'hindouisme s'était révélé à moi comme étant un mélange d'adoration du Très- Haut, pour se délivrer du monde, et d'adoration de la créature, pour jouir du monde. Le premier élément était le Sanatana Dharma des Hindous : abandon de soi-même entre les mains du Suprême par un entier sacrifice de soi, sans souci de retour, mais uniquement pour Lui. C'était là seulement la Religion Éternelle des sages de l'Inde ; tout le reste était accidentel. Or le Sanatana Dharma des sages hindous, comme je l'entendais maintenant, procédait exactement du même principe que la religion chrétienne. Seulement, c'était une tentative d'exécuter, chacun pour soi, isolément, ce que le Christ, selon ma croyance, avait exécuté pour nous tous, d'une manière universelle. Il y avait rivalité; il n'y avait pas antagonisme. Le principe, je le définissais : « ensevelissement et résurrection », ou sacrifice du monde entier, dans la yue de la gloire et de la beauté du Créateur planant sur le monde. Rien donc à gagner d'une apostasie. Si le christianisme était faux, le Sanatana Dharma ne pouvait être vrai. L'un et l'autre visaient le même but et offraient les mêmes moyens essentiels de l'atteindre : mort à soi-même et résurrection à la gloire de Dieu par le même acte. - Mais alors, il n'y a, non, plus aucun profit

pour un Hindou à se convertir au christianisme ! — Pardon! cette conséquence n'est pas juste, et voici pourquoi.

Les sages de l'Inde, à la suite d'une observation précise et exacte de la nature, et d'un raisonnement subtil et profond, ont établi le Sanatana Dharma sur le principe mystique de l'ensevelissement et de la résurrection ; ils ont proposé ce moyen mystique comme le seul qui permette d'échapper à l'épreuve du « monde ». Mais, selon leur système, cette mort et cette résurrection doivent être effectuées par chacun isolément, et, par le fait même, sont une œuvre, pour mettre tout au mieux, terriblement longue, pénible et incertaine. La difficulté, d'après leur propre exposé, provient de la concentration d'esprit et de la puissance de volonté, indispensables pour éteindre au dedans la lumière du monde, de manière à laisser luire la seconde lumière : la lumière divine, enclose au fond de toute créature et cachée par le voile du monde. L'extinction de cette lumière superficielle du monde exige une indifférence extraordinaire à toute chose créée. La durée est excessive : car ce chemin se repère, non par des années, mais par des vies et par des âges, du moins pour le commun des hommes. L'incertitude est due à ce que, ce qui a été gagné au cours d'une vie, peut être reperdu, par démérite, au cours d'une autre,

et il peut arriver à n'importe qui de se perdre, dans des errements sans fin, pendant l'éternité, sans atteindre jamais le terme. Tout cela, en supposant vrai leur point de départ, à savoir, que les vies se prolongent sans fin, et, de plus, qu'il suffit de signaler la lumière intérieure pour rendre chacun capable de la discerner.

Dans le système chrétien, au contraire, l'ensevelissement et la résurrection — car ceci est commun aux deux systèmes — sont proposés d'une manière plus accessible et plus sure, par cette méthode nouvelle : la mort et la résurrection sont originales en un seul, le Sauveur Jésus-Christ; par accord et sympathie, en union avec Lui par la foi, tous sont ensevelis et ressuscitent. Une simple comparaison : un grand nombre de petits violons s'essaient à donner la seule et même note : telle est la méthode hindoue; un puissant violon donne la note et tous les petits violons, se mettant à vibrer sympathiquement, reprennent par imitation prolongée la note originale. Je parle ici comme un protestant. Tous les catholiques savent que la méthode hindoue est inefficace. Pour voir Dieu face à face, les nains minuscules que nous sommes doivent être élevés par la grâce au niveau de sa face auguste. Même des millions de petits violons sont incapables de rendre la note infinie qui les mettrait à l'unisson de Dieu.

Mais l'instrument divin, Christ Jésus, peut donner cette note divine et dans les humbles violons qu'il a, par la grâce intérieure, accordés avec luimême, produire la vibration « sympathique. » Cela, je ne le savais point alors, et ma plus grande épreuve serait, un jour, de faire, aux pieds du Très-Haut, le sacrifice de mon opinion, que la méthode hindoue ne manquait pas, elle non plus, d'efficacité.

Ainsi, cette méthode de « mort et résurrection par sympathie » se présentait comme incomparablement plus aisée, plus sûre, mieux adaptée aux facultés communes (même en accordant aux Hindous leurs postulats) que la méthode hindoue ; elle avait, en outre, l'avantage d'offrir à tous, dès la vie présente, la conquête du but, grâce à l'incorporation surnaturelle au christianisme, au lieu de la laisser entrevoir « après maintes naissances », par une sorte de sélection progressive, de germes épurés de génération en génération.

Par conséquent, même en accordant aux Hindous leur dogme des naissances réitérées, ils avaient profit à accepter le christianisme; au contraire, le principe chrétien admis, un chrétien ne gagnait rien par l'apostasie de sa religion en faveur de l'hindouisme.

Une autre raison encore écartait de ma pensée l'hypothèse de cette désastreuse défection au Christ,

au moment où le protestantisme venait à me manquer.Quiconque comprend bien, à la fois, la Religion Catholique du Christianisme et leSanatanaDharma des Indes, est incapable de s'en tenir à rejeter la Religion Catholique, il doit encore rejeter le Sanatana Dharma lui- même et sa méthode d'ensevelissement et de résurrection, comme solution du problème universel. Dernièrement encore, une dame anglaise me disait qu'elle ne pouvait goûter l'hindouisme, et ce, parce qu'il n'y est question que de mort et de résurrection.

D'ailleurs, si la sombre tentation m'avait abordé, l'Inde elle-même se serait levée contre moi, elle qui toujours et à tous enseigna : « Ne t'écarte jamais de ton gourou ou chef spirituel; dans tes ombres ou ta lumière, jamais ne rejette ta foi en lui, et ce sera ton salut pour toujours». Et, si je n'étais pas capable de montrer aux enfants de l'Inde que, pour marquer la fidélité la plus haute à leur Sanatana Dharma, pour donner l'honneur le plus haut à leurs gourous et à leurs sages, ils doivent devenir chrétiens, j'aurais cru que je n'avais pas le droit d'aller à eux. C'eût été là ce prosélytisme condamné si durement par le Maître, et non l'évangélisation qu'il inculquait à ses disciples. Voilà pourquoi je disais aux Hindous : " Je ne suis pas venu pour détruire mais pour accomplir », lorsqu'ils reprochaient au missionnaire

d'être venu pour détruire la seule chose que les Anglais avaient laissée : leur religion. Mais je recevais cette réponse pleine d'amertume : « Vous! accomplir ? Vous ne pouvez que détruire ».

Je reprends maintenant le fil de mon récit.

Quand me vint pour la première fois à l'esprit l'idée que je pourrais être amené à me faire catholique ? - — Quelques mois seulement avant de quitter les Indes, pour mon congé, à la fin de mes sept ans. Quoique, depuis des années, comme le lecteur l'a remarqué, j'eusse perdu ma foi au protestantisme, chose étrange, jamais je n'avais envisagé nettement la possibilité pour moi d'avoir à me faire catholique. Et voici comment la première idée m'en vint.

Environ six mois avant mon départ de l'Inde, j'allai en visite chez un Hindou récemment converti : on me pria de m'asseoir et d'attendre un instant qu'il fût prêt. Je me trouvais alors dans l'état que j'ai décrit : je désespérais du protestantisme. Il se fit que je pris, au hasard, sur la table, je ne sais quel manuel catholique de dévotion. Une chose ou une autre dans ces prières donna quelque attrait à la lecture, et soudain, la pensée traversa mon esprit : « Serait-il possible que j'aie à devenir catholique romain ? » Je fus pris de terreur. Dans cette crainte, je tournai rapidement quelques pages et tombai sur une prière à la Vierge. Je lus; et ce fut un immense

soulagement: «Voilà! ça y est: l'idolâtrie! Mais quelle peur j'aie eue! Cela va bien. Je n'ai pas à m'inquiéter. » Mon ami arriva; je le saluai, sans lui rien dire de ce qui s'était passé. L'incident était clos ; je me trouvai le même qu'auparavant.

Cependant, durant ces derniers mois, la vague possibilité d'avoir à devenir catholique romain me hantait et, de plus en plus, je songeais à mon congé en Europe, pour tirer la chose au clair et examiner ce que l'Église catholique romaine enseignait en réalité, ce qu'elle était, si je pourrais, si je devrais me faire catholique romain.

En attendant, j'avais prudemment fait, ici et là, quelques enquêtes sur les catholiques romains indigènes de l'endroit. Le résultat ne me satisfit guère, ni dans un sens ni dans l'autre. Des gens impartiaux, qui connaissaient les villages soit protestants soit catholiques, me dirent qu'il n'y avait guère de différence, que « peut-être, les catholiques romains sont moins égoïstes et ont plus foi en leur Église ». Un homme réfléchi me dit : « Les catholiques romains ont une méthode meilleure que la vôtre de traiter avec les pécheurs ». Je n'avais aucune peine à le croire, la leur ne pouvait guère être pire que la nôtre !

Outre ces informations, je notai ce qui se présentait à mes yeux; j 'eus quelque raison de penser que

leurs chrétiens indigènes avaient plus de sentiments religieux que les nôtres. Exemple : je visitais une hutte dans notre quartier ; je laissai tomber mon Nouveau Testament sur le sol, du haut de la verandah; personne ne bougea, sinon un étranger qui s'avança, ramassa le livre et, l'ayant baisé très respectueusement, me le rendit. Je demandai après qui c'était; on me répondit que c'était un catholique romain, du village de l'autre côté de la route.

Mes dispositions au moment de mon départ de l'Inde, on les devinera par la réponse que je fis à un jeune missionnaire, qui était venu aux Indes avec moi et que je rencontrai à bord du bateau qui m'emmenait. Je n'avais pu me tenir de faire allusion à mon désappointement profond sur l'anglicanisme et le travail de la mission, tel qu'il se faisait dans son sein. Je m'aperçus qu'il n'était pas plus satisfait que moi ; mais ses préférences étaient toutes pour les méthodistes dont il faisait grand éloge. Je lui dis : « Pour moi, je courrais aux catholiques romains avant de ramper jusqu'aux méthodistes ». Il reçut cela comme un coup, car nous étions des évangélistes bon teint. Cela montre dans quels sentiments j'allais commencer mes recherches sur le catholicisme. Je n'étais pas épris de lui, car je n'en savais pas grand 'chose ; mais je voyais clairement que l'échange, pour une autre, d'une forme de pro-

testantisme ne m'aiderait pas à sortir de la difficulté où j'étais.

Arrivé en Irlande, comme ma santé avait souffert beaucoup de tout ce que j'avais traversé de difficultés, je pris dans ma famille quelques semaines de repos. Mais je ne pouvais rester coi; j'avais l'esprit inquiet; je voulais m'assurer de ma position.

Le passé, je le sentais, était fermé pour moi. Le protestantisme n'était qu'une défaite. Un instinct m'avertissait que je ne repartirais plus comme missionnaire protestant. Cependant, j'aimais encore l'œuvre de la mission. Le protestantisme n'était pas capable de tenir tête au Sanatana Dharma de l'Inde, cette religion du sacrifice de toute chose pour le Très-Haut. Il ne pouvait rendre Jésus acceptable à l'esprit ni au cœur de l'Inde. Il ne pouvait faire de Lui leur Sauveur, ni d'eux son peuple. Il s'était montré impuissant à édifier; il n'avait de pouvoir que pour détruire. Il ne restait que le catholicisme. J'en savais peu de chose; assez, cependant, pour voir qu'il pouvait y avoir espoir de ce côté, si le catholicisme pouvait, en conscience, être embrassé. Car, certainement, il possédait les éléments essentiels que j'ai mentionnés antérieurement : par exemple, cette autorité chrétienne universelle qui m'apparaissait indispensable; et aussi ce corps * religieux, non moins indispensable, pour incorporer le christi-

anisme à la vie quotidienne de la masse du peuple hindou.

Mais, précisément, il y avait cette question : In homme qui croyait en Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, pouvait-il en conscience l'embrasser? Toujours j'avais entendu dire qu'il s'était corrompu, principalement par l'orgueil ecclésiastique, et qu'il était idolâtrique. Jusqu'alors, je n'avais pas examiné les faits, n'ayant pas intérêt à la question et persuadé qu'elle ne me regardait personnellement à aucun titre. A présent, le cas était autre.

Avec ma foi vivante et mon système écroulé, qu'est-ce que j'allais faire? Il me fallait une Église. ?\Ie faire non-conformiste laisserait la chose exactement où elle était. Quant à P « Église » et 1' « Autorité», telles que les Ritualistes me les tendaient, en vue des objets pour lesquels j'avais besoin d'autorité, c'était chose absolument vaine. Une autorité qui n'avait pas d'organe parlant pour elle, qui était étayée par une poignée de membres de la Haute Église, en face de 250 millions de catholiques romains, de près de 70 millions de Grecs, de 150 millions de non-conformistes, lesquels s'accordaient à se rire d'elle dédaigneusement, — pour mon dessein, même à supposer que tout le clergé d'Angleterre l'eût soutenue, n'était pas , à mes yeux, une autorité.

Mais quand la moitié des ecclésiastiques angli-

cans eux-mêmes se moquaient de cette revendication d'autorité et lui jetaient le défi, dès qu'elle différait de leur opinion, une telle « autorité » avec ses « La Sainte Église déclare», tombait au dessous du dédain. Il ne restait vraiment que le catholicisme.

La simple question qui se posait était donc : « L'Eglise catholique romaine est-elle effectivement tombée, avec le temps, à l'état de corruption et estelle, maintenant, idolâtre ? »

A cette question je me disposai à trouver moimême une réponse. Comme il n'y avait pas d'autre espoir d'évangéliser les Indes, j'étais décidé, si c'était possible sans trahir la foi ni perdre le Fils de Dieu, à accepter ce que je reconnaîtrais alors comme étant la forme catholique romaine du christianisme.

Fidèle à la méthode par laquelle j'avais acquis tout ce que je possédais de savoir, je ne songeai même pas à aller trouver un prêtre catholique en vue de m'informer; je me tournai vers les livres. Environ six semaines après mon retour en Irlande, je me rendis, à Dublin, chez un libraire catholique parmi les plus importants ; je lui demandai quelques livres capables de donner une explication de la religion catholique. Il me conseilla celui de Bruno: « La Croyance Catholique », que j'acquis sur l'heure, et sur place, pour la somme modique de soixante centimes ; j'y ajoutai de mon propre mouvement

quelques publications de la « Catholic Truth », un livre de prières, « La Clef du Ciel », et un opuscule intitulé : « Le Bonheur du Ciel ».

Revenant de la ville, une fois dans le train, j'ouvris mon paquet, pour jeter un coup d'œil sur mes emplettes ; et, comme le dernier livre avait le titre le plus attrayant, je commençai par là. C'est le premier livre catholique que j'aie jamais lu. Presque dès la première page, il fixa mon attention. C'était une brève description delà vision béatifique, constituant le premier élément du bonheur céleste. A mesure que je lisais, mon cœur se mit à battre plus vite. J'étais émerveillé. C'était là ce que j'avais, non pas vu réellement, mais « réalisé » d'une certaine manière, des années auparavant, dans les plaines de l'Inde. Je le reconnus aussitôt. J'étais transporté <le joie. Je me disais : « Voilà ce qu'il faut. Voilà ce qui peut attirer le cœur de l'Inde. Voilà ce qui est de nature à gagner à soi tout ce qu'il y a de plus noble dans le cœur de ses enfants. Voilà ce qui peut faire de Jésus-Christ leur Sauveur et leur Amour ».

A ce moment, un instinct m'avertit de l'issue qu'aurait mon enquête : je devais me faire catholique romain. Cependant, je continuai ma lecture, car la recherche devait se faire régulièrement. Ce que je lus me confirma dans l'idée que je trouvais là ce qui pouvait gagner à Jésus l'esprit et le cœur

de l'Inde, faire de Lui l'aimé de son cœur; que le christianisme ainsi conçu devenait l'achèvement de la religion de son cœur, la religion du sacrifice de toute chose pour Dieu. Ainsi armé, je" pourrais, je le sentais, combattre le désespoir des Hindous et son effet, le culte de la créature, couronner 1' «éternelle religion de leur cœur », proposée par tous leurs sages: le sacrifice entier, en leur apportant l'humanité sacrée du Fils de Dieu, au secours de la faiblesse humaine.

Alors j'entrepris une étude attentive de la « Croyance Catholique ». J'en fus très satisfait. La religion catholique, telle qu'elle était là exposée, m'apparut, en chacun de ses points, plus rationnelle et plus spirituelle que le système où j'avais été élevé. Quant aux objections courantes et difficultés des protestants : le purgatoire, l'invocation des saints, les prières pour les défunts, et le reste, l'auteur n'avait pas fort à faire pour me convaincre. Je me rendis compte à première vue de la futilité de ces objections : la doctrine catholique se présentait partout comme plus logique et plus complète que sa rivale. D'ailleurs, je m'aperçus que la foi qu'il donnait comme « protestante », à savoir, la confiance que nos péchés nous étaient pardonnes en faveur du Christ, n'était pas ma foi, c'est à dire « un acte de l'âme par lequel on se confie, en l'acceptant, dans

la parole écrite de Dieu : parce qu'il a aimé le monde au point de donner son Fils unique, de sorte que quiconque croit en Lui ne périsse point ». Au contraire, la foi qu'il définissait comme « catholique », à savoir: « une adhésion, sans aucun doute, à ce qui est révélé, fondée sur l'autorité du Révélateur » était la définition même de ma foi.

Quant aux difficultés, soulevées par l'Orient, au nom de la philosophie, quoique moins superficielles, comme elles portaient sur des négations, communes, en Occident, aux protestants et aux catholiques, il n'y était point fait allusion dans ce livre; aussi ne me troublèrent-elles pas à ce moment.

Après une étude approfondie du livre, particulièrement appuyée et critique sur le credo de Pie IV, je conçus qu'il n'y avait, en somme, rien, dans la religion ainsi proposée, qu'un évangéliste croyant en Jésus-Christ ne pût admettre. La seule objection qui me parût avoir quelque poids était le reproche d'idolâtrie. Je ne méjugeai pas capable de résoudre seul et par les seuls livres cette question. Comment dire, par exemple, si l'adoration de la croix, le vendredi saint, est ou non de l'idolâtrie ?

J'allai donc, à titre purement privé, consulter làdessus quelques ecclésiastiques notables de l'Église anglicane. Le résultat de la consultation fut ce qu'il est ordinairement dans ces cas-là : indécis. Le pre-

mier que j'interrogeai me répondit évasivement : «Oh! d'après moi, il y a, dans l'Église romaine, des choses qui seraient bien de l'idolâtrie ». Le second me dit : « Je ne crois pas, pour mon compte, que cette taché" souille l'Église de Rome. » Mais il ne me répondit point fermement, par un oui ou un non. Le dernier auquel je m'adressai, professeur royal de théologie dans mon université (Dublin), mon professeur jadis, me déclara que ce reproche était sans fondement; mais qu'il lui était impossible d'admettre la prétention de l'Église de Rome concernant l'autorité. Comme aucun des trois ne se risquait à affirmer carrément que l'Église catholique romaine est idolâtre, et que deux d'entre eux écartaient d'elle cette note infamante, j'estimai que je pouvais me déclarer satisfait. Le reproche d'idolâtrie n'était pas établi.

Par la suite, j'étudiai aussi, dans quatre fascicules publiés par la « Catholic Truth Society », la doctrine catholique de la messe. Quand j'y eus pénétré,] 'en éprouvai la satisfaction la plus vive : c'était là exactement ce qu'il me fallait. Cette doctrine, selon laquelle le sacrifice unique, une fois offert, est perpétuellement rendu présent, était par elle-même attirante; mais, en outre, j'y vis l'expression de la présence de Jésus, seul Dieu, parmi les hommes. A l'objection des Hindous que, d'après nous, Dieu

ne s'est incarné qu'une fois, je pouvais répondre : « Oui, mais il est demeuré parmi nous et il a parmi nous perpétué son sacrifice ». Il y avait bien longtemps que j'avais, un jour, remarqué, aux Indes, dans un temple splendide, le trône vide d'une idole qui se trouvait prête à y être placée. J'avais alors dit aux gens : « C'est très bien; mais il me semble que l'on est encore plus impressionné de voir ce trône élevé, qui attend Dieu, que d'y trouver une image ». Je ne savais alors rien du saint sacrement. Lorsque je le connus, je me rendis compte qu'il fallait quelque chose, car nous avons un corps aussi bien qu'une âme. Ainsi donc, le sacrifice de la messe, bien loin d'être pour moi une difficulté, m'attirait puissamment vers l'Eglise catholique romaine et devenait, pour ma pensée si fort impressionnée par les Indes, une preuve magnifique de sa vérité.

La seule doctrine importante qui restât à examiner était celle de l'infaillibilité du pape. Il fallait s'attendre qu'elle troublât grandement un homme tel que moi, dont la vue était brouillée par le manque d'une autorité chrétienne universelle de cette nature. L'infaillibilité était indispensable à l'existence d'une pareille autorité. Elle devait donc être revendiquée. S'il n'existait personne qui dît : « En m'écoutant, c'est Lui que vous écoutez», cette auto-

rite ne pouvait être. Et l'Église catholique avec le pape à sa tête était, de fait, la seule qui parlât ainsi. Ce devait être elle ou ce n'était personne. Quoi que l'on pût dire contre sa prétention à une autorité pareille, une chose était claire : nul autre n'avait ce droit, puisque nul autre ne s'avisait même d'y prétendre. L'Église anglicane elle-même, malgré toute la supériorité dont elle faisait état sur le non-conformisme, n'osait point parler de la sorte. Elle affirmait que toutes les Églises avaient erré, non seulement en matière de discipline, mais aussi en matière de foi; avilissant ainsi «les Églises d'Antioche, de Jérusalem et de Rome », elle s'avilissait elle-même. Quoi que cela semble étrange, je voyais que cette prétention à l'autorité se prouvait d'elle-même à un croyant au Christ, puisque, si la prétention était sans fondement, son nom devenait nécessairement un moyen de destruction pour tous ceux qui le recevaient dans l'aveugle soumission de foi enfantine. Et la foi en Jésus se refusait à accepter de se mettre elle-même le couteau sur la gorge. Je voyais, de plus, que si la foi doit être pratiquée par l'homme, il importait plus de parler comme ayant autorité que d'avoir le droit de parler ainsi, car, si quelqu'un disait : «Je parle en Son nom; en m'écoutant, vous L 'écoutez, en me dédaignant, vous Le dédaignez », la foi pouvait être pratiquée, à supposer même que

la prétention fût sans fondement réel; au contraire, si quelqu'un parlait, de fait, au nom de Jésus, mais sans le dire, ou sans revendiquer cette autorisation de sa parole, il ne pouvait être écouté pour Lui, ni la foi se pratiquer en Son nom. Le secrétaire de la société de mission à laquelle j'appartenais me dit, un jour, plein d'indignation : « Il me semble que vous acquiescez à la prétention de Rome à posséder l'autorité, pour cette seule raison qu'elle la formule» Malgré l'impression que faisiait sur moi la nécessité d'une autorité chrétienne souveraine, il ne s'ensuit pas que j'en saisissais, dès l'abord, par l'intelligence, toute la signification ni toutes les conséquences. Aussi, même alors, je ne comprenais pas l'unité, ni la nature vraie de l'Église du Fils de Dieu. L'Église catholique romaine était encore, à mes yeux, simplement une branche du christianisme, une branche, sans doute, de qualité très supérieure, mais encore, sans différence essentielle avec les autres. Si j'y étais entré à ce moment, ma raison de le faire n'aurait pas été qu'elle, et elle seule,, me parlait avec l'autorité du Fils de Dieu et en Son nom, et que, la méprisant, je Le méprisais; mais plutôt que je trouvais en elle certains dons, certaines propriétés, spéciales à elle seule, que j'avais été amené à regarder comme nécessaires, s'il fallait gagner l'Inde à Jésus-Christ et tenir tête à l'hindouisme.

L'une de ces propriétés était cette autorité même, dont je n'avais pas encore reconnu la nécessité, pour l'existence du christianisme et pour mon propre salut. 4

Mon salut personnel, la reconnaissance de l'autorité pour me rendre possible la possession du christianisme, un danger personnel à moi, soit dans le catholicisme, soit dans le protestantisme : jamais une fois, je n'y pensai. Je savais en qui j'avais cru, j'étais persuadé qu'IL était à même de garder, pour ce jour, ce que je Lui avais confié : là s'arrêtait toute angoisse au sujet de mon salut. Mais l'amour que l'Inde m'avait inspiré était profond et sincère; il me rendait capable de sacrifier tout le reste pourvu que je fusse à même de faire du bien à ses enfants: combien plus, si je pouvais les mener à ce salut éternel, qui était naturellement si cher à leur cœur. L'Inde m'avait aimé, ne l'aimerais-je pas en retour ? S'il n'était d'autre moyen que de me faire catholique, eh bien, pour elle, j'irais jusque là, quelles que fussent les conséquences, pourvu qu'il ne fallût pas renoncer à la foi du Christ.

Je me comportais donc, d'abord, comme un vrai protestant : de l'Église catholique je prenais, l'une après l'autre, les doctrines et les pratiques; je les examinais sur leur valeur; je jugeais si elles pouvaient être reçues comme conformes à l'Ecriture

et à l'Évangile, ou, du moins, si elles pouvaient être tolérées,vu les avantages qui résulteraient du passage à la communion catholique. Inutile de dire que la tentative était vouée à l'échec. Sur tel point ou sur tel autre, l'enseignement de l'Église entrerait en conflit avec le jugement personnel du jeune évangéliste : à moins qu'il n'occupât lui-même la position de Celui au nom duquel elle parlait, c'est à dire, à moins que lui-même il ne fût le Christ. Si j'étais, par cette voie, entré dans l'Église, probablement je n'y serais pas resté longtemps. Je n'aurais pas été autre chose, en effet, qu'un protestant, dont les idées personnelles se trouvaient, jusqu'alors, s'accorder avec les éléments de la doctrine catholique, connus de lui à ce moment. Pour saisir sur le fait l'insuffisance de l'enseignement le plus clair du livre, lorsque le maître reste loin, je reproduis ces lignes d'un ouvrage catholique, en avouant que je ne les compris que plus tard.

« Il y a deux manières de tenter de devenir catholique.

« On peut étudier toutes les doctrines de l'Église, se rendre compte que toutes sont raisonnables et conciliables avec la sainte Écriture, les croire donc toutes et devenir catholique. C'est une manière et c'est la mauvaise manière.

« D'autre part, on peut par la grâce de Dieu arri-

ver à la conviction que Dieu a établi la sainte Église comme son guide, et, donc, être prêt à accepter tout ce qu'elle enseigne parce que cela vient à l'homme sur l'autorité de Dieu et doit, par conséquent, être vrai, et non pas parce que l'on voit comment ou pourquoi cela est vrai.

« Si l'on n'a pas assez d'humilité pour faire cela, on ne pourra jamais être catholique. Si on le devenait, on ne resterait probablement pas une semaine dans l'Église ».

Mon enquête durait depuis quelque temps déjà. Je n'avais encore rien dit à aucun de mes parents. Cette situation ne pouvait durer. Peu à peu ,je me mis à parler de plus en plus clairement contre le protestantisme. Il y avait des années que mes père et mère avaient disparu; ma sœur, chez qui je séjournais, et mes autres parents commencèrent à s'alarmer et se demandèrent comment tout cela finirait. C'est alors seulement que j'eus conscience de ce que j'étais en train de faire et des conséquences que cela allait attirer sur moi. A mesure que se fit jour la disposition de mon esprit, je vis croître à mon égard le dégoût et la colère. Pour les uns, j'étais un homme sans principes; pour d'autres, j'étais fou; pour d'autres, j'étais un traître. Mais l'injure mémo m'aurait paru plus endurable que la froideur muette et la distance, qui s'établit entre moi et ceux que

j'estimais et aimais le plus. Avec le temps, cet isolement ne fit qu'empirer. Ce qui montre bien la difficulté pour un protestant de se placer au point de vue catholique, c'est qu'il n'y eut personne qui conçut le plus faible doute sur sa position protestante ou soupçonna seulement que l'Église catholique pourrait peut-être bien avoir, dans sa querelle avec le protestantisme, la raison de son côté. Il n'y eut, non plus, pas un seul d'entre eux qui vint à se dire que leur parent à tous pourrait bien, après tout, avoir découvert un aspect qui leur avait échappé, et se trouver ainsi avoir raison. La valeur morale ne comptait pour rien, devant la force d'inertie de l'opinion admise de tout temps. Ils ne pouvaient pas ignorer que j'avais engagé toute ma vie dans l'étude de la question religieuse, que c'était là mon unique souci; quand vint le moment décisif, il n'y eut, cependant, personne qui, dans une lueur de foi, ou, simplement, par amour pour moi, se soit dit : « Où il est, je veux être aussi ». Parmi les miens, je ne trouvai que des gens pour me condamner ou même me mépriser. Quant aux amis et connaissances, un seul cas se présenta aux Indes, et, en Amérique, un second, où il se produisit une lutte entre l'intention de m'abandonner et celle d'abandonner le jugement propre, alors que tenir pour moi, c'était, en réalité, tenir pour Celui dont je soutenais la cause. Dans

l'un et l'autre cas, la confiance et l'amour furent trop faibles et j'entendis le cri : « Je ne puis pas! » C'était là une condamnation flagrante du protestantisme, tel, du, moins, que nous l'avions reçu : à moi, il ne m'avait inspiré aucune puissance d'attrait; à eux, aucune énergie de confiance.

Un incident qui se produisit alors me fit une impression assez forte. Deux mendiants assez bien vêtus me demandèrent l'aumône. Je ne tenais pas à leur donner de l'argent; je leur offris de payer leur dîner en ville .ou le montant de leur billet de chemin de fer, pour la destination assez éloignée qu'ils disaient la leur. Cela ne fut guère de leur goût. Pour m'engager à leur donner l'argent, ils me dirent : « Nous sommes protestants ».

Dans la disposition d'esprit où j'étais alors, ce n'était point là une recommandation bien efficace. Je répondis: «Qu'entendez-vous par être protestant ?» La réponse ne traîna point : « Eh bien, ne pas être catholique donc! » Rentré chez moi, je dis à ma sœur : « Quelle espèce de religion avons-nous donc ? Je demande à l'un des nôtres ce que c'est que d'être protestant, et tout ce qu'il peut répondre est: « pas catholique ». Elle me répondit avec quelque impatience : « Oh ! tout ce qui est catholique vous plaît à présent! Ignorez-vous que si vous aviez demandé à un catholique ce que c'est d'être catho-

lique, il vous aurait répondu : « pas protestant ? » Je ne dis rien; mais je décidai de faire l'expérience et de voir si c'était vrai.

Ma première tentative fut pratiquée sur une servante de ma tante. « Marie, lui demandai-je, êtesvous catholique ? » — « Oui, monsieur, » dit-elle. « Et qu'entendez-vous par être catholique ? » Elle rougit, secoua la tête et reprit : « Eh bien, monsieur, c'est la vraie religion ». Je n'insistai pas ; elle était trop intimidée; mais, du moins, elle n'avait pas répondu : « Pas protestante ».

Quelques semaines après, je m'étais rendu sur la côte occidentale de l'Irlande. Je rencontrai, dans la campagne, une paysanne. Entré en conversation avec elle, je lui demandai : « Êtes-vous catholique ? » Elle répondit: « Oui, monsieur ». — « Et qu'entendezvous par être catholique ? » Elle me regarda bien droit et répondit : « C'est la religion qui était au commencement et sera à la fin. Et la meilleure chose dans le monde est un bon catholique, et, après cela, c'est un bon protestant». Personne n'avait dit: «pas protestant ».

Ma troisième expérience se fit à Rathmines, un faubourg de Dublin. Une pauvre femme, sur le bord du chemin, me demanda l'aumône. Je lui donnai et lui posai la question : « Etes-vous catholique ?» — « Oui, monsieur ». — « Et qu'entendez-vous par

être catholique ? » Le pauvre être me regarda et me dit dans le plus pur baragouin irlandais: « La religion catholique, c'est Dieu et sa sainte Mère ». C'était plus que suffisant. De toute évidence, la religion catholique n'était pas la négation pure d'une autre religion.

L'état d'isolement devenait de jour en jour plus pénible à supporter. Dieu seul sait combien aurait durée ma résolution de devenir catholique pour l'amour de l'Inde, si, à ce moment très critique, je ne m'étais avisé d'une chose qui changea la face du combat.

Réfléchissant, un jour, sur la revendication d'autorité par l'Église catholique, je saisis tout à coup le rapport entre cette autorité à laquelle elle prétend et la foi que j'avais. Ce fut pour moi comme une révélation.

Sans doute, il y avait longtemps que j'avais aperçu la nécessité de l'autorité, pour triompher des difficultés qui se présentent sur le champ de la mission; mais jamais je ne m'étais rendu compte que l'autorité infaillible et la foi divine étaient solidaires. A ce moment, dans un éclair, je le vis. Je vis aussi le lien nécessaire entre l'infaillibilité de l'autorité et une religion qui, comme le christianisme, fait appel à la foi. Il m'apparut de même que l'autorité d'un livre, d'un texte de livre, n'était pas indépendante

d'une personne vivante ou d'un corps qui garantît l'autorité du livre ou de son sens. Ainsi donc, s'il n'y avait, dans le monde, aucun corps ou société pourvue d'autorité, il n'existait non plus aucune garantie de l'autorité d'aucun livre ou d'aucun texte; et, inversement, s'il y avait sur terre un livre divin ou un texte, il fallait, à côté d'eux, un docteur infaillible, ou un corps enseignant, pour garantir la divinité, l'inspiration du livre ou du texte et leur signification.

Bref, je reconnus que l'infaillibilité de l'Église et la valeur divine de la Bible tenaient ou croulaient en même temps. Maintenant, enfin, la force plénière des mots :« Qui vous écoute m'écoute » avait porté.

Or, en tant que protestant, je repoussais l'existence d'une Eglise infaillible, et, par conséquent, de la seule garantie possible de livre infaillible, de Bible, de texte. Il me sembla que le sol cédait sous mes pieds. Ce n'était pas seulement la maison que j'avais élevée sur lui qui s'écroulait; on aurait pu rebâtir: c'étaient les fondements même sur lesquels avait été bâtie la maison. J'avais tout assis sur la Bible infaillible, ou plutôt, sur un seul texte de cette Bible, comme « écrit dans les cieux » : et la Bible elle-même cédait sous moi. Dans mon attitude de protestant, qui rejetait toute Église infaillible,

je ne trouvais plus la certitude que la parole divine « Dieu a donné son Fils unique, de sorte que celui qui croira en Lui ne périsse point », cette parole sur laquelle était fondée toute ma construction, cette parole où s'attachait ma foi, était la parole de Dieu. A supposer qu'elle le fût, je n'avais plus de certitude divine sur sa signification. Elle était sans autorité. Une fois évanouie la valeur divine du texte sur lequel, comme sur la parole même de Dieu, s'établissait ma foi, je voyais l'édifice même de ma foi se dissoudre, comme la vaine architecture d'un rêve sans appui. Si, du moins, ce texte seul de ma Bible avait pu demeurer pour moi la «parole de Dieu », j'aurais pu continuer comme devant: ma foi aurait trouvé un roc où se tenir; mais, si je niais l'existence d'un corps enseignant pour me dire : « Ceci est la parole de Dieu », ce texte lui-même, la moindre lettre du livre ne pouvait plus être, pour moi du moins, la parole de Dieu. C'était effrayant. Les doctrines que je tenais, en vertu de mon acte de foi, n'étaient plus pour moi des doctrines divines; mais les faits eux-mêmes que cette doctrine éclairait n'étaient plus pour moi des faits divins. Ils pouvaient rester des faits de l'histoire; la signification que je leur avais donnée n'était plus la même. Je les avais lus, à la lumière de la foi prise au texte : « Dieu a ainsi aimé le monde ». La lumière s'était

éteinte. Mon impression était celle d'un homme qui aurait joui longuement de la chaude beauté d'un paysage plein de soleil et qui, le soleil disparaissant soudain, trouve tout à coup l'horizon froid et gris. Je frissonnai, quand je me rendis compte que, devant moi, au lieu du Fils de Dieu, j'avais peut-être un charpentier de village' qui parlait religion. Ma foi en sa parole qu'il était Sauveur, ce n'était peutêtre qu'une hallucination; ma vie, vécue dans sa lumière et sa chaleur, peut-être ce n'était qu'une longue illusion.

Fallait-il donc renoncer à tout cela? Non. Je n'avais qu'à reconnaître et à maintenir, devant le monde, qu'il existe, vivante parmi nous, une autorité infaillible qui garantit la valeur divine du livre, celle du texte, celle de leur signification. Tout se retrouvait alors en même temps : à ma foi correspondait l'autorité divine.

Mais alors, était-ce donc seulement ma volonté de retrouver toute chose, qui allait décider si mon acte de foi était simplement une hallucination et ma vie, inspirée par lui, une illusion, ou si, au contraire, cet acte était une révélation divine et la vie régie par lui une vérité ? Non, à coup sûr! Ce n'était pas ma seule volonté qu'il en fût ainsi; c'était le témoignage de l'Esprit Saint sur cette parole, qui m'avait été donnée vingt ans plus tôt : ce témoignage, je ne

pouvais le mettre en cause, encore qu'il fût sans portée pour convaincre les autres. Lorsque Dieu n'a point parlé, on peut se tromper en s'imaginant qu'il l'a fait; mais quand Dieu a parlé, quand il a été entendu dans l'âme, nul ne peut douter.

Ce fut à ce moment que je vis dans une forte lumière le chemin que j'avais suivi. Je distinguai avec précision le point où j'avais quitté la ligne du jugement propre et pris celle de la foi, le point où j'avais cessé en principe d'être protestant, où, effectivement quoique inconsciemment, j'étais devenu catholique. C'était l'instant, qui remontait à vingt ans en arrière, où j'avais fait l'acte de foi en Dieu et senti le soutien de sa main. Je vis comment cela s'était fait, en plein accord avec la vérité, non avec la logique; en accord avec la position catholique de l'existence d'une autorité infaillible qui garantit le livre, en désaccord avec ma position de protestant qui rejette cette autorité. Accord, dis-je, avec la vérité : quoique la parole : « Dieu a aimé le monde au point de lui donner son Fils unique » ne puisse se réclamer de venir de Dieu, selon le protestantisme, qui rejette l'autorité capable d'en garantir la provenance, cette parole, prise sur les lèvres de celui qui l'écrivait en auteur inspiré, était divine en effet et, pour le catholicisme qui reçoit l'autorité, pouvait se réclamer de son origine. La parole, en elle-même,

était divine; elle l'était aussi dans la Bible catholique garantie par l'Église infaillible. Logiquement, cependant, je n'avais point de preuve que, dans ma Bible protestante, privée de l'appui d'infaillible autorité, elle était divine. Mais l'Esprit Saint, répondant à l'aspiration de mon cœur, qu'il y avait mise lui-même, avait tiré parti même des lacunes, éclairant la vérité écrite, suppléant l'autorité, m'octroyant le don de la foi, remplaçant au dedans tout ce qui manquait du dehors.

Mais l'Esprit Saint lui-même ne pouvait détruire la logique. Si, par son intervention de grâce, le texte qui se présentait à moi, ce jour-là, était pour moi ferme comme un roc, il s'ensuivait logiquement que, virtuellement, il me révélait aussi l'existence de l'autorité nécessaire concurremment avec le texte, à savoir l'infaillible Église de Dieu.

Maintenant que je voyais ce qui était logiquement impliqué dans mon acte de foi, si j'acceptais la vivante autorité (il n'y en avait qu'une qui se présentât), j'assurais la valeur de mon jugement, porté vingt ans plus tôt, sur le caractère divin du livre et je gardais ma foi. Si, au contraire, je refusais, maintenant que je voyais l'enchaînement logique de toute l'affaire, de reconnaître la seule Église qui parlât avec autorité, — l'Église de Rome en union avec le pape — mon jugement d'alors était logique-

ment une erreur et la foi me devenait impossible. Et la foi ne pouvait être impossible : elle était en moi.

C'est alors que je compris les paroles d'un vieux cantique :

Je ne sais comment meut l'Esprit Convainquant de péché les hommes, Révélant Jésus par le verbe Et produisant la foi en Lui ;

Je ne sais comme il me donna La foi qui donne le salut, Comment de croire en sa parole A mis dans mon cœur cette paix.

Dans sa parole révélatrice, reçue alors en simple foi, je vis le moment où, sans m'en rendre compte, je passai du jugement privé à la vérité catholique.

A partir de ce jour, le point autour duquel la bataille allait se livrer changea entièrement. La question n'était plus de quitter, pour une autre, une branche du christianisme, en faveur de l'Inde : la question était celle de la foi elle-même, celle du christianisme lui-même. Depuis l'heure où je m'étais jeté à corps perdu et m'étais senti soutenu, deux principes inconciliables avaient existé dans ma

vie, côte à côte : foi et jugement propre. J'avais à choisir entre les deux; il fallait décider : je devais dédaigner le jugement propre pour tenir la foi fortement, ou bien je devais laisser aller la foi et m'attacher au jugement propre : ou bien choisir de m'en tenir à la foi, et alors, je devais renoncer au principe de jugement privé et me soumettre à l'Église qui parlait avec autorité, ou bien préférer le jugement personnel et rejeter l'Église qui parlait comme possédant l'autorité et perdre ainsi la seule bonne chose que j'eusse jamais eue : Jésus, le Fils de Marie, le Fils de Dieu. Il n'y avait point de milieu.

Ceci, je sentais que je ne saurais le faire : le Fils de Dieu avait ainsi pénétré ma vie durant toutes ces années, que je ne pouvais même pas penser à le quitter pour aller sans lui. En outre, l'existence de l'Église catholique, parlant partout en son nom et exerçant son autorité, faisait de son existence à lui, par ce pouvoir exercé, un fait réel, tout à fait indépendant de mon affirmation ou de ma négation. Le fait était là, sous mes yeux, comme y était l'Empire britannique ou la société des francs-maçons. A quoi servait-il de dire: « Je ne crois pas qu'il existe un Fils de Dieu », lorsque le Fils de Dieu était là, dans l'exercice de son pouvoir, aussi bien après qu'avant mon jugement ?

Il était heureux que m'apparût si clairement l'alternative, car le moment approchait où j'aurais besoin de toute la force, que je pouvais tirer de cette connaissance, pour tenir bon.

Ce à quoi il fallait renoncer, ce n'était pas seule-, ment les biens et avantages terrestres : j en étais venu à me soucier d'eux médiocrement; ce n'était pas seulement mes amis et mes parents : à eux je tenais beaucoup plus; c'était moi-même, avec tout ce que l'Inde m'avait fait, avec tout ce que j'avais appris d'elle délicieusement, avec, ainsi qu'il semblait alors, toutes les espérances que j'avais de faire une grande œuvre pour ses enfants si malheureux et tant aimés. Il fallait dire adieu à tout cela avant qu'il fût possible d'être victorieux. Les Pères l'ont dit : «Il n'est pas bien difficile à un homme de renoncer à ce qu'il a, mais il est très difficile de renoncer à ce qu'il est ». Ils comprenaient, eux, ces choses-là!

Vers ce temps-là, j'allai, en Angleterre, trouver le secrétaire de la société de mission dont je faisais partie. Il se montra tout à fait incapable de comprendre la position où je me tenais. Il m'avertit gravement que j'étais sur le bord même de la perdition de mon âme — je me demande en vertu de quelle autorité — et termina par la recommandation de rentrer chez moi, de me mettre à genoux et de lire l'Épître aux Ëphésiens. Je la lus deux fois. Je

me trouvai raffermi dans mes idées. L'Épître était favorable au point de vue catholique, nullement au protestant.

De retour en Irlande, je reçus tout de suite la visite du secrétaire local de la même société, lequel me dit qu'on l'avait prié de me venir voir pour discuter avec moi mes objections. Je le remerciai en toute sincérité et nous eûmes de nombreux entretiens. C'était un brave homme; j'étais réellement reconnaissant pour la peine qu'il prenait à mon sujet; sa sympathie était évidente; mais il ne parvint pas à me démontrer que je me trompais. Au contraire, ce que je lui dis lui fit, plus d'une fois, faire de sérieuses réflexions. Mieux que d'autres, il voyait les difficultés; cependant, il me pressait de tenir bon en disant: « Chacun de nous doit passer par cette expérience à quelque moment de sa vie : comme d'autres l'ont fait, vous en sortirez ». Mais ces paroles produisirent sur moi l'effet contraire à celui qu'il en attendait. Je fis réflexion à part moi que tout ce que je voyais ne pouvait être un jeu de l'imagination, si tout le monde le voyait si clairement à certaines périodes de la vie. Il voyait plus clair dans mon cas que le secrétaire de Londres. Celui-ci m'écrivait: « Si je me mettais à regarder dans ma vie, je constaterais que c'était une mauvaise disposition du cœur qui était au fond de toutes mes difficultés ».

Je fis voir la lettre à mon ami de Dublin ; je me plaignis, non sans amertume, de la témérité de pareils jugements, de la part de gens que j'avais à peine une ou deux fois vus dans ma vie. Il lut attentivement et me dit : « Non, ce n'est pas cela. Personne ne supporterait ce que vous endurez maintenant, si sa vie n'était pure ». Toujours il était plein de considération; je lui en savais gré, car il y en avait peu qui alors me montrassent de la bonté. Dans une ?utre occasion, il me dit avec regret : « Ce qu'il y a de triste là-dedans, c'est que vous n'avez pas la moindre inquiétude au sujet de votre salut ». Son idée était que l'on aurait pu excuser un homme, affolé par le souci du salut, de s'accrocher à l'Eglise catholique romaine ; mais que c'était pitié de me voir me perdre, moi qui ne connaissais pas cette terreur. « Pour un homme comme vous, c'est le suicide », me répétait-on sans cesse. Je répondais : « Précisément, c'est le suicide qu'il me faut ». C'était, dans ma pensée, une allusion aux paroles de Notre- Seigneur : « A moins qu'on ne renonce aussi à sa vie, on ne peut être mon disciple ». C'était, de plus, une allusion à la perte de toutes choses, dans l'état d'ensevelissement et de résurrection.

Le temps venait maintenant à grands pas de la démarche décisive à faire. J'avais déjà, plusieurs mois auparavant, été trouver un prêtre catholique; je lui

avais parlé de l'état d'incertitude où je me trouvais, par rapport à l'Église anglicane. Il me donna deux ou trois livres sur la matière et, à ce moment, il ne se passa rien de plus entre nous. Je me décidai à faire alors, en divers endroits d'Angleterre et d'Irlande, quelques visites d'adieu à mes connaissances, mais sans parler de mon intention de devenir catholique romain ; et, après cela, de passer en Amérique, où trois de mes frères s'étaient établis.

Au cours de ces voyages, je découvris partout des signes qui me confirmèrent dans ma conviction que le protestantisme n'était nullement une religion, mais seulement un rationalisme pur, déguisé sous le nom de christianisme. Personne ne semblait avoir pour lui le moindre respect ; son échec était aussi complet qu.'aux Indes. J'allai jusqu'à entendre dire à des ecclésiastiques anglicans que « grâce à Dieu, ce monstre de protestantisme était bien mort ». Le protestantisme signifiait, évidemment, comme mes Hindous me l'avaient dit, « la religion du fais ce qui te plaît et appelle cela Foi et Conscience ». Sous cette influence de dessèchement, les gens se souciaient si peu de religion, qu'un membre du Parlement pouvait dire alors de sa place : « Les riches ne se préoccupent pas plus des pratiques du christianisme que les pauvres de ses doctrines ».

Je fus encore plus frappé de tout cela, une fois

arrivé en Amérique. Passant ainsi de l'Est à l'Ouest je devais être plus sensible au changement de l'atmosphère religieuse. Dans l'Est hindou, tout était imbu de religion, parfumé de foi. Dans l'Ouest protestant, tout cela ne s'imposait que par son absence: la vapeur et l'électricité avaient pris la place, pour remplir la vie des gens et modeler leur caractère. L'électricité était partout : fils télégraphiques, fils téléphoniques, fils d'éclairage, câbles de traction pour les tramways rayaient les rues par douzaines et presque par centaines. Dans l'Est, c'était comme une sorte de ralentissement et de somnolence rêveuse de la vie; dans l'Ouest, la vie c'était la fièvre et le délire. Dans l'Est, partout la religion et ses symboles; dans l'Ouest, sauf les dimanches, la religion demeurait invisible et, p;|ftout, l'on sentait le rationalisme latent. Dans l'Est, contemplation et mysticisme partout ; dans l'Ouest, rationalisme et machinisme. Cela me confirma dans mon idée que le protestantisme, seule religion que l'Ouest eût jamais produite, n'était nullement une religion. « Omnis religio ab Oriente ».

Et, pour les gens de l'Est, que doit sembler être une religion pareille ? Heureusement nous ne sommes pas réduits, là-dessus, à conjecturer. Je ne puis m'empêcher de citer ici une lettre de l'un d'eux, qui avait passé des années dans les principaux

centres de civilisation protestante. Ce n'est que plusieurs années après que je la découvris :

« Cette civilisation, qu'est-elle donc enfin ? J'ai « vécu pendant cinq ans dans quatre de ses centres « principaux. Durant ce temps, je l'ai étudiée avec e le peu de lumière dont ma race de brahmane « m'avait gratifié; je dois avouer que j'ai été profon- « dément affligé par les faits que m'a révélés cette « étude. Cette civilisation vantée a pratiquement « aboli l'idée d'une âme humaine: ce en quoi quel- « ques-uns croient encore n'en est plus qu'une « fausse apparence. Elle ravale quotidiennement « la divine humanité dans l'animalité sans pudeur. « Elle a élevé l'égoïsme à la hauteur d'une profession « de foi religieuse, la Mammone sur le trône de « Dieu, l'adultère jusqu'à la science et la fausseté « jusqu'à l'art. Elle a tourné le mariage sacré en « farce, l'attestation écrite du mariage en chiffon, « les bénédictions nuptiales en un risque de jeu de « hasard. Elle a éliminé de la vie tout sérieux pour « en faire un simple jouet. La recherche de soi est « sa respiration même, l'arbitraire du vouloir est sa « loi, la prétention personnelle est son essence, l 'il— « lusion volontaire est sa philosophie.

« Elle a créé pour l'homme des besoins factices « et l'a asservi pour les satisfaire. Elle lui a enlevé « le repos extérieur et intérieur; elle lui a volé son

« loisir, le seul ami des hautes pensées. Il ne connaît « nulle paix; partant, il ne se connaît pas lui-même, « ni l'ebjet réel de sa vie. Elle a fait de lui une matt chine qui souffle, se meut, se démène, combat, « file, travaillant sans cesse, ne s'arrêtant jamais, ne « connaissant pas même la douceur du repos ni du « calme sommeil. Elle a fait de lui un paquet de « nerfs à vif, toujours tendus à l'extrême. Il a appris « ta appeler la licence, liberté ; la violation des lois de « la société, indépendance; la servitude de sa propre « volonté, affranchissement. Elle a édifié la sensua- « lité, glorifié le matérialisme, idéalisé le péché, dis- « socié en atomes les groupes naturels humains ; les « familles, en unités qui luttent les unes contre les « autres. Elle a sapé les fondements de la vie fami- <c liale : la souche, séparée de la racine, menace de s'ef- « fondrer,à l'ébranlement de toute brise qui passe. « Son empressement vulgaire et son goût pour la « sensation sont en train d'envahir même le do- « maine de la religion, qui est regardé comme celui « des utopies et des balivernes. Les inventions « scientifiques, dont elle se vante, ont fait plus de mal « que de bien à l'humanité, du point de vue de ses « intérêts les plus hauts et les plus durables : elles « n'ont, en effet, d'utilité que pour la vie superfi- « cielle, la seule que ses partisans pratiquent et i connaissent. Elle provoque l'amour comme un

« virus; elle ramène le romanesque à l'amour illicite. « Elle propose ouvertement de tuer les malades in- « curables et les vieillards plus que sexagénaires. A « son avis, l'humilité est odieuse; l'égoïsme et la « force brutale marquent l'individualité supérieure. « Elle a banni la déférence, la profondeur du carac- « tère, la poésie vraie, la vraie philosophie. Elle est « en passe de faire reconnaître pour crimes la « « couleur » et la pauvreté. La flatterie est, pour « elle, la saveur de la vie; le manque de franchise est « l'essence de la courtoisie. La moralité est affaire « de pure sentimentalité; le sentiment est pure fai- « blesse; la constance et la chasteté, des sottises de « l'ancien temps. Tout ce qui donne le plaisir im- « médiat est plein de valeur; elle dédaigne tout ce « qui suppose un ajournement de joie. La grossière « jouissance matérielle est, en un mot, son paradis « de bonheur, son idéal de salut ».

Tel est le jugement hindou sur la civilisation vantée de la moderne Europe protestante. En un mot, c'est « recherche de soi ». ,

C'est par un jour triste de novembre que je posai de nouveau le pied en Irlande. Plus grande encore que celle qui m'entourait était ma désolation intérieure. J'allais au devant du froid glacial; et puis, c'était le plongeon.

Tout ce que j'avais connu jusque là, je devais le quitter; j'avais à aborder une société et un genre de vie*entièrement nouveaux pour moi; une religion aussi que, tout en la reconnaissant nécessaire, je redoutais vaguement: en partie, parce que j'en connaissais si peu de chose; en partie, parce que j'y devais faire seul mon entrée; en partie parce, que je prévoyais qu'elle contrarierait tous mes goûts comme toutes mes habitudes. Je suis bien sûr que jamais personne plus que moi ne fut pris du frisson, à l'instant de franchir le pas de la soumission à l'Église catholique, pour la foi et pour le Fils de Dieu.

Mes parents tentèrent un dernier effort pour m'arrêter. Ils n'étaient pas encore pleinement certains que tout avait été fait de ce qui pouvait l'être. Ils me demandèrent avec instance de voir le Prévôt de Trinity College, ancien ami de la famille et spécialement versé dans les questions de controverse, touchant l'Église catholique romaine. J'allai donc le voir lui aussi. Il était alors très âgé; j'avais pour lui une grande vénération. Lors de mon passage par l'université, il avait été mon « Professeur royal de théologie ». L'entretien fut bref. Je lui exposai en résumé mon histoire depuis le jour où j'avais fait l'acte de foi. Après avoir protesté véhémentement contre ultra-évangélistes, Frères de Plymouth et extrémistes en général, (parmi lesquels, évidem-

ment, il me rangeait), il mit fin à l'entrevue par ces mots : « Tout ce que je puis dire, AI. Wallace, c'est qu'il n'y a rien au monde dont je sois plus sûr que de l'absence de fondement pour toutes les prétentions de l'Eglise catholique romaine ». A quoi je répondis : « Et tout ce que je puis dire, Docteur S., c'est qu'il n'y a rien au monde dont je sois plus sûr que de ceci : si les prétentions de l'Église romaine n'ont aucun fondement, alors Jésus-Christ n'était pas plus le Fils de Dieu que je ne le suis moi-même».

On peut regarder cette parole comme mon dernier mot au protestantisme : il n'y avait plus rien à ajouter. Son représentant le plus haut n'avait pas argumenté; il avait fait appel à l'autorité — à la sienne. Je n'avais à ses paroles opposé aucun argument ; je* les avais mises en conflit direct avec une autre autorité — celle de l'unique corps dans le monde, qui, parlant au nom de Jésus-Christ Fils de Dieu, nous dit à tous : « En m'écoutant, c'est Lui que vous écoutez; en me méprisant, c'est Lui que vous méprisez ».

Le troisième jour après mon retour d'Amérique, je me rendis au presbytère catholique où vivait le prêtre dont j'avais reçu des livres. J'allais faire le dernier pas.

Mais il est dur pour, ceux qui ont été élevés en dehors de l'Église catholique, de triompher des pré-

jugés et des imaginations, auxquels ils ont été livrés dès l'enfance. On en jugera par ce que je ressentis, — malgré-la longue préparation que Dieu m'avait donnée, la clarté dans laquelle m'apparaissait la vérité de l'Église catholique, — de crainte indéfinissable et d'appréhension, au moment où je franchis la grille du presbytère pour monter à la porte d'entrée. Au fond de mon cœur, comme pour me protéger moi-même, je disais avec ferveur : « Mon Jésus, vous savez que c'est par vous que je suis venu ici. Que j'aie tort ou raison, c'est votre œuvre ». J'éprouvais un peu ce que dut ressentir la petite fille de France lorsqu'elle jetait à l'Apparition de l'eau bénite, pour s'assurer qu'il n'y avait là nulle diablerie.

On m'introduisit au parloir, où j'attendis le prêtre quelque temps. Il vint et me salua cordialement. Je n'attendis pas longtemps pour dire ce que j'avais à dire. Je m'agenouillai un moment pour faire ma soumission, puis j'ajoutai : « Si je n'avais pas tant tenu à Jésus, je me serais rendu ici il y a déjà longtemps. Si je n'avais pas tenu à lui plus qu'à tout le reste, je n'y serais pas venu du tout ». C'était, en effet, la simplicité même de ma foi qui, satisfaisant mon tempérament spirituel, m'avait si longtemps empêché de voir ce qu'elle exigeait par voie de conséquence logique; c'était encore cette même foi qui m'avait forcé enfin à voir et m'avait lancé dans

des difficultés telles que, sans elle, j'aurais été dès l'abord rebuté et aurais cessé toute recherche.

Le prêtre prit mon cas d'une manière pleine de simplicité et de bon sens. Il me dit joyeusement : « C'est très bien. Probablement, vous avez le désir de continuer votre œuvre de missionnaire ? » Je répondis : « Oui, certainement! » Il me promit alors d'écrire à Mill Hill, collège londonien de missionnaires, dans l'espoir d'obtenir une place pour y faire mes études de théologie. Après quelques mots sur mon état présent, l'entrevue prit fin.

Je retournai quelques jours après pour prendre la réponse. Le prêtre m'aborda cordialement par ces mots : « A propos, M. Wallace, il m'est venu une bonne idée depuis votre visite. Vous n'avez pas peur des jésuites , n'est-ce pas? » Je répondis : « Non, au contraire, tout ce que j'ai lu venant d'eux m'a laissé une impression meilleure que je n'ai reçue d'ailleurs. » (Le livre sur le bonheur du ciel était de l'un d'eux). Il reprit avec une visible satisfaction : « C'est parfait. Je vous conseillerais beaucoup de faire avec eux une petite retraite. Si vous voulez, nous pouvons aller tout de suite à leur résidence et nous prendrons nos arrangements à ce sujet ». Je n'avais pas idée de ce que pouvait être une retraite, mais j'étais prêt à faire tout ce qui me serait proposé. J'acquiesçai donc et nous partîmes. En chemin, nous

rencontrâmes un des Pères jésuites qui, mis au courant, accepta sur le champ de me recevoir. La retraite* devait commencer un j our ou deux plus tard . Cette retraite qui, devait durer trois jours, prit fin brusquement l'après-midi du second. J'étais complètement à bout de forces; on aurait pu s'y attendre, vu la nervosité où je me trouvais en commençant. J'avais vu très clairement la relation nécessaire entre la divinité de Jésus-Christ ' et l'infaillibilité de l'Église, mais j'avais encore réellement peur d'elle. Il faut ajouter qu'il m'était impossible de me défaire d'un seul coup des habitudes de toute une vie, durant laquelle jamais je n'avais fait un pas sans avoir vu d'abord où je marchais. Il s'ensuivait que je me trouvais dans une disposition de critique aiguë, décidé à scruter rigoureusement tout enseignement que l'on me proposerait. Je ne cherchais pas de raison pour rejeter ces doctrines; au contraire, je désirais les accepter autant que possible; mais je tenais à vérifier chaque démarche avant de la faire et m'assurer que ce n'était point un faux pas. L'échec d'une tentative pareille était certain: c'était, en somme, un parti pris en contradiction avec ma position actuelle. Si tout s'était trouvé pleinement d'accord avec mes idées, la religion catholique n'aurait-elle pas été plutôt ma parole que la parole d'un autre, et cet autre le Fils de Dieu ?

Aussi, à mesure que les instructions de la retraite se poursuivaient, je devenais de plus en plus nerveux et inquiet. Chaque point que je n'accordais que peu volontiers, que j'acceptais cependant sans parvenir à m'y soumettre de bon cœur, rendait plus pénible l'acceptation du suivant. Il importe assez peu de savoir sur quel point exactement se produisit la chute finale. Cependant, pour moi, ce ne furent pas les difficultés habituelles des protestants: elles me semblaient superficielles; ce ne fut, non plus, aucun des enseignements positifs de l'Église: je les avais étudiés auparavant et avais, à leur sujet, pleine satisfaction. Mais il y avait des choses qu'il m'était demandé de rejeter, et, spécialement, cette doctrine de préexistence personnelle, que mon séjour dans l'Inde m'avait conduit à admettre. Dans la philosophie hindoue, en effet, rien ne commence absolument à la naissance, non plus que rien ne finit à la mort. Cette simplicité de la question m'impressionnait: « Quale principium, talis finis : tel commencement, telle fin».

Mon directeur essaya, d'abord, de m'exposer l'affaire et de faire la preuve qu'il n'en était pas ainsi; mais c'est un axiome que l'on prouve difficilement une proposition négative. L'essai, pour moi du moins, fut peu satisfaisant. La discussion passa de là à la fixité de l'état de damnation : c'est une chose

que je ne pouvais comprendre, sans avoir, d'ailleurs, la moindre objection contre l'éternité de l'enfer. Avec insistance je ramenais la conception hindoue : Dieu dispose de mondes sans nombre, où se rencontrent tous les degrés de bonheur, pour faire sur nous l'épreuve de sa main et nous gagner du monde à lui; il dispose, dans chacun de ces mondes, de demeures sans nombre pour discipliner chaque âme; et vous venez me dire que, s'il échoue à sa première tentative, en cette vie d'un moment qu'une âme vit ici-bas, il abandonne tout de suite la partie et la jette, cette âme, dans l'impossibilité définitive et éternelle de revenir à lui ? Quel Dieu est-ce là? (i)

Mon directeur répondait que Dieu n'était pas obligé en justice de continuer sans fin à offrir des chances qui sont sans cesse rejetées. Évidemment, en justice, il n'y est pas obligé* (2)

(1) C'était la supposition enfermée dans mon objection qui était fausse. L'Hindou, en effet, suppose que Dieu a besoin de plusieurs vies pour " faire l'épreuve " complète de sa main sur l'homme. Le chrétien sait par la révélation que Dieu peut, par sa grâce, donner à l'homme, même au cours d'une vie brève, sa "chance" entière, et qu'il le fait. Alors, pourquoi plusieurs vies :

(2) Aucun catholique ne l'aurait dit. Dieu est oblige en justice, mais en justice tempérée par la miséricorde. Selon les saints et les théologiens catholiques, même les malheureux qui vont en enfer proclameront que leur châtiment reste en dessous de leur culpabilité. Dante n'a-t-il pas inscrit sur la porte de l'enfer :

Je fus fait par la puissance suprême

La suprême sagesse et le suprême amour ?

Tout cela, je l'admettais; mais, j'ajoutais : « Cependant, sa justice ne s'y oppose pas; et alors, où donc intervient l'amour, son amour éternel qui plane déjà sur toutes ses créatures, et ses tendres miséricordes qui s'étendront sur elles aussi universellement ? »Je ne pouvais vaincre ma répugnance à accepter cette fixité de l'enfer telle qu'elle m'était exposée : cette manière de concevoir ne convenait guère, à un homme comme je l'étais alors, saturé de pensée hindoue.

Je revenais à la charge avec cette objection : « Comment un acte fini, qui ne donne qu'une jouissance sensible finie, peut-il être avec justice puni par une éternité de souffrance sans espoir et sans mérite ? » (i).

Tout était inutile. Le directeur estima peu sage de discuter et de chercher à satisfaire, sur ces difficiles problèmes, un commençant. Mes objections et difficultés, cependant, n'étant pas celles qu'il avait coutume de réfuter, il essaya d'un exemple.

Supposez qu'on vous ait averti très expressément de ne pas tirer dans une haie déterminée. Voyant un oiseau qui s'y pose, vous désobéissez formellement,

(i) Mais le péché mortel n'est pas seulement la recherche finie d'un bien fini ; s'y l'on y persévère, il est le rejet éternel du bien infini : acte fini dans son essence, mais infini par son objet et sa durée.

délibérément; vous tirez vers lui et tuez un homme caché^ derrière la haie, tout proche de lui. « Mon Dieu! m'écriai-je, mais qui donc oserait me condamner pour meurtre ? Tout au plus me condamnerait-on pour désobéissance; mais non pour meurtre! » — « Eh bien, pour Dieu, c'est tout différent ». Ce fut toute la réponse. C'était pis que de n'en recevoir aucune, pour moi, en tout cas. (i) L'essai d'expliquer par une banale petite histoire une chose très profonde, de mesurer d'après un étalon un ordre de choses qui ne répondait qu'à un autre, de saisir l'éternel et l'infini dans les prises de ma propre intelligence bornée ne pouvait être heureux. Je m'étais avancé vers la haute mer aussi loin que je pouvais aller et, tout en gardant pied, je faisais effort pour nager. Si j'avais su, si j'avais eu la faculté de m'exercer, ce qui était opportun, c'était de dire, en toute simplicité, à Notre-Seigneur: « Ce que l'enfer est pour vous, il l'est pour moi », et

(i) Et, de fait, il eût mieux valu n'en donner aucune. De cette histoire, il ressortait que l'on pouvait aller en enfer sans avoir commis délibérément un péché mortel. Personne ne commet délibérément de péché mortel qui n'a pas conscience, à cet instant, de " tuer Dieu " autant qu'il est en lui. Le péché mortel ne consiste- pas a chercher un plaisir passager et, ce faisant, à violer, sans le savoir, un commandement formel de Dieu ; mais à chercher un plaisir que l'on sait qui offense Dieu ; non à tirer sur un oiseau et a tuer, par accident, un homme ; mais à tirer l'oiseau, pour le plaisir, tout en sachant parfaitement que le tuer c'est tuer un homme en même temps. Ceci est un meurtre et un meurtre affreux.

de passer. Seulement, je voulais comprendre, tandis que ce que Dieu voulait de moi, c'était de me mettre à sa place, à lui, par la foi.

Les choses allèrent de mal en pis.

Comme je demandais de nouvelles explications sur des choses qui, pour moi, s'expliquaient dans le système que j'avais appris aux Indes, mais non une fois qu'il était rejeté, on me répondait sans cesse: « Celui qui scrute la majesté sera englouti par la gloire ». On ne variait pas: «Tel est l'enseignement de l'Église catholique et nous devons lui soumettre notre jugement ». La nature protestante regimbait avec violence contre un tel anéantissement. L'aprèsmidi du second jour, le point culminant fut atteint. Un autre Père fut appelé à la rescousse pour discuter et, si possible, résoudre les difficultés soulevées. On me dit : « Quant à votre opinion que la création inférieure survit, c'est une opinion libre; mais la préexistence doit être abandonnée ». C'est à dire que j'avais à renoncer à des conclusions, auxquelles j'étais arrivé au cours de ces années de labeur patient et de réflexion, à tout le système que j'avais appris et d'où, avec la lumière du christianisme et la consommation par le Christ, j'avais tant attendu; et je devais y substituer un autre dont, à ce moment, je n'attendais rien.

L'entretien terminé, j'allai dans la propriété;

j'étais dans un état plus misérable que tous ceux par où j'avais jamais passé. Je sentais une oppression dont je ne pouvais me débarrasser. J'aurais voulu aller loin, bien loin, n'importe où, pour respirer encore à l'aise. Mais j'étais enfermé dans des murailles que je ne pouvais franchir. Depuis mon enfance, c'était la première fois que je trouvais, dans l les choses extérieures, des limites marquées par une autorité, et, dans les choses de la pensée, jamais je n'en avais connu. Il ne m'était plus possible de penser librement! Le coup fut aussi dur que brusque. Cependant, je ne m'arrêtai pas un instant à l'idée de me raidir en moi-même, contre cette autorité avec laquelle j'étais mis si rudement en contact. J'avais vu trop clairement que l'Église catholique romaine parlait au nom de Jésus-Christ et avait pour elle le droit. Le protestantisme n'était plus possible pour moi. L'alternative qui se posait était: soumission ou apostasie et perte du Christ, et je ne pouvais pas plus m'arrêter à l'idée de cette perte qu'un homme sain à celle du suicide. Et pourtant, la conception de l'univers, de mon être personnel, de la manière d'agir de Dieu sur ses créatures : tout ce sytème,reçu par moi de l'Inde,m'apparaissaitàla fois grandiose et logique; bien loin de s'opposer au christianisme, il me semblait qu'il le confirmait. Il s'était formé en moi très lentement, au cours de

longues années d'études et de réflexions ; il s'était enfoncé en moi profondément, si bien que j'avais l'impression qu'il ne me serait plus possible d'en extirper les racines. Ce qui se présentait maintenant pour prendre sa place, apparaissait à ma pensée, tout imbue d'hindouisme, chétif, et gauche, et si étroit et s\ petit, comparé à ce que je connaissais, que de l'accepter, c'était chose, en vérité, bien amère. (i) J'étais trop malheureux; je sentis que je n'étais pas capable alors d'en supporter davantage. Aussi, lorsque, à la suite de l'instruction, mon directeur me dit qu'il avait été décidé de me laisser une quinzaine de jours, pour examiner à nouveau toute l'affaire, je ne présentai aucune objection. J'étais trop heureux de m'en aller et de me ressaisir dans

(i) Cette impression de " petitesse ", d' " étroitesse " peut s'expliquer. Je venais des Indes, où tout est "philosophie" ; je tombais dans les bras de l'Eglise, et là tout est "révélation". La philosophie a pour domaine le riche et immense chsmp des possibles ; la révélation, celui des faits, restreint, étroit, mais assuré. L'Inde pouvait rêver de transmigrations sans fin à travers les mondes que Dieu pouvait avoir créés. J avais l'impression d'un homme qui s'éveillerait d'un rêve magnifique dans l'étroite cellule de la solide réalité. J'allais m'apercevoir que la cellule avait des fenêtres ouvrant sur un royaume nouveau : celui du surnaturel ; mais ce ne serait que plus tard. Mes directeurs se trompèrent peut-être en refusant de m'accorder que la conception hindoue se présentait comme possible ; que la transmigration et ce qui s'ensuit aurait pu être et, par conséquent, n'était pas refutable par une argumentation a priori de la raison seule : Dieu aurait pu adopter cette manière de sauver les hommes. La révélation ne s'y opposait point. Tout ce qu'elle maintenait, c'est que Dieu ne l'avait pas fait.

la tranquillité. Je rassemblai mon modeste bagage et allai prendre congé des Pères; même alors, je me mis à genoux pour recevoir leur bénédiction: j'étais, en effet, résolu à ne rien faire qui donnât aux autres ou à moi-même l'impression que j'avais l'intention de me rejeter en arrière.

En retournant chez moi, j'allai faire visite au I secrétaire local dont j'ai déjà parlé. Il fut grandement étonné de me revoir. Je le mis au courant en peu de mots de ce qui s'était passé. Il dit : « Eh bien, vous êtes un homme droit et c'est ce qui vous a sauvé. D'ailleurs, remarquez-le bien, même si vous étiez resté, j'aurais encore dit à tout le monde que vous ne l'aviez fait que par cette même droiture. »

Je l 'écoutais accablé. Je sentais que je ne pouvais demeurer où j'en étais et je le lui dis. Il se mit a reprendre quelques objections contre la position adoptée par l'Église romaine. Je l'entendais sans rien dire. A la fin, je repris : « Je crains que ce que je vais vous exposer ne vous fasse de la peine. Je ne suis pas disposé à dire : Je sais que les difficultés que vous formulez sont décisives, cependant je fermerai les yeux pour ne pas les voir; mais je dois dire: Que ces difficultés me semblent ou non invincibles, je dois tenir que, si je connaissais toutes choses comme elles se trouvent être exactement à présent, je suis certain que je constaterais que ces objections

ne renversent pas la prétention de l 'Eglise catholique et l'infaillibilité, et j'en resterais là». Puis, sans lui donner le temps de répondre, je continuai: « Si réellement je voyais que ces objections sont décisives, je ne consentirais jamais à tomber dans le mensonge ou l'hypocrisie devant moi-même en prétendant qu'elles ne le sont pas; mais je serai? logique, et, forcé d'abandonner l'infaillibilité de n'importe quelle Église — y compris celle de Rome ■ — j'abandonnerais aussi la divinité de Jésus-Christ, laissée à elle-même; et, avec cela, j'abandonnerais encore, et tout à fait, le christianisme. Or, cela, je ne puis le faire. Je suis donc amené à penser que les objections que vous me proposez sont seulement apparentes et que, si j'étais à même de tout savoir, je constaterais qu'il en est bien ainsi ». Il me répondit très doucement : « Il est vrai que je m'attriste de vous entendre dire cela »..

Il n'y avait plus rien à faire, sinon ce que je disais. Même mon propre frère, au moment le plus aigu de son aversion pour moi, me disait : <■■ Si vous ne pouvez rester chrétien sans devenir catholique, vos amis aiment encore mieux vous voir catholique».

Quand j'arrivai à la maison de ma sœur, j'appris qu'elle était partie et se trouvait chez un oncle qui habitait à proximité. Je m'y rendis. Lorsque j'entrai dans le salon plein de lumière — c'était à la nuit

tombante — dans l'intimité des miens, je ressentis un immense soulagement. Ma chère tante, dont les sentirhents à mon égard n'avaient pas varié, quoiqu'elle ne comprît rien à ma manière de faire, s'élança vers moi et, m'embrassant de tout son cœur, me dit: « Mais, bon Dieu! qu'avez-vous donc fait? Vous avez l'air absolument effaré ». Je l'écartai en quelques paroles; les autres ne firent aucune allusion aux récents événements et, nous asseyant, nous prîmes le thé comme au vieux temps, et, pour l'instant, je me remis un peu de mon abattement.

Mais j'étais en un piteux état. J'étais seul, plus seul que si je m'étais trouvé en un désert. Je ne savais où me tourner, non pour trouver de la sympathie— car il n'y fallait point compter — mais, du moins, conseil et aide. Une idée me poursuivait et me pressait : « Laisse tout cela pour le moment; prends pour quelque temps une position paisible de vicaire et, si tu y tiens, recommence ton enquête lorsque tu te sentiras plus calme et mieux portant ». Mais, à chaque retour de cette suggestion, je me raidissais: car je savais bien que j'en avais trop vu, que j'étais allé trop loin, que je n'échapperais point en remettant à plus tard.

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