Chapitre XIV RÉCEPTION DANS L'ÉGLISE CATHOLIQUE
Après quelques jours, passés je ne saurais dire comment, je regagnai la maison où j'avais été en retraite. Je voulais faire une visite. Je savais à peine si j'avais l'intention de dire au prêtre que je remettais le tout à plus tard, ou de lui déclarer que j'allais revenir sur l'heure. Quelle qu'ait été mon irrésolution, cela ne dura guère : le Père m'accueillit avec tant de cordialité, il laissa voir si naturellement qu'il prenait ma présence comme un retour, que je me rendis tout de suite à cette solution. Lorsque, faisant allusion à mon départ, je laissai entendre qu'il marquait peut-être mon inaptitude présente, il me dit : « Oh! je n'en crois rien. Ce n'était rien du tout. Tout simplement, vous étiez un peu effrayé. En réalité, j'ai été très heureux de ce court délai ». Je lui demandai alors de passer avec les miens, selon leur désir, les fêtes de Noël. C'était un délai nouveau d'une quinzaine de jours. Il s'empressa de me l'accorder. Par la suite, ce délai fut prolongé jusqu'après le nouvel an.
Je revins donc, sans plus ample retard, au début de janvier. Le troisième jour après mon arrivée, je fis mdh abjuration, fus rebaptisé sous condition, fis ma première confession et reçus l'absolution. Je pus constater la fausseté de la prédiction ironique d'un frère plus jeune : « Ils vont vous faire subir une grandiose cérémonie avec cierges, encens et tout le tremblement ». Tout se passa dans le plus grand calme et en stricte intimité, dans l'ombre d'un soir d'hiver, en une chapelle domestique, vide selon toute apparence; à l'autel, il n'y avait que la lampe du sanctuaire, et, pour la lecture de la formule d'abjuration des erreurs de l'hérésie, l'on n'alluma qu'une bougie. Il n'y avait que moi, sauf les deux Pères qui m'avaient préparé.
La brève cérémonie terminée, je rentrai à la chambre que j'occupais et, après quelques minutes, mon directeur m'y rejoignit. Il me salua de bon cœur et me dit quelques mots pleins de bonté pour me féliciter. Il ajouta : « Je pense, vous savez, que vous avez reçu aujourd'hui l'absolution ». Je lui dis que je le croyais aussi. Il vit bien que je ne comprenais pas et s'expliqua : « Si votre baptême dans l'Église anglicane n'était pas « valide », c'est le sacrement de baptême que vous avez reçu aujourd'hui, et l'absolution sous condition n'avait nul effet, puisque les péchés sont remis par le baptême; mais.
si vous avez reçu validement le baptême dans votre enfance, le baptême que l'on vous a conféré aujourd'hui ne produisait rien pour vous: c'est l'absolution qui était valide et c'est elle que vous avez reçue pour la rémission de vos fautes passées. Or, dans votre cas, je suis bien sûr de la validité du baptême de votre enfance. Donc, même dans l'Église anglicane, votre salut était garanti. C'est, pour vous, chose importante de le savoir ».
Et quels furent donc mes sentiments en cette grande crise de ma vie ? Je n'éprouvais pas le moindre doute sur la conduite que je tenais; mais je ne sentis nulle joie, nulle dévotion, non pas même à l'occasion de ma première communion qui eut lieu le lendemain matin. Mon acte procédait, non du sentiment, mais de la raison, de la logique. Aussi, lorsqu'un de mes parents anglicans me conjurait de songer à la manière dont je le jugerais à la lumière de l'éternité, je lui répondais que c'était seulement à la lumière de l'éternité que je le regardais pour pouvoir le justifier : il n'était justifiable que de cette manière. Par expérience personnelle, je ne savais rien de l'Église catholique; par oui-dire, fort peu : et ce peu était résolument contre elle, car j'étais évangéliste; mais j'avais vu clairement, si clairement, qu'il ne pouvait rester aucune ombre de doute sur l'évidence du lien qui unissait la divi-
nité de Jésus-Christ à l'infaillibilité de l'Eglise, — si bien qu'on ne pouvait garder l'une sans l'autre et, par conséquent, que cette Église avait le droit de parler au nom et avec l'autorité de Jésus-Christ, Fils de Dieu. Alors, dans ma foi, je me jetai entre ses bras sans la connaître, je fis ce qu'elle me disait de faire; — mais, en le faisant, je ne ressentis rien de spécial : ni consolation, ni désolation.
En réalité, tout cela restait bien loin de moi : une seule chose me regardait: l'Église catholique romaine, parlant avec autorité, était la seule vraie Église du Fils de Dieu; l'écouter, c'était écouter le Christ; la mépriser, c'était le mépriser; ainsi, ce qui était vrai pour elle était vrai pour moi; ce qui était faux pour elle l'était aussi pour moi. (i)
Il était douteux que mes parents consentissent à me recevoir après ma conversion au catholicisme. Le doute, cependant, fut résolu en ma faveur. Je
(i) Que ce soit le point de vue rationne] et logique qui m'ait impressionné et qu'il soit capable d'eu impressionner d'autres de la même manière, on le peut voir par ces mots d'un prêtre eminent qui s'est beaucoup occupé de la réception dans l'Église des convertis :
"Je tiens à declarer bien nettement qu'une personne de tournure d'esprit logique se trouvera pressée de se taire catholique, plus fortement qu'une autre qui n'a jamais pu se mettre a suivre jusqu'au bout une série de raisonnements serrés. C'est un fait que la logique (aidée, évidemment, par la grâce de Dieu), a mené à l'Eglise nombre de gens et qu'à elle revient l'honneur d'avoir largement contribué aux retours vers Rome doul |'ai traité",
retournai chez ma sœur après une semaine. Mais les choses n'étaient plus les mêmes qu'auparavant. Elle n'avait jamais compris mes difficultés religieuses, elle les regardait sans sympathie; maintenant il semblait qu'un abîme se fût creusé entre nous. Cela me donnait le désir de m'en aller aussi vite que possible. En conséquence, je pressai mon directeur de hâter les arrangements pour mon entrée en quelque séminaire d'études théologiques. Je m'ouvris, en même temps, à lui de ma résolution de renoncer à ma part dans la succession de mon père, dès mon accession au catholicisme, et de ne garder que mes économies personnelles, suffisantes pour défrayer mes études préparatoires au sacerdoce en n'importe quel séminaire catholique. Il m'approuva entièrement.
Durant ces jours, nous eûmes ensemble plusieurs discussions quant à mon avenir : « Savez-vous que, d'après ce que j'ai vu de vous, je pense que vous devriez entrer dans la Compagnie ? » Il voulait dire la Compagnie de Jésus, dont il faisait lui-même partie. « Non, répondis-je, à mon âge, dans mes conditions, certainement ce ne serait pas à conseiller. Au cours des longues années de formation, je perdrais ma science des langues hindoues; puis, je perdrais aussi tout contact avec les Hindous. Après les années requises pour la préparation au sacer-
doce, je ne serais plus bon à rien ». En somme, l'idée ne me souriait pas du tout. J'aimais mieux être sous la juridiction d'un évêque et appartenir au clergé séculier, que de me soumettre à des supérieurs dans un Ordre religieux. Cependant, je me remis entre ses mains pour faire ce qu'il jugerait le mieux. Il céda devant ma préférence visible pour le clergé séculier et se borna à remarquer que, dans le champ du missionnaire, je trouverais, pour le bien, des forces plus grandes dans l'un des Ordres religieux. Il ajouta, sans doute parce qu'il ne me vit guère impressionné par cette offre, moi qui ne savais rien des Ordres religieux : « Et permettez-moi de vous dire que ce n'est point si peu de chose que d'avoir l'occasion d'entrer dans la Compagnie. Tout le monde ne l'a pas. Le grand docteur M. fit la demande d'admission et ne l'obtint pas» (ce docteur s'était converti peu de temps auparavant). Il me promit ensuite d'écrire en ma faveur à Mill Hill, collège de missionnaires séculiers, et de me passer la réponse dans quelques jours.
L'essai de me trouver là une place échoua. J'étais trop âgé pour eux: j'étais dans ma trente-cinquième année. A la file, on s'adressa à quatre autres séminaires : pour une raison ou pour une autre, tous les supérieurs déclinèrent l'acceptation du nouveau converti. Je me remis plus entièrement encore aux
mains du Père, pour le cas où il jugerait souhaitable mon entrée dans la Compagnie de Jésus. Il m'expliqua que les difficultés que je redoutais étaient, en grande partie, imaginaires; il me dit que, dans mon cas, la formation ne dépasserait probablement guère une période de cinq années et que je ne serais nullement reclus dans un monastère. Il me rappela mon intention de renoncer, en me faisant catholique, à ma part d'héritage paternel; ce que j'avais destiné à ma préparation pourrait être utilisé. Il semblait n'avoir à l'affaire aucun intérêt, disant avec un sourire : « Nous vous prendrions sans un sou ». Il me promit d'écrire tout de suite au Provincial de la Province belge de la Compagnie, vu que c'était elle qui était chargée du travail de mission au Bengale, où j'avais été. Il me promit la réponse pour la semaine suivante.
Quand je le revis, il était rayonnant de plaisir : « Ils vous ont accepté sur le champ, dit-il, et vous irez en Angleterre pour votre noviciat : c'est considéré plus facile pour vous ». Je devais partir tout de suite. Mes affaires furent vite réglées et, dans le mois qui suivit ma réception dans l'Église, je me mettais en route, quittant l'Irlande, pour débuter dans ma vie de novice de la Compagnie de Jésus.