‹ De l'évangélisme au catholicisme par la route des IndesChapitre 3 sur 23 · Chapitre II L'ACTE DE FOI · texte numérisé non relu

Chapitre II L'ACTE DE FOI

Ainsi allèrent les choses pendant de longs jours. Il semblait que je n'eusse rien gagné ; j'étais aussi loin que jamais du but si ardemment désiré. Or, en cela, je me trompais, comme le prouva l'événement. Il allait en être de moi comme des grands fleuves des Indes quand ils s'enflent pour l'inondation. Leur, crue est, dès le premier instant, continue, mais, pendant un temps assez long, ils ne s'étendent pas, ne se déversent point. Et puis, en une seule nuit, les derniers pouces sont franchis et, le matin, ce n'est plus qu'une vaste mer : ils ont débordé. Tel était mon cas. Le jour s'était préparé longuement, lentement, mais d'une manière si secrète que, jusqu'à la dernière heure, avant que son soleil se levât, l'ombre était aussi épaisse que jamais. Peutêtre, en raison même de sa lenteur à venir, quand la lumière parut enfin, elle éclata pour moi, tout d'un coup, en pleine splendeur. Je lisais, le soir, seul dans ma chambre, étudiant chaque texte et chaque mot du livre sacré, lorsque j'arrivai à ces paroles

de Jésus : « Dieu a aimé le monde au point de donner son Fils unique, de sorte que celui qui croit en Lui ne périsse pas mais possède la vie éternelle ». Elles fixèrent mon attention de manière telle que jamais paroles ne l'avaient fait jusque là. La Parole de Dieu! Au premier instant, j'eus le sentiment inexprimable que doit éprouver celui qui se trouve sur le bord d'un abîme, sent le sol se dérober sous son pas, est forcé de faire le saut et de se jeter dans l'inconnu. L'instant d'après, — non, au même instant — j'avais sauté, et je prenais conscience de la puissance de Dieu qui me soutenait. A ce moment même, j'avais franchi l'abîme qui se creuse entre le jugement propre et la Foi divine, je m'étais abandonné à la parole de Dieu et je me sentais porté par Lui. Sans comprendre toute la portée de ce que je venais de faire — cela ne devait arriver que vingt ans plus tard, environ — je sentais cependant, et profondément, que mes relations avec Dieu étaient changées. Jusqu'alors, j'avais été semblable à l'homme qui, sans nager, s'enfonce toujours plus profondément dans l'eau en se tenant sur le fond solide ; à présent, j'étais le nageur qui se jette en pleine onde et sent la force de l'océan qui, seule, le porte. Je m'étais remis entièrement à Dieu et reposais sur sa Parole. Il m'avait donné son Fils. Il était vraiment mon propre Père, mon Père aimé, je

Lui appartenais comme étant vraiment à Lui et Il m'appartenait. Plus n'était besoin pour moi de lire jusqu'au bout le chapitre pour savoir que j'avais « passé de la mort à la vie ». Je sentais et savais dans mon cœur qu'il y avait maintenant quelque chose dans ce qui dépasse la vie et la mort. A partir de cette heure, tout ce qui était ancien se fana peu à peu, une réalité nouvelle naquit et se mit à croître. Mais, ici encore, la loi de la nature se vérifia : « La tige d'abord, l'épi ensuite, enfin le grain gonflant l'épi v>. Il y avait loin de me mettre aux pieds du Christ à devenir semblable à Lui. Des hauteurs du mont Nébo, le Législateur des Hébreux vit dans toute sa beauté la Terre Promise, mais tous les combats devaient être livrés, le sol devait être conquis avant que le peuple élu entrât dans l'héritage. Le bonheur rayonnant que me donnait la récente trouvaille de mon trésor dura quelque temps. J'aurais peine à préciser cette durée car jamais cette vague de sentiment ne retomba tout à fait. Ce fut certainement un temps assez long. Mon ciel était sans nuage et je jouissais dans l'ensoleillement de la présence de Dieu. Je ne dis rien à personne. Un amour absorbant, une pensée unique emplissait tout mon horizon, et c'est quand je me trouvais seul avec Jésus que j'étais le plus heureux. En toute vérité, je pouvais dire alors :

Sur moi le ciel est d'un bleu plus doux, La terre qui m'entoure est plus doucement verte, Depuis que j'ai su, comme maintenant je le sais, Que je suis à Lui et qu'il est à moi. Car toute chose était pour moi transfigurée sous la lumière nouvelle qui était entrée dans ma vie. Tout était plein de Dieu. Aucun bonheur que j'eusse connu ne pouvait se comparer au bonheur de ce temps. C'était comme de baigner dans le soleil de l'amour de Dieu. Sans doute, je m'avisais bien de corriger mes fautes et d'amender les défauts de mon caractère; cependant, ce souci ne prenait qu'une mince part de mon attention. A vrai dire, je ne remarquais pas alors ces défauts, quelle qu'en fût l'évidence pour les autres. Aussi, sans que j'en eusse alors conscience, il y avait quelque danger que ma vie spirituelle ne s'évaporât en chaleureuses affections : l'arbre poussait une riche frondaison, mais ne portait que peu de fruit. Quoi qu'il en soit, ce furent là vraiment des jours heureux et leur souvenir devait être par la suite un soutien puissant, quand la vision spirituelle se trouva comme voilée par la souffrance et que la foi dut s'appuyer sur la mémoire.

Ces mois heureux, en effet, ne devaient pas durer toujours. Sur l'heure, il ne me vint pas à l'esprit que ce n'était point là le tout de la religion, que,

même, cela n'appartenait pas à son essence, que ce n'était qu'une phase religieuse de joie et d'exultation. Et pourtant, au milieu de ce bonheur, des avertissements de Xotre-Seigneur me frappaient de temps en temps, par exemple : « Celui qui trouve sa vie la perdra et celui qui perd sa vie dans ce monde, pour moi, la gardera pour la vie éternelle»; ou encore : « Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin sera sauvé . J'en éprouvai quelque temps une certaine perplexité : mon état présent ne pouvait, à coup sûr, point se traduire a une perte de ma vie dans ce monde >, et il ne pouvait être question de « persévérer jusqu'à la fin » dans les conditions où je me trouvais. D'ailleurs, la religion, comme je l'envisageais pour l'avenir, à savoir l'accomplissement d'une grande œuvre pour Xotre-Seigneur, l'achèvement pour Lui, dans l'enthousiasme, d'une ample moisson d'âmes — ne pouvait guère non plus s'appeler une 'perte de ma vie. Cependant, je ne donnai pas an temps considérable à ces réflexions.

Je viens de dire que, durant ce jeune printemps de joie et de paix spirituelles, jamais l'idée ne me vint qu'il dût passer. Il ne devait le faire que trop tôt. Après quelques mois trop courts, tout au plus, un changement commença à se faire sentir. Des nuages venus je ne sais d'où s'assemblèrent dans

mon ciel. Très lentement, ils se firent de plus en plus lourds et sombres. Des scrupules surgirent, des idées s'imposèrent de force à l'imagination, des doutes jaillirent, comme des fantômes dans les ténèbres, des tentations de l'esprit me troublèrent, de vagues frayeurs prirent possession de mon âme. Et voici que, de jour en jour, tout cela prit une ampleur croissante; et, plus je me dérobais, plus je m'en sentais pressé. Les pensées tournaient au doute, les doutes à la peur, la peur à la terreur... Et puis ces terribles avertissements sur le péché sans rémission, le péché sans pardon ici-bas ni plus tard !... Comment l'idée m'en vint je ne saurais le dire; mais j'avais comme l'impression que j'en étais coupable : j'avais perdu ma part de Dieu qui, maintenant appartenait à d'autres — non plus à moi. Ah! ce fut vraiment un temps douloureux d'une douleur telle que de l'avoir une fois endurée on ne pourrait jamais l'oublier. Cependant, du mal Dieu peut tirer du bien. Une pareille expérience, après coup, dans le recul, apparaît -dans sa vraie lumière comme une purification et un affermissement de la vie spirituelle. Cette vie, pour qui a passé par là, n'est plus jamais ce qu'elle avait été auparavant. Longtemps plus tard, préchant sur le péché sans rémission, je m'exprimai en ces termes, inspirés par L'expérience de cette période '

« Dans cet état, un doute mène à un autre doute, une terreur à une autre terreur, au point que l'es-

) prit redoute de penser à quoi que ce soit par crainte de ce terrible doute. Rien n'est trop absurde

) pour causer du tourment. Les choses qui, en

> d'autres temps, seraient claires sont, alors, ob-

> scurcies ou déformées par la souffrance. L'esprit ) est dans un état de totale morbidité; la simple idée ) de quelque chose de contraire à la foi équivaut à ) une preuve de cette même objection. C'est alors

> que survient l'appréhension — puis la convic- ) tion qui brise le cœur — d'être coupable du péché

sans rémission. La puissance des ténèbres règne vraiment alors. En tout autre temps, celui qui a péché sent qu'il peut aller au Père plein de miséricorde et demander le pardon qu'il ne refusera point; mais quand il croit que son péché est tel, qu'il n'a plus aucun droit de s'agenouiller devant

> Dieu; quand, s'il s'agenouille, c'est dans les ténè- ) bres, c'est contre lui-même, c'est devant un Etre ) qui ne peut plus l'entendre; quand il lui est impossible de voir autre chose, Dieu lui restant caché, que les inextinguibles flammes de l'enfer, alors, oui, vraiment, c'est l'heure de Satan et le

) pouvoir des ténèbres. Dans une telle âme, l'agonie de Gethsémani et l'ombre du Calvaire trouvent leur pendant. »

Lorsque je parlais ainsi, il en est bon nombre dont l'expérience personnelle pouvait rendre témoignage à la vérité de mes paroles.

Cette période de souffrance mentale et spirituelle et de tentation dura longtemps ; du moins il me sembla. Je n'en parlai jamais à personne. A quoi bon ? Peu à peu, insensiblement, le mal céda par usure. L'esprit reprit son équilibre. Les choses furent jugées sainement. Les ombres pleines de monstres ténébreux laissèrent se trahir les fantômes purement imaginaires ; les doutes, les frayeurs perdirent de leur acuité, cédèrent la place à d'autres moins troublants, qui, à leur tour, avec le temps, s'évanouirent. Cependant, longtemps encore, il se produisit des sursauts intermittents de terreur que ce temps d'épreuve ne reparût. Ceux-ci, à leur tour, s'espacèrent, faiblirent et finirent par tomber tout à fait.

Ainsi passa comme un songe cette période d'expérience spirituelle. Elle laissa cependant une marque ineffaçable, non nuisible, mais profitable: de cette lutte cruelle je retirais du bien ; j'étais trop meurtri, sans doute, alors, pour sortir glorieux d'un tel combat, même pour connaître le butin conquis; et pourtant, il y avait un gain : le bonheur pouvait bien être moins exubérant, il y avait profit par la solidité et la profondeur de la vie spirituelle :

« Le chêne s'implantait plus avant d'avoir eu ses

branches « Ravagées par les souffles furieux ».

Une période suivit de monotonie indéfinissable et de désenchantement. L'époque de la joie jaillissante ou de sa première ardeur avait passé. Je gardais la présence permanente en moi de ce que j'avais vu et expérimenté dans l'Acte de Foi, mais un sentiment de manque persistait. La monotonie de l'existence me reprenait : rien de spécial à faire pour Jésus, rien de spécial à souffrir pour Lui. Du moins, je n'en voyais pas le lieu dans ma vie. Point de pratiques religieuses, non plus, ni de dévotions pour donner issue à l'amour, à la foi — sauf le service du dimanche — et je sentais ce manque. Je ne savais ce qui manquait, mais je sentais nettement qu'il manquait quelque chose. Quant aux œuvres de charité, j'en ignorais tout, à part la visite des pauvres; or, comme il n'y avait dans le voisinage que deux familles pauvres de protestants, cela ne m'ouvrait qu'un champ bien restreint pour cette forme d'activité. Un incident de l'époque mérite d'être rappelé, il s'éclaire de la lumière des événements qui devaient suivre. J'avais appris qu'un jardinier protestant se trouvait alité dans une chaumière située à quelques milles. J'allai le voir à plusieurs reprises, malgré mon inutilité dans une chambre de

malade : car mon inexpérience égalait ma bonne volonté. Au bout de quelque temps, ayant entendu dire qu'il allait mieux, je cessai de m'y rendre pendant quelques jours. Or, j'appris, un jour, qu'il était mort, qu'il avait appelé, au dernier moment, un prêtre et était mort dans l'Église catholique. Je ne fus pas le moins du monde déconcerté par là, car je me fis cette réflexion que, s'il croyait en Jésus, il était parfaitement indifférent qu'il s'appelât protestant et reçut, à ses derniers moments, l'aide d'un pasteur ou qu'il s'appelât catholique et fût aidé par un prêtre. Dans l'un et l'autre cas, pensaisje, il est assuré du salut. Si, en revanche, il ne croyait pas en Jésus-Christ le Fils de Dieu, alors, pensais-je encore, il n'en a ni plus ni moins, et il est sans importance aucune qu'il soit devenu catholique ou soit resté protestant.

La conclusion allait de soi: dans l'un et l'autre cas, il était pour moi tout aussi peu important qu'il fût mort avec le pasteur ou avec le prêtre que sur le côté droit ou sur le côté gauche.

A coup sûr, quelque chose manquait, mais je n'aurais, pour rien au monde, pu dire ce que ce pouvait être. C'était comme une stagnation, c'était l'arrêt, par calme plat, de ma barque inerte après la course et la tempête.

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